SURPRIS ET CHARMÉ
A Madame Emma Henri Hertz,
Je confesse ici que l'inefficacité de mes efforts pour collaborer aux exercices de la caserne lassa la patience de ceux qui les diiigeaient. Et, quand la bienveillante vigilance des autorités militaires interrompit mes travaux après six semaines, pour m'en épargner les fatigues, je dissimulai mieux ma honte d'avoir été dérobé à ma charge que mes mes chefs la joie de s'être acquitté de la leur. L'École où devait s'élaborer à Paris mon avenir probable de fonctionnaire ne m'avait pas attendu cette année-là : la réforme, c'était les vacances ; elles durent encore.
Je devins artiste ou j'appris que je Tétais ou je crus l'être ou j'appris à l'être : en même temps que ma sensibilité exagérée par les loisirs et délivrée par la rupture des habitudes scolaires m'enthousiasmait, je connus les bienfaits de la liberté dans la nature et je les appréciai assez pour n'y vouloir plus renoncer. Ma ville natale où réside encore ma famille est dans une vallée entourée de mille vallées pleines de rochers, d'arbres et de ruisseaux : il m'arriva de pleurer sur les routes
à bicyclette. Les chefs-d'œuvre de Tart me semblèrent inconnus ; les hommes me firent éclater de rire. J'eus la pudeur de cacher mes rêves sacrés et les marques de ces émotions nouvelles à ceux qui s'en fussent moqués et je me consolai de mon silence avec l'orgueil naissant qu'il recouvrait. Hélas ! en courant à l'appât d'une amitié fragile, je sortis du silence en blessant et moi-même et ceux qui m'aimaient.
Le docteur Marius Alexandre était de la même ville, du même âge et du même lycée que moi. Il venait de quitter la société de ses maîtres à la Faculté de médecine de X... pour gérer une propriété rurale que la mort de ses parents laissait sans surveillance. Mais ni sa fortune, ni ses goûts ne lui permettaient de perdre le fruit de ses études. La population de sa ville natale appartenait à quelques médecins qu'il n'espérait pas déposséder. Dans les asiles, les Aliénés s'occupent à l'Agronomie et à l'Elevage ; Marius Alexandre leur acheta une petite vache et fut choisi pour leur docteur. Le domaine des Aliénés est à l'est de la ville une colline ronde et verte et la nuit une nécropole à cause des pavillons blancs qui la dominent. L'un de ces pavillons est le logement du médecin, de l'étudiant qui l'aide au service médical et d'un interné qui fait le domestique. La salle à manger des deux savants leur est commune et leurs chambres sont séparées par une porte. Je rencontrai Marius et l'accompagnai à l'Asile. Les boiseries blanches du pavillon médical
dénonçaient sa vétusté et leur saleté les mœurs des habitants : des assiettes humides encore d'avoir été lavées, des verres gris de poussière et rouges de vin n'étaient pas à leurs places sur la table à écrire d'une chambre à coucher. Je reconnus la collection de cannes du feu père de Marins, mais vous, dans le conscrit de l'hiver dernier, cannes du noble père Alexandre, eussiezvous reconnu le coquet enfant de jadis, attristé par des versions latines.
Marins me montra par la fenêtre ouverte les kilomètres de verdure qui le séparaient du val d'Anaël, son patrimoine, et ce val lui-même une ligne de rochers à l'horizon.
« J'aime, me dit-il, le ruisseau d'Anaël, ses rochers blancs couverts de houx, ses landes où l'on se perd toujours. ^)
Il se mit à rire sans raison.
— Tu aimais cette terre déjà tout enfant. Tu voulais être fermier croyant l'aimer autrement qu'en poète.
— Poète moi ! iivec mon ventre et ma médecine. Tu blagues, voyons ! C'était toi qui l'étais : tu avais toujours le prix de français.
— Je le suis devenu.
Et je lui confiai le secret de mes nouvelles émotions en le priant de le garder. J'avais trouvé un confident ; je m'en servis souvent.
J'aimais à venir à l'Asile parcourir des yeux les campagnes que j'avais parcourues enfant. Marins
se plaignait de T Asile, du directeur, de l'interne, du domestique, de la ville, de la vie, buvait du cidre et riait. Il rougissait, dansait et jouait de la inand(dine. A l'horizon les rochers du val d'Anaël cachaient la rivière. Nous nous y sommes baignés par bandes de collégiens absolument nus. Autour des noisetiers et des roseaux nous avons joué à cache-cache souf l'eau.
