‹ Le roi Cophétua; drameChapitre 21 sur 30 · Scène II. — Le jardin du palais · texte numérisé non relu

Scène II. — Le jardin du palais

Rosamie et Cophéiua, assis sur un banc

ROSAMIE

Seuls enfin dans ce parc merveilleux! Quel bonheur ! La tête me tournait quelque peu, tout à l'heure, dans ce flot chatoyant de seigneurs et de dames, qui se pressaient autour de mon humble personne.

COPOÉTUA

Humble? Vous êtes reine. L'avez-vous oublié déjà, ma Rosamie?

ROSAMIE

Que non pas, mon seigneur! Sur ma petite tête je porte une couronne. Elle est là; je la sens; et seul vous pourriez l'en ôter comme vous seul, vous avez pu l'y mettre. Là-haut, dans la chapelle, sitôt qu'on la posa sur mon front, je sentis que je devenais reine, une reine authentique, et que tous vos sujets devenaient mes sujets,et que, dès ce moment, ma bouche, jusque-là timide et suppliante, saurait donner un ordre aux ducs comme aux valets, et que mes yeux, hier encore remplis de larmes, s'étonneraient de voir désormais un seul front qui ne fût point courbé, oui-da, à mon passage.

COPHÉTUA

Ma mère me disait tout à l'heure à l'oreille : <( Regarde Rosamie ; quelle reine elle fait I Dans toute jeune fille une reine sommeille. »

UOSAMIE

Vous l'avez éveillée. Et le beau papillon est sorti, sous vos doigts, de l'humble chrysalide. Avais-je vraiment l'air, dites, d'une vraie reine?

COPHÉTUA

Oh ! tu paraissais née d'une lignée de rois. Dans ton jeune sourire, la douceur rayonnait avec la majesté. Tu as su î-ecevoir l'hommage de mes nobles comme un ange du ciel écoute nos prières. Et jamais, je le jure, sur nos tapis de pourpre, la traîne d'une robe d'or, de soie et de perles n'a plus superbement glissé en ondulant.

HOSAMIE

Vous étiez satisfait de votre jeune épouse?

COPHÉTUA

Comme l'azur du ciel est fiier de sa lumière.

UOSAMIK

Donnez-moi un baiser afin que je vous croie.

COPHÉTUA

Un baiser, ma chérie? Et dix, et cent, et mille!

Quel conquérant vous faites! Et comme vous mettez votre pauvre conquête au plus affreux pillage!

COPllÉTUA

Ma douce Rosamie!

ROSAMIE

O mon roi bien aimé !

COPUÉTUA

Sais-tu que tu ne m'as pas encore appelé simplement par mon nom?

ROSAMIE

Je n'ose pas encore. Et votre nom...

COPUÉTUA

Achève !

ROSAMIE

...est un peu singulier.

COPHÉTUA

Il me vient de l'Egypte.

lîOSAMIE

Avez-vous combattu là-bas les infidèles, pris d'asr saut une ville ou tué un sultan?

COPUÉTUA

Oh ! c'est moins flamboyant ! — Mon père, en sa jeunesse, a visité le beau pays des Pharaons. A la cour d'un émir illustre et magnifique il se prit d'amitié pour un jeune et beau prince nommé Cophétua, qui l'aima tendrement. Or, un jour, à la chasse, une flèche perfide le frappa sous ses yeux. Il le prit dans ses bras, l'appelant par son nom et le baignant de larmes. Et le blessé lui dit : « Mon doux ami lointain, quand tu retourneras dans ta belle patrie, si Dieu te donne un fils, nomme-le de mon nom pour que ce nom résonne doucement sur tes lèvres à travers les années, quand je ne serai plus. » Et le sang lui sortant par la bouche, il mourut. Voilà, ma Rosamie, d'où vient mon nc.m étrange. Il est doux et farouche ainsi qu'un souvenir de tendresse et de sang.

nosAiMii:

Mon doux Cophétua! Que votre nom m'est cherl Aucun autre pour moi n'est plus beau ni plus noble.

