TOME I
branches ; le toit s''ëtait eÉFandré depuis longtemps sous Paction combinée de la pluie et du vent, et d''énormes crevasses en sillonnaient les parois extérieures.
Un épais bouquet d''arbres la cachait à tous les regards ; l'eùt-on remarquée d'ailleurs, que Ton eût hésité à croire qu'elle pût servir d'habitation à un être humain.
Le cavalier appliqua son oeil à l'une des crevasses et se retira presque aussitôt.
Il vena»(, d'apercevoir un homme...
(Tétait celui qu'il cherchait, sans doute, car a peine se fut il assuré de sa présence qu'il marcha vers la porte, sur laquelle
il frappa quelques coups avec la poignée de son poignard.
Puis il attendit.
Ce ne fut pas long.
L''homme s'était levé et venait de s'approcher de la porte.
— Qui va là? demanda- t-il d'aune voix forte.
— .\mi, répondit le cavalier.
— Encore serait-il bon de savoir votre nom ?
— \inries-tu mieux que je te diso le tien?
— Le mien, je le connais.
— Tu as donc besoin de voir tes amis pour les reconnaître.
— J''ai tant d''amis !
— Peste!...
— Votre nom...
— Tu y liens?
— Beaucoup.
— Alors, maître Goelle, ouvre et dépéche-toi, si tu veux que je te fasse don d''une arquebuse, quand la tienne sera hors de service.
— Serait-ce vous, monsieur Guillaume de Haricourt? s''écria maître Goelle en ouvrant la porte toute grande.
— Pardieu! repartit Guillaume, quel autre mortel serait assez mal avise pour venir te chercher jusqu'ici...
Guillaume de Haricourt venait d'entrer chez le tireur d'or; celui-ci s'inclina jusqu'à terre.
L'intérieur de l'habitation répondait bien à l'extérieur une mauvaise table boiteuse, sur laquelle fumait une vieille lampe de fer ; deux escabeaux vermoulus, un mauvais grabat, et dans le fond, à côté d'un bahut démantelé, la fameuse arquebuse de maître Goelh;.
L'arquebuse, c'était le seul meuble propre de la cabane.
il y a des hommes (|ui ont une femme.
une sœur, un frère, un ami... ils circonscrivent leur existence dans les limites
sacrées d'une affection quelconque Ils
aiment, ils ne vivent pas isolés ; ils ont un père, une mère, des enfants...
El ils peuvent être heureux.
Goelle n'avait rien de tout cela.
Il n''avait ni père, ni mère, ni sœur, ni frère, ni ami... Il n"'aimait personne... Il était seul au monde !
Une triste existence.,.
Et cependant, qui le croirait ? Goelle avait presque toujours le sourire et la chanson sur les lèvres... Il ne connaissait pas même de nom ces sentiments qui font
la joie et le bonheur du coeur humain ;
il n'^avait ni femme, ni ami mais il
avait une arquebuse !
,\h! son arquebuse!...
Il ne la quittait jamais, il Pavait toujours sur Pëpaule ou sous les yeux. Elle était là, près de son lit, quand il dormait ; a ses côtes quand il veillait...
Lorsque Goelle n'avait pas d''ouvrage commandé (il appelait cela de Pouvrage), il restait dans sa masure et passait des heures entières, les meilleurs instants de sa journée, ii tourbir son arquebuse...
C'était sa joie el son orgueil!.... Il ne Peut confiée ]x personne, il aurait tué
celui qui la lui aurait enlevée. 11 tuait d''ailieurs pour bien moins que cela !
Quand les salutations d'usage eurent été échangées, Guillaume prit un des deux escabeaux et s'assit à la table, sur laquelle il s'accouda.
Goelle était debout et le regardait faire
— Que s'est-il donc passé, \îonseigneur, dit-il enfin, quand il vit que Guillaume ne se décidait pas à parler, pour que j'aie aujourd'hui et à cette heure de nuit l'honneur de votre visite?
— Je voulais causer avec toi, répondit Guillaume.
~ Vhl ah! eh bien! tant mieux,
poursuivit Goelle ; moi, j''aime beaucoup
à causer cela forme l'esprit et le
cœur, et il y a toujours quelque chose à gagner...
— Tu as raison...
— D''ailleurs, vous le savez, Monseigneur, le vieux Goelle est un bon diable ; on peut s''entendre facilement avec lui...
