‹ Le roi de BéotieChapitre 5 sur 46 · LA BOHÊME PENDANT LA GUERRE DE · texte numérisé non relu

LA BOHÊME PENDANT LA GUERRE DE

Si cette histoire était croyable je n'aurais pas à la rendre telle or le rôle du conteur est celui-là. A quoi bon décrire là et comme vous pourriez faire ? Je le sais ! vous ne jugez vraisemblable que ce que vous avez déjà jugé. Mais, après tout, si mon but n'est que de rendre la tâche plus facile à ceux qui la reprendront... si mon but est d'agrandir vos possibilités d'acceptation, de vous rendre plus crédule, d'augmenter votre expérience humaine... Mon histoire est incroyable parce qu'une riche quadragénaire de race bourgeoise n'est pas plus bohème, dit-on, qu'un peintre, parce que les domestiques... oh ! les domestiques, vous ne les connaissez pas pour ce qu'ils sont, soyez-en persuadés... meilleurs qu'on le dit et pires qu'on ne pourrait le craindre. Quant à a bohème », accordez-moi que ce joli mot est un agréable synonyme de désordre et dites si la vie d'un artiste réglée par le travail et par les habitudes de son cerveau est moins désordonnée que celle d'une veuve riche pleine de passions qui n'ont d'autres freins que leur excès même. L'adultère est-il spécial aux ménages d'artistes ? Ne rcmar-que-t-on que chez rux l'absence de la

mère à table de la famille ? celle des enfants ou leur présence avec des manières qu'ils n'y ont pas appnses, avec des oreilles faites au cynisme applaudi des propos paternels ou maternels... Restons-en là ; mon sujet n'y est pas. Les réflexions qui me viennent me portent à une gravité qui ne lui sied pas et qui serait la suite d'une indignation légitimement excitée, mais qui ne paraîtrait pas telle au lecteur. Au fait mon histoire n'est incroyable que pour ceux qui s'imaginent que les malheurs de la France en 1914 ont transformé en héroïnes toutes les riches veuves quadragénaires, donné les moyens aux artistes élégants de satisfaire leurs goûts, et ceux, plus nombreux encore, qui sont persuadés que les domestiques, comme les animaux de Descartes, n'ont pas d'âme.

Dans une maison de Montmartre, dont les murs et les plafonds sont faits de planches mal jomtes et de vieilles poutres, habitait vers 1905 le dernier théoricien de l'art et le producteur le plus sérieux et le plus important de nouveautés plastiques. Étrange structure des terrains montmartrois ! étranges conceptions des architectures ! cette demeure qui n'avait pas d'étages \isibles de l'extérieur avait des caves et des greniers et n'avait que cela, et tels que les caves semblaient des greniers et les greniers des caves. Le peintre avait pour compagne Valérie, une femme dont la beauté fine et lourde à la fois, les grâces excessives comme son imagination et tous les traits

d'un caractère doux et tumultueux contribuaient à attirer et à chasser alternativement les amateurs de l'art nouveau et les amis du créateur.

Des talents consanguins déjà réalisés dont on aimait à cueillir les prémices, une confiance réciproque dans leurs succès, une pareille pauvreté et de pareilles richesses, la même gaieté, des haines et des admirations communes retenaient là des jeunes gens par des nœuds délicieux que des obligations individuelles ont pu desserrer, hélas ! mais sans les défaire encore. Casimir Barigot ne fut jamais de ceux-là. Casimir exerçait quelquefois l'art de la peinture, mais il n'avait ni le regret de n'y avoir pas fait des progrès, ni le souci de ceux qu'il aurait encore pu faire. La présence de comparses oisives parmi les artistes laborieux n'étonne ni ceux-ci même, ni l'observateur. Son utilité se révèle à l'heure des affaires ou à celle des plaisirs : Casimir n'était ni amusant ni commerçant. Cette bruyante jeunesse, parfois grossière dans les habits, sa tenue et son langage, bien que distinguée et raffinée par l'esprit ou les sentiments et le pâle Casimir dont la pauvreté n'abîmait pas l'élégance et dont l'élégance cachait de la vulgarité, se toléraient et ne s'attiraient point. Les ateliers étaient des granges, l'appartement de Barigot était celui d'une jeune fille : on n'y allait pas. On savait qu'il avait été l'amant de la belle Valérie jadis : rien dans leurs façons ne le laissait croire et sa présence à Montmartre qui n'était pas explicable autrement peut-être

