‹ Le roi de la BazocheChapitre 15 sur 20 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

comme un vague prcssenliment de ses 1

grandes destinées. - |

Depuis quelque temps le doute s'*infiltre j

et pénètre jusque dans les explications du ■

dogme ; la discussion s''ëtablit, les esprits hésitent! Il règne dans les basses classes de la société une insubordination malveillante ; un grand mouvement se prépare.

Ce mouvement s''attaquera d''abord à la religion, pour s^emparer plus tard de la politique.

Le peuple est naturellement naïf et enthousiaste, — malheur à qui le trompe!

Cest avec une sorte d''impatience inquiète qu''il tourne ses regards vers tout

ce qui lui parait jeune, intelligent, actif. Les moindres manifestations de la pensée ou de Pactivité humaine Pintéressent et conquièrent ses sympathies.

Ceci explique Tardeur avec laquelle étaient accueillies les grandes fêtes populaires du moyen-âge, et la curiosité avide que chacun apportait dans ces cérémonies ridicules auxquelles on les conviait.

Une chose surtout avait le don d^î'veiller au plus haut degré Pesprit populaire. — Les mystères/...

La représentation des sotties ou des moralités exerçait un puissant attrait sur le peuple. On courait à ces spectacles avec une sorte de trénésie hommes.

femmes, vieillards, enfants, tous s''unissaient dans un même sentiment, et il suffisait bien souvent, pour mettre la ville en émoi, de la simple annonce d''un mystère quelconque.

Les mystères étaient une représentation figurée, tant bien que mal, de quelque trait de PEcriture Sainte au naturel ; on peut en juger par le passage suivant d''une vieille histoire intitulée : la Chronique de Metz^ écrite par le curé de Saint-Euchaire.

« L''an 14'37, dit cette Chronique, le

» 3 juillet, fut fait le feu de la passion

» de IN.-S. en la plaine de Veximiel. Et » fut Dieu, un sire, appelé seigneur

» Nicolle, Dom Neiifchalel, lequel était » curé de Saint -Victour de Melz, lequel » fût presque mort en croix, s''il ne fût » été secouru ; et convient qu''un autre » prêtre fut mis en la croix pour pa- » raître le personnage du crucifiement » pour ce jour; et le lendemain, ledit » curé de Saint-Victour parfit la résur- » rection, et fit très-hautement son per- » sonnage, et dura ledit jeu. — Et autre » prêtre, qui s'appelait messire Jean de » Nicey, qui était chapelain de Metrange, » fut Judas lequel fut presque mort ">■> en pendant, car le cœur Pi faillit, et » fui bien hâtivement dépendu et porté » en voie. Et était la bouche d''enfcr » très-bien faite, car elle ouvrait et

2t4 LE ROI DE LA BAZOCHE.

» cloait, quand les diables y voulaient » entrer et issir ; et avait deux gros culs » d''acier. »

Les petits enfants ne regardaient qu'avec effroi la bouche d'enfer, qui était peinte avec de grandes et longues dents, des yeux hagards et un nez bouffi en forme de bocal.

Pour repre'senter ces pièces, on élevait un amphithéâtre de terre sur une plaine, à laquelle on prenait une enceinte d'environ quarante ou cinquante pieds. Les acteurs ne jouaient jamais sans livre, : ils étaient soufflés par un homme qui les suivait par derrière, le livre à la main.

■^Ces mystères s'étaient donnés et se

donnaient encore à la belle étoile, dans les rues, aux carrefours, sur les places. Ils avaient commencé par amuser les provinces ; plus tarée, ils gagnèrent Paris, e»; une troupe de baladins alla s''ëtablir dans Phôtel de Bourgogne. — Seulement, ils jouissaient de leur reste, car, quelques années après Pépoque où se passe notre histoire, (:''est-à-dire vers 154-1, le procureur général présentait, au nom du roi, un réquisitoire contre cette troupe.

Les trois principaux chefs d'^accusalion dressé» contre eux étaient :

1° Que la représentation des histoires de TAncien -Testament portait le peuple au judaïsme ;

2° Que celle du Nouveau -Testament encourageait le libertinage et Pincrëdulité ;

3° Que toutes les deux diminuaient les aumônes de la charité pour les pauvres.

Le réquisitoire fit son effet : en 1548, le Parlement de Paris, tout en confirmant la troupe dans la possession de Phôtel de Bourgogne, lui interdit la représentation des mystères!

On eut dit que le peuple avait le pressentiment de Pinterdiction qui allait être lancée contre son spectacle favori ; car, vers les dernières années qui^ précédèrent Tarrêt du Parlement, il y eut

comme une recrudescence de curiosité' à l''endroit des mystères.

Chaque fois que l'arrivée du roi donnait lieu h Tune de ces représentations, les flots du peuple se pressaient dans les rues étroites, a tous les carrefours, et sur toutes les places, et, bien que les sotties accusassent au moins autant d''ignorance que de naïveté, ils étaient accueillis de toutes parts avec des transports d''enlhousiasme.

Or, le jour oîi nous reprenons notre récit, on devait précisément jouer quelques mystères sur différents emplacements de la capitale.

