‹ Le roi des étudiantsChapitre 3 sur 10 · I.E HOI J)ES JiTFDIAMS · texte numérisé non relu

I.E HOI J)ES JiTFDIAMS

les yeux brillants, la lèM'e pourpre , et entonne ces vers :

Cher amant, je cède à tes désirs , De cliampagne, enivre Julie; Inventons, s'il se peut, des plaisirs.

Des amours épuisons la folie!

Verse-moi ce joyeux poison, Mais surtout bois à ta maîtresse ; Je rougirais de mon ivresse, Si tu conservais ta raison.

— Très-bien! s'écrie Laurence, j'ai cru entendre Grisi! Embrasse-moi, ma jolie prêtresse de Bacchus, et entonnons un peu hardiment le second couplet.

— Tu vas voir. Yerse-moi du Champagne, ça me mettra tout à fait dans l'esprit de mon rôle...

Le vin doré tombe en pétillant dans le verre de la jeune fille , cpiand une voix sonore, qui part d'un cabinet en face de celui où se trouvent nos cinq convives, chante ce second couplet :

Vois déjà briller dans mes regards Tout le feu dont mon sang bouillonne; Sur ton lit, de mes cheveux épars.

Fleur à fleur vois tomber la couronne. Le cristal vient de se briser

Nos jeunes gens sont restés surpris à cette audition imprévue. Zélie, la bouche ouverte, le verre en avant, semble, surtout, frappée de stupéfaction.

— !1 parait , dit INIaurice en souriant , que nous avons des voisins rpii, à notre exemple, sacriiient à Béranger.

— Oui, s'écrie Laurence ; mais il est de très-mauvais ton de se mêler, sans gêne, aux plaisirs de gefts qu'on ne connaît pas, et je me propose d'apprendre ceci à nos voisins, puisqu'ils l'ignorent.

H{) i.E UOI TiES ÉTUDIANTS.

Lauiviice s'c?i ie^é et marche en chancelant \ers la porte.

— Que \ as-tu l'aire? s'écrie Daniel, chercher querelle à cause d'ime chanson? Que nous importe ce qui se passe en face?

— Il m'importe beaucoup! je veux leur octroyer une leçon de politesse.

— Allons donc! dit Maurice en retenant Laurence, rasseyez-vous bien vite, et que Zélic, sans se soucier de cet écho maladnùt, nous donne notre second couplet.

Mais Zélie est très-vexée de ce qu'on se soit permis fie l'interrompre dans son élan de cantatrice, et elle murmure en trempant un biscuit :

— Ma foi, non! je ne chante plus, moi! et si j'étais homme, je sais bien ce qui se passerait!

— Elle a raison, balbutie Laurence, nous ne devons pas souffrir qu'on nous insulte ! laissez-moi, il faut que je châtie ces drôles !

Et, repoussant Maurice et Daniel, Laurence, dont la raison s'est troublée à de trop nombreux toasts, sort du cabinet et va se jeter contre une porte vis-à-vis. Cette porte n'était pas fermée, elle cède sous le poids du roi des Etudiants qui tombe ainsi, tout d'un coup, sur la table autour de laquelle sont assis trois jeunes hommes.

— Ah! c'est Laurence! c'est Laurence! crie-t-on aussitôt.

— Oui, dit un de ces messieurs, j'aurais parié qu'il était là !... j'ai reconnu la voix de Zélie.

— Vous savez qui je suis, dit Laurence en inspectant de ce regard vague, particulier à l'ivresse, ceux qui viennent de le noujuier. Tiens, je ne me trompe pas! Richer, Bellart, Thoury! des amis! oh! l'heureuse rencontre. C'est donc nous qui chantiez?

i.E nul HES ÉTrniAM.s. 81

— Mais c'est nous!.,, sans doute. Et avec qui es-tu là , intrigant? a^ ec une foule de femmes charmantes ! . . . pourtant je n'ai entendu cjue Zélie...

— Il y en a une autre que Bellart connaît bien . une ancienne... la petite Lucile, de l'Opéra-Gomique.

— Bah ! vraiment ! Lucile est là ! Et m'est-il défendu de lui présenter mes devoirs !

— Pas du tout ! venez, messieurs, je vais demander du punch et nous le prendrons tous ensemble, nous passerons la nuit ici... venez, ^erlez !

