‹ Le roi de la BazocheChapitre 19 sur 20 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Quand la duchesse d'Etampes est dans tout Pe'clat de sa beauté et de son triomphe, il incline devant elle son front de poète inspiré et chante :

Sans préjudice à personne,

Je vous donne La pomme d'or el de beauté, Et de ferme loyauté Lai:couronne...

Dix el huit ans je vous donne,

Belle et brune ; Mais à votre sens rassis.

Trente-cinq ou trente-six

J'en ordonne !...

Puis, quand Tastre a décliné et que la reine a disparu de cette cour élégante et

facile , quand enfin la belle veuve de Louis de Brezé , comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie, vient s''asseoir sur les marches du trône, à côlc de François 1®'^, Marot oublie ses chants d'hier, et le voilà presque épris lui-même des charmes de la nouvelle favorite :

Adieu amour, adieu gentil corsage, Adieu ce teint, adieu ces friands yeux ; Je n'ai pas eu de vous grand avantage, Un moins aimant aura peut-(5tre mieux.

Qui donc a jamais cra à la parole des poêles ils chantent comme les oiseaux, quand le ciel resplendit, que le printemps est en fleur , que la sève monte aux arbres!...

Savent-ils pourquoi?...

Cest une belle harpe tror que le vent fait frémir, quand il la touche de Taîle en passant ; — lorsque le vent a passé, la harpe reste immobile et froide...

Quand la jeune femme eut feuilleté, d^m doigt indifférent le livre qu*'ell« avait sous les yeux, elle fit jouer tout à coup un ressort fixé près d'acné, et le pupitre remonta lentement vers le plafond.

Puis elle se leva.

\ côté de la cheminée, était placé un petit meuble en chêne sculpté, sur lequel on distinguait un timbre de métal sonore, comme ceux dont Pusage commençait à se répandre.

La jeune femme frappa sur le timbre, et alla reprendre sa place clans le fauteuil qu''elle venait de quitter.

Un instant après, la porte s''ouvrait, et une jeune fille entrait dans la bibliothèque.

Une belle jeune fille, ma foi !

Elle était vive, alerte, accorte : bouche spirituelle, dents éclatantes, cheveux noirs comiijc Pébène, lèvres rouges comme le corail : sa taille était fine et souple, ses épaules rondes et pleines, son pied vif et son oeil mutin, comme celui d'un enfant. — Un vrai chef-d*'œuvre de la nature.

Elle s'appelait Pavane, et elle avait dix-huit ans...

Pavane avait été élevée près de la jeune femme qui venait de Pappeler, et a laquelle elle tenait lieu de suivante , de confidente, d''amie même au besoin.

Une véritable soubrette...

C'était une fille d'esprit. — Elle était venue au monde on ne sait où, sans savoir comment... Elle avait été recueillie, un beau matin du mois de mai, sur les marches du parvis Notre-Dame.

Les oiseaux chantaient alentour, le soleil éclatait dans le ciel, Pair était frais et parfumé.

Pavane était entrée ainsi dans la vie, et l''on eût pu croire qu''elle s'*en souvenait toujours...

Elle avait la gaîté des oiseaux dans le cœur, Pëclat du soleil dans les yeux, la fraîcheur de la brise sur les lèvres.

Oh ! la jolie soubrette !

Et comme sa voix était sonore et pure, quelle vivacité dans ses gestes, quel esprit dans ses paroles!...

C'était la joie de cette demeure, où le hasard Pavait placée, et sa présence suffisait seule a amener la clarté sur le front souvent soucieux de sa maîtresse.

Pavane salua.

— Madame la duchesse m*'a appelée, dit-elle, en s''approchant de la jeune femme.

— Oui, Pavane, repondit cette dernière.

— Madame la duchesse a besoin de mes soins ?

— Madame la duchesse s'ennuie , Pavane.

— Et il faut que je Tamuse?

— Si lu le peux...