Un matin d'été que je tournais le dos à la fenêtre chez Marius Alexandre, mon regard rencontra à terre un papier près de la porte des deux chaïnbres à coucher. Il était traversé d'une ligne d'écriture et place comme si le battant et le plancher lui avaient servi de guichet.
« Ah ! Marius ! Marius ! ton voisin reçoit une femme la nuit. Tu essaies de l'attirer de ce côté du mur et sans doute pendant le sommeil de ton subordonné. Elle te répond par ces mots : « Je peux pas, je te dis, je peux pas ! »
Marius bredouilla comme un gamin en faute.
« Ne fais pas ton petit Sherlock, mon vieux, tu ne sauras rien. »
Il fit claquer ses doigts. Il était fier de savoir faire claquer ses doigts. Il rit.
« Cette femme appartient au moins à la bourgeoisie : je le vois à ton silence autant qu'à l'élégance de cette écriture. Ce papier a été écrit cette nuit puisqu'il n'est pas encore balayé. Les maris ne donnent guère la permission de la nuit à leurs femmes : la visiteuse de ton voisin est
une jeune fille. Comme tu parais gêné, mon ami î Bah ! tu me connais cependant assez pour être assuré de ma discrétion. »
Cet événement me détourna du spectacle de mes révolutions intérieures, me délivra de la délicieuse angoisse née de mes enthousiasmes étouffés. Le jeu des policiers amateurs me parut digne d'un futur littérateur ; j'emportai le papier dont récriture et le style devaient être le fondement d'une enquête.
On lit plus de vieux livres dans les petites villes que dans les grandes, les bibliothèques vicinales sont plus fréquentées que les nationales. L'élite, la lie et le reste de la société de X..., l'amabilité de M. Majet, maître de la bibliothèque de la ville, transformaient une heure par jour en un salon presque silencieux le cimetière de trois mille volumes : les meilleurs romans du xix^ siècle, quelques-uns des pires et d'énormes reliques échappées à l'incendie d'une abbaye en 1789. Le balayeur de la salle, le père Lanson, un ancien gendarme dont les mitaines recouvraient les mains parce qu'il y manquait des doigts et dont les paupières ne couvraient plus les yeux de porcelaine désignait, une règle à la bouche, sur un gros registre le titre des livres qu'on emportait après avoir signé. Or je m'avisai que le registre du père Lanson était le dictionnaire de toutes les écritures de mes concitoyens : j'y découvris au
premier coup d'œil à la fois un second spécimen de celle que je connaissais et le nom qui m'intéressait.
Re^ue des Deux Mondes 1863, tome II et III
avait écrit le père Lanson. Une amie de ma sœur et de ma mère avait signé : Amélie Geay.
a Est-ce que c'est moi qui vous fait rire, monsieur Max, dit le père Lanson. Non ? aussi ça m' étonnait... vous êtes un jeune homme respectueux, vous n''êtes pas comme tous ces gamins qui viennent ici par dérision à mon égard ! »
Le nom d'Amélie Geay sur ce registre fut le terme de ma naïveté et le commencement d'imaginations nouvelles de la société. Quel qu'ait été son passé, un jeune homme qui préfère le bien au mal est révolutionné par la découverte des réalités. Cette victoire, d'ailleurs, en me faisant connaître mes facultés, m'encourageait à m'en servir. Je réfléchis que le ton familier du billet d'Amélie Geay impliquait les plaisirs communs d'une orgie, c'est-à-dire la présence d'une autre femme, la nuit, au pavillon médical de l'Asile des Aliénés.
En province, les femmes se soutiennent pour tomber. Sans avoir jamais vériûé cette loi je la pressentais assez vivement pour devoir rechercher parmi les compagnes ordinaires d'Amélie Geay sa compagne nocturne.
Les représentantes de l'aristocraue intellectuelle dont elle était aimaient à se voir autour du jeune professeur d'anglais du lycée de filles, M^^® Mal- ^dna. Un désir de moqueries, le mépris vengeur des foules, un goût pour le thé, Beethoven et les étoffes molles fortifiaient la réciproque sympathie de ces intelligentes demoiselles. La réputation de ma famille m'autorisait à les affronter. J'allai emprunter un livre à M}^^ Malvina. Je sus demander l'auteur que le professeur étudiait, me naontrer le jour de la réunion générale des intellectuelles, prévoir qu'un étudiant adopté par Paris serait adopté par elles, mener la conversation vers les mots qui devaient instruire mon enquête.
