‹ Le roi de la BazocheChapitre 6 sur 20 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

sentait une sourde inquiétude lui monter au cœur.

— Ces insinuations sont graves, dit-il enfin d'une voix ëniue ; JVIardoche est un ami d''enfance ; je me suis habitué à le considérer comme un homme d''honneur, comme un ami loyal et dévoué, et il me serait aussi impossible aujourd''hui de douter de lui que de douter de vousmême. Expliquez-vous donc, Guillaume, et dites-moi franchement pourquoi vous tenez sur Mardoche de pareils propos.

Pour toute réponse, Guillaume remua la tète avec indifférence.

— Non, répondit-il, non, mon ami, je ne veux pas éveiller dans votre esprit

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des soupçons qu"*!! nous sérail impossible de vérifier maintenant. ,U,n jour \iendra peut-être où vous reconnaîtrez la justesse et la portée de mes paroles ; mais d'ici là , au lieu de regretter Pabsence de messire Mardoche de Vandrille, félicitezvous bien plutôt de le voir parti.

Encore!... fit Gaston.

Et comme il allait insister de nouveau, Guillaume l'arrêta du geste.

— Cesl assez, mon ami, lui dit-il lentement; d''ailleurs, nous avons peu de temps à nous. Blanche peut revenir, la nuit avance, et j''ai hâte moi-même de prendre;, le chemin de Paris.

— Eh quoi! dil le jeune comte de Brionne, ne complez-vous pas nous accompagner jusqu'^à Vernon?

— C'est impossible.

— Celte heure est donc la dernière que nous passons ensembk?

— ■ Du moins avant votre mariage.

— Ne reviendrez-vous pas bientôt?

— Je l'ignore.

— Vous dites cela d'un singulier accent.

— Moi?

— Àh! vous cherchez en vain à le

cacher... Guillaume... vous êtes triste.

— Quelle folie!

— Que se passe t-il donc en vous, mon ami, jamais encore je ne vous avais

vu ainsi Tenez, vous détournez les

yeux, voire visage pâlit, voire main tremble dans la mienne ; Guillaume, vous m'en voulez de ce mariage!... Vous avez aimé Blanche et vous Paimez encore peutélre. — Ali! malheur a moi, s''il en est ainsi, car votre amitié est perdue pour moi, et jamais vous ne me pardonnerez d'^avoir fait le désespoir de toute votre vie.

Si les deux interlocuteurs ne s'hélaient pas trouvés en ce moment dans Pendroif le plus sombre du verger, Gaston aurait

pu facilement voir le visage de Guillaume s''altérer tout à coup, son front se plisser de rides soucieuses, et sa main crispée s^appuyer avec une rage mal contenue sur la poignée de son épée.

Mais ce ne fut qu''un éclair. — Guillaume reprit bientôt son empire sur luimême ; ses joues recouvrèrent leur couleur habituelle, la sérénité reparut sur son front et il se mit à se jouer de sa main droite avec les dentelies de son pourpoint.

— Enfant, dit-il après quelques secondes de silence, et pourquoi vous en voudrai's-je de ce mariage, quand même, ce qui Wést pas, j'aurais gardé dans mon

cœur raiiiour de Blanche. INe sais-je pas comment cet hymen a été conchi... et les luttes cjue vous avez soutenues, et vos larmes, vos refus, voire désespoir... Ne sais-je pas que cette union brise le seul espoir que vous aviez conçu , le seul bonheur que vous aviez rcvé... Cest vous qui êtes malheureux, et c''cst moi que

vous plaignez! Non, Gaston, non,

cessez de douter ainsi de mon amitié, montrez plus de confiance, et si vous avez fait preuve de générosité et de dévoiimcnt, croyez que nous serons aussi généreux et aussi dévoué.. .. Que ce mariage s''accomplisse donc, mon ami, cl, pour mon conjple, je remercierai Dieu avec ferveur s''il vous accorde le bonheur

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que vous aviez espéré d''un autre amour...

Comme Guillaume achevait ces mots, on entendit les voix de Blanche et de Gabrielle qui se rapprochaient. Guillaume se hâta de serrer la main de Gaston, il^ gagna la porte qui donnait du verger sur la campagne, et ayant pris son cheval des mains d''un palefrenier, il monta lestement sur la selle, fit encore un geste d'adieu à Gaston et partit au grand galop sur la route de Paris.

Un moment après, Blanche et Gabrielle rejoignaient le jeune comte de Brionne.

Blanche avait voulu tout voir avant de s'éloigner; elle avait voulu embrasser, dans ce dernier et suprême evamen, ces lieux

charmants où elle savait qne Pamour de Gabrielle et de Gaston avait pris naissance. Ce n''est pas cjuVIle eût peur d^in passé dont elle ignorait les détails : Blanche savait bien que Gabrielle avait dû épouser Gaston, mais clic ijnorait que Painour eût poussé des racines si profondes dans leurs cœurs. Si elle avait connu ce roman de leurs amours, elle n''eut jamais accepté leur sacrifice ; elle eut préféré la mort au malheur de ses deux amis d'enfance...