COPHÉTUA

Il te plaît donc un peu?

ROSAMIE

Oh! plus que rien au monde. Je voudrais composer une aimable chanson, que les petits enfants, le soir, à la veillée, chanteraient devant l'âtre. Elle célébrerait le roi Cophétua, qui, dédaignant la main des princesses royales, épousa devant Dieu une humble mendiante rencontrée sur la route. C'est pourquoi votre nom, à jamais, brillera dans les belles légendes. Car c'est un haut fait, sire, et qui vaut maint exploit accompli par le glaive.

COPHÉTUA

Est-ce ton jugement, petite Rosamie?

Oui, c'est mon jugement, mon jugement à moi, reine de fraîche date; et ce sera demain celui de tout le monde.

COPHÉTUA

O femme trois fois femme ! Jusque dans les baisers vous vous moquez de nous !

ROSAMIE

O homme trois fois homme ! Jusque dans les baisers vous restez incrédules !

COPHÉTUA

Hélas! rien n'est moins vrai.

HOSAÎVIIK

Qu'est-ce donc qui est vrai? Seuls sont vrais les baisers et seul est vrai l'amour qui brille dans les yeux et qui brûle le cœur.

COPOÉTUA

Regarde dans mes yeux; vois-tu la flamrae ardente?

ROSAMIK

Mets la main sur mon cœur; sens-tu le feu brûlant?

COPUÉTUA

Et voici mon baiser.

HOSAIMIE

Mon baiser, le voilà !

(Ils s'embrassent. Entre Mario.)

COPUÉTUA

Que viens-tu faire ici, Mario?

AIAHIO

Un capitaine, que frappe, prétend-il. un châtiment trop dur, implore la faveur de supplier la reine. Il se lamente, crie et jure qu'il mourra s'il n'est pas écouté.

COPHRTIJA

Ecarte l'importun!

ROSAIMIK

Eh quoi ! dans ce beau jour où vous avez daigné, Sire, entendre ma plainte et changer mes haillons en un manteau royal, je n'écouterais pas un homme qui m'implore? Ah! je craindrais vraiment d'attirer sur mon front la colère du Ciel.

COPHÉTUA

Cher coeur compatissant !

HOSAMIi:

Mon désir obtient-il votre consentement?

COPHKTUA (à Vlariol

Faites venir cet homme.

ROSAIVIIi:

(Mario sort. )

Mon doux Cophétua, sois béni pour cette parole- La reine d'Astremonde se réjouit d'inaugurer sa royauté par un bienfait.

(Entre Barbouf, conduit par Mario.)

BARBOUF (Si* précipitant à genoux)

Madame, laissez-moi me jeter à vos pieds, embrasser vos genoux, lever vers vous mes mains innocentes et suppliantes. Un épouvantable malheur s'est abattu sur moi et me voilà pareil au naufragé dans la tempête. Je n'ai d'espoir qu'en vous. Je vais périr, Madame, si vous ne m'accordez votre protection.

ROSAMIE

Parlez, monsieur; j'écoute.

BARBOUF

Ahl vous êtes le phare sauveur dans les ténèbres!... Je suis un officier de la garde royale,

COPHÉTUA

Un officier joueur, insolent, débauché, trop souvent révolté contre la discipline.

BARBOUF

Ah ! j'ai des ennemis qui m'ont calomnié. Ecoutezmoi, pourtant. J'ai des défauts, Madame; je ne sais les cacher. J'ai, comme beaucoup d'hommes, des Instincts déplorables. Oh ! je le reconnais! Et je lutte, je lutte, mais parfois, à ma honte, ils sont plus forts que moi, qui ne suis qu'un pauvre homme fait de chair et de sang. Oui, j'aime trop jouer! Les cartes

