‹ Le roi BombanceChapitre 31 sur 56 · QUATRIÈME ACTE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME ACTE

SAINTE POURRITURE

Le rideau se lève sur Jes ténèbres fumeuses qui empouacraient la scène du IIIe acte,au moment où Sainte Pourriture apparut la dernière fois dans le cadre des vitrages. C'était alors minuit, et il est maintenant quatre heures du matin. Les crêpes noirs et les gazes bleuâtres doivent par conséquent remonter graduellement, l’un derrière l’autre pour simuler la retraite lente de la nuit épaisse devant les premiers poudroiements de l'aube.

Sur le haut-bout de la table,se profile de plus en plus nettement la silhouette colossale d’Estomacreux, monstrueusement accoudé,soutenant dans le creux des mains son menton plus large qu’une pelle, le cou tendu, les mächoires éclatées dans l'impossible effort de vomir. A droite et à gauche d'Estomacreux,l’on voit Gueuleton et Butor, accoudés en face l’un de l’autre, épouvantablement grossis depuis le III° acte. Butor, qui a dévoré Bedaine, est beaucoup plus corpulent que Gueuleton dont le ventre contient Anguille.

L'effet hallucinant de ces silhouettes fantômales sera rendu au théâtre par des fantoches énormes, vaguement semblables à des crapauds géants et contenant chacun un acteur qui jouera le rôle de dévoré.

Une mélopée viscérale formée de gémissements sinistres, de râles étouffés, de sanglots et de glouglous ronflants déferlera d’un bout à l’autre de la table, à travers l’atmosphère de cauchemar. On tâchera d’estomper et d'idéaliser autant que possible ces voix d’outre-dents et

d'entrailles, en les rendant aussi mystérieuses que les voix d’outre-tombe dans les vicilles tragédies.

LA VOIX D'UN DÉVORÉ, lointaine et voilée.

Ah!... Pitié! Au... secours !... Bombanæil..

Au secours!

LA VOIX D'UN CONVIVE, rauque, pâteuse, entrecoupéée de ràles et de hoquets violents qui finissent en glouglous Atütés. Je souffre... Je meurs!... Mon ventre éclate: !...

Quelle nausée…,

LSTOMACGREUX, avec de grands sursauts etdes contorssions

d’empoisonné,

Aïel... Non!... non, assez !... Finis..; {ais-toi..: (s’efforçant de ricaner durant une trève de la dlouleur) tas-toi, Bombance!.. Quand cessera-t-ill de baragouiner dans mon ventre... ce roi de mmalheur ?.. Ne bouge pas, voyons! Dors... ou tsaistoi !... Canaille! Aïc!... Gare à toi !... Je t’étoruffe sous un torrent de vin!... Aïe!

LA VOIX DU ROI BOMBANCE, plaintive et flûtée, gramdis-

sant peu à peu,

Bedaine.. au secours !... Mes esclaves. oit.… sont-ils?.. ma litière... Donne-moi la main! les

crocodiles!... Mes chameaux. les berges. du Nil !:::

ESTOMACREUX, en se frappant l'estomac à coup de poring.

Non! Tais-toi!.… Je finirai bien parte noyer déans mon vin! Voilà le centième broc d’elixir quee je bois!... Une averse, quoi! Tiens! Attrape!l...

ete in toi moisi tons

ne EC bar MAT CT LENS

Il vide en trois lampées un grand broc.

Aussitôt, des flux et des reflux de nausées violentes secouent son ventre et son estomac qui se déclanche tout à coup et vomit le Roi Bombance, avec un formidable craquement de mâchoires et un long hoquet d’égout.

LE IROI BOMBANCE, émerge par saccades, tout vineux cormme Bacchus, entre les lèvres déchirées d'Estomacreux, dont il porte le dentier colossal, encastré sur sa tête, en guwuise de couronne sanguinolente.

Oiuf!...Je respire enfin! Merci,mon vieux! Ton dermier coup de vin m’a remis sur pieds... au momemt de m’évanouir!... Sans cette exquise amabilité de ta part... je n’aurais Jamais pu grimper Jusqu’ià ta gorge. Il fait vraiment trop chaud dans ta sallie à manger! C’esttrop capitonné.…

S’archoutant contre le nez et le menton de son antropophage, le roi finit par extraire ses hanches et sesjambes mâchonnées, et s’assied sur la table. Puis il se tourne à demi pour fouiller du regard les profondeurs du réfectoire tout en faisant jouer son pied droit contre la langue pendante d’'Estomacreux.

Où est donc la jolie Dame verte qui m’a parlé touit à l'heure avec tant de grâce... en se penchant entire les dents d’Estomacreux, comme à la margellle d’un puits ?... Elle a donc filé à pas feutrés comme une sœur infirmière... de peur que ses malades; ne se réveillent !... Aïe !... (77 palpe le dentier sarnguinolent qu'il porte encastré sur sa tête.) Cette cowronne m'écorche ! Aïe ! Au diable !...(//s’efforce

ME

de l’arracher sans y réussir.) Tant pis! Tu sens

mauvais...

