‹ Le roi de la BazocheChapitre 3 sur 20 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Tout à coup Mardoche de Vandrille arrêta son cheval et Gaston imita son mouvement.

— Or çà, dit le jeune clerc au Châtelet, en regardant son compagnon, en même temps qu''il retroussait gaillardement sa moustache, Dieu me pardonne, Gaston, tu ressembles en ce moment bien plus à un patient que Ton mène au gibet qu''à un amoureux qui va, sous peu de jours, serrer les doux liens d'hyménëe. Que se passe-t-il donc en ton coeur, et pourquoi prends-tu cet air de frère mendiant?

Le jeune comte releva vivement le front à cette boutade, et, secouant la tète comme s''il eût voulu chasser toute

préoccupation fâcheuse, il regarda Mardoche avec un sourire que teignait encore un dernier reflet de tristesse.

— Tu as raison, Mardoche, réponditil, en jetant un regard sur Pendroit de la route où ils devaient bientôt se séparer, je m''abandonne a la douleur quand la joie devrait être dans mon cœur; dans quelques instants , nous allons nous quitter ; n''attristons pas ces dernières minutes que nous passons ensemble par les regrets d\in passé désormais perdu. Tu vas partir, et moi je vais épouser Blanche; cette heure est solennelle, et je veux que tu emportes le souvenir de mon amitié comme je veux garder le souvenir de la tienne.

— Voila qui est parler, Gaston, dit Mardoche, nous resterons fermes et assurés dans notre inébranlable amitié ; mais penses-tu que cela soit assez, et ne veuxtu pas que j'emporte aussi l'assurance de ton bonheur?

— Cela est-il nécessaire?

— Tu n'es pas heureux.

— Qu'importe!

— Comment, qu'importe? est-ce bien Gaston qui parle de la sorte à Mardoche de Vandrille ? — Tu n'es pas heureux, te dis-je.

— Et qui m'empêcherait de l'être?

— Le sais-je, moi?

— Ne serai-je pas avant huit jours Tëpoux de la plus jolie et de la plus riche héritière de la Normandie.

— Sans doute.

— Si jamais dans mes rêves je me suis laisse aller h désirer Tamour d'une femme, mes vœux ne doivent-ils pas être comblés, puisque l'amour de Blanche n''est plus à cette heure un mystère pour personne.

— On me Pa dit.

— Pars donc ayec confiance, Mardoche, pars ; bannis toute inquiétude de ton esprit, et que le Dieu qui a béni notre amitié t''accompagne jusqu''au but de ton voyage.

Mardoche haussa les épaules d'une façon impertinente à ces paroles et salua ironiquement son compagnon.

— N'en déplaise à monsieur le comte Gaston de Brionne, dit-il d'aune voix railleuse, mais je ne crois pas un mot de ce qu'il vient de me dire; et s'il veut bien permettre une telle audace à un pauvre clerc du Châtelet, le sire Mardoche de Vandrille lui dira sans détour ce qu'il pense de tout ceci?

— Tu ne me crois donc pas?

— Foi de gentilhomme.

— Eh bien! parle alors, s'il est vrai que tu saches mieux que moi-même ce qui se passe au fond de mon cœur.

Mardoche ne se fit pas repéter une pareille autorisation, et s''approchant de son compagnon d'un air qui frisait de bien près le mystère :

— Gaston, lui dit-il, il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, mais Tabsence n'a pu me faire perdre le souvenir du passe. Ce n'est pas Blanche, c'est Gabrielle que tu aimes. Ton hymen avec la nièce du premier président du parlement de Rouen cache un mystère, et ce mystère, je le crains, fera tôt ou tard votre malheur à tous.

— Qui peut te faire Supposer?

— Ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais ces sortes de compromis passés

entre le cœur et la raison. — Ils sont

dangereux, je le répète Sans doute,

Gabrielle et toi, vous avez été séduits par ce rôle de générosité qu'il vous a

plu d'accepter. Blanche allait mourir

mourir d'amour. Ce secret qu'elle devait emporter avec elle dans la tombe, Gabrielle le surprit un jour. Gabrielle est jeune; elle fut éblouie par la grandeur de la mission qu'elle voulut s'imposer. — L'homme pour l'amour duquel Blanche allait mourir, elle l'aimait aussi. Aucune pensée de jalousie ne vint cependant mordre son cœur, elle demeura calme et froide comme une statue de mptbre devant cet aveu terrible, et dès ce moment le sacrifice fut résolu.

— Mais qui a pu te dire? interrompit Gaston avec effort.

— Je connais le cœur de Gabrielle, poursuivit Mardocbe; elle ne s''arrcta pas en si bon cbemin : le lendemain même elle t''appelait près d'elle, et le sourire sur les lèvres, la résignation sainte au

front, elle t'^enseignait le renoncement

Toi, Gaston, tu nVus pas le courage d'être plus e'goïste... Blanche était votre sœur à tous deux, une enfant comme vous, il fallait la sauver, même au prix de votre bonheur, et vous n'avez pas hésité.

