‹ Le roi de BéotieChapitre 7 sur 46 · E H(M \)E BÉOTIE · texte numérisé non relu

E H(M \)E BÉOTIE

là courts, rectangulaires et peu brillants. Devenir le meilleur d'entre eux ! Parce que cet idéal était inaccessible, il attirait l'ambition du timide adolescent. Il s'appliquait à étudier les maîtres pour en mériter un jour le titre. Sa figure avait la couleur d'un bouton de rose sans en avoir l'éclat. Les airs de suffisance auxquels il s'essayait ne parvenaient ni à transpercer celui qu'il avait d'humilié ni à trahir celui qu'il avait d'angélique et de féminin. Il avait haussé son costume d'intérieur du genre anglais au persan par l'adjonction d'une ceinture de soie rose.

Six mois auparavant, il endossait les mêmes vêtements que les porte-manteaux. Bourrés dans une bibliothèque en forme de fauteuil les livres acquis en ce temps lointain ne lui rappelaient par leur présence que le dédain qu'il en devrait montrer. D'un Manuel des Confesseurs en quatre volumes, d'une collection des Pères de l'Eglise, d'une Imitation de Notre- Seigneur, d'une Explication de la Sainte Messe, si les tranches avaient été séparées, les règles alors pouvaient bien devenir celles de sa vie. Un jour qu'il avait trouvé le zèle de Jésus chassant les marchand^ du Temple pour traiter de « Femme adultère » sa malheureuse mère victime du divorce et d'un mari trop riche, son grand-père ayant objecté que l'exercice du chrétien est celui de l'intelligence et de la bonté, fut appelé « vieux noceur » parce qu'il croyait devoir pensionner une ancienne actrice ; « Tes père et mère honoreras ! » riposta doucement le

vieillard. — « Voici ma mère ! voici mes frères ! » dit plus timidement le jeune homme en désignant les domestiques moqueurs et gênés. — Ni Tautorité d'un Père Mariste, ni les appels violents du vieux comte au bon sens, ni les doux entretiens d'Anselme avec sa mère ne corrigèrent son allure dans le chemin de la vertu : un quolibet d'une femme le conduisit ailleurs.

Un dimanche, comme ces jours-là, l'église Saint-Honoré d'Eylau vidait l'hôtel Maduron de ses domestiques, Anselme profita de la solitude pour commencer l'essai d'une vie monastique^ par celui de démeubler sa chambre. Georges de Barasegel, condisciple d'Anselme et confident de sa mère en venant de chez elle pour venir chez lui se dressa dans un couloir devant son mobilier et devant ses projets et ne put rien sur leur direction. Georges avait la mâchoire, le front et les épaules carrées, les yeux doux : il comptait ses pas. Il était menteur, prometteur, préoccupé des plaisirs de la vie et non de ses problèmes.

« Mon ami, dit-il, cela ne se fait pas î on ne déménage pas pour cause de convictions religieuses ! et puis ça n'est pas de bon sens et je n'admets pas ce qui n'est pas de bon sens ! Franchement, je suis partisan de certaines extravagances, mais quand cela touche à la religion, ça devient de la folie tout de suite. Franchement î enivre-toi, trompe les femmes les unes avec les autres, mais appelle quelqu'un qu'on remonte ton lit ! »

Anselme, orgueilleux dans la solitude, s'inclinait vite devant qui la troublait.

Il dit pourtant :

« Georges ! les choses de la terre t'appartiennent, laisse-moi celles du ciel ! »

Sur le visage de la baronne Maduron vingt années de souffrances n'avaient pas altéré les grâces des vingt autres. Elle avait en Georges une confiance dont il espérait, en multipliant leurs rencontres, abuser un jour pour satisfaire ses désirs, sa vanité ou sa curiosité. Les excès du fils n'étaient-ils pas une occasion de montrer de rattachement à la mère et sa solitude dans l'hôtel, de le lui prouver de quelqu'autre manière. Malheureusement pour lui, elle était aux prises d'ouvrières qui avaient copié en un costume un tableau représentant Diane qui la travestissait. L'émissaire d'un couturier célèbre dirigeait leurs travaux. Georges parut, dépeignit la conduite d'Anselme et fit l'éloge de la sienne.