— Tout à l'heure^ dit une voix derrière Laurence, (juand je serai parti. Que votre maîtresse rie et chante devant aous, avec ceux qui ont été ses amants, cela peut vous amuser; moi, cela ne me conviendrait pas.

C'est Daniel qui parle ainsi, Daniel qui, accompagné lie Maurice, avait suivi les pas de Laurence, craignant (ju'il ne s'attirât une mauvaise aifaire lorscpi'il s'était (hrigé vers le malencontreux cabinet; et Daniel et Maurice, à demi cachés derrière la porte entr'ouverte, ont été témoins de la reconnaissance de leur amphitryon et de ses voisins.

Laurence n'a rien répliqué à la brusrpie sortie de l'étudiant; ces messieurs qu'il vient d'inviter le regardent comme pour lui demander une explication. Pendant ce temps, Daniel a couru à Lucile, il lui fait signe de le suivre, et la pauvre petite qui pressent un malheur pour elle à la pâleur de son amant, se dépêche de se couvrir de son châle et d'obéir. Ils descendent rapidement l'escalier ; ils stmtdéjà hors du restaurant, quand Maurice les rejoint ; U prend le bras de Daniel et lui dit doucement :

— Je pars avec vous, je ne me soucie pas de rester

82 i.K \UM DES ÉTLDIANTS.

à table juî^cfii'à (lemain, et puis je veux \ou? parler^ mon ami ; vous avez donné une bonne leçon à Laurence, c'est bien, vous deviez vous conduire ainsi ; mais, maintenant, allez-vous donc faire un crime à cette bonne Lucile de ce qui s'est passé tout à l'heure? Ce serait injuste! Est-ce sa faute à elle si Laurence est allé trouver ces messieurs et les invitera se joindre à nous? Voyons, ne lui causez pas de chagrin. Assurez-moi (|ue vous n'êtes pas fâché contre elle.

— Oh ! il ne vous dira pas cela, monsieur Maurice fait Lucile en plem'ant ; il est fâché ! il va vouloir me quitter ! Mon Dieu ! pourquoi avons-nous été à ce diner... pourquoi...

— Pour notre repos à tous deux, Lucile, interrompt Daniel d'un air calme; sans doute je n'ai rien à vous re[irocher personnellement ; mais ce qui vient d'avoir lieu est mie preuve déplus à l'appui de ce que je pense depuis cp^ie je vous connais : qu'on ne peut vivre heureux avec une personne qu'on est obligé parfois de mépriser. Ce n'est point contre Laurence, contre vous, contre votre ancien amant que je m'irrite en cet instant, mais bien contre moi-même, de ne vous avoir pas dit, il y a longtemps, sans retour... comme je vous le dis aujourd'hui : Lucile, une liaison a'sec vous ne doit être (ju'une liaison passagère ; nous sommes ensemble depuis un an... c'est beaucoup trop.

Demain, nous nous quitterons.

Editli.

— Viaiment, Honorine, M. Laurence a l'iionneurde te plaire?

— Mais, oui, mademoiselle ; il est grand, bien fait... une coupe de figure des plus agréables... et puis, il a l'air spirituel, distingué... Après cela, mademoiselle veut s'amuser probablement en m'adressant une question semblable! ce qui me plait, à moi, peut bien ne pas plaire à mademoiselle.

— Ob! quel air sérieux! est-ce que tu n'oses plus me parler? Écoute, Honorine, si je t'interroge sm- ce que tu penses de M. Laurence, c'est que...

— Eh bien, c'est qu'il me semble que sa présentation à l'hôtel, par M. de Lano , a un motif que je Aoutlrais découvrir...

— Un motif... et lequel?

— Que sais-je ! Avoue rpi'il est au moins surprenant ([ue M. de Lano, qui s'est toujours opjtosé à ce que mon père reçut, sous jirétexte qu'il en résulterait des embarras nuisibles à sa santé, ait accueilli tout de suite et fait accueillir par son cousin, une personne que

Si I.K nOI HES ÉTITtlANTS.

celui-ci n'axait jamais vue, et. onlin^ cpi'il ait autorisé cette personne à paraître à l'iiùtel aussi souvent qu'il lui plairait?

— M. de Lano n'a-t-il pas dit à monsieur votre père que iM. Laurence était un artiste de talent qu'il connaissait de longue date?