ne Tétait pas plus par l'histoire de ses amours. Son absence brusque l'eut été davantage par elles pour qui connaissait la jalouse passion de notre jeune maître : un jour Casimir disparut. Les vernissages de tableaux aux expositions qui rassemblaient les mains amies et ennemies de toute la génération d'artistes, leurs propos, leurs goûts, If urs joies et leurs querelles pour les aviver ne parvenaient pas à attirer Casimir. On apprit par les élèves de l'École de Bonnat, ses anciens condisciples, qu'une riche veuve quadragénaire avait entraîné Casimir en un wagon-lit légitime vers la côte d'Azur. Nos yeux qui ne le cherchaient jamais ne le virent plus, ils ne l'eussent fait que dans les somptueux palaces où sa nonchalance faisait le bonheur d'une forte brune ; les molletons clairs et les chaussures jaunes faisaient le sien. A la vérité l'art n'avait jamais été pour lui qu'une illusion que ses amis façonnaient plutôt que son pinceau.

L'âge donne à l'esprit la force mais l'enlève au charme. Au début de la guerre de 1914 le hasard d'une démaiche aux œuvres philanthropiques qui la concernaient me valut une surprise. Barigot en attendait un seconis. Six mois de tranchées et trente-six ans d'âge avaient fait de l'éphèbe blond un boxeur. Malheureusement, à ce que me révéla un récit, la guerre, en changeant le physique de Casimir, ne l'avait pas fait d«8 goûts de la veuve riche.

« Ah ! ça, Casimir ? est-ce poui v(»s propres

besoins que vous voici sur cette banquette. La peinture n'est pas la fortune du peintre, dit-on, mais il ne paraissait pas qu'il en fut de même de l'amour pour vous. »

Les paroles de ceux qui se croient des mœurs pures blessent parfois par un orgueil insuffisamment maîtrisé, mais ceux qui savent bien ne pas ressembler à ceux-ci ne sont guère sensibles. Casimir avait une conscience, bien qu'il eût préféré satisfaire un besoin de doux luxe plutôt qu'elle. Il n'avait pas la force de pratiquer le bien, mais savait le reconnaître ; devant le mal et devant moi ii était parfois sorti de sa gracieuse nonchalance. La fin de son histoire m'expliqua le ton qu'il mettait à la conter : celui d'un coupable joyeux du châtiment mérité.

Il ne parla de ses campagnes, de sa blessure, de sa réforme que pour le faire des lettres de son épouse, enthousiastes, puis rares, puis absentes, mais il décrivit longuement son retour à l'hôtel de l'avenue de Villiers, Ah ! quelle déception ! il imaginait qu'une dépêche de lui avait réuni les domestiques et les vases de fleurs dans le hall, elle ne l'avait fait que de bagages sur une voiture des messageries P. L. M. Quand la dame qui en occupait l'intérieur avec un autre éphèbe blond pareil au premier aperçut celui qui était son mari, elle crut éviter leur rencontre en pressant le cocher par la vitre alors qu'elle attirait l'attention sur les détails particuliers à une fuite.

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CuMiiiii, (jui puui ieti'ouxi :>oii iiuiiiieur venait à pied de la gare de l'Est, le poursuivit dans la voiture même qui l'emportait loin de lui.

« Eh bien ! ma chérie, disait-il sur le marchepied, voilà longtemps que je n'aie eu de vos nouvelles.