« Oh ! le pauvre enfant ! je suis sûre qu'il n'a pas d'argent !... mais cette peau de tigre m'épaissira horriblement, mademoiselle... je l'adore ce pauvre petit ! — Rien ne saurait vous épaissir, Madame ! dit la première employée du couturier. — On ne lui sert pas sa pension régulièrement peutêtre !... mademoiselle, ce carquois me fait bossue. — Diane n'aura pas été plus belle que vous le serez ce soir. Mettez vos boucles d'oreilles ; nous ferons beaucoup de bleu ce mois-ci ; il faudra que vos belles amies deviennent aussi blondes

que vous l'êtes naturellement. — Monsieur de Barasegel... mademoiselle, le croissant est près de vous; merci. Monsieur de Barasegel, je veux qu'Anselme s'amuse : dites-lui qu'il faut qu'il s'amuse. Mon ami, soyez assez gracieux pour ouvrir mon secrétaire... oui... voyez-vous un petit portefeuille gris... dites à Anselme que c'est un présent de sa maman pour qu'il soit sage. Georges, mon cher, emmenez-le, distrayez-le ! c'est un charmant enfant ; il faudrait que je m'en occupe davantage et j'ai si peu de temps !... non ! ne m'embrassez pas les mains, elles sont poudrées... Oh! le méchant i Allez, enfant... on me déshabille... Les paniers sont bien larges, n'est-ce pas, mademoiselle ? »

La mère aimait dans l'adolescent ce qui plaisait à la femme et des espoirs qui n'avaient encore pu être déçus. Elle s'inquiéta de ne pas l'avoir aperçu à table et le costume de Diane s'aventura dans les couloirs et devant une porte un instant close encore. Ses caresses rencontrèrent un rocher et ses paroles l'Évangile.

Or, cette même nuit, soit que le jeune vicomte n'eut pas défait les liens de ses plaisirs habituels, soit que son ascétisme eut mérité le repos par ses combats, d'un coin du bar Fouquet il en contemplait les hôtes. Une jeune femme qu'ils surnommaient la Reine de Hongrie et qui les avait pour but de ses feux sembla particuUèrement prendre pour tel, le vicomte Anselme. La satisfaction d'avoir fixé le choix d'une beauté qu'il

avait souvent appréciée de loin, le partage d'une demi-bouteille de whisky lui inspirèrent un madrigal et certains regards qui le commentait clairement.

« Eh ! mon cher, lui dit la Reine de Hongrie qui se piquait de n'être pas facile ; j'ai les pieds chauds au lit, je n'y mets pas de moine. »

Quand l'amour propre et le jugement se rencontrent, c'est au dépens du second. Anselme, vexé comme par une injure, ne comprit pas que le jeu de mots était un autre jeu.

« On sait donc tout ici ? qu'est-ce qu'un pauvre garçon comme moi peut leur avoir fait ? pourquoi s'en occupent-ils ? Ah ! mon Seigneur ! comme je reviens à vous !... ou plutôt non !... je veux devenir l'homme le plus corrompu du siècle. »

Son silence ne donna pas de prise à la moquerie : il n'en fut pas de même de sa conduite. Ce soirlà, place de la Madeleine, dans un appartement où pour un prix fixe et élevé une dame qui leur ressemblait donnait à des hommes du monde une marchandise vivante en location, Anselme fit pleurer une femme en lui parlant d'un livre de Tolstoï et rire, du coup, ses compagnes et leurs compagnons.

Le lendemain, dégoûté sinon de la corruption, du moins de ses esclaves, il essaya de coucher avec la portière de l'hôtel Maduron, d'apprendre par cœur des vers de Lamartine et de devenir un dandy.

Page 1