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L’IDIOT, l'air amusé, les yeux puérils.
Ah !
LE ROI BOMBANCE, qui vient du bas-bout de la table, en traïuant un grand corps derrière lui.
Anguille, viens vite. dJ’ai trouvé mon épée, ma belle Succulente ! Devine où! Je te le donne en mille ! Avalée ! mon épée avalée, tout entière par un valet de cuisine ! Jusqu'à la garde! Viens voir comme il est raïdi, le valet !
ANGUILLE, lâche la tête de l’Idiot et, bousculant sur la ta-
ble baignoires, brocs, écuelles, va vers le Roi qui s’avance. en traînant, par la chevelure, le corps raidi du valet.
Voilà bien, Sire, ce qu’on appelle l'appétit du pouvoir ! (/{ aperçoit Vachenraget et Poulemouillet qui suivent le Roï.) Bonjour, ma Vache PF voilà surpassé par un valet !
LE ROI BOMBANCE, appuyant le valet raidi contre le brasier pour retrousser ses manches,
Qu’en dis-tu, Anguille ? Tous mes armuriers ne sauront jamais fondre et ciseler une gaine aussi royale ! Ah ! que ne suis-je assez grand et musclé pour porter, attaché à mon flanc, ce fourreau pantelant de douleur et de mort ? Allons, vite, Anguille, empoigne-le àbrasle corps ! et vous, Vache, Poule,tenez les jambes du valet clouées à la Terre! Attention, je m'en vais tirer mon épéel.. Une... deux... trois ! Tenez-le bien fort! Suspendez-vous
tous à son corps! Ah ! Quelle molaire !
Le roi brandit très haut son épée La
Succulente rouge enrubannée de boyaux sanguinolents. Les dernières ‘vapeurs ténébreuses qui stagnaient dans la salle s'évanouissent lentement.
Et maintenant retournons à Bedaine ! (77 s’approche de Butor.) Veuillez admirer la perfection de cette incision césarienne qui va permettre à Butor d’enfanter notre père Bedaine !
Il fend le ventre de Butor. Bedaine
apparaît les bras en croix.
LE PÈRE BEDAINE
Deo gratias ! Gloria in excelsis Deo et pax hominibus bonæ digestionis! Que sa majesté veuille bien m’excuser de n'avoir pas dit ma messe ce matin | LE ROI BOMBANCE, en brandissant très haut sa Succulente
enrubannée de boyaux, grimpe sur la (able, culbute une
baignoire d'or et s’assied dessus, en tournant le dos aux vitrages. Bedaine, Anguille, Poulemouillet, Vachenraget et l’Idiot, imitent le roi, grimpant l’un après l’autre sur la table. Ils s'installent tous sur leurs baignoires renversées,
en tournant le dos aux vitrages ouverts qui versent à flots la lumière de l'aurore trépidante et verdorée.
Oh ! mes bien chers amis, reposons-nous quelques instantsavant de reprendre notre dur labeur.
ANGUILLE De sage-femme et de dentiste !
Nous délivrerons plus tard ces chers Vassaux ! Il faut bien nous délasser un peu en échangeant
nos impressions... Car, en vérité, notre aventure n’est guère banale !
Il tient debout, sur sa cuisse déchar- 7
née, sa longue épée enrubannée de boyaux.
Attendez donc. il faut que je débrouille ma mémoire ! Il me semble d’avoir fait un très long voyage à travers les déserts de l'Afrique, au mois le plus brûlant de la fournaise saharienne... Autour de moi, sur moi s’agitaient convulsivement des miroirs aveuglants d’azur de sable et de roches embrasées ! J'étais suivi par une riche caravane chargée de présents merveilleux pour mon ami le RoidesGallanours. Je m'en allais doncainsi, balancé mollement enlitière aux bras rythmés de mes esclaves, comme sur l’escarpolette, si langoureusement
que je m’assoupis...