— C'est vrai ; mais pourquoi M. Laurence, chaque lois fpi'il est revenu, et il est revenu déjà deux lois depuis huit jours, ne s'est-il jamais présenté à mon père, et m'a-t-il rendu, à moi seule, sa visite? Tiens ! je serais curieuse de savoir s'il persistera tandis rpie M. de Lano est en voyage.

— Pounpioi pas? M. de Lano m'a prévenue que ^(»us pouviez le recevoir.

— Il t'a prévenue de cela! toi ! ah! ah! ah! et tu ne m'en avais pas parlé! Est-ce que tu es du complot? Voyons, ma bonne Honorine, sois franche! Je me suis figuré, dans mes idées de petite fille, qu'on voulait me faire épouser M. Laurence... ai-je pensé juste?

La femme de chambre sourit sans répondre.

— C'est cela, n'est-ce pas, continua É(Uth en attachant sur Honorine un regard interrogatif, on s'occupe de me marier^. jNI. de Lano, sans doute; car mon père, je suis sûre que cela le chagrinerait s'il lui fallait me voir m'éloigner ?... et moi aussi ! cela me rendrait bien triste .. ({uoique souvent je m'ennuie à la mort, dans cet hôtel, toujours seule, sortant à peine, n'allant (ju'un jour par mois, au plus, au spectacle ou au concert... tandis que si j'étais mariée...

— Si vous étiez mariée , vous seriez libre et heureuse ! ^ous iriez partout au bras de votre mari... vos moindres désirs seraient satisfaits...

En ce moment un domestirjue parut, et s'adressant ù Edith :

— M. Laurence, dil-il, demande si mademoiselle est visible?

Edith rougit légèrement et regarda Honorine.

— Faites entrer, répondit celle-ci.

Lam'ence entra, non pas le Laurence de la veille, c'est-à-dire le viveur au regard sardonique, au geste plein de désinvolture, mais Laurence froid, calme, réservé.

— Mademoiselle , dit-il en s'avançant vers Edith, M. de Lano m'a autorisé à vous importuner quelquefois de ma visite ; ai-Je eu tort de compter sur votre bonté en me présentant aujourd'hui?

— Non, monsieur, et je serai toujours enchantée que vous vouliez bien venir, quand cela vous sera possible, perdre mie heure ou deux à vous occuper de musique avec moi. Vous a^ez du talent, monsieur, et je n'en ai pas... Vous m'avez promis des conseils, et je ne vous tiens pas quitte.

Edith montra d'un air gracieux , à Laurence , un fauteuil près de la cheminée : Honorine n'était plus là.

Laurence s'assit.

Edith comnit à son piano ; Laurence la suivit des yeux.

Edith a\ait dix-huit ans. M. de Lano ne s'était pas trop avancé en assurant qu'elle était belle ; elle l'était en effet, non de cette beauté que les peintres admirent à cause de la pureté des lignes qui en forment l'ensemble, mais belle de fraîcheur, de jeunesse, de gaieté. Elle a^ ait des cheveux blonds, des yeirx bleus, une bouche petite et charmante d'expression, elle était grande, svelte, sa main smiout était digne du ciseau de Pradier. Puis, il perçait dans sa démarche, dans ses moindres paroles, (fuelque chose de candide, ravissant à obser\er, en ce siècle où nos plus jeunes

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personnes, en mimant mie romance, semblent s'étudier à passer pom* des femmes qui n'ont plus rien à apprendre de leur époux à venir, dans quelque srienee que ce soit. Lam-ence avait remarqué cette candeur, et son cœur usé s'était ému à l'aspect de cette entant qui lui avait pai'lé dès le premier jour de lem- rencontre, comme on parle à ime ancienne connaissance... sans apprêts, sans afTéterie... Laurence, enfin, était devenu, tout d'un coup, épcrdimient épris d'Edith... et, — M. de Lano ne s'était pas trompé non plus, de ce côté, — Lam-ence avait oublié ses idées de protection, le rôle d'ange gardien, qu'il s'était juré de remplir auprès de la jeune fille, lorstpi'il avait cru entrevoir dressé contre elle un piège, dont il se figurait aussi devoir être le principal ressort. Il aimait Edith... Se trouvait-il à ses côtés, un seul désir brûlait : celui de se faire aimer d'elle. S'éloignait-il, son àme s'ou- \ rant de nouveau à des pensées généreuses il se disait ; — M. de Lano ne m'a mis à même de connaîti-e Edith que parce qu'il espère que je la perdrai... mais cela ne sera pas... et im autre que moi remplira les intentions infâmes de cet homme ! Ce mariage dont il m'a parlé ne peut avoir lieu... M. de Billy s'y opposerait ! Je ne reverrai plus cette jeune fille !