IT lâche un grand coup de pied en plein visage à Estomacreux, qui s'écroule avec fracas devant la porte de la cuisine.

LA VOIX D'UN CONVIVE, hoquetante.

Sa... ta... née... indigestion !... Aïe !...

LA VOIX D'UN DÉVORÉ, bâillonnée.

Au secours !.. Bombance !.. Sire... je vais m'évanouir !... N'oubliez pas... votre ministre préféré Le.

Tiens... c’est Poulemouillet qui crie fà-bas dans le ventre d’un Bourde !... Je viens,ma Poule... je viens !.. (77 grimpe sur la table.) Grand Dieu! quels fourneaux que ces bouches !.…

il glisse, bouscule sa baignoire d’or, tombe à plat sur la table et finit par ramper à quatre pattes.

Fichtre !... J’ai failli tomber dans une de ces

trappes ouvertes !...

Il s'arrête devant Gueuleton et l’observe.

GUEULETON, accoudé, soutenant dans le creux des mains son vaste menton, se lamente en délire, avec des contorsions effrayantes.

Quelle douleur !... Anguille n’est pas bien cor-

Le

pulent, mais il se remue et frétille continuellement

SDS RPARENEPT TERME CETTE rm D à

dans mon épigastre... Voilà qu'il patauge dans mes sucs gastriques.

LA VOIX D’ANGUILLE, montant par bouffées.

Au secours. Sire !... C’est moi... Anguille !.…. Ah! si javais une échelle de soie !.. Bombance, lance-moi donc une fourchette... un clou...

GUEULETON, avec un grand sursaut.

Cochon d’Anguille !.….Ilgrimpe dans ma gorge. Il secoue mes mâchoires pour les dégonder !.…. Aïe! il empoigne mes gencives... (avec un beuglement de rage). et je ne puis plus fermer la bouche pour lui trancher les mains, car J'ai peur d’étouffer. Oh ! qu'il fait chaud...

Il se renverse sur son siège, en se tordant comme sous les tenailles d’un den-

tiste.

Je ne l’ai pas assez mâché !.….

Tout à coup un bras frétillant jaillit de Ja bouche de Gueuleton,et y rentre avec la rapidité d’un lézard qui se cache dans son (rou.

LE ROI BOMBANCE Bravo, Anguille !.… le malin vient d’attraper une fourchette !.… (Z! plonge une main dans la bouche de Gueulelon.) Anguille, donne-moi, la main... C’est moi, ton Roi !..

ANGUILLE, montrant le nez à la lucarne,

À vous, Sire, mes hommages et toute ma grati-

tude !... Mais... les dents m’empêchent de sortir!…

LE ROI BOMBANCE, ricanant.

Donne donc un grand coup de tête contre les mâchoires.. Elles sauteront !.…

ANGUILLE, l’on entend des coups de marteau assourdis dans la gorge de Gueuleton.

Aïe !... Oui! Ga pique... mais c’est vermoulu !.

LE ROI BOMBANCE Encore plus fort! Voilà! Bravo!

De la bouche délabrée de Gueuleton, jaillit la tête d'Anguille couronnée d’un dentier sanguinolent ; puis apparaissent les épaules, les bras, les hanches et le reste du corps amaigri et tout mâchonné,

ANGUILLE

Merci, mon Roi! Veuillez excuser ma mise piteuse... Je suis dans un bel état!…

Et moi donc?

ANGUILLE, goguenardant.

Vous avez l'air — sauf votre respect! d’un pauvre croisé retour de Jérusalem et guéri de la pestel... Au fait (en épousselant ses habits) il nous ont avalé de confiance... ces Bourdes !... sans trop songer à leurs dents vermoulues par les précédentes indigestions.…. et surtout à l’étroitesse de leurs estomacs !.…

Mais, à propos, où est mon cher Bedaine?... Sûr qu'il a été dévoré par Butor... Voilà! Sire!….

Voilà Butor !…

DEED TONER TEINTE

LE ROI BOMBANCE, à quatre pattes sur la table, étudie de près le grand corps de Butor dont l’immobilité absolue l’inquiète. Le géant, amplifié par l'énorme ventre de Bedaine qu'il contient, apparaît accoudé, le menton dans les mains, mais la bouche fermée.

Seulement, vois-tu, c’est très difficile! Comment lui desserrer les dents?

ANGUILLE

Oh! mon Pauvre Bedaine!..….ilest peut-être mort. (Feignant de sangloter, il ausculte soigneusement Bator.) Bedaine!... Par où peut-il donc respirer le saint prélat?... (S’esclaffant de rire.) Butor a fermé sa bouche très soigneusement... comme un premier communiant !... Avoir le Bon Dieu et toute la religion dans son ventre !... Regardez donc cette pose solennelle d’archevêque en extase!….