Nous longions le Nil dans la puanteur musquée des chameaux et leur drelin-drelin abruüssant et monotone... D'instant en instant des cris fauves semblaient exaspérer la chaleur torride. Tout à coup mes porteurs dirent plaintivement :
« — Sire, il y a une grotte fraiche au bord du Nibts
« — Entrons-y, répondis-Je.
«— Aïe! Aïe! Gare auxstalactites!.. crièrent les porteurs, baissez la tête! Il y a des roches pointues sur le seuil!... »
Et nous entrâmes ainsi, sans le savoir, entre les mâchoires d’un crocodile énorme qui avala ma li-
AREA SE
tière et tous mes esclaves !... Comme il faisait très chaud et très noir dans ce ventre ennuyeux, mes esclaves se mirent à danser pour me distraire, Cela | donna de terribles nausées à mon crocodile, qui se 4 tordit, pleura ses larmes de. crocodile et me revo-# mit!
Hélas! la litière était étroite et sentaitle crottin… voilà pourquoi j’ai le corps si endolori et puant !.….
LA VOIX D'UN DÉVORÉ, lointaine, au fond du réfectoire, Ausecours!...Bombance!...C’estmoi Soled’or!.…
LA VOIX D'UN DÉVORÉ, lointaine, au fond du réfectoire, C'est moi Fretin! Au secours! Je meurs!….
VACHENRAGET, avec une sourde colère, à mi-voix.
Crève donc, sale Fretin !.…..
LE ROI BOMBANCE, se tournant vers les profondeurs du réfectoire, la main gauche en cornet sur la bouche.
Je viens, ma Sole. Je viens. dans un instant!.…
VACHÉNRAGET
Sire, Sire, ne délivrez pas ces vassaux de malheur!.. Laissez-les pourrir dans les ventres des Bourdes. C’est à eux que nous devons toutes nos mésaventures!.. Méprisez donc leurs menaces.
N'êtes-vous pas invincible depuis cette dernière épreuve qui à consolidé votre auguste existence?.… Vous vous êtes distingué entre tous, en sortant le premier du ventre des Bourdes, sans l’aide de personne!... Et vous êtes immortel!.…
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ANGUILLE, goguenard.
Allons donc... immortel! invincible !... Ce ne sont pas des mots exacts. Vous êtes, Sire, SOuvE-
lrainement indigeste!.. Vous êtes le Vomitif par
excellence! Une bouchée divine dont les tombeaux affamés;eux-mêmes, ne veulent pas!.… Et vous avez la solidité d’un joug !.….
LA VOIX D'UN DÉVORÉ, bâillonnée et lointaine. Au secours! Pitié, mon Roil..…. Cest moi
| Syphon!.… Pardon!... Pitié!
VACHENRAGET, se levant, le poing brandi.
Sire, Sire! Vous avez entendu ? Cest Syphon!
Permettez-moi d’égorger cette canaille !
LE ROI BOMBANCE, abaissant son épée La Succulente vers le front de Vachenraget, avec une solennité débonnaire. Paix, paix, ma Vache!... Du calme! et ne bouge
pas! Tu as toujours l'air d’avoir avalé trois taren-
tules en chaleur! Nous irons dans un instant délivrer ces brutes de Vassaux et ces chers Marmitons.
En attendant, raconte-moi un peu tes impressions de voyage dans le ventre des Bourdes!
VACHENRAGET, pouffantde colère contenue, et Jächant du
coin de l'œil des regards féroces vers les profondeurs du
réfectoire,
Sire… j'ai rêvé que la faim ravageait mes entrailles !.. Mes dents s’allongeaient d'heure en heure, courbes et terribles entre mes lèvres jusqu’à m’égratigner l’ombilic !...
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Émis tte tte pieinns. ms
Ne voulant pas dévorer sa Majesté toute appétis= sante et sa jolie reine dodue.. je m’avisais tout à coup d'attaquer mes pieds à coups de dents !.…..
