‹ Le roi de BéotieChapitre 33 sur 46 · LE JOUR HISTOIRE DU BEL ARABE · texte numérisé non relu

LE JOUR HISTOIRE DU BEL ARABE

Dans cette histoire n'apparaîtront pas les convives ordinaires de la marquise de Lariboisière : les râles et les revenants pacifiques qui hantent les hautes fenêtres. Il est question d'un bel arabe ou pour mieux parler d'un Syrien qui ignore la langue française et jusqu'à présent ne s'en était pas mal trouvé. J'ai appris qu'il était dans son pays « instituteur » et gouvernait deux cents élèves, mais en France son métier est différent : après la guerre il fut hébergé par une de ces belles personnes qui attendent le matin les bouchers de la Villette et le soir les autres passants. Je ne sais par suite de quelles circonstances la belle personne se dégoûta de lui et comme elle ne parvenait pas à s'en défaire, qu'il est d'une force herculéenne et qu'il n'est de pire sourd qu'un Syrien qui ne veut pas comprendre le français, elle eut recours à un stratagème : elle l'amena comme en promenade ou comme en un lieu de plaisir à l'hôpital le plus voisin de leur domicile, le recommanda à un infirmier de passage dans les couloirs comme un grand malade et s'en fut. Un interne s'approche et l'interroge,

mais quel renseignement médical tirer d'un Syrien qui se porte bien et serait bien en peine d'expliquer son mal même s'il en avait un. Parle-t-il l'espagnol ? l'anglais ? l'italien ? l'allemand même ? il ne parle que syriaque. Vous iie voudriez pas qu'on cherchât dans Paris un interprête pour le Syriaque. On pourrait finir par s'entendre. Mais non!... on essaie de l'ausculter; il ne se laisse pas approcher. Que se passe-t-il dans la tête de cet instituteur oriental ? Il pleure ! il gémit doucement : on croit qu'il souiïre. L'interne a une idée : il l'endort à demi pour en être le maître, on le déshabille, on l'emmène en palanquin dans une salle et dans un lit avec cette note : en observation.

Il resta deux mois en observation : on lui découvrit plusieurs maladies, et on les lui guérit toutes. Un jour il disparut : dans son uniforme de malade, il se glissa hors de la maison et on ne courut pas après lui. Il se souvint de la maison qui l'hébergeait, il en trouva le chemin : Hôtel du Périgord ! Chambre 33. Le 33 n'avait plus la même hôtesse, mais il y reçut cependant bon accueil. Un jour que les deux locataires du 33 prenaient le frais boulevard de La Chapelle, ils rencontrèrent celle qui les avait précédés dans la chambre et dans le lit. On se connaissait, 'on rit de l'aventure, on se raconte l'aventure de 1 hôpital. Le Syriaque ne comprend rien et ne descend pas de son calme. Mais l'actuelle locataire du 33 est pensive.

Un jour elle reconduisit le Syriaque à l'hôpital. Or le Syriaque avait compris, il se laissa abandonner, ignora le français plus que jamais, jeta plus que jamais le trouble dans les internes, les externes et les stagiaires. Il y serait encore s'il n'était arrivé une aventure assez imprévue : une dame française arriva avec des papiers dont un contrat de mariage en règle : elle expliqua que le Syriaque était son époux, qu'elle était ellemême Syriaque mais Française, puis elle supplia ces messieurs de lui expliquer pourquoi le Syriaque n'avait jamais voulu se servir d'elle comme un mari se sert d'une femme, elle supplia qu'on fit la leçon au Syriaque. Ces messieurs répondirent que cette partie de la santé du client ne les intéressait pas. Quant au Syriaque il refusa de suivre sa femme et comme la loi veut que la femme suive son mari, mais non le contraire, on ne le contraignit pas d'abord. Il fallut que la petite dame démontrât à la Faculté que son Syriaque n'était pas malade pour qu'on consentit à le mettre dehors. Que sont-ils devenus ?

L'auteur de ces lignes s'aperçoit qu'il a des dispositions pour la littérature. Il choisit donc un héros sympathique autant qu'il est possible : c'est-à-dire lui-même ; il se demande si le récit des circonstances qui l'amène dans cette vallée de larmes qu'on appelle hôpital nocturne ferait un beau livre et commence. Le héros doit être exotique : un nom peut contenir tant de poésie- Mais d'abord le caractère : nos auteurs ne s'oc-

cupent pas assez du caractère : quand ils le font profond, ils le font vague, et quand ils le croient juste, il n'est que superliciei.

