Chapitre premier
Mon cher Pierre,
Ta lettre m'a fait pleurer. Un peu d'anémie : le lit, les nerfs, des sentiments de malade la nuit, ou plutôt ta tendresse délicate et la hauteur de ton caractère m'ont fait sentir les inégalités sociales. Ces hommes si pareils à toi, à moi et si mal traités par des hommes pareils à toi et à moi. Je les connais les causes des haines ! et si je n'étais pas Max Jacob, ah î que j'aurais de joie à être Brieux. Pourquoi renvoyer de l'hôpital des êtres pas guéris et qui ne savent où aller ? pourquoi les renvoyer avec des tutoyements de mépris et des paroles de haines ? Pourquoi renvoyer sans Dieu avec des paroles sans Dieu de l'hôpital sans Dieu des êtres sans Dieu et qui ne savent sans Dieu où aller ?
Le matin son œil du maître a numéroté les figures les moins sympathiques. Je soutiens, je soutiens que cela n'avait...
Enfin ! quoi ! en voilà un qui hier avait des
pointes de feu ; il est guéri brusquement ? et
cet autre dont on a changé le traitement avant-
liier. Autre médecin, autre avis ! mais vous ne
me ferez pas croire que les avis puissent différer
à ce point. Il y a là de rindifTérence du général qui envoie mille hommes à la mort pour sauver la patrie. Mais ici on sauve qui ? quoi ? Il n'y a pas de place ? allons donc ! tous les lits sont vides. Alors ? Il en a fichu dix dehors d'un coup. Pourquoi dix ? pourquoi d'un coup ? pourquoi dehors ? il n'y a donc pas d'oeuvre transitoire entre le lit d'hôpital et la chaussée de Paris ! Qui s'occupe de la créer ? Pourquoi pas moi dehors qui suis moins malade et plus riche ? Ah ! c'est que moi ce n'était pas une mauvaise action et que la mauvaise action a un attrait, ne serait-ce que celui de nous mettre en colère.
Mais socialement quel luxe que la colère, la brutalité, la méchanceté, etc..
f Ne lisez pas la lettre, ça peut pas être d'une autre. Elle me poursuit jusqu'à l'hôpital, elle me poursuit jusque dans mon lit de mort, elle n'a que des droits et moi aucun. Voilà le râle qui vient... est-ce que je l'entendrai demain... Écoutez, voisin de lit, puisque vous tenez la lettre, ouvrez-la, lisez-la.
— « Voilà ce que c'est, mon pauvre chéri, je sais où tu es et que je suis la cause de tout, si l'un de nous doit mourir avant l'autre que ce ne soit pas sans un mot de pardon...
— Voisin de lit... Si elle vient demain matin et que je sois mort, je lui ai envoyé un baiser et
mon pardon pour son inconduite et pour ma mort, car c'est elle... c'est elle.
— Voilà l'interne.
Et moi, tiens, mon Dieu, la bande de tulle de ma douleur... J'étends le bras et quel plaisir de l'étaler. Ah ! douleur qui est dans le dedans mystérieux de mon souffle intérieur, qui est dans le soufflet chaud, veux-tu être ma femme et avoir confiance en moi. « Ah Ah ! Ah Ah ! Ah Ah ! » Tu la reconnais la berceuse de mon père ?
Je te sens sur mon corps ou plutôt je te protège contre les coups d'une foule, ou plutôt je protège mon peuple, car je suis habillé en officier de marine. Faut-il consulter ce qui perche au-dessus de mon lit et dont le souffle est humide et chaud.