‹ Le roi de la BazocheChapitre 9 sur 20 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

ces scrupules partent d'un cœur droit, et

je suis loin d''en blâmer Texpression

]\îais soyez rassuré si les juges condamnent Gabrielle, c''est qu''ils auront été suffisamment éclairés sur son crime.

Comme il achevait ces paroles, la porte s'ouvrit une seconde fois et Gaston de Brionne entra.

Le jeune comte avait bien changé depuis la mort de Blanche : soa visage maigri attestait quelle douleur avait été la sienne, et avec quel déchirement, quelle colère, quel désespoir, il pleurait sa fiancée. Son front s''était couronné d"'une sombre pâleur, et son regard effaré semblait chercher à toute heure le fantôme de Blanche.

Gaston avait été bien cruellement éprouvé.

Blanche morte, il avait vu Gabrielle arrachée aux bras de son père et jetée en prison il savait quels affreux soupçons pesaient sur elle, et il n''ignorait pas le danger redoutable qui la menaçait.

Tous ceux qui la connaissaient, tous ceux qui l'aimaient, Pavaient abandonnée tout à coup, et elle n'avait plus personne qui s'intéressât à elle.

Personne, si ce n'est son père et Gaston !

Le sire de Longueville n'avait pas fait

une démarche pour sauver sa fille ou lâcher de la soustraire au sort qui lui était réservé. Abîmé dans sa douleur, le malheureux vieillard avait perdu tout sentiment : il passait les jours a prier Dieu, les nuits a pleurer.

Un désespoir morne et terrifié.

Quant à Gaston, son amour s''élait réveillé dès les premiers jours. Après avoir rendu les derniers devoirs à Blanche, il était parti, il avait parcouru le pays avec une infatigable ardeur, il avait recherché les moindres indices, il avait interrogé tout le monde. Le coup de feu dont Blanche avait manqué d'être victime se liait étroitement dans son esprit avec

rempoisonnement de sa fiancée; il avait suivi les traces des assassins, on avait cru les voir, dans la nuit fatale, couiir la carapagne et se diriger loin de Vcrnon, par la route de Paris ; mais là se bornaient malheureusement les renseignements, et Gaston avait dû s^en contenter, quelqu''incomplets qu^ils fussent. Toutefois, en revenant au manoir de Longueville pour y interroger une dernière fois les domestiques du père de Gabrielle, il avait fait, la veille, une précieuse découverte, qu''il venait communiquer a monseigneur de Haricourt.

— Gaston! s'étaient écriés en même temps le père et le fils en voyant entrer le jeune comte.

— Monseigneur, dit ce dernier, en avançant précipitamment vers le président du Parlement, je craignais de ne pas vous rencontrer, et j''ai cru devoir insister auprès de vos gens.

— Vous ayez bien fait, Gaston, fit observer monseigneur de Haricourt ; dans les circonstances graves oii nous nous trouvons, ma porte vous sera toujours ouverte.

— Merci, Monseigneur... Je suis heureux de cette bienveillance que vous me témoignez, dans ce moment surtout, car j''ai une prière a vous adresser.

— A. moi?

— A. vous, Monseigneur.

— Parlez, Gaston, parlez et s'il est

en mon pouvoir de vous satisfaire

Voyons, de quoi s"'agit-il ?

Gaston se recueillit un instant, puis il reprit d\ine voix ferme et assurée, tandis que Guillaume, debout à quelques pas, écoutait avec une profonde attention.

— Gabrielle de Longueville, dit-il, est arrêtée depuis deux jours.

— Eh bien?

— On Paccuse d'avoir empoisonné Blanche.

— C'est vrai.

— Aujourd'hui même elle doit, dit-on, subir son premier interrogatoire.

— Sans doute.

— Eh bien! Monseigneur, je viens vous supplier, au nom de Taffection que vous m''avez toujours portée, de m'accorder Pautorisation de parler à Gabrielle.

Le président regarda Gaston avec surprise.

— Vous! lui dit-il, comme s''ii eût craint d''avoir mal compris.

— Moi, Monseigneur, répondit Gaston avec la même assurimce.

Son interlocuteur réprima un mouvement d'impatience, puis il reprit aussitôt d'une voix lente et en pesant chacune de ses paroles :

— Wavez-vous pas pense, Gaston, aux interprétations que pourrait faire naître une pareille fantaisie?

— Cest mieux qu'une fantaisie, Monseigneur, c'est un devoir, répondit le jeune comte.

— Comment !

— Je n'ai pas oublié, moi, que Gabrielle a dû être ma femme, et je crois encore 'a son innocence.

— Je comprends cela, objecta le père de Guillaume ; mais si vous voulez que je vous parle comme un ami, presque comme un père... je ne puis vous dissi- Hiuler (jue cette démarche de votre part

est, sinon imprudente, du moins inconsidérée.

— Mais Gabrielle n''est pas coupable !

s''écria Gaston.

