LE PARADIS
Les tentures de ce charmant retrait représentaient des chasses ou des tournois ; à droite et à gauche étaient placés quelques bahuts sculptés avec un art mer-
veilleuv : un tapis épais posé sur le parquet assourdissait le bruit des pas : enfin, quatre pupitres égaux et d''une forme comnQode étaient suspendus au plafond, de manière à pouvoir être descendus au moyen d'un ressort pour supporter un livre comme on commençait a en imprimer à cette époque.
C'était une bibliothèque au xvi' siècle !
Bien que Pimprimerie ne fût qu''à son début, elle avait fait de rapides progrès. Ce n était qu'une étincelle encore, mais on pressentait déjà Pincendie qu''elle allait allumer !
Comme toutes les dérouvertes, celle-ci
était venue sans recherche, presque sans travail.
Chose étrange cependant ! depuis longtemps les Européens touchaient a ce secret, sans que Ton se fut imaginé d'en faire usage.
Sous le règne d"'Âgésilas, on gravait des lettres en re.lief.
Un passage de saint Jérôme nous apprend qu''on sculptait, de son temps, des lettres mobiles de bois ou d''ivoire, qui servaient aux enfants de jeu ou d''ins- Iruction.
Or, de rinvention de" ces caractères en relief a Pimprimerie, il n''y avait qu'un
pas, — riiumanitë mit plusieurs siècles à le faire.
Qi\e.\ roman que la vie de Jean Guttemberg, cet autre Christophe Colomb !...
quelles luttes, quels travaux, quel génie!
Il mourut à la peine comme tous
les grands novateurs ; il arrosa péniblement le sillon qu''il creusait, de sa sueur
et de son sang La misère, le doute,
le désespoir furent son lot.
L"'avenir seul put féconder le germe ,,qi)''il avait déposé en partant!
La découverte ne donna pas de suite
^ les résultats que Pon devait en attendre.
ijT^.^^Les premiers livres furent, dit-on,
ipiprimés a la manière de la Chine, c'est- TOME I. 17
a-dire avec des planches de bois ou de cuivre, sur lesquelles on gravait des caractères fixes. Cette première invention fut suivie d'une seconde, beaucoup plus ingénieuse ce fut de sculpter d''abord des lettres de bois ou de métal séparées les unes des autres. Ce n''était encore que la moitié du chemin : la sculpture de ces lettres de bois ou de fer exigeait un travail aussi long que pénible. Enfin , ScHOEFFER trouva le secret de fondre les caractères, et bientôt cet art, si mystérieux dans les commencements, fut connu dans toute PEurope.
Toutefois, et remarquez la naïveté du public de Tépoque, avant que la découverte de rimprimerie n'eût été divulguée,
les premiers imprimeurs déguisèrent avec soin les sources d'un trésor qu''ils voulaient posséder le plus longtemps possible.
L''invention avait fait pousser des cris de désespoir aux amateurs exclusifs de l'art ; car les miniatures et les lettres ornées, enluminées a la main avec Por, Pargent, Pécarlate et Pazur étaient menacées de bientôt disparaître. — La lecture, il est vrai, allait devenir accessible à un plus grand nombre de personnes; mais peu importait a ces amateurs de calligraphie. Ils ne pouvaient s''empècher de regretter cet art luxueux dont le goùl était si grand que les premiers livres imprimés en \llemagne, en Italie et en France,
étaient souvent nus et sans ornements, cVst-à-dire sans première page, sans télé de chapitre, à grandes lettres. On les laissait en blanc pour les faire à la main ou en miniatures, afin que, par ce moyen, ces livres passassent toujours pour des manuscrits.
La fameuse Bible sans date, qu'on présume être de Pan 14.50, a été imprimée de cette façon.
La beauté des caractères, quoique de bois, est une si parfaite imitation de Pécriture à la main, que les exemplaires en purent être débités au prix des plus rares manuscrits II y en avait beaucoup
en vélin, ornes de grandes lettres et de vignettes d'or exécute'es à la main.
Cette Bible sortait de Piinprimerie de Guttemberg et de Fauste.