La soubrette sourit, d''un sourire qui laissait voir une double rangée de dents éblouissantes ; puis elle traîna un petit tabouret près de la jeune femme, aux

pieds de laquelle elle s''assit familièrement.

— Sur ma vie, Madame, dit-elle en croisant ses deux mains sur ses genoux courbes, j'estime, depuis quelques jours, que vous feriez mieux, de m''e'changer contre un fou, car c"'est bien plutôt son office que le mien que je remplis...

— Cela te deplairait-il P objecta ta

jeune duchesse.

— Je n''ai garde de le dire.

— Mais tu le penses.

— Pas davantage.... poursuivit Pavane, mais il me semble (ju'aujourd''hui du moins madame la duchesse n'a pas manqué de distractions.

— Que veux-tu dire?

— Et le cortège du roi de la Bazoche!

— Je Pai à peine vu!....

— Il a cependant passe' sous ces fenêtres.

— Cest vrai...

— Et vous ne Tavez pas vu ?

— Je ne regardais pas.

— Est-ce possible?...

— Sans doute.

— Vous ne me trompez point?

— Pourquoi cet ëtonnement?

Le visage de Pavane avait revêtu tout à coup un aspect triste et profondément

rêveur ; elle remua la lèle d''un air de compassion et prit les mains de la duchesse.

— Hélas ! s'écria-l-elle, il faut donc que Madame soit bien abandonnée de Dieu et des hommes aussi, peut-être, pour détourner ainsi son regard des spectacles de ce monde...

— Qu'^y avait-il donc dans ce cortège ? demanda la duchesse en souriant.

— (^e qu'il y avait! Tous les clercs du Châtelet...

— Tu t''intéresses à eux ?

— Ils le méritent bien.

— Oh! sans cloute...

— 1! y avait, poursuivit Pavane, le chancelier d'abord, puis le vice-chancelier, et les huissiers du Châlelet, et les gens de la Cour des Comptes, les archers de la ville, les généraux de la justice; }>uis encore les Capètes, c''est-à-diie les écoliers du collège de Montaigu, ceux du collège des Quatîe-Nations, France, Normandie, Picardie et Angleterre, les Bernardins du quartier Sainl-Yictor, ceux du collège d'Harcourl, ceux du collège de Justice, situé rue de la Harpe ; puis enfin et surtout le roi de la Bazoche, monte sur un beau cheval caparaçonné, revêtu d''un long manteau semé d''or et d*'argent et portant sur la tête un beau diadème ètincelant...

— Est-ce tout ? fit la (iuchesse.

— N'est-ce point assez? repartit Pavane avec vivacité.

Sa maîtresse posa doucement sa main sur son front et lui fit lever les yeux vers elle.

— Sais-tu bien, chère enfant, dit-eUe, après Pavoir considérée quelques instants en silence, que la chaleur avec laquelle tu m''entretiens de messieurs les clercs du Châtelet peut paraître au moins singulière.

— Comment!'... dit Pavane, qui devint rouge sans savoir pourquoi.

— Tu n'as pas encore assez d'expe'-

rience, mon enfant, pour bien cacher tes secrets.

— Mais je n'ai pas de secrets.

— Et le VQÎ de la Bazoche?

— Le sire iVIardoche de Vandrille?

— Ah ! tu sais son nom ! remarqua la duchesse avec bonté.

— On me Ta dit! balbutia Pavane interdite.

— • Et tu t'es empressée de le retenir...

— Mais...

La duchesse attira Pavane plus près d'elle et lui prit les mains.

Voyons! lui dit-elle d'une voix grave

LE ROI Dt; LA BAZOCHE. 287

et tendre à la fois, il ne faut rien me cacher, mon enfant : ce roi de la bazoche... il te plaît.

— Je ne sais.... répondit Pavane avec embarras.

— 11 est clerc au Chàtelet,..

— Oui, Madame.

— Et il s'^appelie Mardoche de Vandrille...

— Un beau nom, n^esl-ce pas...

— Tu trouves?...

— Il me semble du moins...

