‹ Le roi de BéotieChapitre 4 sur 46 · LA CROIX D'OU · texte numérisé non relu

LA CROIX D'OU

Les représentations théâtrales à l'école congréganiste de Guichin le révélèrent à lui-même. Son succès dans le « Paolo » des Pirates de la Savane, il l'avait senti, quoi qu'aient dit plus tard les Frères pour refroidir son orgueil. C'est en se souvenant de la journée des Pirates de la Saçane qu'il se sentait digne d'être dans la vie plus qu'un commis de nouveautés ou un fermier. Le frère directeur saisissait les occasions de parler sérieusement aux élèves : un jour qu'il dut interroger Savinien pour une affaire de fromage volé dans les cuisines, le frère directeur lui dit :

« Si j'en crois tes maîtres, tu parles d'être explorateur vers les mers polaires... ce n'est pas possible. Tu n'es plus un enfant pourtant.

— Je voudrais entrer au séminaire, mon frère.

— J'aime mieux ça, mais ta foi est-elle bien sincère ? c'est qu'il ne suffit pas de rêvasser en se promenant seul pour se croire né prêtre.

— Mes réflexions m'ont amené à envisager les hommes comme très petits devant Dieu, et le ciel comme invisible autour d'eux et pourtant présent pour les initiés. Je crois, je sais...

— Oh oh ! voilà de la théologie et nous avons de la pensée ; cela est bon et mauvais. Attention aux hérésies. Eh bien si tu as la vocation on pourra te pousser, si tu n'as que de Tambition tu n'auras pas besoin de nous... Dieu merci !

Les efforts de mémoire du séminaire, la dureté de la discipline tuèrent les effets de la grâce que Savinien avait cru sentir à dix-huit ans. La société des paysans, ses condisciples, en fit un arriviste malin ; un an de souffrances à la caserne ou un clan d'étudiants en service faillit en faire un grand mystique. Il avait vingt-trois ans quand il reçut la lettre suivante :

Monsieur l'Abbé,

Je crois en Dieu comme vous y pouvez croire vous-même et ce n'est pas sans de grandes luttes que je me suis décidé à mettre cette missive à la poste. Excusez-moi d'abord, je ne sais pas quel titre je dois vous donner, car la personne de l'Église qui a donné votre nom à ma bonne lui a dit que vous n'êtes pas ordoané et entre parenthèse^ tout mon espoir est que vous ne la soyez jamais. Je ne suis pas une de ces athées comme il y er a tait et ceci ne doit pas vous êtr3 indifféient, à vous, à un saint comme vous, car vous devez être un saint. Voilà plus d'un an que je vous vois

à la messe de dix heurcF le dimanche et j*av assez pleuré pour cfue mon acte inconsidéré, selon certaines gens, me soit paidomié par Dieu. Je suj« une vraie martyre, car vous m' apparaissez comme l'image de Dieu sur terre et c'est Dieu que j'aiine en vous. Je ne sais pas si vous m'avez remarquée ; j'ai le dimanche un chapeau avec un ruban rouge, et l'hiver dernier j'avais des plumes noires ; nous nous mettons touj-ours du coté de la chapelle Saint-Cyprien, mes deux tantes, ma mère et moi. La petite croix en or que vous trouverez dans cette lettre, je vous prie de la garder quoiqu'il arrive de cette lettre : elle a toujours été à riÈon cou sous mes vêtements depuis ma première communion et je voudrais que vous la mettiez au vôtre : cela vous portera bonheur. Maintenant, parlons sérieusement : je n'ai encore parlé de vous qu'à ma bonne, mais c'est moi qui fais la loi chez moi et mes parents me laisseront me marier à ma guise. Je travaille chez mes parents qui tiennent le Grand Bazar en face de l'église. Nous faisons sept mille francs de bénéhce net par an et dans peu de temps nous posséderons de quoi nous retirer des affaii^es. Je vous dis cela, car je viens vous proposer de quitter votre profession de prêtre et de vous marier avec moi car, je dois le dire, je \ eus aime, monsieur l'abbé. Répondezmoi par raliirmative et j'en parlerai à mes {>4irents. Gardez la petite croix, quoiqu'il arrive que vous répondiez, mais si vous répondez non, j'en mour* rai.

