LE PIANO
Le piano de M^^ Lemercier a son histoire.
Il y a une vingtaine d'années, un certain errtployé de l'Assistance publique arriva à Guichin avec un piano. C'était un piano qu'il menait de ville en ville au hasard des changements de résidence, un piano de famille, un piano d'héritage, un meuble- souvenir auquel on tient sans oser y toucher. Le piano avait l'air d'un établi de menuisier orné de iyres en acajou, ouvert il avait l'air d'une baignoire, son clavier avait l'air d'une cuvette. Un employé de messageries l'avait pris un jour peur un eercueil.
M. Fessan tenait à son piano, bien qu'il l'encombrât souvent, qu'il augmentât le prix de ses déménagements et l'empêchât de louer tel îoc«il qui lai aurait plu. M. Fessan tenait au piaro parce que sa mère et sa grand'mère en avaient tiré des sons et aussi parce qu'un piano lui semblait un meuble luxueux, un titre de noblesse peur un appartement.
Çuand M. Fessan arriva à Guichin, il s'installa en face de îa préfecture, au troisième étage mansardé d'une maison commerçante et s'enquit d'une fenme de ménage. Au fond de la cour
habitait-il t des rompaillcurs de chaises dont les filles étaient d'âge à gagner leur vie. Ce fut la fille aînée du rempailleur qui fit le ménage du vieux garçon. M. Fessan était un homme en papier jaune à gros plis avec des yeux de chouette et des rhumatismes. M^^^ Marie, qui fit le ménage, était une petite sangsue. Elle était rougeaude, elle avait des yeux clairs. Un jour M. Fessan lui dit :
« Tiens ! qu'est-ce que vous avez à venir comme ça contre moi ? »
M. Fessan se crut aimé et fut flatté de l'être. 11 rit beaucoup, d'un rire sourd. Un autre jour, on entendit dans la maison de bégayantes notes de piano. M^^® Marie, qui avait appris le solfège, à l'école communale, retrouvait sa science sur un clavier. Fessan l'autorisa à s'amuser. La vérité est que M*^^ Marie en se donnant à M. Fessan n'avait pas eu d'autre but que de parvenir à se servir du clavier. Le bruit enfantin du vieux piano dans l'escalier fit naître des cancans ; des dames âgées firent quelques observations.
« Elle est bien douce ! elle est bien douce, disait Fessan. Il faut la laisser s'amuser. Oui 1 oui ! elle fait bien mon affaire ! »
Ceper.dant M. Fessan, toujours seul en dehors des heures d'> bureau et des heures d'apéritif, et s'ennuyant après la lecture des journaux, prit l'habitude d'aller chez les parents de Marie au milieu de ses sœurs. Il prenait ouvertement des privautés avec toutes les sœurs, préférant même
Angèle à Marie. Dans l'intimité il parlait souvent d'Angèle à Marie. Les parents souffraient des licences de ce monsieur, mais Marie rapportait son mois à la maison et on n'osait pas faire d'observation A M. Fessan. M. Fessan père, qui avait quatre-vingts sns, vint voir son fils à Guichin :
« Tu vis au milieu de misérables qui te forceront à épouser leur fille et te font la cour pour hériter de nous !
— Oh ! papa, tu ne connais pas ces gens-là ! ce sont de braves gens.
— La petite surtout, hein ? elle est affreuse et indigne d'un Fessan. Je te prie de rompre cette liaison.
Le père obtint le changement de résidence de son fils.
Fessan, en partant, fit présent du piano à M"e Marie.
Quel cadeau ! on en parla.
Vers cette époque, les filles furent nommées institutrices ailleurs et la famille des rempailleurs de chaises prit du relief. Le père, le père Bernard, fut nommé douanier aux environs en raison de services militaires qu'on avait trop oubliés. Dans les chambres du fond de la cour resta seul un fils de 18 ans, socialiste, employé révoqué des contri-
butions, qui \ivait aux dépens des caisses parisiennes de solidarité politique. Il s'appelait Lopez. Il organisait de son mieux la Révolutionna Guichin ; faisait des conférences dans un magasin vide du faubourg -^ il avait une figure de tigre et des timidités d'enfant. Le maire le fit venir dans son cabinet.
« Vous m'insultez dans vatre feoiUe, mon ami. Mais quoique n'ayant nen de commun avec Jésus-Christ, je vous pardonne. Tenez, voulezvous être maire à ma place ? prenez ma place, on verra ce que vous serez comme maire. Tenez 1 je suis bon prince ; non seulement je vous cède le fauteuil de la mairie à vous et à vos congénères, mais je vous donne sur ma fortune personnelle cinq mille francs à vous partager.
— Monsieur le maire se moque do nous.
— Non ! non ! je ne me moque pas. Je n'ai pas envie de me moquer, croyez-le. Avoir sur les bras le fardoau des affaires municipales, car c'est un fardeau, c'est un véritable fardeau et recevoir pendant ce temps sur le dos les averses d'injures, car ce sont des averses d'injures. Prenez ma place ! prenez-la, je vous la donne.
— Monsieur le maire sait bien que c'est impossible, on ne voterait pas pour nou:e.
— Eh bien alors... alors !... alors... Tenez 1 je suis bon prince. Vous m'avez écrit pour me demander la salle de gymnastique pour la réunion électorale de voire candidat. Je vous la donn» . .. à voua... à vous. C'est entendu !
— Merci, monsieur le maire. Monsieur le maire est bien bon.
La réunion électorale fut ce que sont toutes les réunions électorales. Le lendemain Lopez Bernard reçut une signification par huissier d'avoir à payer la somme de cent vingt francs, faute de quoi... etc..
Lopez mena grand bruit autour de cette affaire ; un journal socialiste de Paris en fut informé et n'en parla point. Lopez se plaignit en termes violents dans la feuille socialiste du pays et aià maire lui-même en termes très doux. Le maire montra des précédents. Lopez s'advessa à la caisse de solidarité politique de Paris pour les^ 120 francs. On lui répondit qu'il devait attendrci la fin des élections pour recouvrer les dépenses.; Lopez Bernard fut vendu par autorité de justice et quitta le pays. En vain fit-il valoir que le loyer était au nom de son père. Les quittances portaient « Bernard » sans prénom. Il fut vendu.
La femme du maire était grand amateur de ventes : elle cherchait des occasions : « Oh l Dieu! une épinette !» fit-elle en voyant le piano de Fessan sous le marteau du commissaire priseur. Elle l'eut pour quinze francs.
Deux ans plus tard, Fessan fit un voyage à Guichin. En passant devant la boutique d'unt brocanteur, il reconnut son piano et entra l'acheter.