TOME I
qui saigne dans sa poitrine ; elle sourit , elle est calme, elle pousse même Phéroisme jusqu'à applaudir au triomphe et au bonheur de sa rivale!...
— Gabrielle...
— Puis un jour vient oii la jeune fille n'a plus la force de lutter, oii sa haine lui monte au cerveau et Tenivre, oii sa douleur tue sa raison... Alors.... elle oublie tout, Gaston... le vertige s''empare de son esprit, et le désespoir Pëgare quelquefois jusqu''au crime!...
— Que dites • vous P interrompit Gaston avec effroi.
— Pourquoi ne 5erait-ce pas mon histoire? dit Gabrielle en souriant.
— Ah! vous vous calomniez...
— QuVn savez- vous?
— Mais vous n\Hes pas coupable ?
— Cest la troisième fois que vous m''adressez celte question, Gaston ; vous voyez bien que, malgré mon amour, vous douter vous-même de mon innocence !
(iCS paroles avaient été prononcées avec une ironie mêlée d^^amerlume ; Gaston en resta confondu.
Certes, il n'avait pas douté un instant de rinnocence de Gabrielle, mais il avait frémi jusqu'^au plus profond de son cœur en songeant «ju'elle aurait pu être coupable.
H se rapprocha crelle il tremblait encore.
— Gabrielle, lui dit-il (Pun ton de doux reproche, pourquoi jouer ainsi avec de pareils sentiments quand surtout votre vie et votre iionneur sont menacés. Non, il n''esl pas vrai que je doute de votre innocence, et si demain vous en appeliez du jugement des nommes au jugement de Dieu, vous n''auriez pas de défenseur plus courageux et plus convaincu que
moi Mais écoutez-moi, mon enfant
bien-aimée : si je suis venu vers vous, c^est que , depuis quelques jours, j''ai conçu quelque espoir de vous sauver.
— On me Ta déjà proposé..... dit Gabrielle.
— Comment? fit Gaston.
— Oui Un homme est venu hier
dans ma prison... c'était la première fois que je le voyais.
— Et que vous a dit cet homme P
— Une chose fort étrange.
— ï.aquelle?
— Ah! il ne doutait pas, lui il me
croyait coupable.
— Le misérable!
— lit cependant il m'a proposé de me sauver.
— Mais quel est-il?
— Je Pignorc.
166 LIi ROI DE LA BAZOCHK.
— Vous ne Pavez jamais vu?
— Jamais.
— Voila qui est étrange, assurément.
— ]N'esl-ce pas? Gaston.
— Comment cet homme a-t-il pu pénétrer dans votre prison ? quel intérêt avait-il a y venir... pourquoi cette proposition ? Âh! c''est ce que je saurai; mais
écoutez-rnoi, Gabrielle écoutez-moi, et
répondez à chacune de mes questions comme si le président de Haricourt luimême vous interrogeait. Le jour où Blanche est morte empoisonnée, c'est bien vous, n'est-ce pas, qui lui avez présenté le verre d'eau dans lequel on prétend que le ])oison était contenu.
— Cest bien moi, répondit Gabrielle.
— Et ce verre d*'eau , poursuivit Gaston, c''est dans Poffice que vous l''avez pris ?
— Je ne nie le rappelle plus.
— Il n''y avait personne dans Poffice quand vous y êtes entrée ?
— Je le crois.
— C'est là, cependant un point important k ëclaircir, car hier un flacon a été trouvé au manoir de Longueville, et ce flacon contenait du poison.
— Du poison ? fil Gabrielle.
— Le voici, ajouta le jeune comte.
168 LE ROr DE LA BAZOCHE.
Gabrielle considéra un moment le flacon avec une attention profonde, puis elle le rendit à Gaston :
— Ce flacon, dit-elle, n''appartient ni à moi, ni a mon père...
Mais comme si une nouvelle échappée se fut ouverte devant elle, elle devint presque aussitôt soucieuse et pensive, et parut chercher a se rappeler.
Quelques minutes se passèrent ainsi, pendant lesquelles Gaston attendit avec anxiété que quelque lumière jaillit de ses réflexions.
Enfin, elle releva tout a coup le front, et un éclair sillonna son regard.
— \llendez ! s'ëcria-t-elle, attendez, Gaston ; en effet, il y avait comme un voile devant ma pensée, et il me semble que ce voile vient de se déchirer.... oui,
je me rappelle maintenant.... ce verre
ce n est pas moi fjui suis allée le
prendre dans Poffice.... non, un homme était sur le seuil de la porte.
— Et cet homme dit Gaston impatient.