Croyez à tout mon respect et à mon affection passionnée.

HORTENSE DaNIÉLOU.

Grand Bazar de l'Hôtel de Ville, 1, pJaee de l'Eglise.

Savinien reçut cette lettre ouverte avec l'ordre de se présenter au supérieur.

« En principe et d'une façon absolue, dit le supérieur, vous ne devez pas répondre à une lettre qui est injurieuse pour la maison tout entière... Que comptez-vous faire, mon enfant ?... On vous propose une carrière et une fille riche.

— Je me consulterai aussi froidement que possible.

— Vous êtes bon en théologie et en philosophie et pour tout ce qui concerne la critique, mais vous n'êtes pas très bon en latin : pour ce qui est de votre caractère, vous pouvez devenir un excellent prêtre, vous avez de la dignité, de la correction, de l'humilité, la connaissance des devoirs et des moyens. L'Église traverse, mon enfant, des temps troublés, je crois que vous pouvez être* un excellent fils pour elle. Cependant nous avons plus que jamais besoin de grandes fois, sachez-le, vous ne vous sentez peut-être pas une vocation véritable... Vous ne répondez pas... Il ne nous faut pas de mauvais prêtres, il nous faut de bons prêtres : agissez selon votre conscience et croyez qu'avec l'aide de Dieu je vous appuierai dans vos résolutions quelles qu'elles

soient. Nous avons dans l'antiquité des exemples fameux de sacrifices méritoires faits à la vocation.

— Je me consulterai, monsieur le supérieur.

— Consultez aussi votre famille, mon enfant ! vos parents étaient heureux qu'un ecclésiastique priât pour eux. D'autre part ce mariage leur apporte la fortune... Vous ne répondez pas... il ne faut pas mépriser l'avis de vos parents, sans oublier cependant que l'Église est votre véritable mère.

— Vous parlez bien, monsieur le supérieur, et croyez que je suis profondément sensible, profondément touché de l'intérêt que vous sembtez prendre à mon avenir.

— Aimez-vous cette jeune fille ?

— Je ne la connais pas.

— D'ailleurs, tel que je vous connais, l'amour ne sera jamais pour vous une grande entrave à votre carrière : vous ressemblez plus à Sénèque qu'à Ovide. Hi ! Ili ! Hé ! Hé ! Je ne vous demande pas» de confession, mais vous êtes surtout un ambitieux. Je crains même que la foi n'ait à pâtir de vos appétits.

— J'ai le regret de m'apercevoir que vous vous trompez sur mon compte, monsieur le supérieur.

— Allons ! tant mieux ! tant mieux ! réfléchissez. Notre entretien est terminé. Je vous conseille de vous confesser fort souvent, mon enfant, et de tout dire à votre confesseur.

Le dimanche suivant, le suisse de la cathédrale

remit à la messe une enveloppe contenant une photographie de M^^^ Hortense en toilette de bal et le ipot suivant :

Monsieur l'Abbé,

Le ruisseau du parc du séminaire passe sous le mur et va jusqu'au lavoir. Mettez une lettre dans une boîte de carton, j'irai la prendre demain à sept heures. Hâtez-vous, car mon père sait tout et il veut me marier à mon cousin qui est républicain et athée comme lui.

Celle qui vous aime en Jésus-Christ,

Hortense Daniélou.

Savinien remarqua la jeune fille à la messe, en rêva toute la nuit, et répondit par la voie qu'on lui indiquait :

« Mariez-vous avec votre cousin ! »

Savinien. »

En écrivant ces mots, il ajoutait mentalement : je serai évêque à quarante ans et cardinal à soixante.

Cette anecdote fut connue : il eut à subir une terrible algarade de sa famille et dut pour justifier sa conduite faire montre d'une piété qui devint réelle.

30 LE ROI DE BÉOTfE

Il csl aujoui'd hui cuic dans une bourgade aux :environs de Guichin ; c'est un prêtre maigre, jaune, aux yeux pâles et dont les tempes sont des boucliers. Il a dû récemment quêter dans un château pour les pauvres : Hortense Daniélou, devenue madame X***, < î venu lui ouvrir la porte et ne l'a pas reconnu. Le curé était ému en se nommant, car il sait bien qu'il ne sera ni évêque, ni cardinal.

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