‹ Le roi de la BazocheChapitre 4 sur 20 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

— Pourquoi hésites-tu, alors?

— Silence... y

— Goelle, tu deviens fou....

— C'est lui...

— Qui, lui?

— Plus bas...

— Mais encore...

— C'est lui, te dis-je, lui... le roi de la bazoche!...

Et Toeil fixe, les bras pendants, la bouche béante, Goelle suivit du regard, avec une sorte de stupéfaction, Mardoche de Vandrille, qui s'éloignait lentement sur la route de Paris!...

Du danger qu'il peut y avoir quelquefoi» à sauver tune jeue fille de la mort.

Gabrielle était au manoir de son père et elle attendait.

. Elle savait que . Gaston allait venir, précédant de quelques heures seulement Blanche de Haricourt, et elle TaUendait!

La résolution prise par la jeune fille avait été toute spontanée elle s'hélait sacrifiée sans murmure , presque sans hésitation, pour arracher Blanche a une mort certaine, aucune considération n'eût pu la faire revenir sur sa détermination.

Et cependant...

Quand elle se retrouvait seule au maook de Longueville, dans cette chambre où Gaston était venu si souvent s'asseoir auprès d'elle, quand elle plongeait son regard ému dans cette vallée profonde, dont elle avait parcouru tous les détours avec son fiancé d'alors, quand enfin elle remontait lentement la pente des souvenirs d'une autre époque Son cœur

frémissait tout a coup dans sa poitrine oppressée, ses yeux s''emplissaient de larmes silencieuses et une amère tristesse répandait un voile sombre sur son front!...

Gabrielle avait aimé Gaston comme on aime à cet âge, avec un oubli de toutes choses... elle avait vécu jusqu'alors pieuse et recueillie auprès de son père; ramciii* de Gaston était le premier sentiment qui fût venu la troubler dans la paix profonde dont elle jouissait.... Son àme s'était ouverte aux premiers et chastes baisers de Tamour, sous les regards même de son père, et elle avait accueilli avec enivrement ce bonheur inconnu, qui la surprenait dans sa naïveté et son ignorance.

Que de rêves n'avait-elle pas bercés pendant ces heures enchantées où l'amour lui versait l'ivresse ; combien de fois n'avait-elle pas soulevé d'une main inquiète et curieuse le voile qui lui cachait l'avenir.. . Gaston était l'un des plus charmants gentilshommes de la province ; il était bon, simple, dévoué ; Gabrielle ne voyait personne qu'elle put lui comparer, et en réalité, il n'y en avait pas'....

Quels rêves n'auraient pâli, auprès des réalités que l'avenir lui promettait!

Pauvre Gabrielle!

Elle avait seize ans... elle était rose et blonde, comme une fleur des champs...;*, sa taille avait une souplesse ondoyante

qui rappelait la flexibilité gracieuse des saules; son bel oeil bleu se teignait de reflets d''uue douceur inexprimable, et sa voix résonnait d''une gravité triste, dont rien ne saurait rendre le charme expressif...

Elle entrait à peine dans la vie, et déjà sa lèvre trempait au calice des pre-

mières douleurs son cœur se brisait

aux premiers désenchantements...

Ses joues avaient un peu pâli, son regard avait pris une expression vague et mélancolique, son front se couronnait peu Il peu de tristesse...

Sa pâleur avait même ajouté un charme

de plus à sa beauté; mais que lui importait désormais sa beauté!...

Elle avail aimé Gaston, elle Paimait encore et ne pouvait aimer que lui. — Tout était perdu pour elle, puisque Gaston devait en épouser une autre ; elle avait d'ailleurs renoncé à la vie, et son choix était déjà arrêté sur le couvent où elle irait se réfugier!

Gabrielle était accoudée à la fenêtre ouverte, et sa pensée plongeait avec inquiétude dans ce passé plein d''émotion, que son souvenir lui ouvrait, quand Gaston entra dans la chambre.

La jeune fille réprima un premier mouvement dont il eut été bien difficile

de déterminer le caractère, puis elle sourit et lui tendit la main :

— Vous êtes exact, Gaston, lui ditelle, d'une voix qu''elle s''efforçait vainement de rendre calme, je vous en sais d'autant plus de gré, mon ami, que nous avons peu de temps a rester seuls et que cette entrevue est la dernière que nous aurons ensemble.

Gaston baisa la main que Gabrielle lui tendait et alla s''asseoir k. ses côtes :

— Vous Pavex voulu, Gabrielle, répondit-il, et Dieu sait tous les combats que j'ai dû soutenir avant de me résoudre à vous obéir... j'ignore quel avenir le ciel nous réserve dans cette situation.

et je le redoute sans le connaître, mais quoiqu''il arrive, je conserverai éternellement le regret profond de ce passé que vous m''avez fermé, et vers lequel ma pensée me reportera toujours.