— Cet homme je n'ai pu le voir ;
il portait un large manteau qui cachait
son visage un long manteau tombait
de ses épaules il m'a tendu le verre
d''eau et je Pai pris.... j''élais si émue — si épouvantée de Pétat de Blanche, que je n'*ai pas réfléchi... et ce verre d'eau'
— Mais cet homme, insista Gastion, cet homme n'avail-il pas quelque signe particulier qui vous ait frappée, et auquel on puisse le reconnaître aujourd''hui.
— Je ne crois pas, répondit la jeune fille en cherchant.
— Rappelez-vous.
— Je cherche.
— Eh bien !
— Je ne vois rien., cependant...
— Cependant ?
— Oui... à cette main qui m''ofiFrait le verre, j''ai cru voir...
— Dites... oh!... dites...
Une bague noire.
Et rien autre ?
len.
— \h! n^importe Ces indices sont
un point de départ J''ai appris déjà
qu'un misérable, un tireur d^or , du nom de Goelle, a été vu dans les environs de
Longueviile pendant cette soirée fatale
Ij n'a pu être trouvé encore, on craint cju"*!! ne soit allé chercher un refuge dans la capitale; mais, dussé-je le poursuivre jusqu''au sein mcme de Paris, je vous jure que j'arriverai à la découverte de la vérité...
— Dieu vous prolcgn! Gaston, flit la
jeune fille avec tristesse, mais je commence à douter moi-même de la bonté de ma cause.
— A.h ! gardez-vous de tenir un pareil langage ; ayez bon courage, au contraire, et avant peu je vous aurai sauvée.
— Vous partez, Gaston?
— Il le faut.
— Et je vous reverrai, n''est-ce pas ?
— Demain peut-être.
— Vous êtes désormais mon seul espoir.
— Comme vous mon seul amour.
— \dieu, Gaston.
LE ROI DE LA BA'/iOCIlE. 173
— A. bientôt, Gabrielle.
Le comte tint longtemps ies mains de la jeune fille serrées contre ses lèvres; il ne pouvait s''arracher de ces lieux oii il allait la laisser seule et désolée.
Enfin, il fit un effort suprême sur luimême, renouvela ses adieux, et franchit le seuil de la prison, dont il entendit la porte se refermer derrière lui.
Le soir du même jour, un mystérieux cavalier sortait de Houen et s'acheminait à pas pressés et rapides vers les bords de la Seine.
Il pouvait être environ sept heures ; il iTy avait plus un seul voyageur sur la
route ; les portes de la ville venaient de se fermer.
La nuit e'tait sombre ; pas une e'ioile au ciel, où couraient de lourds nuages noirs, chassés par un vent violent ; — une nuit qui s^innonçait mal.
\)e grosses gouttes de pluie commençaient a tomber.
Le cavalier enfonça son chapeau sur ses yeux, ramassa les plis flottants de son manteau, qu'ail assujétit autour de son corps, et donna de Péperon dans les flancs de son cheval.
La noble béte se cabra un moment, et finit par s'^élancer en avant, dévorant Pespace de ses quatre pieds impatients.
LE ROI DE LA BAZOCHt:, 175
La roule était étroite et assez mal en- Iretcnna ; les étincelles jaillissaient sous le sabot du cheval, les broussailles qui bordaient le chemin faisaient, de temps à autre, de profondes déchirures dans le manteau du cavalier ; mais < e dernier ne ])araissnit s''apercevoir de rien, il poursuivait sa course avec la même ardeur, et semblait défier les cailloux, le vent et la pluie.
La course dura une heure ainsi...
Il avait fait au moins trois lieues. Il s'^arrèta.
L'endroit dans lequel il se trouvait en ce moment avait un aspect sinistre et désolé.
A droite, quelques monticules de'chire's à leurs cimes par des pointes de rochers nus ; à gauche la Seine , dont les eaux noires coulaient avec un murmure plaintif : devant et derrière, le chemin borde de Ijouieaux (juc le vent secouait avec force et auquels il arrachait leurs dernières feuilles.
C'était tout.
Depuis quelques instants , la pluie tombait avec plus d''intensité ; on entendait au loin la voix lugubre de la rafale, et, de quelque côté que le regard se portât, il ne rencontrait que la nuit impénétrable
Le cavalier sauta à bas de son cheval,
qu'il attacha solidement à un arbre, et, s'étant assure qu''il était muni de son poignard, il gravit le monticule qu'il avait à sa droite.
Une fois arrivé au sommet, il parut chercher à se rappeler quelle direction il lui fallait prendre, fouilla du regard les ténèbres qui l'entouraient et finit par se
mettre en roule d'un air parfaitement résolu.
Au partir de ce moment, il n'hésita plus, et, après un quart-d'heure de cette marche forcée a travers ch^nips, il atteignit une masure d'assr^ pitoyable apparence.
La masure était fermée de terre et de