« Un boulevardier comme vous doit s'ennuyer dans un patelin comme celui-ci, me dit une grosse brune joviale, Marie Quenel.
— La campagne y est si belle.
— Vous n'avez pas assez de tout ce cresson.
— La vue de certains sites ne me rassasie jamais. Tenez ! le val d'Anaël, c'est sublime !
— Oh ! magnifique î déclaïa-t-on.
— Et il faut voir cela au clair de lune, dit M^i^ Quenel : un vrai décor de théâtre. »
Cet effet de lune fut accueilli rvec admiration par l'assistance et avec satisfaction par moi. 0 Marie Quenel bavarde imprudente ! vous vous, étiez donc promené la nuit dans ces rochers éloignés de la ville avec madame votre mère ! n'étaitce pas plutôt Marins Alexandre, leur propriétaire,
qui avait choisi les heures poétiques pour vous faire visiter son domaine.
Le lendemain, dans la nuit, je prenais le train de Paris après la scène la plus douloureuse dont j'aie jamais été l'acteur. Si j'avais trop d'honneur pour faire part à tout autre qu'à Marins de mes découvertes, j'en étais trop joyeux pour avoir la prudence de les lui cacher :
« Marins, lui dis- je, vous allez le soir en voiture au val d'Anaël, Marie Quenel, Amélie Geay, ton interne et toi. Ces promenades sont suivies de petites fêtes intimes. »
Marius rougit, leva les sourcils.
« Tu sais ça, toi ! toi ? qui te l'a dit ? qui est-ce qui sait ça ?
— Personne autre que moi ne le saura si cela ne dépend que de moi.
— Tu es très fort ! Ah ! oui ! il n'y a pas à dire ! mais c'est bien mal ce que tu as fait ; je n'attendais pas un pareil espionnage d'un vieil ami.
— Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?
— Sais-tu comment cela s'appelle en droit ce que tu as fait. Cela s'appelle un abus de confiance.
— Que m'avais-tu confié ? »
Là-dessus, Marius se mit à rire. Son ventre
remuait.
« Ah ! c'est bien rigolo ! c'csl l)ien rigolo ! » Il fit claquer ses doigts, me tendit la main et
reprit ses plaintes habituelles.
Le docteur Alexandre et mon père étaient membres d'un même club. Ce soir-là, feignant les plus tendres sentiments, mon ami avait décrit à mon père mes aspirations et dénoncé mon intention de briser ma carrière. Mon père fut ému de cette stupéfiante nouvelle au point d'être renversé par une congestion. Alexandre fut le premier docteur qui le soigna : ce fut avec ses ordres qu'on le transporta. Douloureusement étonné des tragiques résultats de sa vengeance, il avait des larmes aux yeux en informant ma mère des causes d'un si grand malheur et quand je parus au chevet du malade, ma mère m'ordonna de partir cette nuit-là pour Paris.
Alors commença cette vie de privations et de souffrances qui est encore aujourd'hui la mienne.
ENTREPOT VOLTAIRE
« Quelle idée ça a-t-il ça ? c'est vrai ? Quand vous resterez là à me regarder deux heures avec vos yeux bêtement... lisez les notes, Perigueux ! : « en réponse à votre avis du 12 courant nous avons l'honneur de vous informer que n'ayant pas fait la commande des cent douzaines de biblorapts nous vous les renvoyons ce jour ! » Et maintenant, regardez Lille : Entrepôt Voltaire à Lille : « Nous sommes surpris de n'avoir pas reçu les cent douzaines de biblorapts. » C'est encore une blague de vous ! Il n'y a pas de ci et ça. J'ai les preuves là ! Ah ! vous pouvez dire que vous êtes bien heureux d'être protégé par les patrons, vous ! Vous avez fait tout ce qu'il fallait' pour qu'on vous envoie baguenauder ailleurs avec vos petits tours de jarnac à la graisse d'oie. Allez compter les encriers inversables : vous devez en trouver dix huit cent... »
Les vieux de la manutention qui endossent les injures et les crochets de paquet le surnommaient « Couenne de Lard ». Le gaillard du treuil qui tourne montre en main autour de son instrument.
espérant que son pied deviendra le plus alerte du commerce parisien et sera proclamé tel au champ de course le surnommait « TAlbinos ». On l'appelait M. Léonce, il s'appelait Moireau : c'était le sous-chef d'un Rayon de Librairie que j'occupai de mes sottises. L'effort d'attention que • son écriture exigeait de la myopie, arrêtait sur son visage, l'expression de ses colères et ses repo& n'y laissaient que celle de sa bonhomie. La protection des patrons sans doute me valait la sienne et sa considération. Plus volontiers qu'à mes égaux du Rayon : Louis dit « Boniche » et Victordit « La Dent », il me confiait son admiration pour les acteurs du Théâtre Français, d'une voix que l'émotion baissait ou pour les humoristes des journaux, son souriant mépris pour les autres collaborateurs.