— Je vous croyais résigné, Gaston...

— Je Tétais...

— Et maintenant r*

— ^ A.h! plaignez-moi, Gabrielle, dit le jeune comte d''un accent désespéré, car je vais être bien malheureux..... A. mesure que le moment fatal approche, il semble que le vide se fait autour de moi ; je

tremble et je frémis Vous, du moins,

vous pourrez fuir loin de ce monde,

emportant vos souvenirs avec vous ; vous pourrez vivre de la vie du passé, au milieu du recueillement pieux du cloître

tandis que moi!...

Gabrielle regardait Gaston avec étonnement; elle avait peur de Tinterrompre, elle avait peur de Pécouter...

Elle eut été peinée sans doute de voir son fiancé accepter avec trop de résignation Phymen auquel elle Pavait poussé, et cependant son trouble Peffrayait, et elle avait comme des frissons en Pécoutant parler.

— Moi, poursuivit Gaston, je p''aurai plus ni calme ni repos ; il me faudra vivre, éternellement inquiet, près d'une

femme que je n''aurai pas choisie, passant mes jours sans joies, mes nuits sans amour'..,. ,\h! Gabrielle, la mort eût été préférable à ce pacte auquel vous avez souscrit... et vous m''aimiez bien peu le jour oïl vous m'avez commandé un tel sacrifice.

Gabrielle sourit amèrement a ces mots et deux larmes vinrent briller au bord de ses paupières.

— Je ne vous aimais pas, réponditelle en remuant tristement la tête, Gaston!... Dieu vous pardonne cette parole cruelle prononcée dans un pareil moment!.... Je

ne vous aimais pas! Vous savez bien

cependant que vous êtes mon premier,

mon seul amour; vous savez bien que cet amour était le rêve béni de ma vie, que je n''en aurai point d''autre, et que je m'éteindrai doucement dans le cloître en songeant a vous et en priant pour vous... Vous savez tout cela, Gaston, et vous dites que je ne vous aimais pas.

Tenez, si vous le voulez, mon ami, nous ne parlerons plus du passé, nous ne reviendrons pas sur ces jours perdus qui ne peuvent plus renaître. Songeons à Pavenir plutôt, et tentons de le préserver des dangers que vous redoutez!...

Gaston se leva et alla s''accouder à la fenêtre.

— Qu^il soit fait selon votre volonté,

Gabrielle, dit-il à voix lente; je suis prêt à vous écouter du plus profond de mon cœur.

— Merci, répondit Gabrielle en se levant aussi et en allant a la fenêtre, tout est grave dans notre position, et les moindres détails ont de l'importance..... Répondez-moi avec franchise, avec sincérité.

-— Parlez! parlez!

— Blanche va venir dans un instant.

Avant qu'elle arrive, il faut que je m'instruise sur tout ce qui nous concerne.

Votre union doit avoir lieu bientôt, n'estce pas?

— Dans huit jours, Gabrielle.

— A Vernon, sans doute?

— .\ Vernon...

— /\j3rès votre mariage, Gaston, vous comptez, habiter ce pays?

— Je ferai tout pour qu'ail en soit ainsi mais pourquoi ces questions? fit Je jeune comte.

— C'est qu''il ne faut pas que nous soyions près Pun de Tautre, repondit Gabrielle, et j''ai déjà fait choix du couvent où je compte me retirer.

— Est-ce possible? •'""

— Je le veiïx ainsi.

— Ne vous reverrai-je donc plus?

— Oh! jamais!...

— Gabrielle... mais c^est de la cruauté.

— C'est de la prudence seulement.

— Ainsi, dit Gaston après un moment de pénible silence, vous voulez que notre séparation soit complète : vous partirez... vous irez loin d'ici, loin de moi, me laissant seul accomplir le terrible sacrifice... Ah! mon amie, vous ne savez pas à quelles tortures vous allez m''abandonner.

— Blanche est bonne ; elle vous aime...

- — Mais je ne Taime pas.

— Aujourd*'hui, peut-être, Gaston, cela est M'ai, je le crois; j'ai besoin de le croire même, pour mon repos, mais demain tout sera change ; le cœur de rhomme oublie vite, dit-on, et qui sait... bientôt peut-être un nouvel amour...

Gaston ne laissa pas achever la jeune fille; il lui prit les mains avec un mouvement désordonné et presque fébrile, et Tattira doucement vers lui.

Ils étaient si près Pun de Pautre, que leurs cheveux se touchaient et que le jeune gentilhomme entendait le cœur de Gabrielle battre contre le sien.

— Gabrielle, dit Gaston d''une voix que Témotion brisait, dans un instant,

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