Ainsi donc, plié en cercle comme un poisson qui se mord la queue, j'ai avalé mes jambes, mon ventre, ma poitrine et... le reste! Enfin, las et rassasié, je me suis couché sur le sable... à l’état de dent d’éléphant. Et j'ai fini par pleurer, en qualité de clavier, dans une orgue, sous les doigts d’un moine musicien ?.…
Eh bien, ma Vache, tu ne joueras plus sous mes! doigts. jusqu'à nouvel ordre !.. Ton refrain de haine est assommant ! Je parie que Poulemouillet a quelque chose de plus intéressant à nous dire?
POULEMOUILLET, avec une mine béate et stupide.
Sire, je me suis senti tout d’abord perdu en pleine mer orageuse. hissé au sommet d’un mât et pris de vertige! Aun moment donné, j’ai lâché (out, et je suis tombé au fondd’une cale puante.… Dieu! quel roulis. Quel mal de mer! J’ai vomi vomi... VOmi... mOn CŒUr MOn cerveau... Mes en=\ trailles; j'ai nagé dans mes vomissements! ..
Mieux encore, je suis devenu l’inondation de ce: navire hydropique…
LE ROI BOMBANCE, ricanant.
Poule, assez! Ton rêve est écœurant, mais.
philosophique et vraiment en harmonie avec la
panté délicate de l’Estomac Universel !.…
LA VOIX D'UN DÉVORÉ, au fond du réfectoire, lointaine, estompée.
| C’est moi. Carpebleue.., ton vassal bien-aimé!
Au secours!
LE ROI BOMBANCE, continuant, à Poulemouillet,
Je te donne les pleins pouvoirs pour délivrer les [Vassaux et. ces chers Marmitons. (S’adressant à lBedaine. ) Va donc l'aider dans cette sage be- Isogne. … (S’adressant à Vachenraget.) Toi aussi, Vache lt... mais du calme... et de la mansuétude!
LA VOIX D'UN DÉVORÉ, au fond du réfectoire.
Pitié! c’est moi, Syphon ! Pitié !
Poulemouillet, le père Bedaine et Vachenraget descendent de la table et
s'éloignent vers le fond du réfectoire, en retroussant leurs manches.
ANGUILLE Sire! Sire! Ecoutez-donc l’Idiot qui a certainement à nous dire quelque chose de très instructif. (Secouant lebras droit de l’Idiot.) Allons,dis-nous Ice que tu as vu, pensé et rêvé dans ton voyage au (centre. des Bourdes!.…
L'IDIOT, avec des regards enfantins et éblouis. | Je me suis couché la nuit dernière, ventre à Il’air, au beau milieu d’une plaine rase... pour con-
templer à mon aise mon amie La Grande Ourse!
rotin en permet ed
D ht mr.
Elle piétinait dans les nuages, hochant paisiblement sa têle ruisselante de feu, et la plongeant d'heure en heure dans le clair abreuvoir des Voies Lactées…
Tout à coup (étais-je ivre ?), la Grande Ourse s’accroupit d’effroi...; puis elle se redressa arquant son dos, les poils tout droits, et bondit en avant! Je criai alors comme en délire : « Elle est folle des « rage la Grande Ourse!... Elle a le mors aux « dents. Elle va sauter par-dessus le zénith! « Elle défonce les montagnes ambitieuses et less « turbulentes fourmilières des villes!... »
Puis, joignant les mains, je priai ainsi la grosse bête sidérale : « O ma chère Grande Ourse, aie « pitié de nous! Ne t'irrite pas surtout, car « ce n’est pas notre faute si nous sommes des « Bourdes. Ne nous écrase pas sous tes pattes « géantes de diamant. » J’improvisai, en outre, de belles strophes qui amadouèrent et pacifièrent son courroux, si bien qu’elle se soulagea enfin de bonheur, en répandant sur moi ses fientes fulgides et parfumantes.…
étaient des pierreries liquides, ruisselant sur! mon visage! Et je gisais, le corps, floche velouté et criblé de courants d’air, comme une tourelle, entre les pattes géantes de la Grande Ourse !.…
LE ROI BOMBANCE, s'esclaffant de rire et de joie niaise. Bravo, lIdiot! Il faut avouer que ton cerveau cuisine des rêves et des symboles merveilleux!