Certains employés avaient l'air servile, coquets et conquérants. Nous l'avions tous humilié à l'ordinaire, il Savait plutôt boudeur et certains jours il n'avait même pas cet air-là. Alors les petites jambes rapides qui, le long du boulevard Voltaire portaient son vaste corps à la pension de la rue Déranger, semblaient en avoir absorbé toutes les forces et celles de s'a figure rose. A ses père et mère, rue du Pré Saint-Gervais, il ne montrait jamais d'autre humeur que celle de n'en avoir aucune.
Les quartiers de Paris qui furent des villages en ont conservé les maisons : dans les chambres des demeures qui connurent le délassement estival
GO I i: ROI DE BÊOTIE
des princes, habitent difl'érents ménages d'ouvriers. I^ mobilier Louis Philippe des parents de Léonce Moireau emplissait un rez-de-chaussée. Là une vieille femme courbée et fureteuse soucieuse, administrait chaque mois les deux cents francs qu'apportait son fils et soignait son époux, un cuirassier de 1870, à demi paralysé. Deux maraichères luisantes de bijoux, de santé, et de pommades se distrayaient le dimanche du travail des potagers de Pantin en maniant des cartes à jouer devant la famille Moireau.
Ce n'est pas pour l'émotion du lecteur que j'ai parlé de mes grotesques étourderies ; on verra qu'elles n'étaient pas toutes de mon fait et que celles de Moireau curent des suites. Mon passé d'étudiant studieux, de journaliste mêlé à toutes sortes d'élites par les circonstances, mondain par goût et assez éclatant par tempérament, m'oiïrait d'ailleurs par le contraste avec une situation bien nouvelle pour un jeune bourgeois des détails plus capables de le toucher que les ahurissements d'un <( bleu » des magasins. Oh ! la laideur des femmes des faubourgs quand on n'a pas l'âge de la pitié ! La grossièreté des hommes ! et ne pas s'en choquer ouvertement pour ne pas le faire de ceux avec qui l'on doit vivre. Celui qui ne m'abandonna pas pendant mes malheurs avant que les siens le prissent à un ami et à l'étude P. P. dont le pinceau est devenu un instrument de gloire, s'il se rappelle l'épouvantable regard dont nous fixâmes un soir, du haut d'une fenêtre d'hôtel
la chaussée du boulevard Voltaire n'aura pas la force de sourire au souvenir du fiacre qui m'emporta vers les faubourgs bien loin de mon appartement du quai aux Fleurs et soutenus par nos genoux, un tub et ma lampe, la même qui éclaire ce papier, au souvenir du dîner de poisson pourri et de saucisson gazeux que nous fîmes debout, rue de la Roquette.
Le chef du rayon « Librairie » de l'Entrepôt Voltaire était M. Ligier ; on disait qu'il était plutôt celui de la Police Intérieuie parce qu'on le rencontrait moins souvent dans son bureau que dans ceux de ses collègues et qu'on ne l'aimait pas. Il avait le nez, les cheveux et les yeux retroussés, des yeux bleus en boule, la tête petite, la taille grande. Avec les sous-ordres il cherchait des accents faubouriens et les trouvait facilement dans de récents souvenirs familiaux. Avec les supérieurs sa voix d'une amabilité gouailleuse dissimulait sa platitude comme son rire le faisait de sa pensée avec tous. Des qualités de ténor léger que j'avais découvertes un jour que se croyant seul il donnait au bout d'une cavatine et sans détoner le nom de l'ut dont il avait manqué le timbre — ainsi que la satisfaction de ses ambitions n'avaient pas apaisé ses haines sociales ; une maladie des reins, un beau-frère récidiviste du vol, la vue quotidienne du puissant administrateur de l'établissement les excitaient. Les grades de l'Entrepôt Voltaire étaient dus plutôt à la faveur qu'au mérite ou à l'âge, et bien que
les délations de M. Ligier lui eussent valu celle de M. Pompe l'administrateur, l'utilité qu'il avait ainsi prouvée empêchait qu'on lui en cherchât d'autres. Ses légitimes colères se calmaient ou non le soir dans les salles, où les mêmes opinions se réunissent pour s'approuver, le jour par des projets que sa conversation badine ne laissait pas apercevoir contre les jeunes bourgeois riches dont la maison était farcie. Je ne pouvais échapper à sa haine ; plus mon incapacité était évidente, plus la protection qui la couvrait paraissait telle €t l'indisposait, mais ah ! que ne lui aurait pas fait craindre une valeur de commerçant jointe à mon avantage.