— Toi-même tu l'aurais conseillé.

— Moi, Gaston! Je t'aurais défendu

contre ton propre entraînement, et aujourd''lîui tu ne serais pas tourmente par les regrets du passé et les inquiétudes de l'avenir.

— Que dis-tu?

— Eh! ne le sais-je pas? Est -il besoin d'être un magicien pour deviner ce qui se passe en toi!.... Blanche t'accueille de son plus doux sourire ; son front, que la maladie a poli, s'éclaire par instants d'éclatants reflets de joie et de bonheur ; dans sa naïve ignorance des douleurs qui sont devenues les vôtres, elle se livre toute entière à l'ivresse de son pur amour, et cependant Gabrielle pleure, et toi, Gaston, tu détournes avec effroi tes regards d'un avenir que tu redoutes.

Et comme Gaston baissait la tète sans répondre, Mardoche continua :

— Un jour, mon ami, reprit-il avec tristesse, le désespoir passera le seuil de ta demeure, ira s'asseoir a ton foyer, et deviendra ton hôte inséparable... Malheur, alors... Car, à partir de ce jour, ce n''est plus Gabrielle douce et résignée, dont tu rencontreras les images aimées à travers les allées ombreuses de ton manoir... Ce sont les pâles silhouettes de deux femmes justement irritées et jalouses qui viendront

s''oÉFrir à ton regard glacé Pour moi,

Gaston, je le dis avec courage, j''eusse mieux aimé voir Blanche descendre dans sa tombe enveloppée dans les chastes

illusions de ses seize ans que d'assister à la conclusion de ce fatal hymen!

Gaston secoua la tête avec un pâle sourire et serra la main de Mardoche.

— : Ce que tu viens de me dire, lui répondit-il, je me le suis dit bien des fois; j''ai eu peur de cet hymen et je le redoute encore; mais le sort en est jeté' maintenant, et aucune considération ne pourra nous faire revenir sur notre détermination...

— Et quelle conduite a tenue Guillaume pendant que vous preniez cette résolution? objecta Mardoche.

— Le fils du président de Haricourt

est de retour depuis une semaine seulement! répondit Gaston.

— Il aimait Blanche P

— On me Pa dit...

— De plus, la fortune de sa cousine lui revenait toute entière, en cas de décès...

— Sans doute.

— Il a dû concevoir un mortel de'pit de cette union? ^

— Il m''a semblé résigné....

— Je n*'aime pas cette résignation.

— Que veux - tu dire? fit Gaston étonné.

— Je m''entends.... répliqua Mardoche ; je n''ai jamais aimé Guillaume; ta liaison avec cet homme m''a toujours dëplu. — Il est sombre, taciturne, faux.

— Lui?...

— Que tVl-il dit?

— Presque rien 11 comprend le sacrifice que nous nous imposons ; il fera

taire son amour la vie de Blanche lui

est chère, et rien ne lui coûtera pour rassurer...

— Et il assistera à votre union?

— Il doit partir.

— Bientôt?

— Cette nuit même...

— Ceci me rassure...

Gaston ne put s''erapêcher de sourire à ces dernièrei paroles de Mardoche.

— Vraiment, lui dit-il, je te reconnais à peine... Guillaume n'a point les vices que tu lui supposes; il est ami dévoue, et je n''ai pas plus lieu de douter de son cœur que du tien.

— Soit! fit iMardoche, moi, je le

connais autrement... et je suis pour ce

que j'ai dit Adieu donc, Gaston, une

nouvelle vie va bientôt commencer pour toi; Dieu veuille qu'elle soil heureuse et

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longue! — mais si elle devait être semëe d'inquie'tudes et de chagrins; si tu devais plus tard regretter la re'solution que tu prends aujourd'hui, n''oublie pas qu'il existe à Paris un certain clerc au Châtelet, du nom de Mardoche de Vandrille, lequel conservera éternellement l'amitié' qu'il t'a vouée...

— Tu pars?

— Il le faut...

— Adieu donc, I^Jardoche.

— Adieu, adieu !

Et comme ils approchaient de l'endroit où Goelle veillait, attendant sa victime,

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les deux amis se prirent la main et se séparèrent.

En ce moment Goelle abattait tranquillement son arquebuse et visait le jeune comte qui était à vingt pas ; mais, au moment de laisser le coup partir, il poussa un cri d''étonnement et de stupéfaction et releva vivement son arme.

— Eh bien! lui dit brusquement un de ses compagnons, qu'est-ce que cela signifie?...

— Tais-toi...

— N'est-ce pas le jeune comte de Brionne?...

— Si bien.

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