Kt comme Pavane baissait les yeux sous le regard sérieux dk sa maitresse, cette dernière poursuivit .

- — Cest ainsi, lui dit-elle, que Pamour commence... Il faut t'en njéfier... Un jour, on rencontre un homme.... on ne Ta jamais vu, on ne sait quel il est, et cependant on s''arrête émue, on se prend à rêver en le regardant, et le soir, on s''aperçoit avec étonnement que Ton aime!...

— C'est vrai... dit Pavane pensive.

— En es-tu déjà la, mon enfant?

— Je Tignore.

— As -tu jamais parlé à ce jeune clerc ?

— Jamais.

— Tu ne me trorifpes pas, au moins?

— Et pourquoi vous tromperais-je?

LK ROI DE La bazochk. 289

— Tu as raison Tu es trop près

encore île ia pureté native, tu ne peux me tromper.... Mais prends-y garde, ces clercs sont inconstants...

— Celui-Ta parait si bon !

— Sans doute.

— On le dit si ge'nëreux !

— Que tu voudrais bien Pepouser?

Pavane leva sur sa maîtresse deux regards pétillants d''esprit et de malice.

— Au fait, répondit-elle, je n'ai pas les mêmes raisons que madame la duchesse pour ne pas me marier Je ne Pai jamais été...

Va comme sa maitresse riait de sa répartie

TOMt 1. 19

— Mais tenez, Madame, ajouta- t-elle, laissons-ra, si vous le voulez bien, le sire Mardoche de Vandrille et les clercs du Cliàlelel... Je ne sais encore si j''aime le Roi de la Bazoche ; mais ce que je sais bien, c''est que jamais je ne quitterai ma chère maîtresse, dussë-je, pour cela, renoncer au bonheur que j''aurai rêvé...

La duchesse prit Pavane dans ses bras et la baisa tendrement au front.

— Bien, cela, mon enfant, réponditelle, et sois sûre que tu n''auras pas à

te repentir de ton dévoùment Mais,

écoule-moi ; tout à Theure, le comte de Brionne va venir...

— Ici!... dit Pavane étonnée.

— Ici... c*'esl Guillaume qui me Penvoie ; je ne sais quel drame ténébreux il médite, mais je crains de me trouver mêlée, malgré moi, a une vengeance terrible.

— Le jeune comte est si bon...

— C'est vrai ; il a pour Guillaume une bien vive amitié, et je ne sais pourquoi Guillaume parait vouloir le perdre.

— Vous ne vous prêterez pas à un semblable projet ?

— Je ferai tout ce qui me sera possible pour m''y opposer ; seulement, il faut que lu nj'aides.

— Ob 1 de tout mon cœur.

— J''ignore encore les projets de Guil-

5i92 LE ROf DE LA BAZOCHE.

laume, poursuivit la duchesse, il me les a cachés jusqu''à ce jour, parce qu'il sait

que je ne les servirais pas Il importe

Jonc de surprendre son secret...

— Par quel moyen ? dit Pavane.

— Je verrai cette nuit le jeune comte ; toi, de ton côte, sonde Jehan Frugaire, rame damnée de Guillaume...

— Je le verrai.

— Tu es adroite ; Frugaire n'est que méchant ; en quelques minutes, lu peux savoir si Guillaume Pa associé a ses projets.

— Je vous le promets.

— Va donc, mon enfant, et songe que de ton habileté dépend peui-ètre le bonheur de ta maîtresse.

Pavane s'arrêta étonnée à ses paroles ; mais un geste de la duchesse lui ayant ordonné de s'éloigner, elle se retira toute émue et pensive.

D'ailleurs, Gaston venait d'arriver à l'hôtel et demandait à être introduit près de la duchesse de Frileuse.

lia nuit aunL aventures.

Le soir de cette mémorable journée, une bande joyeuse d''e'coIiers et de clercs du Parlement, parcouraient, le roi de la Bazoche en tète, les différents quartiers de la capitale.