Le jeune M. Pompe, administrateur de l'Entrepôt Voltaire aussi soucieux d'enrichir son esprit que son coffre-fort, pour suppléer à l'expérience des hommes qu'il sentait confusément lui manquer écoutait les nouvelles de M. Ligier comme il le faisait des nouvelles commerciales apportées chaque matin par les chefs de service dans son cabinet monastique. L'Université avait donné un grand garçon barbu et socialiste au haut commerce qui l'habillait bien commençait à l'engraisser noblement et à le corrompre. Il était trop juste pour me détester comme créature des actionnaires puisqu'il en était une lui-même et trop honnête pour tolérer que je ne méritasse pas les faveurs comme il savait le faire. Le machiavélique Ligier connaissait Pompe et la manière de l'irriter contre moi. On avait changé le lieu,
le genre et la direction de mes occupations sans le faire des siennes en ce qui me concernait. Il lui disait : « Il est rigolo tout plein le petit ami de ces messieurs ! Ah ! il les cloue au rayon L ! il chante ! il fait des caricatures ! Bah ! ça distrait. »
Oui ! on chantait au rayon L ! Ah ! ma pauvre chanson! M. Ligier ! il m'en souvient, c'était... mais non... je vais m'attendrir je ne l'ai jamais entendue depuis sans larme ! J'avais la faiblesse de demander à mes égaux un peu de la sympathie que me refusaient mes supérieurs. Les chansons unissent ; celles de l'Entrepôt étaient celle du concert Ba-Ta-Clan, mais non celles de mon éducation scolaire. Dans ma mémoire péniblement à l'heure du déjeuner, le long du boulevard Voltaire, j'en avais mis une, que je sortis négligemment en déroulant de la toile. Quant aux caricatures, j'avoue... j'avoue, M. Ligier, que ma plume avait appris à trouver dans les mêmes traits, votre ressemblance et celle d'un chathuant, et que ce petit talent, me donnait de l'estime uux dépens de celle qu'on vous devait.
Cependant mon absence n'arrêtait pas les erreurs du Rayon Librairie et les lettres des succursales vassales de l'Entrepôt apportaient chaque jour leurs plaintes- L'occasion de la vente des calendriers au nouvel an avait échappé à Perigueux, faute de l'envoi des trois grosses commandées. La brièveté d'une lettre commerciale cachait mal la douleur ot la surprise de la succursale* ^n dé-
tresse ; Nancy déplorait mille agendas in-gr. Jésus N^ 7 partis pour La Rochelle depuis un mois et que personne n'avait revus. Lille fut déçue dans un espoir de chromo-primes qui ravirent Marseille et Aix dans celui de crayons BBB Vénus Drawing qui surprirent Nancy. Une dépêche « pourquoi pas reçu les cent boîtes Halls Mill Extra Super », transmise par Cherbourg et mise par le hasard aux mains de M. Michel Pompe lui-même, le décida à une enquête. Les fonctionnaires des gares furent atteints par des lettres. MM. Ligier et Léonce Moireau interrogés, Louis dit « Boniche » et Victor dit « La Dent » congédiés. Or ces jeunes gens partis, les villes gémirent encore. En vain Montelimar exprimait le besoin de copies de lettres par douzaines, Bar-le-Duc désirait en vain, cinq litres et demi d'encre Antoine.
Léonce Moireau était amoureux.