Non que le roi François \" eût annoncé

2 i 8 LE ROI DE LA BAZOCHE.

son rclour, — ou que Diane de Poiliers eût manifesté Pintention de rentrer à rhôtel des Tournelles, — François I®"" guerroyait, pour le moment, en Italie, et Diane de Poitiers était revenue depuis quelques jours dans la capitale.

C'est donc une autre cause qui procurait, ce jour-la, aux bons habitants de Paris, le spectacle dont ils se montraient si avides,

Si le lecteur veut bien nous suivre, nous le ferons assister, le plus succinctement possible, aux principaux événements de cette journée mémorable.

Nous sommes à la veille de PEpiphanie : le soleil s''est levé de bonne heure, et,

LE ROI DE LA BAZOCilE. 219

malgré le froid vif qui a gelé les bords de la Seine, il passe sa lête rayonnante à travers quelques nuages chargés de neige.

Une belle journée d'hiver.

De tous côtés, les habitants de la capitale quittent leurs demeures et descendent dans la rue; c''est un mouvement extraordinaire, un va et vient inusité, chacun a revêtu ses plus beaux habits, et toute cette foule se dirige, avec un murmure confus de rires et de cris, vers le Pont-au-Change , qui relie la Cité a la ville.

Des groupes nombreux se sont déjà formés autour du Grand-Châteht , et les

sergents d'armes , charges de faire la voie, ont toutes les peines du monde à contenir les curieux, les impatients et les bavards.

Les gamins sont partout et narguent les sergents d''armes.

Car rhostilite qui se manifeste, de la part de Penfant, contre le représentant de l'autorité, n''est point un fait moderne, comme ont cru le remarquer certains philosophes à courte vue... Cette hostilité est aussi vieille que le monde : elle s'est produite de tout temps et dans tous les pays; elle s'exerce aussi bien contre le caïd que contre le policeman, et s'attaque avec la même audace au fez du cadi qu'au bicorne du sergent de ville.

Donc, les gamins vonl et viennent; ils prennent la taille aux jeunes filles, marchent sur les pieds des grosses femmes et se faufilent entre les jambes des bons bourgeois, au risque de les faire choir. Ils soulèvent sur leur chemin un torrent d''imprécations, et arrivent de la sorte li leurs fins, c*'est-à-dire au premier rimg de la foule, d''oii Ton peut entendre et

regarder à son aise.

Tout autour, les fenêtres s'ouvrent, et des milliers de têtes se penchent au dehors pour voir. H y en a a tous les étages et jusque sur les toits : on dirait dfs grappes vivantes qui se meuvent au vent de la curiosité.

Singulier spectacle.

Ajoutez à cela la variété pittoresque des costumes de cette époque, le langage expressif et sonore des masses, les vive^ saillies, les rires naïfs, toute cette animation, tout ce bruit, qui s'élèvent dVine grande réunion de peuple, et vous n'aurez encore qu^me faible idée de Tétrange tableau qu"'offrait en ce moment la place du Châtelet.

Il pouvait être dix heures, et, bien que les curieux attendissent depuis près de deux heures déjà, cependant Pimpatience ne les avait pas encore gagnés.

Tous les regards étaient tournés vers la Cité, oii Ton n'apercevait que des groupes de curieux émaillés ça et la de sergents d'armes.

Les conversations ne tardèrent pas a s''établir : il faut bien tuer le temps. — Il y avait là des bonnes gens qui avaient abandonne leur demeure dans Pespoir d''un spectacle qui se Faisait attendre ; il valait encore mieux causer de ceci et de cela, et de beaucoup d\iutros choses encore, que de songer au froid, de jiiaugrëer contre les retardataires et de se faire du mauvais sang.

— Holà hé! mon petit ami, disait un gros bonnetier de la rue Saint-Denis à un gamin perché en avant du Pont-au- Change, ne voyez-vous rien de votre place ?

Le gamin sourit, et montra celui qui

lui adressait la parole aux enfants qui Tentouraient.

— Pardon, messire, rcpondit-il d'un ton narquois, je vous vois très-bien d''ici, et m'est avis que c'est un spectacle qui en vaut bien un autre.

On se mil à rire de la repartie ; le bonnetier aurait bien voulu se fâcher, mais il n'y tint pas lui-même et partagea bientôt Philarité du groupe.

— Pour moi, reprit une vieille femme, le cortège passera quand il voudra, je l'attendrai ici jusqu'à la nuit...

— Et moi aussi ! dit une autre.

— On dit, ajouta une troisième, que

LE ROI DE LA liAZOCHE. 225

jamais le cortège n''aura été aussi brillant que cette année...

— Et cependant, objecta un petit vieux, enfermé jusqu'*au nez dans une houppelande fourrée, je me rappelle encore celui ^e Tannée dernière; pendant les quinze jours qui suivirent PEpiphanie, on ne cessa de parler des merveilles que les clercs avaient déployées.

— C'est vrai! c''est vrai! dirent plusieurs voix.

La première vieille haussa les épaules • de pitié.

— ('eltc année, poursuivit-elle, la plupart des clercs auront des vclemenls

Page 1