Ils étaient huit, les plus gais, les plus

tapageurs, les plus riches de Pinstitution. — Roi et dignitaires s'en retournaient à leur logis, s''oubliant facilement dans les épanchements d''une intimité touchante.

Mardochc de Vandrilie avait une forte pointe de gaîté, mais, par convenance, il s'était montré très-réservé.

Il n'est pas bon qu'un roi s'abandonne aux mêmes faiblesses que ses sujets.

Toutefois, les rues par lesquelles ils avaient passé purent montrer le lendemain les traces de leurs extravagances.

Presque partout, les réverbères avaient été ilécrochés et placés au milieu de la rue ; quelques maisons s'étaient vu dépouiller de leurs volets, et bon nombre

LE ROr DE LA LAZOCHE. 297

de bourgeois attardes n''avaient dû rju"*;» Tagilite de leurs jarabes d'échapper aux charmantes surprises que leur préparaient les aimables clercs.

Ils étaient fort gais, el leurs voix, souvent mêlées en chœur, formaient la plus désagréable cacaphonie qui se puisse entendre.

,\insi, pendant qu\jn Capète, ainsi nommé de sa cape de bure à camail fermé, déclamait a voix haute et vibrante ces mauvais vers de Charles de Sainte- !Marthe, adressés à la duchesse d'estampes ;

Pour sa très-grande et rare beauté.

Elle est la fleur entre toutes nommée, Kt tant pleine est de grande honnesfeté.

Quelle est de tous eutièi-ement aimée.

Beauté l'ha fait, Parangon réclamée ; L'honnesteté, la nonpareille aussi.

Par l'un ha bruit, par l'autre est renommée. Et par tous deux est parfaite sans si.

Un Martinet (1) fredonnait en sourdine et d'une voix chevrotante une épigramme de Bonaventure des Periers :

Ghatelus donne à déjeuner

A six, pour moins d'un carolus,

Et Jaquelot donne à dîner

A plus, pour moins que Ghatelus.

(1) On appelait ainsi les écoliers qui changeaient souvent de collège, à cause de leur ressemblance avec ces oiseaux nommés Martinets, qui changent tous les ans de demeure, venant au mois de mars, et s'en retournant à la Saint- Martin.

LE nOI DE LA BAZOCHE. 299

Après ce repas dissolu.

ChacuQ s'en va gai et fallot.

Qui me perdra chez Chatelus, Ne Hoe cherche chezJaquelot.

Enfin, un Galocher (1), élevant davantage le diapason, jetait en fausset, aux échos d''alentour, le premier couplet (Tune petife chanson de Clément Marot :

En entrant dans son jardin, Je trouvai Guillot Martin Avec sa mie Hélène, Qui voulait pour son butin Un beau petit picotin, Non pas d'aveine...

(1) Ecoliers externe», ou qui ne demeuraient pas dans le collège, nommés alors Galochers, et depuis galoches, parce qu'ils portaient des galoches pour se tenir les pieds secs en allant au collège.

La lune éclairait \o tableau et découpait sur le pave les silhouettes bizarres des maisons : on n*'enteiidait aucun bruit, si ce n''est celui que les clercs faisaient : les tireurs (Tor n'osaient se mesurer contre la bande joyeuse, qu''ils savaient bien armée ; les bourgeois s'enfuyaient épouvantés ou ae hâtaient de fermer leurs boutiques et d''en bien barricader les portes, et le guet lui-même prenait prudemment une direction opposée, pour ne point se trouver dans la dangereuse nécessité de réprimer un délit nocturne.

Les écoliers étaient donc maîtres de la capitale, et ils profitaient de la liberté qui leur était accordée.

Ils auraient bien voulu trouver à qui

chercher querelle, mais, pour le nioiiicnl, les adversaires s'évanouissaient devant eux couime par enchantement. On les savait mauvaises lêtes, et l'on se gardait bien de se mesurer avec eux.

Les clercs avaient une terrible réputation, et il n''était pas facile de les régenter.

