‹ Le roi de la BazocheChapitre 5 sur 20 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

nous allons nous séparer pour ne plus nous revoir peut-être ; ce moment est solennel, et Dieu entend nos paroles et nous juge ; eh bien! quoi qu''il arrive, que celte existence qui s''ouvre pour moi soit heureuse ou misérable, que je supporte la vie avec résignation ou que je la maudisse, je ne veux pas, à cette heure suprême, laisser un doute ni un soupçon

dans votre esprit Je suis un enfant

comme vous par le coeur et je ne puis vous tromper : Gabrielle. je vous aime... vous avez été mon premier amour..,, je n''aimerai jamais d'autre femme; les douleurs de la vie pourront ébranler mon coeur et le déchirer ; votre amour y restera éternellement vivant.... Que m'im-

porte, après tout Nous avons voulu

rappeler Blanche à la . vie et le ciel

nous a exaucés : Ta se borne le sacrifice Que Blanche me demande mon

sang, mes jours un à un, je les lui donnerai comme un chevalier, comme un chrétien ; mais ma pensée, mon amour, mon âme tout entière, c''est impossible .. Depuis le jour où ma poitrine a battu, je vous appartiens; depuis le jour où mes yeux se sont ouverts a la lumière, c''est vous que j'ai cherchée . je vous aime, Gabrielle. Ce sentiment est né avec moi, il est dans ma tête et dans mon cœur comme le sang est dans mes veines ; c"'est par lui que je vis, c''est avec lui que je mourrai '

Pendant que Gaston parlait, Gabrielle avait, a plusieurs reprises, tenle*de lui imposer silence. Quand elle vit que ses efforts étaient inutiles, elle n''essaya plus de le retenir, et parut même éprouver une certaine joie à Técouter.

Cet aveu passionné d'un sentiment qu''elle avait longtemps partagé était pour elle comme une suprême consolation.

L'indifférence de Gaston l'eut peut-être guérie de son amour ; un mensonge les eut sauvés tous deux; ils n'avaient eu ni l'un ni l'autre le courage de se tromper réciproquement.

Et comment l'auraient-ils pu ?

Ils étaient trop jeunes et trop près

encore de leur pureté native pour avoir appris déjà à feindre ou h dissimuler.

Celaient deux enfants... Leur amour était le premier bonheur qu'ils eussent goûté... pendant longtemps ils n'en avaient pas connu d''autre. Un instant ils crurent que Dieu bénirait leur dévoùment : ce fut un élan spontané, inattendu; la grandeur du sacrifice les surprit ; il fallait sauver Blanche, et. ils n'^hésilèrent pas... Mais le sacrifice une fois accompli, quand ils se retrouvèrent en présence de cette nécessité d''une séparation éternelle, ils comprirent Pimprudence qu''ils avaient commise, ils pâlirent et s''e(ïrayèrent!

Gabrielle surtout!

La pauvre enfant avait apporté dans

son amour pour Gaston tout ce que son cœur contenait de fraîches Illusions et de pieuse confiance : au-delà de Phorizon qu''elle avait peuplé de ses rêves les plus charmants, il n'y avait plus rien qu''une immense solitude : rien que le recueillement du cloître ou le silence de la tombe.

Elle avait formé le projet héroïque de dépouiller sa vie de toutes les joies qui pouvaient la féconder, d''oublier les caressantes promesses de Tamour, de fermer son coeur à toutes les séductions de ce monde...

Et elle n'avait que seize ans!...

La vie s'ouvrait devant elle comme une

fête ; le soleil versait ses rayons éclatants sur sa route ; tout se faisait harmonie et parfum à ses côtes-

Celait une tentative insensée.

Elle Paccomplit cependant! Elle lutta courageusement contre ses propres entraînements, elle comprima ces désirs impérieux et naïfs qui la sollicitaient de toutes parts, et quand elle eut bien déchiré son

cœur, bien tourmenté son esprit, elle crut avoir vaincu !

Hélas! Gabrielle n''avail encore fait que quelques pas dans la vie amère du renoncement et de la solitude; cette paix morne, ce calme plein de tristesse vague dont elle jouissait, un instant avait suffi

pour les détruire : elle s*'e'tait trompée elle-même; sa force n''était que factice; elle avait eu beau étouÉfer cet amour conçu sous les regards bienveillants de son père, les racines en étaient vivaces encore, et voilà qu''il renaissait déjà au premier rayon du soleil.

Les paroles de Gaston Tavaient toute troublée; c'est à peine si elle osait tourner les yeux de son côté ; sa poitrine se soulevait péniblement; il lui semblait que tout avait disparu autour d''eUe, qu'acné était seule au monde avec son fiancé, qui venait de lui être rendu.

— Kcoutez, Gabrielle, poursuivit le jeune comte, il en est temps encore : si

VOUS le voulez, cet hymen ne s''accomplira pas..,, nous irons vers Blanche, nous lui raconterons notre amour, nous lui dirons nos tlouleurs, et nous la supplierons de

ne pas nous séparer Dites, Gabrielle,

dites, le voulez-vous?