Et, pourtant, en dépit de ces résolutions magnanimes il revenait, toujours et en ce moment encore, il était là, admirant Edith, bénissant le ciel de pouvoir l'admirer.

— Voyez donc, monsieur Laurence, fit Edith en présentant un paquet de musi(|ue à ce dernier, Honorine m'a acheté tout ceci hier au soir, voulez-vous que nous le déchiffrions ensemble?

— Volontiers, mademoiselle, mais auparavant, je vous en prie, répétez-moi que ma présence ne voas

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contrarie pas..., que ce n'est point pour satisfaire seulement aux volontés de M. de Lano que vous daignez me i-eceA oir.

— Encore une fois, monsieur, je vous assure que je suis enchantée, moi, pau\Te recluse, d'avoir trouvé une personne assez aimable pour, de temps en temps, venir perdre une heure près de moi; quand à M. de Lano, il ne m'a nullement hnposé l'obligation de vous recevoir! il m'a dit que vous lui étiez connu depuis longtemps, cpi'il serait fort aise que j'étudiasse sous votre direction, voilà tout ce que je sais, monsieur, de ses intentions; mais vous êtes, probablement, plus savant vous-même que vous ne voulez le paraître , et ce serait plutôt à moi, je présume, de vous interroger?...

Ce disant, Edith jeta un regard pétillant de malice sm* Laurence, puis elle s'assit et continua avec gaieté.

— Tenez, monsieur, vous feignez d'être surpris de mes paroles... laissons tous ces mystères auxquels je ne comprends qvie bien peu de chose... quittez votre air sérieiLx, et causons comme l'autre jour. Nous avons le temps de nous occuper de musicpe... Parlez-moi du monde, oii vous allez, des bals... des soirée?, des spectacles ; mettez-moi au courant de ces belles choses que je ne connais presque que pour en avoir entendu parler; car, le croiriez-vous? j'en suis à compter le noml)re de fois tpie je ^uis allée au théâtre. Mon père sort rarement le soir, le médecin lui ordonne de se coucher de bonne heure, et quand il voudrait passer par-dessus cet Qrdre, M. de Lano s'y oppose... il aime tant mon père, il craint tellement qu'il ne deviemie plus malade! Pau\Te père ! depuis deux ans il est bien changé ! avant ce temps, il se plaisait à ce que je lui fisse la lectm^e, à m'entendi'c chanter... il se plaisait aussi à aller se

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promener à mon bras; maintenant, ({uand je suis près de lui, il me regarde à peine... si je touche du piano, il ne m'écoute pas, et si je lui demande à sortir, il me répond que M. de Lano le lui défend ! Défendre ! M. de Lano! r)h ! voyez-vous, il y a des instants oii j'ai bien du chagrin... C'est lorsque mon père me renvoie de sa chambre en me disant d'une voix si faible que souvent j'ai peine à l'entendre : — Va, mon enfant I va travailler. . . il ne faut pas que tu restes trop longtemps avec moi... tu t'ennuierais. — M'ennuyer ! près de lui! Oh! c'est plutôt seule ici que je me suis ennuyée mortellement! surtout quand je n'avais pom- toute compagnie cpie ma vieille gouvernante Dubois... ime boime femme (jui m'avait élevée et me chérissait , j'en suis sûre, mais qui n'ouvrait jamais la bouche que pour dire : — Oui , mademoiselle ; c'est bien , mademoiselle. — M. de Lano a compris ma tristesse... il a mis Dubois à la lingerie; elle n'est pas malheureuse et je la a ois souvent, et il m'a donné mie femme de chambre jeune , au moins , et qui écoute patiemment mes rêves... mes projets, comme vous écoutez en ce moment mes confidences, monsieur.

— .Mais, repartit Laurence en souriant, vous figurezvous donc le monde si beau , que vous regrettiez tant de ne le pouvoir connaître ?

