‹ Le roi de la BazocheChapitre 10 sur 20 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

— Je voulais vous le cacher, monseigneur, poursuivit Gaston, mais votre sévérité me détermine a cet aveu avant d''avoir vu Gabrielle.

— Et le coupable ? demandèrent en même »emps Guillaume et son père.

— Hier, continua le comte de Brionne, on m'a remis à Longucville un flacon trouvé dans Poffice du manoir.

— Un flacon! dit Guillaume.

— Ce flacon, ajouta Gaston, contient encore une forte dose de poison.

— Et il n'appartient pas à (Tabrielle!

— C'est ce que je saurai dans quelques instants.

— Mais cette jeune tille n'avouera jamais.

— Oh ! si Gabrielle est coupable, Mouseigneur, je le découvrirai sans peine, croyez-le, et alors, je renonce à la mission que je m"'ëtais imposée, et je laisse la justice suivre son cours... Mais si elle est innocente, comme j''en ai le ferme espoir, je jure Dieu qu''il ne se passera pas longtemps avant que j'aie découvert le vrai coupable.

— Allons, • soit, dit M. de Haricourt, votre détermiiiation me rassure, et vous êtes bien le fils de mon vieil ami, le comte de Brionne ; allez, Gaston, les portes de la prison vous seront ouvertes,

et je mettrai moi-même à votre disposition tous les moyens dont je dispose, pour sauver Gabrielle de Longueville.

Gaston remercia le premier président avec effusion, il lui pressa les mains, comme s'il venait de rendre Gabrielle à la liberté, et sortit ivre de joie et d'espoir.

— Une heure après, il était introduit dans la prison!

Gabrielle était bien moins abattue qu''on aurait pu le supposer, après Paccusalion dont elle avait été Pobjet.

Pendant les premiers jours elle s'*était montrée altérée ; c''était une chose si nouvelle pour elle que la position qui lui

était faite, qu'elle n''avait pu Paccepter sans murmure ni sans indignation. Mais peu à peu le calme était revenu dans son cœur, et maintenant elle pouvait envisager l'avenir avec courage.

Le spectacle de la douleur de son père avait beaucoup contribué a lui faire prendre cette nouvelle attitude.

Le sire de Longueville était déjà si vieux et si brisé, que le désespoir de sa fille Teùt achevé.

Gabrielle l'avait bien vite compris.

Aussi elle avait trouvé dans son amour filial l'énergie qui lui manquait. Son front conservait la même sérénité, ses lèvres le

même sourire, ses joues le même incarnat joyeux !...

On eût dit que rien n''ëtail change dans sa position, et qu'acné n'hélait en prison que pour son bon plaisir.

A de certains moments cependant, le sentiment de la réalité se réveillait tout à coup dans son cœur, le regret douloureux du passé venait troubler son esprit, et le souvenir de Gaston amenait quelques larmes amères au bord de ses paupières...

Quand elle songeait à Gaston, la pauvre enfant n''avait plus la force de regarder sans pâlir Pavenir qui lui était réservé ; elle sentait son courage l'aban-

donner, et de son cœur brîsë s'échappait une source abondante de larmes.

Elle Pavait tant aime et elle l'aimait tant encore !

Dieu se -iblait avoir béni leur amour ; elle n'y avait renonce que poussée par un dévoùment exagéré, et malgré Pimpossibilité apparente d'un tel retour, elle se reprenait .parfois à ce sentiment avec l'ardeur d'un homme qui, près de se noyer, se cramponne à toutes les branches fleuries que la rive lui tend !

Mais ces défaillances du coeur duraient peu ; sa raison reprenait bientôt^'^s'tSV) empire, et elle se représentait à son père sans inqui'étude et souriante.

IVailIcLirs, Gabriellc ëlait si forle de son innocence, il lui semblait si insensé' qu'on put même la soupçonner, que l'accusation l'avait à peine atteinte.

Rlle se disait que le jour oii elle déclarerait qu'elle n'avait pas verse le poison, tout le monde la croirait : elle avait foi en ses juges, et ses juges cependant étaient déjà disposés à la condamner sans l'avoir même entendue.

Toutefois, les huit jours qu'elle avait passés en prison lui avaient peu à peu

apporté d'autres idées Plusieurs per-

soimes avaient pénétré près d'elle, — une sorte d'avocat surtout, — singulier homme! qui, tout en s'oftVanl a la de-

fendre, ne lui avait pas caché qu**!! la

croyait coupable Et puis, le silence

lugubre qui Tentourait, Tombre sinistre dont elle était enveloppée, la solitude, ses rêveries, mille choses encore, avaient insensiblement jeté le trouble dans son esprit et l'épouvante dans son cœur.