Ils avaient bien fait prêter serment à leurs ouvriers de garder un secret inviolable. Mais ce mystère, confié aux coopérateurs nécessaires, ne pouvait être ignoré longtemps.
Bientôt TAllemagne, la Hollande, la Suisse eurent des imprimeurs ; et cVst précisément ces divers ateliers établis presque en même temps, dans des pays différents, qui ont causé tant d''incertitude et de confusion sur Porigine véritable.
Fauste et son gendre Schoeffer furent les premiers à «""affranchir de toute contrainte en mettant leurs noms aux frontispices d^in Psautier in-folio, imprime' en 145 7. — Cest, dit-on, de toutes les éditions connues, le livre le plus ancien qui porte une date certaine.
Les livres allaient perdre naturellement de leur valeur en devenant communs ; mais les lumières allaient se répandre a profusion sur la surface du globe.
Autrefois, un homme passait sa vie à copier un livre ; en moins d'un mois, il était maintenant imprimé.
On raconte que Louis XI voulant faire transcrire un exemplaire des oeuvres de
LIi ROI DE LA BA/OCHE. 263
Rhazès, médecin arabe, chargea le président de Driesche d*'emprunter le manuscrit que possédait la Faculté de médecine. Celle-ci consentit bien à le prêter, mais elle exigea qu''on déposai en nantissement une caution de cent écus d''or et, de plus, douze marcs de vaisselle d''argent.
Les livres s''achetèrent bientôt avec une sorte de fureur ; cela devint une mode, et, comme on le voit, des bibliothèques particulières ne tardèrent pas à se former.
Dans ces bibliothèques, il y eut d''abord de tout un peu :
Des \rislolc, «les Théocrile, des \ris-
lophane, sortant de Piniprimerie des Aide, et qui dataient de la fin du xv« siècle ;
Des éditions du Vénitien Nicolas Janson, qui remontaient à 1486 ;
Des petits livrets de vingt et un feuillets au plus, impriznés sans nom d'imprimeur , intitulés les Evangiles des Quenouilles^ et qui portaient la date de
Puis, des Dialogues de Platon, des Discours de Gicéron, les vieux romans de chevalerie, admirables éditions gothiques dWntoine Vérard, imprimées sur papier sonore ou sur vélin, avec des caractères nettement gravés v\ avec une encre hril-
lanle, ornées de ces naives gravures ou tailles de bois qu''exéculaient des artistes allemands, et rehaussées de miniatures fines, de camaïeux ou dessins d'une seule couleur, et de majuscules dorées, argentées ou enluminées comme les anciens manuscrits.
Puis enfin, des livres plus modernes, les grandes Annales ou Chroniques trèsvéritables des gestes du grand Gargantua et Pantagruel son fils; les Psaumes en vers de Clément Marot, les livres d'*Erasme, de Mélanchlon, de Scaliger, de tous ceux enfin que les commencements de la Réforme avaient jetés dans les luttes religieuses.
Cetait une ère de renaissance, presque de liberté!...
François 1®"^ et sa sœur Marguerite de Navarre aimaient les jeux d'esprit et protégeaient les arts.
Marguerite surtout !
Follement éprise de tout ce qui portail le bonnet de la science ou Ja gracieuse marotte du poète, elle réunissait autour d''elle les beaux esprits de Tépoque.
« Les soirées de Marguerite, dit Charles Nodier, dans sa préface des Contes ou nouvelles récréations et joyeux Devis^ de BoNAVENTURE DES Periers, ne ressemblaient pas aux soirées vives et turbulentes du XIX® siècle. La danse ii''était pas encore
en honneur comme elle Pest aujourd'hui.
Le jeu n'occupait que les personnes d'un esprit élevé. Les belles dames prenaient plaisir à entendre jouer du luth, ou, ainsi qu'on le disait alors, du lue et de la guiterne par quelque artiste habile.