— Cest ce que nous verrons...
— Bah ! notre dernière affaire n'a pas été longue à traiter.
— Oui, mais tu t''en es bien mal acquitte.
— Cest vrai, Monseigneur, dit Goelle
d'un air de dépit, ma pauvre arquebuse ! c''est la première fois qu''e!le me fait un
pareil tour Je vise le conàtC: et c"'est
la jeune fille qui est blessée.
— Encore si tu Pavais tuée, répliqua Guillaume d''un air impatient.
— Ml! ce n'^est pas ma faute... le cœur y était c''est un coup malheureux...
— Et maladroit.
— Cela peut se réparer...
— J'en doute.
— Est-ce que le jeune comte aurait quelque talisman ?
— Il s'agit bien de cela...
— Ce n"'est donc pas pour une affaire de ce genre que Monseigneur est venu me trouver? demanda Goelle étonne.
— Non...
— Et pourrait-on savoir..,?
— (certainement.
— Eh bien! je me tais, Monseigneur, et je vous écoute...
Et en parlant ainsi, le vieux Goelle s'assit en face de Guillaume et s'^appréta à Pécouter avec attention.
Guillaume s'était recueilli un moment ; il passa h plusieurs reprises sa main rapide sur son Ironl , |»uis il releva la Ictc
et fixa sur son Interloculeur deux regards profonds.
— Goelle, lui dit-il d''une voix lente, la position dans laquelle tu te trouves
à cette heure est loin d''étre bonne
Blanche a été empoisonnée et Ton ignore le nom de celui qui lui a versé le poison. Mais ce qui n''est aujourd''hui un mystère pour personne, c'est que le soir de Pempoisonnemenl tu as été vu dans les environs du manoir de Longueville.
— Je m''en doutais, dit Goelle avec une grimace.
— Dis-moi, Goelle, poursuivit Guillaume, après une pause, tiens-tu à ton âme?
— Oh! fort peu...
— Et à Pargcnt?
— Beaucoup.
— • Et serais-tu dispose à en gagner
plus que lu n''en as jamais eu ?
— Qui faut-il tuerP
— Personne,
— Cest facile, alors.
— Et peu dangereux, n''est-ce pas...
— Enfin, qu''y a-t-il à faire r*
— Une chose fort simple.
— Laquelle?
— Quitter le pays.
— Moi?...
— A Tinstant même.
— Comment 1
— Tu hésites ?
— Je fais mieux... je refuse!
Guillaume haussa les épaules et sourit.
— Je te croyais de Pesprit, maître Goelle, dit-il avec un mouvement de lèvres plein de dédain.
— Et vous aviez raison, Monseigneur, repartit le tireur d'^or.
— Cependant tu ne comprends pas...
— Que voulez-vous dire?
— Tu ne comprends pas que si j'ai quitté Rouen cette nuit, si je suis venu te trouver a travers champs, et par le temps qu^il fait, c'est que j'avais, pour agir ainsi, des motifs impérieux.
— Et ces motifs ?
— «Si lu n"'es pas parti dans une heure, tu seras arrêté et conduit en prison....
— Quelle plaisanterie!
— Est-ce que j''ai Phabitude de plaisanter avec maître Goelle P dit Guillaume d''un Ion orgueilleux,
Le malheureux tireur (Tor essayait de faire bonne contenance... mais au fond,
il avait peur. D''ailleurs, il savait ce dont Guillaume était capable, il Pavait vu à Tœuvre, et il pensait avec sagesse que le fils du premier président du Parlement n'hésiterait pas à le livrer à la justice le jour 011 son intérêt lui commanderait une pareille mesure.
Toutefois, il tenta de sourire.
— C'est une chose grave, sans doute, que celle que vous m'apprenez, dit-il avec un petit ricanement significatif, et je ne doute nullement de la sincérité de vos paroles. Cependant il me sera bien permis de faire une objection.
— Voyons, fit Guillaume.
— Cest que la police de Normandie
bien qu'adroite et rusée, n''a point encore trouvé en quel lieu de la province j''ai établi mon habitation, et il me semble difficile...
— Qu"'elle le découvre... interrompit Guillaume.
— IVécisément.
— Hassure-toi, maître Goelle, j''ai moimême paré à cet inconvénient.
— Comment?
— En donnant ton adresse à mon père.
— Vous avez fait cela P
— \vec des détails si précis qu'un
enfant trouverait...