LE ROI BOMBANCE, en descendant de la table.

Je m’en vais chercher un couteau... une épée.

pour couper le ventre à Butor.

Il bouscule le brasier en tâtonnant dans

le réfectoire.

ANGUILLE, qui est descendu de l’autre côté de la table,rampe à (âtons sous les vitrages.

Sire, voilà cette brute de Canard, qui a mangé votre poète. notre ami Pidiot !... (Anguille empoigne Canard à bras le corps et l'attable tant

bien que mal, en pouffant de rire.) Oh! mon très cher Canard ! Finie ta débauche de poésie !... Sa bouche est ouverte, Sire... Venez voir !.. (Fourrant sa main entre les mâchoires de Canard.) Ho là !.. L’Idiot, mon cher poète... Tu dors?

Que fais-tu donc ?...

LA VOIX DE L’IDIOT, bâillonnée el lointaine.

Oh ! calme-toi donc, ma jolie Grande Oursel... Tu bondis sur les nuages !... Etoiles... Sirius !.….

ANGUILLE

Donne-moi la main, l’Idiot!... Allons ! Fais un effort !…

Anguille, s’archoutant des deux genoux contre la table, tire lentement de la bouche de Canard quelque chose d’informe qui ressemble à un torchon, à un serpent, ou mieux à une grosse vadrouille sangœuinolente qui se tortille. Peu à peu, un corps effilé et disloqué s’y dessine ; et l’on reconnait l’Idiot,

Debout, mon Idiot !... T'es un peu ramolli... et tu sens le renfermé !.…

L'IDIOT, s’applatissant sur la table.

Partout. les ténèbres !... Où est ma cithare ?.… Aïe! (/{palpe son pied droit tout broyé.) Hélas! Je boiterai désormais comme un mauvais vers !... Je suis tout endolori. Anguille, je ten prie, regarde... Je suis blessé, là, au front !..

ANGUILLE, assis au milieu de la table, les jambes croisées à la turque, prend maternellement dans ses bras l’Idiot, qui g'abandonne comme une petite fille malade.

Oh! ce n’est pas grave... Tu as une dent de Bourde encastrée dans le front !.. Oh ! mon pauvre ami, comme il est labouré de morsures... ton beau front libre et ouvert, noble plaine balayée par le vent sauvage de l’Inspiration !.. Tu sais, l’Idiot, je suis aussi poète que toi, quand je le veux... Ecoute !... O toi, beau front, noble plaine illimitée et rose... qui résonne sous la galopade des Idées guerrières et. stupides !.. (Zn caressant le front de l'Idiot.) Vraiment, ton front a des proportions extraordinaires. (Avec des gestes amusés et curieux, il mesure le front de l'Idiot.) Le mien, vois-tu, j'en ai fait depuis longtemps une mansarde dégarnie et infecte !.… Sans volets contre les averses. et puis le soleil... la poussière des grandes routes !.…. bref, absolument inhabitable !.…

Quelques années après sa construction, le toit en s’effondrant s’est applati sur l'étage en dessous... Et je suis une maison au fronton buté ! Ton front, à toi, a de grands vitrages, avec d’innombrables miroirs au plafond et sur les murs... des miroirs qui cajolent et attirent des Etoiles en guise d’alouettes.…

Je sais qu’elles s’y attardent avec délices, emprisonnées dans les filets soyeux de tes strophes.… C’est derrière ton front que le soleil vient en vil-

légiature.. et tu y couches voluptueusement avec la Lune ! Mais cela ne t’a rien servi ! Fronts vastes ou fronts butés... ces Bourdes n’ont rien respecté» rien méprisé.… Ils ont tout englouti !

LE ROI BOMBANCE, voix lointaine, au bas bout de la table.

C’est toi, ma Vache, Viens, voici ma maïn! Viens ! Pousse... Un effort... Bravo !

LA VOIX DE VACHENRAGET, lointaine, au bas-bout de la table, Gloire sonore... et Plénitude…

LE ROI BOMBANCE, voix lointaine.

Assez, ma Vache ! Olà mon Poulemouillet.… réveille-toi donc... Pousse donc... Donne un grand coup contre les dents... Bravo ! Ah!

ANGUILLE, après une pause,

D'ailleurs mon Idiot, ils avaient de quoi être fiers ces trois colosses… car ils tenaient dans leur ventre toutes les forces du monde! Bombance, ou le pouvoir en deçà ! Bedaine, ou le pouvoir au delà! Toi, l'impossible qui pleure ! Moi, le possible qui rit! La Domination Terrestre. Le Paradis. Le Rêve... L'Ironie ! (Caressant le front de l’Idiot.) Tu souffres? Tu es tout congestionné... Ce maudit Canard {’a mangé, la tête la première... Tu lui bouchais donc l'anus avec ton crâne puissant ! (/icanant.) Voilà-ce qui lui donnait des mélancolies poétiques! Tu ne sais donc pas? Canard chantait tes vers à table !

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