« Non ! pas la machine pour les ailiches ! elles doivent être mises d'aplomb et en état d'être vues... écrivez, Mademoiselle, et des barres au t, et des points sur les i, je vous en prie..,, et ne pleurez pas ! « Messieurs les employés sont... non !... L'administration a décidé... allons !... ne pleurez pas !... qu'est-ce que c'est ?... mettez
simplement : les colloques... d'employés... clans les cours... couloirs et escaliers... sont interdits... Les doléances... de MM. les employés... sont... toujours... écoutées... avec attention... par ^L l'administrateur... et il fera droit scrupuleusement et de très bonne grâce aux réclamations sincères... tout... bavardage... est donc inutile!... »; donnez. Ah !... il y a deux fois » employés », on pourrait mettre « fonctionnaires » ? Ne sacrifions pas au style hein ? Je retoucherai cela cette nuit chez moi. Après tout, c'est encore aussi bien exprimé qu'un article du Matin et plus raffiné. Ils sont ligués, ils prétendent exiger le renvoi de Ligier à cause des erreurs de son Rayon. Ah I Ah ! que je meure si c'est l'idée de justice qui les pique... les employés sont excités par le sentiment, non par l'idée ! L'idée de justice, ah î, ah !, je sais ce que c'est... eh bien voilà !, je suis le maître ; un maître exquis, mais un inaître entêté. Vous pleurez encore, Mademoiselle ? allons, confiez moi ça, à moi à moi, voyons ! petite tête folle je vous mets au défi d'avoir un défenseur plus sage et plus affectueux, un conseiller plus avisé que moi. Demandez donc au téléphone pourquoi Moireau ne vient pas. Ah ! c'est certainement lui. Savoir dissimuler, c'est la science des rois. « Entrez » c'est vous, Moireau. Comment va ? Allons !... il paraît que ça ne va encore pas au rayon Librairie malgré mon enquête visant les erreurs d'exécution des commandes. Je vous considère 1 ligier et vous comme des employés
ponctuels, minutieux... qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas. Soyez bref ; vous ne pouvez, vous ne devez pas mettre en cause les ordres ni les compagnies de chemin de fei, c'est sûr, c'est sûr, c'est sûr : les questions ont été sériées, élucidées, tranchées ; les notes rédigées par la maison et de votre main ont été scrupuleusement suivies par les gares. Ligier ne s'occupe pas des expéditions, c'est exactement vous qui êtes responsable. Allons ! est-ce que vous êtes malade ? Avez-vous des soucis, des troubles de la vue ? non ! personnels ? votre père est plus malade ? Ah ! ça ! vous riez, vous riez ?
— Je ne riais pas, M. Pompe, je souriais, c'est pas du tout la même affaire, c'est pas du tout la même chose.
— Moircau, vous me surprenez ! le fait est que je suis bon, mais je dois dire que mes colères sont terribles. Rien n'est plus exact. Je m'exprime avec calme : prenez garde !
— Pour ce qui est d'être bon pour T employé, M. Pompe,... naturellement, c'est une justice absolue à vous rendre ; c'est un principe de la naaison.
— Eh bien ?
— Je souriais parce que je vais me marier.
— Ah ! c'est différent, eh bien ! toutes mes félicitations !
M^ie Adèle ! M^^® Adèle ! vite ! voyez donc 1 »
La secrétaire, M^^® Adèle qui avait caché ses
pleurs ne le pouvait faire de sanglots sans sortir»
Pendant un silence des deux hommes un regard interrogateur et narquois du patron constata la jubilation que l'employé s'efforçait en vain de ramener à la modestie. Pour curieux d'un roman que le patron fut dans son ennui, il préférait se montrer tel devant un héros féminin, plutôt que devant l'autre. Entre deux intrigues, se satisfaire de la matrimoniale, ne froissait pas sa dignité. D'ailleurs, sa nature riche s'accommodait mieux des manifestations joyeuses que des actes d'autorité judiciaire. Devant ce qu'il pressentait à cause du sourire : la démission du fiancé, il défaisait la broderie de ses habiletés sur le canevas qui devenait celui de ses sentiments enthousiastes.
— Votre œil vainqueur indique précisément que le mariage est intéressant. Je prévois que la fiancée ne fait pas partie du personnel. Je vous en félicite... magnifique !... superbe... c'est bien î... et vous allez m'annoncer que vous me quittez pour vous établir, c'est fort bien.
— On peut dire que le mariage est intéressant, M. Pompe, on ne s'en fait pas une idée... elle travaille chez Caroline Berard, place de la Madeleine, elle est son associée, c'est-à-dire que... autant dire qu'elle l'est. .
— Caroline Berard est une marque sérieuse : c'est un mariage intéressant.
• — Oh î très intéressant, M. Pompe.