— Qu'est-ce que vous venez chercher ? est-ce que vous êtes chez vous dans cette voiture payée par moi.

— Je ne sais si monsieur y est chez lui, mais il n'y restera pas. » \

Courageux et désespéré, Casimir s'appliqua à refaire sa vie en défigurant l'éphèbe et l'éphèbe à faire la sienne en poussant l'agresseur vers la porte ouverte de l'omnibus P. L. M. L'ex-M"^® Stremler trouva dans les forces dépensées par son mari et par son amant dans la lutte celles qui étaient nécessaires à un accès de franchise ; elle les eut trouvées d'ailleurs dans son tempérament hardi.

« J'ai épousé un artiste et pas un soudard. Je veux un artiste. J'ai pris un artiste, vous n'avez jamais été un artiste. Vous faites votre devoir à la guerre, moi aussi je fais mon devoir à la guerre : j'ai donné dix mille francs et je suis infirmière. Allez à la maison si vous voulez, mais un sou de nourriture de moi vous ne l'aurez pas. Vous me dégoûtez !

— Vieille p ! aurait hurlé Barigot sur le

pavé s'il n'avait été évanoui et il le crut faire.

Casimir reconnut la petite chambre à coucher italienne et l'un de ses domestiques : il ne l'eût pu faire de l'agent qui l'y avait porté.

« Mettez le lit pliant dans l'atelier, Jeanne, et que personne ne s'occupe de moi î il faut que j'arrange ma vie. »

Dans le sommeil de la fièvre, le divorce et les pensions alimentaires apparurent au mari de M^^ Stremler. Puis la misère fit le siège de Casimir dans l'hôtel de l'avenue de Villiers et le poursuivit s'il en sortait. 11 éprouva que les frais d'un divorce ne sont pas plus pour les pauvres que l'Assistance judiciaire pour les habitants d'un hôtel particulier. Il y avait bien dans l'appartement ce qu'on en peut vendre : les glaces, le piano, les peintures, mais Casimir avait assez de crainte de l'impitoyable dureté des femmes et assez d'horreur de la police pour avoir de l'honnêteté. Quant au Rubens qui lui appartenait vaguement et qui avait joui de tant d'admirations bourgeoises, il n'eut que les brocards des marchands. N'ayant pu davantage changer en or ses propres œuvres, il le fit de quelques parures, bijoux, de sa garde-robe et de son linge. Les jours passent, on attend, on espère l'impossible, le miracle. Il se trouva dans des heux qui avaient été à la mode sans s'être avoué qu'il y allait ni pourquoi et les glaces lui conseillaient d'y revenir, mais les glaces seules. Un jour le portrait de M^^ Stremler en lui rappelant le nom de Bonnat, son auteur, le lit de la Société de Bienfaisance

que 1^ maître présidait à cette époqu^i : la Fraternelle des Artistes. Les salles d'attente au Petit Palais étaient le carrefour de bien des angoisses. Le peu qu'on y distribuait soutenait des vies brisées par la guerre et des espoirs brisés par la faim. Je ne pouvais donner à Barigot que les conseils de ma petite sagesse, il ne les suivit pas. Trente francs par mois, c'était de quoi se nourrir de petits pains. Telle était la nourriture de Casimir dans l'atelier de l'hôtel, car elle lui semblait indigne du chêne sculpté et vernis de la salle à manger.

Cependant à roffîce l'absence de madame semblait plutôt allonger les repas que les supprimer, Jean, dont le service jadis était celui de monsieur^ frappa, un peu rouge d'une digestion, à la porte de l'atelier. Après deux regards sur deux papiersdont l'un tout soyeux et froissé portait des miettes de pain et l'autre l'en-tête solennelle de la « Fraternelle des Artistes », il dit :

(( C'est pour la clef du linge sale qu^on ne trouve pas.

