TOME I
neufs, ornés de pierreries ; les maîtres des requêtes seront affublés de robes violettes, les huissiers auront des masses d''argent, comme les sergents d''armes, et Ton m''a assuré que le roi avait acheté, pour la cérémonie , un manteau de pourpre semé du haut en bas d'étoiles dW...
— Est-ce possible!
— C'est la fille à Simonne , la femme du greffier, qui me Va raconté, pas plus tard qu'hier au soir...
— Et que! est le roi de cette année?
demanda un jeune ouvrier en ouvrant de grands yeux.
— Les clercs ont élu le même.
— Mais qui est-il?
— Vous ne le connaissez donc point?
— Je ne Pai jamais entendu nommer.
— Sur Dieu! moi non plus^ mon ami, ujais je me souviens Irès-bicn Pavoir suivi Pannëe dernière pendant plus d'aune heure : c'est un grand garçon du pays de Normandie; il a une taille élancée, porte son feulre sur Poreille, et Pon dit qu''il manie Pépée aussi bien que le plus hardi gentilhomme. Du reste, il a le poil rouge et va toujours le nez au vent ; vous ie verrez tout-à-Pheure...
\ quelques pas de ce groupe, il y en avait un autre, où les conversations s'é-
laienl ëgaleiiicut établies el où Ton devisait du même sujet.
— L^'ostitution de la Bazoche du Parlement, disait un homme d''un âge mur, qui paraissait s''écouter beaucoup en parlant, a été autorisée en Tannée 1302, par une ordonnance du roi Philippe-le Bel : le tribunal, élu par les clercs, juge en dernier ressort, tant en matière civile qu''en matière criminelle, tous les différends qui surviennent entre ses membres et toutes les actions intentées contre lui. La Bazoche de Paris a le droit de battre monnaie 'a son coin.
— Et tous les ans, les clercs élisent
un roi de la Bazochc, objecta un de ses voisins.
— Tous les ans...
— Uannëe dernière, celui (ju^ils ont élu s''appelait ?...
— Mardoche de Vandrille...
— Et cette année ?
— \Jardoche de Vandrille.
— Le mèMie?
— Le mcnie.
Il y avait dans ce groupe un homme qui s'était glissé dans les premiers rangs, sous prétexte de mieux voir défiler le cortège, rt (jui juscjur-Ta, s''ctait montré
assez indifférent aux conversations engagées à ses côtés. Il regardait à droite, k gauche, devant, derrière, mais sans paraître prendre un intérêt bien vif à la chose. On eût dit que sa présence dans cet endroit avait été sollicitée par un motif tout autre, et celui qui l'aurait suivi d\m oeil attentif l'aurait peut-être vu oublier de temps 'a autre sa main dans la poche de ses voisins.
Il changeait fréquemment de poche et de voisin...
Tant que les paroles échangées à deux pas de lui s'étaient bornées à éaumérer quelques banalités sans intérêt, notre curieux n'avait pas cru devoir y prendre
garde, et continuait «.rexercer paisiblement
son honnête industrie mais quand il
entendit parler du Roi de la Bazoche, et que le nom de Mardoche de Vandrille résonna à son oreille, il s''arréta interdit fit entendre un cri de surprise et retira sa main vide de Pendroil où elle se trouvait pour le moment.
— Le roi de la Bazoche, dit- il avec stupeur, Mardoche de Vandrille!...
— Eh! qui donc? répondit le sentencieux personnage auquel il s''adressait.
— En étes-vous bien sur, au moins ?....
— Sans doute.
— Le même roi de la BazocheP
— Vous le connaissez donc?
— I Beaucoup trop...
— Ah! ah! vous avez des démêlés avec les clercs?
— C'est vrai!... ,
— Cela ne m''étonne pas.
— Pourquoi ?
— C'est qu'il me semble...
— Que voulez-vous dire?...
— Votre figure ne me revient pas, mon brave homme.
Hein?.,,
— Et si je ne me irompe, vous êtes venu ici pour autre chose que pour voir le cortège...
Ces paroles avaient été dites d**un ton si bref et si net que Phomme ainsi interpellé sentit qu'il allait se troubler; il tenta bien de faire bonne contenance, mais l'attention du groupe venait d'être éveillée par ce commencement d^altercalion, et il ne rencontrait de tous côtés que des regards ennemis.
!l était perdu, et songeait déjà à se frayer une route 'a Paide de son poignard si sa liberté venait à être menacée, quand une diversion inattendue vint a propos le tirer d'embarras...
Une clameur sëlait élevée de tous les points (le la place, un mouvement extraordinaire «""opéra, et tous les visages se tournèrent vers Pautre extrémité du pont.