— Il est piquant, je dois le dire, que j'aie à vous féliciter à l'instant précis où je vous avisais d'un renvoi par mesure disciplinaire ! il y a
même là... notez que ceci ne signifie pas selon moi, que l'accès de la maison vous soit interdit à l'avenir. Au cas, que je ne prévois pas, où il vous serait agréable de travailler à nos côtés, il vous sera fait bon accueil, vous serez très bien reçu. »
Hormis dans les conversations d'aiïaires... et
encore ! quand Moireau cherchait le ton
sérieux, il ne trouvait que l'ému : c'était avec l'argot sa langue naturelle : « Brave M. Pompe î ça, c'est hors ligne sur la place de Paris comme gentillesse, M. Pompe ! Je me disais : ton compte est fait, et pas de réclamation, voilà ton mois à partir dti 15. Il y a pas à en vouloir à la société et à la canaillerie du monde, il y a pas à dire non conforme, qu'est-ce que c'est que ce pays-là, tu es saque, et tu l'as pas volé ! C'est vrai, au lieu de çà je suis bien vu, vous me laissez le choix de revenir, cré bon Dieu ! j'en ai de l'émotion de ce moment ou je ne m'y connais pas ! Si c'était pas pour faire 600.000 francs d'affaires, 120.000 francs de bénéfice net et une gentille personne franco de port et d'emballage et pas de morte à cause de l'Amérique, je resterais bien à me crever ici pour vous, M. Pompe ! » Dans les milieux de convention la plaisanterie est habituelle non l'émotion. Moiieau adoucissait le choc de l'une par l'agrément de l'autre. La main tendue du patron et son nez penché vers le bureau terminèrent cette effusion. « Il y a des ordres pour vous à la caisse »...
Ce fut en affectant la froideur, que le gros Léonce traversa la haute salle des courtiers, nue et jaune comme un corridor où les chefs de rayon assemblés attendaient l'heure de leurs audiences alternatives. L'idée des erreurs du rayon L et celle de la disgrâce que le sympathique Moireau incarnait rompirent les conversations, la nonchalance des attitudes et le pittoresque des groupes autour du comptoir brillant. Le pince-nez de M. Boiviel des Cuirs exerça sa perspicacité sur l'avenir du subalterne. Le dos- philosophique de M. Tardieu de la Quincaillerie, un entêté travailleur, pensa : Ce qui prouve qu'il est important d'être sérieux » ! Le brave petit Demoulin de la Chemiserie, bredouillant, butant, bégayant, riait du froid accueil près du bouillant M. Evrard de la Bijouterie, et guidait son attention vers une règle morale à laquelle l'un ni l'autre ne firent exception. Le pâle M. Leclerc des Chaussures avait la peur de tout, même de ses pensées. Le paternel M. Genreau des Meubles luttait contre sa bonté, et' M. Gérard de la Draperie jouait avec ses passions. Le susceptible M. Nocard des Nouveautés pour Dames que Moireau avait froissé rythmait ses rancunes avec un éventail de factures. M. Pajean des Jouets, qui ne satisfait pas les dames, que ses longues moustaches blondes et sa taille souple attirent, se comparait sans cesse avec les autres hommes pour les envier : « Compromettant, ce cochon-là ! » Pourtant le calme et frétillant M. Forgeot de la Porcelaine^
qui apportait le soir dans les salons bourgeois, la récolte de ses yeux curieux et pointus, s'approcha du disgracié.
« On m'a rapporté que vous nous quittiez pour des incorrections légères, Moireau ! vous étiez un collègue très sociable et de rapports faciles.
— M. Forgeot, je me marie, oui! avec Caroline Berard... son associée plutôt. C'est vous dire que je vais vivre aux crochets des rupins : je serai plein de sous, quoi !» A ce moment on entendit le rire faux de Ligier, séparé de Moireau par le battant de la porte vitrée dont tous deux tenaient le bouton de cuivre. « C'est une histoire admirable, Moireau qu'est-ce que vous déclanchez ! Les responsabilités de la maison Caroline Berard, à quand la noce ? » Ces mots furent le signal d'un revirement pour tous et d'un triomphe pour le fiancé. Caroline Berard ! Peste ! La célèbre modiste ! L'enthousiasme atténué par la froideur de celui qui en était l'objet, par son grade inférieur, par le voisinage du patron, n'en alla pas moins jusqu'à l'offre d'un apéritif d'honneur faite par le bouillant M. Evrard de la Bijouterie, et accueillie sans ferveur par les modestes appointements de ses collègues.
« Oui, c'est beau ! c'est extraordinaire ! c'est épatant ! disait paisiblement Moireau. M. Pompe a été très gentil. Ah ! oui ! maintenant ça va marcher, c'est une affaire sérieuse ! »
« Dites donc, je cherche justement une place pour ma belle-sœur ? »
Pourquoi Moireau qui n'avait pas d'ambition et qui avait de l'amour jusqu'à l'ahurissement, ne montrait-il que ce qu'il n'avait pas ? était-ce par pudeur ? ou bien pour cacher encore la cause unique des erreurs du rayon L ?