Ces fêtes rappelaient quelque chose du temps des troubadours et des ménestrels, dont le souvenir vivait toujours dans la mémoire des vieillards. Un autre genre de divertissement s'était introduit en France dès le règne de Louis XI, et faisait le charme des veillées : c'était la lecture de ces nouvelles, quelquefois intéressantes et tragiques, presque toujours galantes, dont il parait que Boccace avait puisé le goût a Paris. Marguerite y four-
nissait quelque chose pour sa pari, et sa pari est facile à reconnaître quand on a fait quelque étude de son style : Pelletier, Dénisot, Des Périers surtout, concouraient à cet agréable amusement avec toute Pardeur de leur âge et toute la vivacité de leur esprit. »
C'est là que se conservaient les traditions du passé ; c'était une sorte de temple oii les muses étaient accourues a l'appel de leur dixième sœur ; les arts renaissaient sous leurs auspices, et, les guerres d'Italie aidant, la France allait prendre un aspect tout nouveau.
Toutefois, ces aspirations avaient besoin d'être guidées ; le goût était loin d'être
pur ; on sortait à peine d^ine e'poque de troubles, presque barbare ; maigre toute la bonne volonté de ce siècle galant, il avait fort à faire pour arriver à l'eMégance et au bon ton véritables.
L'alliance singulière de la rusticité et de Pélégance afiFeclée est le caractère des mœurs françaises au xvi® siècle : les galanteries veulent être raffinées, elles ne '9bnt'"que licencieuses ; les orgies veulent avoir de la grâce, et elles tombent rapidement dans la fureur. — De là aussi, ajoute M. Philarète Chasle, de là en littérature ces efforts inouïs et rudes pour remonter jusqu''à Pélégance grecque.
Quoi qu'il en soit, nous ne devons pas
nous montrer trop sévères envers un siècle qui, le premier, eut le courage de creuser le sillon dans lequel sont entre'es les générations qui ont suivi. — Cest du XYi" siècle, en efiPet, que date la renaissance des lettres et des arts, et, mieux que tout cela... la réforme!...
Mais ne parlons pas politique.
D''aiUeurs, il y a là une jeune femme qui nous attend ; il convient d** introduire, au plus tôt, le lecteur auprès cl''elle.
Cette femme a vingt-quatre ans au
plus! sa beauté éclate dans toute sa
fraîcheur, son front est pur comme à seize ans ; jamais deux yeux plus bleus n''ont exprimé tant de douceur ; ses le-
vres, humides et roses, affectent une certaine courbe railleuse qui donne à sa physionomie un air particulier de finesse ; rien n'égale la pureté exquise de ses traits ; ses épaules sont blanches et rondes comme du marbre, et, a la voir ainsi, on dirait presque une statue de Diane, échappée au ciseau de Praxitèle...
Un des quatre pupitres dont nous avons parlé en commençant est fixé devant elle, et son regard nonchalant parcourt de temps a autre quelques pages d^un livre qui s''y trouve ouvert.
Sa main blanche, aux doigts longs, aux ongles roses, tourne lentement les feuillets ; mais cette lecture parait Pintéresser
bien peu vivement, car elle lève par intervalle ses beaux yeux vers le plafond de la chambre, et se laisse aller doucement k d'autres rêveries.
Au dehors, tout bruit a cesse. Le calme harmonieux de la nuit apporte ses soupirs indéfinissables jusque dans le retrait charmant de la jeune femme ; la lune qui s''est levée laisse glisser quelques pâles rayons sur les vitres des fenêtres, et Ton n'entend déjà plus, à cette heure, que ces tressaillements singuliers que Ton prendrait volontiers pour la respiration de la nuit.
Le livre placé sur le pupitre renferme une partie des poésies de Clément Marot,
et, en toule autre circonstance, ces vers naïfs, où se révèle tout le charme d^un esprit délicat, amèneraient plus d''un sourire sur la lèvre de la jeune femme.
Ce sont des vers d''amour, pour la
plupart ; Marol a chanté les siennes,
comme il a chanté celles de son maitre.
— C'est la nature du poète. — Il a eu
des vers pour tout ce qui Pa charmé,
pour la duchesse d^Etampes comme pour
la belle Diane de Poitiers tous les
pouvoirs qui se succèdent , toutes les
beautés qui se suivent, ont droit à ses
louanges ; le dernier est toujours le
plus grand, la dernière toujours la plus
aimée !