Une épouvante sans nom, qu''aucun courage humain n''eùt pu combattre.

Gabrielle en était arrivée à avoir peur! Non de l'accusation qui pesait sur elle, mais de la solitude dans laquelle on la tenait enfermée!

La nuit, quand elle entendait au milieu du silence plaintif de toute chose le pas régulier des sentinelles ou le sombre

grincement des portes, elle se prenait a frissonner de tous ses membres, elle se relevait pâle et effarée sur son lit, et son regard effraye' cherchait à distinguer à travers Pombre ces figures bizarres que les reflets de sa lampe jetaient sur les murs de son cachot.

Elle ne dormait plus. Elle écoutait.

Dans ces moments, elle eût cent fois préféré mourir, si sa mort avait pu la réhabiliter, si surtout elle n''avait pas dû briser les dernières forces de son père, qui chaque jour s^inclinait davantage vers la tombe.

Les premières lueurs du jour commen-

çaient à pénétrer dans la prison de Gabrielie quand Gaston y fut introduit.

Des traces récentes de larmes sillonnaient les joues de la jeune fille, ses cheveux retombaient en désordre sur ses épaules, elle était pâle, et un reste d''émotion survivait encore dans son cœur.

D'abord Gaston ne la vit pas : le passage subit de la lumière a Pobscurité avait donné à son regard une certaine hésitation ; il chercha quelques secondes à distinguer Gabrielie à travers Tombre ; mais quand il Peut reconnue a. Télcgance de ses formes, quand il la vit debout, émue et tremblante à son aspect, n''osant

faire un pas pour aller à sa rencontre, n'osant reculer non plus pour le fuir, il se précipita vers elle avec un cri de joie et lui saisit les mains avec une ivresse folle :

— Gabrielle! Gabrielle ! s'écria-t-il, c"'esl bien vous que je revois... /Vh! Dieu vous a donc enfin rendue a mon amour !

Gaston oubliait que Gabrielle était accusée et presque déjà condamnée. Wais la pauvre enfant n''avait pu Poublier, elle, et elle laissa tomber son front dans ses mains et se prit à pleurer.

— Vous pleurez P fit Gaston étonné.

— Je n''ai plus que mes larmes pour me défendre, répondit Gabrielle.

— Mais VOS amis?

— En ai-je encore ?

— Ah! moi, du moins; moi, qui donnerais tout mon sang pour racheter chacune de vos larmes !

Gabrielle sourit doucement à travers ses larmes et serra les mains du jeune comte.

— Oui, dit-elle d'un accent pe'nétre', vous êtes bon et généreux, Gaston, vous avez eu pitié...

— Pitié, Gabrielle!... repartit le comte,

oh! non Je me suis rappelé notre

passé commun... notre enfance heureuse, nos joies sans remords. ... Ces souvenirs

sacres, que vous in''avez contraint d''oublier.... sont revenus en foule solliciter mon cœur ; et, vous le dirai-je , mon amour s'^est rallume avec plus de force, et il m''a semble que j''allais renaître à la vie, à Pespoir, au bonheur d'autrefois...

— Ce passé est loin de nous.... dit Gabrielle d''une voix triste.

— Et s''il pouvait revivre....

— Jamais !

• — Mais vous n"'étes pas coupable ?

— Tout m'accuse, cependant.

— Mais vous n'êtes pas coupable ?

— El s'ils me condamnaient ?

— Oh! ils ne Poseraient pas...

Gabrielie jeta à Gaston un singulier regard, dont le comte ne comprit pas bien d'abord Texpression.

— Et pourquoi donc?... reprit-elle

après quelques instants de silence Je

ne me fais pas illusion, Gaston, et je sais quelles armes terribles mes ennemis ont recueillies contre moi.

— Vous n'avez pas d'ennemis.,.

— Vous le croyez.

— Qui pourrait vous en vouloir?

— Je ne sais.

— Pourquoi le dire, alors?

— Tenez. Gaston, poursuivit la jeune

fille, oubliez un instant que c''est moi qu''on accuse, moi, Gabrielle de Longueville; oubliez que j'ai été élevée dans une famille oii l'honneur est héréditaire ; oubliez enfin que vous m'avez connue et que vous m'avez aimée.

— Que voulez-vous dire? balbutia

r,aston.

— Pendant les dernières nuits que j'ai passées dans ma prison silencieuse, continua Gabrielle, j'ai profondément réfléchi,

voyez-vous Oh! vous ne savez pas,

vous, quels affreux tourments peuvent déchirer le cœur d'une femme que l'on abandonne, tlle dissimule, sans doute ; elle voile sous sa gaîté apparente la plaie

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