— Qui vous l'assure?

— Tout, r>!onseigneur, tout... Son désespoir, ses larmes, Thonneur du nom qu'elle porte, la pureté de Pamour qui

nous unissait Ah! il y a des choses

dont il est permis de douter, mais la vertu de Gabrielle, cela ne se discute pas.

Le premier président haussa Ip^; épaules et remua la tête.

— Cest ainsi que parlent les jeunes

gens, dit-il avec une certaine aigreur

austère et vous ignorez, Gaston, que

Tinstruction de cette affaire a marche

depuis quelques jours mais je ne dois

pas vous le cacher, les preuves recueillies sont des plus accablantes.

— C est impossible ! essaya de dire le jeune comte. •

— Ces choses paraissent toujours impossibles au premier abord, poursuivit son interlocuteur ; puis, quand on reunit toutes les circonstances éparses, qu'on pèse chaque supposition, qu''on pénètre enfin dans la conscience de chacun, le jour se fait peu à peu, les coins les plus ténébreux s'éclairent tout à coup, et l'on

se trouve tout surpris de voir sortir la vérité de mille faits qui semblaient, dans le principe, confus ou contradictoires.

Et comme Gaston ne savait plus que répondre, il continua :

— Voyons, Gaston, vous êtes un honnête homme, vous ; eh bien ! raisonnez un instant avec .moi... N''est-ce pas Gabrielie qui a présenté le verre d''eau a Blanche?... Ce verre d''eau n'était-il pas empoisonné? Si ce n''est pas elle qui a versé le poison, qu''elle parle, qu'elle désigne le coupable. Mais non, elle se tait, et son silence a déjà reçu une interprétation terrible.

— Monseigneur! balbutia Gaston.

— Ah ! les hommes de loi sont des gens positifs, et dans ce siècle on croit a îa vertu quand on ne peut pas faire autrement... Cest fatal, cela... et tenez... moi-même, mon ami, moi, qui ai connu Gabrielle, moi, qui Tai vu grandir et se développer, moi, qui sais quel trésor de candeur et d'honnêteté elle cache dans son cœur, eh bien ! il y a des instants où je ne trouve pas même un argument qui la défende...

Gaston regarda un moment M. de Haricourt avec stupéfaction : on eût dit que les paroles qu''il venait d''entendre avaient ébranlé la conviction avec laquelle il était arrivé.

— Eh quoi! s'écria-t-il d'un ton désespéré, vous aussi, Monseigneur Mais

quel sentiment aurait donc pu pousser une enfant à commettre un pareil crime ? Qu''on me le dise. Blanche était son amie d''enfance... elles étaient unies toutes deux par les liens de la plus tendre amitié... Qui donc aurait inventé le poison? Pour quelle vengeance l'aurait-on préparé? Les hommes de loi ne peuvent avoir la prétention de connaître mieux que moi le cœur de Gabrielle.

— Vous la défendez avec chaleur, Gaston !

' — Elle le mérite.

— Un autre langage serait plus convenable dans votre bouche.

— Mais j'ai aime Gabrielle, je l"'ainie encore, monseigneur.

— Songez, monsieur le comte, que la tombe de Blanche est à peine fermée.

— Est-ce donc une raison pour que celle de Gabrielle s''ouvre demain ?

— Peut-être.

— .\h! vous la calomniez, monseigneur.

— Tenez, Gaston, dit M. de Haricourl, dont la voix devint encore plus sérieuse et plus grave... cessons cet entretien.... il ne nous convaincrait ni Pun ni Pautrc.... et il a le triste privilège de m'affecler péniblement. Si j''ai reporté sur vous une

iàâ- LE ROI DE LA BAZOCHE.

partie de raffcction que j'avais vouée à voire père, c''est que je vous en ai toujours cru digne Encore quelques paroles comme celles que vous venez de prononcer... et je pourrais croire que je me suis trompe.

A. cette réprimande inattendue, le jeune comte de Brionne releva fièrement le front et laissa voir un visage oii éclataient les sentiments les plus nobles du cœur humain.

— La mission que je me suis imposée, dit-il avec courage, est noble et sainte et vous-même me Peussiez conseillée en d'autres temps, Monseigneur ; malgré les obstacles que je pourrai rencontrer, je suis résolu a Paccomplir jusqu'au bout.

— Comme vous voudrez , repartit M. de Haricourt ; persistez-vous à voir Gabrielle de Longueville ?

— Oui, monseigneur, pour des raisons puissantes.

— Vous les ai-je demandées ?

— Cest moi qui tiens à vous les faire connaître : la première, c''est que j'ai foi en l'innocence de Gabrielle; la seconde, c''est que, depuis hier, je crois être sur les traces du vrai coupable.

— Que dites-vous? fit M. de Haricourt.

Et pendant qu'il se rapprochait de Gaston, Guillaume regardait le jeune comte et palissait.

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