Ils «""étaient révoltés souvent, et, retirés dans leur collège, ils avaient soutenu plus d''une fois des sièges en règle contre les agents de Pauloritè.

l ne fois, ils crurent avoir trouvé h qui parler !

Ils |)assaient dans une rue détournée, devant une maison d^asse^ bonne appa-

rence, précédée cPun perron, et ornée d^une grille de fer.

Au pied du perron, gisait un homme qui paraissait dormir profondément.

Mardoche de Vandrille alla à Phomme, le remua du pied et le chatouilla même un peu de son épée.

Mais Phomme ne bougea point.

— Vrai bis, s''écria le roi de la Bazoche, en voici un, mes maîtres, qui a sa bonne mesure ; m"'est avis qu''il est encore plus ivre que nous.

— Hespect aux ivrognes, dit un de la troupe.

— Ainsi soit-il! ajouta iVIardoche.

Et ils passèrent...

LE roi n?. L,A BAZOCHE. 303

Quand ils eurent disparu, Phomme se releva sur son sëanl et se mit a rire et à hausser les épaules.

I! n'ëlail ni ivre ni endormi.

C'était notre ami Goclle, — ou Jehan Frugaire, si [""on aime mieux : — car Phomme û i^irquebuse, depuis son arrivée dans la capitale, s'était donné le luxe d'un pseudonyme, pour dépister les recherches de la police.

La police était déjà si indiscrète, à cette époque!

Cependant, la petite bande des clercs et écoliers s''en allait battant les murailles et charmant les échos d''a!entour.

Ils venaient de rpiitter la rue Saint-

LE ROI UiL L.i i;..ZO<;HE.

Antoine et allaient s'engager clans celle de Geoffroy-Lasnier , pour gagner la Grève, quand ils entendirent de loin le pas d''un cheval qui venait de leur côté.

Ils s''arrêtèrent.

Uordre de la marche avait été interverti, et c''est maintenant Mardoche de Vandrille qui marchait le dernier.

Un cavalier à pareille heure, dans les rues détournées de la capitale, cela pouvait sembler singulier.

Les clercs parurent hésiter un moment, se demandant s''il ne s'agissait pas de quelque grand seigneur en bonne fortune, et s''il était prudent d*'engager une querelle dans de pareilles conditions.

LK ROI Di: LA BAZOCHE. 305

)!ais l''ivresse est mauvaise conseillère, et ils reprirent leur marche, décidés à tout.

Le bruit approchait toujours, et bientôt, n la clarté d'un méchant réverbère, ils distinguèrent le cavalier nocturne qui s'avançait à leur rencontre.

C'était un vieillard, assez mal vêtu, de bonne mine pourtant, et qui, absorbé dans de graves préoccupations, ne prenait point garde au chemin qu"'il suivait, et se laissait guider par Pinstincl de sa monture.

In mauvais cheval, en somme, et un assez triste cavalier.

Les trois clercs qui marchaient les

j)ren)iers, en se tenant par le bras, TOME I. 20

étaient les plus ivres de la bande, et en

voyant le triste équipage du cavalier, ils

partirent tous les trois d''un franc et joyeux éclat de rire.

— Or ça, dit Tun, quel est donc ce revenant d'un autre monde ; son corps est sec comme une bûche et son ventre creux comme une lanterne..

— C'est un gentilhomme de la Beauce !

cria le second.

— Oui, vrai, ajouta un troisième :

Gentilhomme de Beauce Qui garde le lit, quand on refait ses chausses, El qui tond ses chiens Pour avoir du pain...

Les rires recommencèrent.

Cependant, le vieillard avançait toujours, sans paraître se douter qu''on s''occupait de lui, et son cheval alla donner de la tète dans la poitrine de Pun des clercs.

Celui-ci riposta par un énorme coup de poing, (jui fit se cabrer la pauvre bçte et réveilla le cavalier.

— Qu'est-ce P Qu'y a-l-il P dit le vieillard, en regardant autour de lui d''un air eflFaré.