Le cortège venait d''être annoncé!...
Le silence se i^établit peu à peu dans tous les groupes, chacun se consolida dans la place qu'il occupait, les têtes s'immobilisèrent à toutes les fenêtres, et Ton attendit dans une attente recueillie que le cortège débouchât sur le pont.
Ce ne fut pas long.
Et d''abord se présentèrent les sergents d'armes, armés de leurs lourdes masses
d'argent , frappant impitoyablement à droite et à gauche pour faire la voie au cortège du Rot de la Bazoche.
Immédiatement après, venaient, ouvrant la marche, des ménétriers, vêtus de serge verte, et jouant avec une grande gravité Pair de la Pavane, — une danse de Pépoque.
IJerrière, le chancelier et le vice-chancelier, entourés d'un certain nombre de maîtres de requêtes, marchaient au pas tran(]uille de leurs montures, richement caparaçonnées.
Quelques fous suivaient, agitant leurs grelots, et excitant, sur leur passage, les ({uulibets du peuple.
Ils étaient affublés de vêlemenls barioles de couleurs cclalanles, portaient un bonnet Fourré, d'aune forme conique, et tenaient a la main un sabre de bois blanc. — Le fou est Farlequis^. du moyen âge!
C'était la première partie du cortège : ils marchaient lentement, suivant la mesure marquée par les ménétriers, afin que les curieux eussent le temps de se repaître de ce spectacle.
Un bruit de fanfares annonça bientôt l'arrivée de la partie sérieuse du cortège, et une nouvelle clameur s'éleva dans l'air, quand on aperçut les six trompettes, diversement vêtus, et montrant, dessinés
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sur leur poitrine, les armoiries de la Ba zoche du Parlement.
Un héraut d''armes, moulé sur un grand clieval blanc, lenail clans sa main droite la banni^|a de Tinstilution.
Elle élail faite de soie rouge et bleue, et portait, écrite en lettres cror, cette inscription banale : La bazoche régnante et triomphante et titre d'^honneur, salut!
Le héraut, qui s'avançait isolé, était suivi à peu de distance de (juelques dépulations envoyées j)ar les bazochcs inférieures des provinces pour assister à la cérémonie. Elles él aient à pied et conduites chacune par son |ircvôt.
Un faible intervalle les séparait des huissiers et 'des greffiers ; puis venait la foule des maîtres des requêtes, en riche costume ; puis les clercs ; puis enfin le Roi de la Bazoche!
Mardoche était le héros de celte fête grotesque, et Pon eût pu croire qu'ail avait pris son rô'e au sérieux, tant il apportait de gravité digne à jouer le véritable roi...
Il était monté sur un magnifique cheval noir, caparaçonné et empanaché comme pour une montre sérieuse ; un manteau de pourpre, étoile d''argent, tombait de ses épaules, et un diadème de carton doré ceignait son front.
Deux pages, aux armes de la Bazoche régnante et triomphante, tenaient la bride de son cheval.
Mardoche avait d''ailleurs un extérieur qui répondait admirablement à l'idée que le peuple pouvait s"'clre faite d'une pareille royauté.
Beaucoup d'audace dans le regard, une certaine grâce dans le maintien, l'air aventureux et la moustache provocante...
Que fallait-il de plus?
On le disait brave comme son ëpée, jaloux de son honneur, et défendant avec énergie les privilèges de son institution.
On le connaissait bien...
Le bruit de ses duels avait défraye quelques soirées de la rue Saint-Denis ; il fréquentait beaucoup plus, disait-on, le Pré-aux-Clercs que les écoles ; il avait dépisté bien souvent les plus fins limiers de la police municipale, et Pon assurait que, lorsqu''il passait dans certaines rues de la capitale, plus d'un rideau s'agitait au premier étage, plus d''une porte s'ouvrait au rez-de-chaussée. Qu'y avait-il derrière le rideau ou derrière la porte ? — une jeune fille peut-être — Mar-
doche de Vandrille le savait-i! ? 11 ne le disait pas, du moins on lui connaissait beaucoup d'amis, et pas une maîlresse !.....
Dès qu''il parut sur le Pont-au-Chanye , tons les chapeaux s'agitèrent, et mille cris d'enthousiasme TaccueiHirent à la fois.
— Noël! Noël!
— Noël à Mardoche !
— Noël au roi de la Bazonhe !
Les sergents d'armes curent toutes les peines du monde a contenir la foule, qui voulait faire irruption sur les toits, à toutes les fenêtres, de tous côtés, un même sentiment se manifesta, et jamais souverain, aimé de son |)euple, ne reçut une pareille ovation.
Mardoche saluait de la main et du