Gabrielle resta un moment muette et inde'cise. Quelques larmes coulaient le long de ses joues pâles, elle sourit tristement à Gaston et lui prit les deux mains avec un doux abandon.

— Gaston, rëpondit-elle enfin, ce que

vous demandez est impossible Nous

nous sommes aimes et nous nous aimons

encore Won père avait béni celte

union ; ç^a été le plu? doux et le plus

pur rêve de ma vie ; mais le passé ne nous appartient plus, mon -ami... et Tavenir est à Dieu.,. Au lieu de chercher à manquer à nos serments, prions-le donc de donner à Blanche tout le bonheur qu''elle espère de son hymen.

— Ainsi, vous refusez...

— C'est impossible.

— Ah! Gabrielle... Gabrielle!

— Tenez, voici qui doit nous rappeler à la réalité de notre position.

En parlant ainsi, la jeune fille étendit la main vers Phorizon et montra à Gaston deux nouveaux personnages qui s''aYanpaient vers le manoir.

Gaston étouffa un cri de désespoir et cacha sa tète dans ses mains.

Les deux personnages que Gabriclle ■venait de lui désigner étaient Dlancbe et Guillaume d'Harcourt, son cousin.

Cependant Gabrielle s''était précipitée au-devant de Blanche le front serein et la lèvre souriante.

Blanche revenait d'un voyage dans les environs de Vernon ; il y avait huit jours au moins que les deux jeunes filles ne 3''étaient vues; elles se tinrent longtemps étroitement embrassées.

De son côté, Gaston était allé serrer la main de Guillaume, qui devait partir la nuit même pour Paris, et pendant que

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Blanche et Gabrielle se retiraient à Técart pour causer de Tavenir, Gaslon entraînait Guillaume dans le verger attenant au manoir.

La lune s'hélait levée a Thorizon : raille étoiles s''allumaient dans le ciel ; il faisait une nuit caressante et douce.

Guillaume avait à peu près trente années a celte époque ; c''élait un homme de taille moyenne, aux épaules larges et robustes, aux traits vigoureusement accusés et empreints d'une certaine rudesse répulsive, I! portait le front bas et peu développé; ses petits yeux verts lançaient parfois de vifs éclairs, et sa parole sèche et brève avait comme une sonorité métallique.

Le crime était écrit sur chacun de ses traits.

Toutefois, et par un singulier caprice de h nature, cet homme possédait une puissance non équivoque de fascination qu'il exerçait sur la plupart des personnes qui rapprochaient.

Gaston Tavait subie longtemps, et en ce moment encore il obéissait, en se rapprochant de Guillaume, à un sentiment plus impérieux que ne Test d''ordinaire Pamitié.

Ils s'assirent Tun près de l'autre.

— Ainsi, dit Gaston après quelques secondes de silence, vous allez partir cette nuit pour Paris.

— Cette nuit même, répondit Guillaume.

— Vous n'assisterez point au mariage de HIanche.

— Je ne le puis.

— • Je l'avais espe'ré pourtant.

— Et moi, je l'aurais voulu; mais il m'a fallu y renoncer. — Des motifs sérieux.

— Oh! je vous crois, Guillaume, poursuivit Gaston, je sais l'amilié que vous m'avez témoignée de tout temps, et je ne doute pas de votre cœur ; mais il m"'eût été doux, à mt/i qui n'ai que deux

amis au monde, d''en garder un près de moi quand Tautre vient de me quiller.

— De quel autre voulez -vous donc parler? interrompit Guillaume, en fixant son regard profond sur son interlocuteur.

— De Mardoche de Vandrille.

— Il était ici?

— il me quitte à Tinstant.

— Et il retourne à Paris, sans doute.

— C'est vrai!

Guillaume, qui avait d''abord frissonné au seul nom de Mardoche de Vandrille, reprit presque aussitôt son calme habituel : il sourit et hau^>sa les épaules.

— En vérité, dit-il alors avec une sorte d'enjouement forcé, je m''élonne, mon cher Gaston, que vous preniez un si vif intérêt à la présence de Mardoche ou à la mienne. Pour ce qui me concerne, des affaires d''une haute importance me rappellent au plus tôt à Paris. J''y serai avant huit jours... Mais pour ce qui regarde Mardoche, m'est avis qu'ail aurait bien pu faire cette concession à votre amitié, et que les raisons pour lesquelles il vous quitte ne sont pas tellement impérieuses...

— Vous le connaissez donc...?

— Certainement.

— Il m'a dit cependant...

— Mardoche est un fou, poursuivit

Guillaume avec le même sourire froid et

silencieux ; je le connais depuis longtemps

et je sais qu^il n*")' a pas grand fonds a

faire, ni sur sa parole, ni sur son amitié.

— Que dites- vous?

— Tenez, Gaston, vous serez éternellement jeune ; le ciel vous a doue d'une si heureuse nature que vous ne soupçonnez pas même le mal autour de vous.

C'est un beau privilège, celui-là, mais il est plein de danger.

Gaston regardait son interlocuteur avec slupéfaclion, et, pendant qu''il parlait, il

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