‹ Le roi Cophétua; drameChapitre 18 sur 30 · MARK · texte numérisé non relu

MARK

Sire, pardonnez-moi. Mais l'heure est arrivée; les rois et les princesses et les seigneurs s'assemblent dans la salle d'honneur. On n'attend plus que votre majesté.

COPHETUA (passant la main sur le front)

Ah!... j'avais oublié...

ERIMENGARDE

Que l'heure allait sonner où vous avez juré de choisir votre épouse?...

ROSAMIE

Oh!... (Elle s'évanouit.)

COPOÉTUA

Oh! qu'avez-vous fait? Rosamie! Rosamiel Ecoute ! Ecoute-moi ! Reviens à toi ! Regarde : je suis à tes genoux.. . et je baise tes mains.

ROSAMIE (faiblement)

Est-ce la fin du rêve?

COPIIÉTUA

Il n'y a point de rêve, mais une réalité magnifique et divine.

ERMENGARDE

Qui donc est cette femme?

COPUÉTUA

Cette femme, c'est la reine.

ERMENGARDE

Ai-je bien entendu ?

COPIIÉTUA

C'est la reine, vous dis-je ; la reine d'Astremonde et l'épouse de votre fils.

er:mengarde

Eh quoi! vous m'aviez dit, ce matin...

COPUÉTUA

Ce matin, mon cœur était muet et je vous ai promis, pour le bien de l'Etat, d'épouser la princesse Dolciane de Nordlande. Mais le Destin en a décidé autrement. Il m'a fait rencontrer la douce et tendre enfant qui m'était réservée entre toutes les vierges pour être ma compagne...

ERMENGARDE

Sous cet accoutrement? Est-ce une comédie, Sire, que vous jouez? L'heure est inopportune. D'autres soins vous appellent. Votre devoir est làbas où vous êtes attendu.

COPHÉTUA

Mon devoir est ici. Mais vous avez raison: ces haillons misérables ne peuvent plus longtemps déguiser une reine. Appelez donc vos femmes pour qu'elles la revêtent de vêtements royaux.

ERMENGARDE

Est-ce le roi qui parle?

COPHÉTUA

C'est le roi qui ordonne.

ERÎMENGARDE

Un instant! Un instant! Sire, un instant encore, écoutez votre mère. Vous savez, n'est-ce pas, qui vous attend là-bas? Ce sont des princesses aimables dont le cœur noble et fier attend une couronne avec la main d'un roi; ce sont des rois altiers dont l'âme est irascible et la puissance redoutable; offensés, insultés, ils tireront l'épée; une effroyable guerre ravagera votre royaume. Mais vous êtes le roi et vous déciderez.

LE ROI COPHHTUA

COPUÉTUA

Je ne puis vous entendre, ma mère; il est trop tard. Une force invincible a i^ixé mon destin. Il aurait mieux valu, peut-être, pour ce royaume, que je n'eusse jamais rencontré Rosamie, ou qu'un autre, à ma place, fût roi de ce pays. A présent, voyez-vous, mon trône, e.t ma puissance, et ma vie, et ma mort, et i'univers entier, qu'est-ce que tout cela au prix de mon amour? Je n'ai plus dans la téie. qu'une seule pensée. Je n'ai plus dans le cœur qu'un unique désir. Tout le reste n'est rien que poussière et fumée. Je me donne moi-même, avec tout ce que j'ai, tout ce que je possède, tout ce que je puis faire, à cette pauvre enfant qui pleurait, tout à l'heure, en mendiant son pain. Il n'est pas dans mon corps une fibre de chair, une goutte de sang qui ne lui appartienne. Tout ce qui fait ma vie, ne vit qu'en sa présence. Il me semble qu'avant de l'avoir rencontrée, je végétais, inerte, au fond d'un hôpital comme un triste malade qui n'a plus d'espérance, et qu'aujourd'hui je vis en plein air, au soleil, ivre de ma puissance et gorgé de santé. Mon cœur est tout gonflé de désirs généreux ; mon esprit s'illumine de vérités splendides. Je ne suis plus un homme cheminant pas à pas sur la croûte terrestre comme un chétif insecte ; je suis un fils du ciel, qui porte en soi un monde magnifique et sublime où siège Dieu lui-même, âme unique de l'univers. La lumière divine circule dans mes veines. Je suis ivre de joie, et de vie, et d'amour. Voilà ce

qu'elle a fait de moi, ma Rosamie, par sa seule présence. N'espérez pas que rien nous sépare jamais. Si vous croyez, ma mère, qu'il vaut mieux pour mon peuple que je renonce à ma couronne, la voici, prenez-la, placez-la sur la tête de qui vous en paraîtra digne. Je sortirai de ce palais à jamais dépouillé de toute ma puissance et de toutes mes richesses et j'irai sur les routes mendier avec elle, — pourvu que ce soit avec elle, — car, j'emporterai avec moi mon suprême trésor. Mais, si vous acceptez ma Rosamie pour votre fille et pour la reine d'Astremonde, je jure sur mon épée qu'il n'y a, sur la terre, ni roi ni empereur qui ne lui rende hommage avec le respect et la crainte de la reine qu'elle est et du roi que je suis.

EIÎAÎENGARDE

Ahl... Ah!... C'est donc cela! Il n'y a rien à faire. — Embrassez-moi, mon fils! — Embrassezmoi, ma fille!

«O.SAMIE

O madame... madame... je tombe à vos genoux.

ERMENGARDE

Relevez-vous, ma fille. Jamais, devant personne, vous ne plierez plus les genoux, car vous êtes la reine. Mario! Mario! Appelez donc mes femmes!... Que l'on vide mes coffres et qu'on vête la reine de vêtements royaux. — On nous attend là-bas. Allons nous préparer.

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