— Je vous dispense de vous occuper de mon linge, Jean. J'avais dit qu'on ne s'occupât pas de moi : je serais heureux d'être obéi pour le dernier ordre que je donne : c'est que vous ne montiez pas ici, que personne ne monte ici sous aucun prétexte. J'ai à travailler. Tenez, Jean 1 v^oilà pour vous, mais qu'on me laisse ! qu'on me laisse ! ah ! qu'on me laisse !

— Cinq francs ! oh ! monsieur est trop bon l

monsieur a une grande âme comme on dit. Mais moi accepter un pourboire de monsieur quand monsieur est dans la peine, çà, jamais l monsieur ne me connaît pas. Le notaire de madame nous donne ce qu'il faut pour les frais et pour les; gages. Ah ! non ! monsieur n'est pas gentil 1 c'est dommage 1 monsieur n'a pas confiance dans le personnel. Monsieur a tort. Mais si monsieur savait ce qu'on dit à l'office, monsieur comprendrait ce que c'est... et la guerre... et tous les malheurs... et tout...

— Comment ? qu'est-ce que c'est ? Jean, je prie l'office de se mêler de ses affaires et non des miennes. Qu'est-ce qui m'a fichu, çà, donc ? Jean, sortez ! Je vous prie de sortir, je vous ordonne de sortir. C'est le dernier ordre que je vous donne : sortez ! sortez immédiatement.

— Ma foi, non, monsieur 1 c'est trop malheureux de voir un bon maître comme vous pâtir à ce point-là de la guerre pendant que les serviteurs ont de tout à ne savoir qu'en faire. C'est la cuisinière qui Fa dit : on apportera les repas de monsieur à l'atelier, matin et soir, et le petit déjeuner dans son lit.

La méditation, la honte ou le désespoir ont le même geste : ce fut celui de Casimir : ce geste cachait ses yeux qui semblèrent ne pas comprendre, un moment. Il se retourna pour aller tapoter les vitres d'une baie verdie par les arbres de l'avenue, s'assit sur une élégante chaise de bambou, se releva les paupières un peu rouges.

« Vous êtes de braves gens tous ! vous êtes des amis, vous êtes mes amis. Ah ! je n'oublierai jamais ce que vous avez dit là, Jean. Oh ! que c'est beau ! oh ! c'est beau, oui, c'est superbe ! je n'accepte pas ! je regrette de ne pas accepter, de ne pas pouvoir accepter, parce que vous avez de grands cœurs. Jean, voulez-vous me serrer la main, mon cher Jean. »

Le valet de chambre était conteur, instruit et suivait de près la politique pour en juger doctement les leaders. La cuisinière était enthousiaste, vulgaire et sentimentale. La femme de chambre était pratique ; elle aimait l'opérette et un doigt de vin pur. Le maître d'hôtel était philosophe, indulgent, paternel. La lingère était pieuse, résignée, aigre-douce. Trois fois les plateaux heurtèrent à la porte de l'atelier aux heures des repas et trois fois cette porte resta close. Trois fois la porte laissa passer une voix suppliante sans qu'aucune voix lui répondit. La quatrième fois la porte résonna :

« Eh bien, descendez ! je vous suis ! >♦

A roffice il y eut un discours du maître d'hôtel, des sourires encourageants de tous, un serrement de main de la cuisinière. La pieuse lingère ne bougea point. Casimir montra du tact, une familiarité distante. Un jour il s'aperçut que la bibliothèque de l'hôtel contenait des romans russes et il les lut.

Une dame aux convives de qui je contai récemment cette historiette me demanda : « Qu'est-il advenu de votre ami M. Barigot ?

— Il peint selon la méthode cubiste ; il habite à Montmartre avec Tex-femme de chambre de M^^ Stremler. C'est un des pensionnaires de R***, le marchand de tableaux modernes.

— Et la dame ?

— Son hôtel est en vente. On la croit ruinée par le krach des fonds russes. »

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