Mon héros s'appellera Schwevischenbund.

Schwevischenbund n'osait pas entrer écrire la lettre d'une sublime délicatesse, par timidité il n'écrivit que la lettre grossière : encore ne ^écri^ itil pas, mais il ne se décidait à rien. Tous les becs d'hôtel dans leurs rayons projetaient le seul mot « Hôtel )), mais ce n'était pas dans un hôtel que l'automobile qui avait écrasé Schwevischenbund le conduisait, c'était dans la vallée des Drames, dans la vallée des Larmes.

« Vos noms, prénoms, adresse. Le nom de demoiselle de vot' mère ! »

Il était évanoui dans son habit noir trop petit. On l'avait laissé deux heures sur une chaise de jardin dans un rectangle bitumé qui était une salle pour attendre une « baigneuse » et quand la baigneuse était venue, comme elle avait montré un peu plus de bonne grâce que les agents de ville en civil si nombreux et les agents de ville en uniforme qui s'informaient du nom de demoiselle de sa mère avec tant de sollicitude, car il n'y avait encore que cela dans l'hôpital endormi, Schwevichenbund avait éclaté en amabilités fondantes.

L'humanité, selon notre héros, se divisait en gens qui se ressemblent et en gens qui ne se ressemblent pas : il lui parut soudain indubitable qu'il ro<j«5oi-nblnit h In « baigneuse », laquelle était

eu retard ce soir-là. Il quitta donc son râle et ses côtés brisées dont il ne distinguait d'ailleurs rien du tout et il appela doucement : « Maman ! )y Ce mot sympathique lui valut d'avoir un bain deux heures après, car il n'y avait dans* l'hôpital ni eau froide, ni eau chaude. Il y resta le temps de gagner cette fluxion de poitrine qui le tient encore, et il en fut tiré par ces mots : « Dites donc, vous, y en a d'autres qui attendent d'aller au bain aussi, hé ?» il était plus de minuit. C'est l'heure du bain probablement ! mais il est toujours l'heure d'attraper une fluxion de poitrine. Le moment est venu de faire remarquer que Schwenvischenbund est en habit noir, car il se rendait à l'Opéra ce soir-là.

« C'est le député de l'Amour au Sovief, dit un malade. Veut-il parler du fleuve Amour ou des intérêts du cœur.

— Tu parles que mes frères étaient mal vus chez les Sœurs.

Lorsque le jour parut, le cercle des hyènes qui entourait le campement se dissipa ; les hurlements se turent et on aurait pu croire que les animaux avaient quitté le cimetière de marbre blanc. Alors parurent les enfants qui ne vont plus à l'école et qui vont déjà chez l'homme. Ils touchent la chair douloureuse de nos seins et s'efforcent avec une rage charmante de découvrir la dernière erreur de leur maître, l'endroit que le maître a touché et qui crevait les yeux. Certes

il fallait qu'il les crevât pour crever aussi bien les vôtres. Pleins de zèle pour Texamen, pour Texamen ils ont des « ailes », mais non pour celui des malades. On ne cultive pas chez eux l'amour qui est pourtant à la base des sciences.

N.-B. L'auteur qui compte parmi les internes et les externes nombre d'estimables amis laisse parler ici un héros a tout conventionnel », car il est entendu qu'on ne saurait dire que du mal de ce dont on sort. Ici est l'intérêt de ce livre ironique. L'auteur doit des remerciements à tous «eux qui l'ont soigné. Il ne partage pas l'opinion du Boche Schwe\4schenbund.

S'il est impossible de trouver une aiguille et du fil, un bouton et une couseuse dans cette cité de la mort et de la résurrection, ce n'est pas la faute des blonds internes.

Schwevischenbund, malgré son délire sans fièvre, se confondait en remerciements et répétait à ceux qui les lui demandait son nom et le nom de demoiselle de sa mère. Il lui semblait que le devoir d'un homme qui entre dans un univers nouveau par un coup violent est de répéter son nom et le nom personnel de sa mère.

« Chez les « », à l'âge de treize ans...

11 est certain que c'est bien jeune, mais c'est une bonne manière de parvenir : à une époque napoléonienne comme la nôtre on ne parvient jamais trop tôt.

C'est encore Schwevischenbund qui parle, car moi je ne suis pas du tout d'avis que nous vivions une époque de lutte à outrance, mais au contraire une époque de groupements et d'idées collectives avec effacement des individualités, sauf chez les « êtres d'avant-guerre ».

Mais ceci est de la divagation.

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