— Le i\îaulûbec vous trusque ! jura le clerc, èles-vous donc aveugle ou sourd, mon gentilhomme, que vous ne voyez ni n*'enlendez...

— \h! je suis marri de ce qui arrive,

repartit son interlocuteur, mais je ne vous voyais pas...

— On regarde.

— Je n'avais rien entendu.

— On écoute.

— Une autre fois , c''est ce que je ferai.

Et le vieillard allait passer outre, quand le clerc prit son cheval à la bride.

Le cavalier le regarda avec étonnement et fronça le sourcil.

— Aurais-je donné dans quelque piège?

dit-il en se baissant pour examiner le clerc.

— Possible ! répondit ce dernier.

— Seriez- VOUS un coupeur de cuir (1), mon ami?

— Peut-élre bien.

— J'en serais fâché...

— Vraiment !

— Car je suis un pauvre gentilhomme.

— Cela se voit.

— Et je n'ai pas le moindre éou cfor à vous donner.

Le clerc haussa les épaules et fit entendre un gros rire insultant.

— Kassurez-vous, mon gentilhomme,

(i) Coupeur de bourses, parce que la plupart des bourses étaient de cuir et attachées à des courroies.

dit-il d''un ton railleur, je me contenterai de votre cheval.

— Cest que j''en ai besoin, repartit le vieillard.

— A.h! tant pis...

— Et je ne voudrais pas mérBe vous le vendre...

— N''est-ce que cela, je le prendrai...

— Vous croyez?...

— Par Saint -Babolin!

— Eh bien!... c''est ce que nous ver-

rons...

Qui m''en empêcherait donc?... fit le

clerc.

— Ceci... répondit le cavalier.

Et, en parlant de la sorte, il tira sou ëpée du fourreau et en envoya la pointe à deux lignes de la poitrine du jeune clerc.

Ce dernier avait recule de (|uelijues pas.

— La peste l''ctoulTe, grommela-t-il, en s''effaçant contre la muraille, ce vieux fou tuerait un clerc comme un chien.

— Vh ! vous êtes clerc f répliqua

presque aussitôt le vieillard, en relevant la pointe de son ëpëe.

— Oertainemenl.

— Kt vous être ivre, sans doute?

— Moi!

— Mors, je vous excuse à demi

Place donc, et ne m''attardez pas plus longtemps, car je ne suis point en humeur de plaisanter.

Le vieillard enfonça aussitôt ses éperons dans le ventre de son cheval et se disposa à continuer son chemin.

iVlais la partie était trop engagée pour en rester là ; les clercs semblaient honteux de s'élre laissé régenter ; ils voulurent avoir leur revanche, et tirèrent Pépée...

Puis, s''étant placés en travers de la rue, ils se mirent en devoir d'intercepter le passage à leur adversaire.

Celui-ci les regarda faire avec calme : — Cà, leur dit-il, après quelques rai-

nutes de silence, est-ce bien sérieusement que vous prétendez m'empècher de passer ?

— Parbleu ! fit un des clercs.

— Je vous préviens, mes amis, que j'ai hâte d''arriver au terme de mon voyage...

— Jean (1)!...

— f^t que rien ne m'arrêtera, dussé-je trouer vos pourpoints de mon épée...

— On le verra bien...

Le vieillard avait toutes les peines du monde à se contenir; cependant, malgré les rires ironiques qui accueillaient ses

(1) Sorte (le jurement.

paroles, il réussit encore à rester calme :

— Jeunes gens, reprit-il alors d''une voix grave et solennelle, ce que vous faites est mal, et ne convient pas au

nom que vous portez! Insulter un

vieillard! c'est plus que de la folie,

c'est de la lâcheté! J'ai eu voire âge,

moi aussi. Messieurs, et j'ai souvent jeté au vent la pointe de mon épée... C'était dans un temps que vous n'avez connu ni les uns ni les autres! Tous se montraient chevaliers féaux... où l'on défendait la veuve , où l'on protégeait les

vieillards... vos pères en étaient! des

chrétiens!... leur jeunesse se passait dans les combats; ils auraient rougi de perdre leurs jours de force dans les tavernes et