Un mot les eut éclairés tous trois ; mais ce mot, nul d''entre eux n''aYait osé le prononcer.

Blanche allait donc a Phvinen arec

confiance, espérant en l''amour de Gaston, se reposant sur ramitië sainte de Gabrielle.

Ce manoir qu''elle visitait en ce moment lui rappelait, d*'ailleurs, toutes les pures joies de leur enfance commune. — C'est la qu'elle avait vu (iaston pour la première fois, c'est ici qu'elle l'avait aimé. A celte époque, Gaston ne prenait pas garde à elle; il vivait a ses côtés, calme et reposé, comme un frère, comme un ami. Elle reprenait un à un ces jours écoulés, remontant, doucement émue, la pente du passé, et souriait à ces pages oubliées du beau roman de son chaste amour.

Quand elle revint auprès de Gaston,

elle était radieuse et comme fortifiée par tous ces souvenirs qu'elle venait d''évoquer en Tespace d''unc heure.

— Gaston, Gabrielle, dit-elle avec une sorte d''élan et en leur prenant la main à tous deux, je suis bien heureuse aujourd''hui... Vous vous aimiez, mes amis, vous vous aimiez, je le sais, et je sais aussi cjue vous m'avez fait généreusement le sacrifice de votre bonheur,.. /Vh! si le souvenir de votre amour passé laisse encore à cette heure quelque regret dans vos cœurs, ne nj''en veuilles pas trop, car, vous ne Pignorez pas, mes jours sont comlamnés. Je ne vous séparerai pas pour longtemps.

— Blanche! dirent en naérae temps Gahrielle et Gaston.

— Qui sait! poursuivit la jeune fille avec un mouvement d''ëlrange mélancolie, si Dieu m''accorde aujourd''hui la plénitude du bonheur dont je me réjouis follement, c''est que sans doute il doit être de courte durée, et que demain peut-être...

— y songez-vous ? interrompit Gabrielle.

— Eh! qu''importe? poursuivit Blanche ; si la mort m''enlevait aujourd''hui, j''emporterais la du bonheur pour l'éternité.

Et en parlant ainsi elle posait ses deux mains sur son cœur comme pour en comprimer les battements.

Cependant, la nuit était venue, et il était temps de rentrer à Vernon.

Ni Gabrielle ni Gaston ne songeaient h. ce moment terrible de la séparation ; quand Blanche parla de partir, ils se regardèrent tous les deux avee stupéfaction et épouvante.

C'est Pavenir qui commençait, avenir de souffrances et de larmes. On eût dit qu'ils n'avaient rien ressenti jusqu'à cette heure, et Gabrielle précipita elle-même le départ des deux fiances, pour ne pas les effrayer de l'immensité de sa douleur.

— \ bientôt! dit Blanche en s'élançant sur son beau cheval de race, qui piaffait aux mains du palefrenier.

— A bientôt, répondit Gabrielle avec des sanglots mal étouffés.

— Gabrielle 1 dit à son tour Gaston en lui tendant la main, ii est temps encore, dites un mot.

— A-dieu! répondit la pauvre délaissée, Adieu, Gaston, et que le ciel vous accorde tout le bonbaur que j''avais rêvé.

Et comme Gaston et Blanche s'éloignaient au pas tranquille de leurs montures, elle les suivit du regard tant que la nuit ne les eut pas enveloppés.

Puis, quand enfin ils eurent disparu à ses yeux, elle fondit en larmes, et se retournant vers son père, elle courut cacher son front sur sa poitrine.

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— Mon père! mon père! s*'ecria-t-elle, je suis bien malheureuse.

— Tu Paimais donc bien, mon enfant, dit le sire de Longueville, en pressant la tcle de sa fille sur son cœur.

— Oh! oui, mon père.

— El cependant tu n'as pas hésité.

— Je voulais sauver Blanche.

— Tu as déchiré ton cœur de tes propres mains, tu as ouvert toi-même cette source de larmes qui s'échappe de tes yeux, ô Gabrielle. Ton courage sera récompensé quelque jour, et Dieu aura pitié de ton désespoir et de ton amour.

Le vieillard baisa le front de son enfant avec une douloureuse tendresse, el il essaya de Pentraîner vers le manoir.

Mais ils avaient à peine fait quelques pas qu'ils s''arrétèrent interdits et pâles, et se regardèrent épouvantés à travers Tombre de la nuit.

On venait d'ent'îndre un coup de feu à quelque distance.

— Avez-vous entendu, mon père? dit Gabrielle d''une voix tremblante.

— Oui, répondit le sire de Longueville.

— Un coup de feu!

— En effet.

— De ce côté!

El en parlant ainsi, Gabrielle désignait Pendroit par lequel Blanche et Gaston venaient de disparaitre.

— Il faut envoyer quelques valets sur la route, poursuivit le vieillard.

— Pourvu qu'ail ne soit arrivé aucun malheur!

— Hâlons-nous.

— Ecoutez !

L'n rri s'hélait fait entendre, cri de détresse et d''imprécalion, et Gabrielle avait cru reconnaître la voix de Gaston.

— Cest lui! s'écria-t-elle, lui! Gaston! n** entendez-vous pas?

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