et les dés sont mon péché mignon. Et j'en suis bien puni, par le Père Eternel! Je perds! Je perds ma solde! J'ai perdu ma fortune, car toujours j'ai payé mes dettes tout entières aux joueurs plus heureux. C'est là mon crime, en somme! Et voici qu'au moment où j'ai le plus perdu, accablé par le sort qui m'est toujours contraire, on m'a signifié que si je ne payais ce soir, — oui, ce soir même, — les deux mille ducats que je dois à Randolfe, je serais, jour de Dieu, expulsé de l'armée comme un vil criminel. Ah! tonnerre du ciel! C'est la foudre, la foudre sur ma tête blanchie au service du roi! Bien! S'il en est ainsi, si je suis chassé comme un pauvre chien galeux, eh bien, je me tuerai demain matin devant la grille du palais ; je ne pourrais survivre à ma honte, Madame. O Madame, un délai! Qu'on m'accorde un délai et tout sera payé, et je ne jouerai plus, je le jure par mon honneur de capitaine et le saint nom de Dieu. Il ne faut qu'un délai pour me tirer d'affaire. Un délai! Un délai! Ma vie pour un délail

ROSAIMIE

Monsieur, quel est le nom de votre créancier?

ÎÎARBOL'P

Randolfe, capitaine de la garde royale.

ROSAMIE

C'est lui qui vous poursuit?

BARBOUF

Randolfe? Bon garçon, loyal copain, non, non, comment pourrait-on croire?... Et pourtant... Et pourtant, si l'on y réfléchit... un austère dadais, à cheval sur la discipline...

COPHÉTUA

Il suffit.

ROSAMIE

Si le roi le permet, capitaine, Randolfe, dès ce soir, recevra votre enjeu... de la part de la reine.

COPHÉTIJA

Rosamie î

ROSAIMIE

Ce sera, si vous le voulez bien, mon cadeau de joyeuse entrée dans le palais royal.

COFIIEIL'A (à Harbouf)

Remerciez la reine.

lîAIlBOUF (s<^ relevant)

O Madame, le Ciel bénisse vos vertus ! Vous êtes généreuse plus que ne peut dire aucune langue hu-

maine. Quand l'œil voit un prodige éblouissant, la bouche trembie et ne peut parler. Telle est présentement la bouche de Barbouf. C'est le silence ému de l'extase, Madame. Un mot! Rien qu'un seul mot, mais il est aussi grand que ma reconnaissance: merci! C'est un merci gros comme l'univers. Un merci gigantesque ! Un merci éternel ! Tout le long de ma vie dès que je vous verrai, je vous crierai: merci !

ROSAiiilE

Monsieur, vous m'effrayez.

BARBOUF

je ne suis désormais qu'un merci sur deux jambes.

COPIIÉTUA

Dites-leur de porter merci vers d'autres lieux.

BARBOUF

Merci va parcourir le palais et la ville. I! va...

MARIO (frappant sur son épaule)

C'est par ici.

(Barbouf sort, entraîné par Mario.)

COPIIETL'A (riant)

Rosamie, ce bouffon, s'il vous coûte un peu cher, vous a-t-il amusée?

ItOSAMIE

Non, mon Cophétua; il m'attriste plutôt. Ne pensons plus à lui.

COPnÉTUA

Regarde, Rosamie. Le soleil qui se couche dans la pourpre et dans l'or, a rempli tout le ciel de ses adieux majestueux. L'or, qu'il a prodigué, a ruisselé sur le feuillage des grands arbres. On dirait d'un vieux roi qui, avant de mourir, distribue ses richesses à tous ses courtisans. Et maintenant la nuit printanière s'avance, parée de son collier d'étoiles. La lune va bientôt verser dans l'atmosphère sa lumière d'argent. Alors, nous entendrons chanter un rossignol. C'est là-bas, sur cet arbre isolé qu'il se pose. L'air fraîchit. Serre-toi contre moi, mon amie ; nous écouterons mieux la divine chanson. L'exquise mélodie va jaillir dans l'azur comme un jet de perles sonores dans la clarté céleste. Musique merveilleuse 1 Les vieux arbres du parc frissonneront en l'écoutant; les fleurs la salueront de leurs parfums les plus troublants; et nos deux âmes vont se fondre l'une, en l'autre. Ecoute : elle commence.

(On entend chanter un rossignol. — Rideau.)

Page 1