LE ROI J)K LA BAZOClli;. 315

les ruelles, et on ne les aurait poinl vus quérir vin a quatre ou à six, ni attaquer les hommes par surprise ou le

femmes par fol amour Vous êtes les

fils dégénérés de ces preux, mes maîtres ; mais si vous avez oublié déjà quel était Phonneur des temps passés, c'est a moi, peut-être, qu'il sera donné de vous en

faire souvenir! Or donc, place encore

une fois, jeunes gens, ou je vais vous montrer de quelle manière on se servait de Pépée sous le règne du ticlunt roi Louis XII!

Les paroles sévères du vieillard avaient d'abord été accueillies avec un certain respect par les clercs cl les écoliers. Cette voix grave, cet aspect austère avaient

un instant rappelé les jeunes gens à la modération ; mais quand le cavalier, par un retour peut-être maladroit, les eut menacés de sa rapière, et que, joignant le geste à la parole, il parut vouloir continuer sa route, sans plus se soucier d''eux, un hourra s'ëleva de la bande et les ëpëes se dressèrent.

Le vieillard leva les yeux au ciel,

fouetta Pair de son arme impatiente, et

se disposa à engager ënergiquement Paction.

Toutefois, avant de s''ëlancer sur le cercle de fer qu'ion lui opposait, et comme si une pensée soudaine eût tout à coup traversé son esprit, son front se

LE ROI DF, LA 1;a/U<'HI:. 317

rembrunit, une image passa sur ses veux el sa grande figure maigre pâlit...

Il s'arrêta.

— Le vieux preux a dëja fini fit

observer un écolier, étonné de ce changement inattendu.

— Il a réfléchi !... dit un autre.

— Cest peut-être que la fièvre de Saint-V allier Pa pris, ajouta un troisième.

— Il est fou...

— 11 est ivre...

loutes ces injures se croisaient railleuses et cherchaient a réveiller la colère dans le cœur du vieillard, — mais rien

318 LE ROI DE LA liAZOCHE.

ne put le faire sortir de son impassibilité.

Il était la, toujours droit et immobile,

et il écoutait sans entendre le front

penché, la poitrine gonflée de soupirs...

Quand il releva la tête, deux larmes coulaient le long de ses joues creuses :

— ÎVÎes amis, dit-il d''une voix timide et suppliante, j'ai eu tort... je me suis laissé emporter par un premier mouvement d''indignation... j''étais insensé de vouloir soutenir une 'utte contre vous, j''oubliais que je suis vieux aujourd'hui, et que ma miain peut a peine porter le poids de cette lourde épée ; — ne faites donc pas trop attention aux paroles d'un

malheureux vieillard , et laisseE-moi pas-

ser.

Mais les prières ne produisirent pas plus d''effet que les menaces ; le cercle alla toujours se rétrécissant, et les quolibets continuèrent de tomber sur Tinforluné cavalier.

— Messieurs, reprit-il bientôt après, cessez ce jeu cruel, et ne me forcez pas à engager un combat qui pourrait avoir de terribles conséquences.... Tenez.... vous

avez une mère encore, une sœur Qui

sait!.... votre père est peut-être mon

ami Eh bien! au nom des personnes

<jui vous sont chère> à un lilrc quelconque... livrez-moi j)assage... Moi, j'ai une fille, mon seul bien, mon seul a|)pui,

320 LE ROI DE LA lîAZOCHE.

mon seul bonheur ici -bas : Ton va me

l'enlever le moindre retard j.cul la

perdre ; si vous me retenez plus longtemps, vous allez causer sa mort et la mienne ; trêve donc pour aujourd'hui, mes gentilshommes, si vous ne voulez pas me réduire au désespoir.

Et comme, en parlant ainsi, le vieillard poussait son cheval en avant, un des écoliers s''empara brusquement de la bride et le força de reculer.

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