Soit parce que ceux qui veulent de la pitié la demandent à ceux qui ont souffert, soit parce que la tristesse donne une gravité qui attire la confiance, mes huit mois de dur exil boulevard Voltaire, ont reçu plus de confidences que le reste de ma vie et ma blouse blanche plus qu'une soutane. Tu étais trop mauvais employé pour devoir l'être longtemps et les confessions évitent les carrières rivales. Tous les lundis matin la tête de mon supérieur hiérarchique inclinée vers la droite, m'appelait à sa table, les sourcils froncés. Moireau relatait les détails de ses i^ncontres avec l'aimée pour en prolonger les joies et m'en montrait les longues pages barrées par la règle et par une écriture régulière et paraphée : il désirait échanger de l'estime avec moi. Plus tard dans une scène de sa vie transformée en drame par l'aimée quand Moireau fit une réponse du titre « Journal de Fiançailles », Alice Horviller répliqua : « Ainsi, c'est à l'écharpe de M. le Maire que t'as pensé le premier jour dans le
tramway Louvre- Vincennes. C'était pas la peine de m'échiner le tempérament pour te mener là ». Journal de Fiançailles ! ce titre ! Moireau ne savait-il habiller le grand amour que d'une forme officielle ? Le Théâtre Français dont il était rhôte, avait-il eu sur son âme une telle influence, ou l'avait-il exercée sur son style seulement ? Les sortes d'amour qui donnent le dévouement, font faire à ceux qui en souffrent un progrès dont ils bénéficient, car le dévoûment grandit, et les plus mauvais hommes le reconnaissent. Dans les amours qui ne sont qu'une joie préférée à toute autre, celui qui la donne ne songe qu'à duper celui qui l'éprouve. Plusieurs amoureux en voulant le bonheur d'une femme ont fait le leur. D'autres qui ne cherchaient que le leur ne l'ont pas trouvé. Moireau fut conduit à la paresse par le malheur, par l'un et l'autre à la noblesse, et revint par celle-ci à la maison qu'il avait quittée. Un Dimanche dans un tramway la mère de Léonce fut captivée par les prévenances d'une voisine et son fils par son élégance. M°^® Moireau était une de ces ménagères plus prudentes au foyer que dans les rues de Paris. Le chaste Léonce ignorait tout ce que le bureau et le théâtre ne lui avaient pas enseigné. Pour Alice Horviller qui avait 30 ans, les hommes étaient des maris possibles ou ne l'étaient point. A l'amant qui vous mène à la campagne le dimanche mais vous abandonne un jour avec un enfant, elle préférait, au moins provisoirement, le xnari qui consacre
l'argent gagné non à ses besoins qui n'existent pas, mais à ceux de sa femme qui sont grands. La manie du mariage la poursuivait même hors de toute espérance ; et tellement qu'elle avait pour chaque passant le regard connaisseur d'une courtisane honnête. Les doigts de maris avec l'anneau, coupaient son rêve de suite repris sur d'autres mains. Avant que l'héritage de son papa, veuf mort il y avait trois ans, lui eut donné du « bon temps », l'idée ne lui venait pas que le mariage fut autre chose qu'une collaboration d'intérêts et de travaux, mais les six mille francs disparus en amenant la paresse, le cinéma et les cafés concerts, lui en avaient laissé le goût; un mari pour suppléer à l'argent disparu était nécessaire, quant à l'amour on verrait... Elle n'était plus modiste et ne voulait pas le redevenir.
Dans le tramway, la conversation de maman Moireau ne fut que de sa vie dont le centre était les qualités de Léonce. Par une conviction de son coup d'œil aussi certain que l'expérience de la mère, Alice acquiesçait et non par flatterie. Sa résolution était prise et ses mesures aussi. Elle parla avec mépris des coureuses et des apaches de la rue Botzaris qu'elle habitait, avec amour et respect de sa patronne et amie M^^ Caroline Berard. Celle-ci était très sérieuse, sa maison aussi et une certaine promesse, signée en contrat sur papier commercial ne l'était pas moins. Elle le sortit de son réticule et la mère le fit de ses
lunettes et du sien. La petite tête de M/^® Moireau branlant d*émotion et d'émerveillement lut ce qui suit :