— Ne m'aAez-vous pas assuré, vous-même, que rien n'était plus éblouissant qu'un ])al?... (pi'au bal toutes les femmes étaient jolies... tous les plaishs réunis! Oh ! un bal ! que je voudrais voir im bal , et surtout im bal semblable <à celui dont vous m'avez fait aussi la description... un bal costumé ! Tenez... à propos de cela, vous ne savez pas la folie que m'avait suggérée l'autre jour Honorine , ma femme de chambre ? Oh ! je n'oserai pas vous conter cela !

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— Parlez! parlez! je vous en prie! répliqua Laurence qui devint plus attentif que jamais...

— Eh bien ! continua Edith , elle m'a dit : — Puisque mademoiselle d('sire si fort connaître un bal masqué, nous sommes en carnaval, je me charge de trouver des dominos, et, sans que personne le sache à l'hAtel, nous irons toutes deux à l'Opéra.

Laurence resta comme frappé de la foudre. Edith ne parlait plus qu'il écoutait encore. Cette révélation était si extraordinaire rjii'il a^ait peine à y croire. Edith le regardait naïvement... la pauvre jeune fille ignorait dans quel séjour dangereiLx pour elle, une femme, obéissant sans doute à des ordres perfides, lui avait proposé de la conduire. Sans remarquer l'anxiété qui se trahissait sur le visage de Laurence, Edith reprit eu feuilletant sa musique :

— Mais j'ai refusé, et j'ai eu raison, n'est-ce pas? Deux femmes seules... se présenter au milieu de gens inconnus ! cela doit être mal !... Ah ! si nous avions quelqu'un pctur nous conduire...

Laurence tressaillit et se leva brusquement : il étouffait. Il voyait en face de lui une créature ravissante, toute pleine d'ingénuité, d'ignorance, se jeter en quelque sorte à sa disposition... mais il y avait tant de pureté... d'innocence... d'mie part... et de l'autre une si monstrueuse duplicité, que, malgré la passion dont il se sentait dévoré pour Edith, il ne se trouvait pas le courage d'accepter le rôle que M. de Lano lui avait évidemment réservé.

— Je vous obsède, n'est-il pas vrai, reprit Edith en souriant; tout ceci ne vous intéresse guère... Voulezvous que nous parcourions notre musique ?

Laurence allait répondre, la porte du petit salon s'ouvrit ; Honorine entra :

90 LE IIUI HES ÉTUDIANTS.

— Mademoiselle, dit la femme de chambre, monsieur \ otre père vous fait prier de passer dans son appartement.

— Mon père me demande!... Monsiem* Lam*ence, m'attendrez-vous? Je reviens dans un instant.

— Je vous attendrai, mademoiselle.

Edith remercia Laurence et s'éloigna.

Aussitôt fjn'elle eut disparu, la femme de chambre s'approchant ^ ivement de Laurence :

— Monsiem", fit-elle à voix basse et d'im air confidentiel, j'ai entendu tout ce que mademoiselle vous a dit... et...

— Vous écoutiez donc à la porte ? interrompit Laurence.

— Je suis chargée de veiller sur mademoiselle, répondit la femme de chambre d'un air impudent. Je suis également chargée de vous prévenir que l'on m'a mise entièrement à votre disposition en tout ce ifuil vous plau'a de m'ordonner.

— Et s'il me plaisait d'aller dévoiler à M, de Billy de quelle indigne manière vous veillez sur sa fille?

Mademoiselle Honorine considéra quelques secondes Laurence, comme on considère quelque chose de bizarre, d'inattendu... et répondit, sans se déconcerter :

— Est-ce que votre intention n'est pas de devenir l'amant de mademoiselle?

— Misérable î s'écria Laurence en saisissant le bras de la camériste, mais plus misérable encore celui qui vous emploie! Pas un mot de plus, entendez-vous? pas un mot ou je vous écrase ! sortez ! sortez \ ite !

Mademoiselle Honorine fut, cette fois, assez effrayée de l'accent avec lequel on venait de lui parler. Elle s'empressa d'obéir à l'ordre de Laurence ; celui-ci se laissa tomber sur un fauteuil et y demeura , la tète entre les mains, abimé dans ses réflexions.

Une Visite.

Comme Maurice entrait chez Daniel il trouva ce dernier assis tristement au coin de son feu, une lettre ouverte devant lui sur le marbre de la cheminée.

La petite chambre de l'étudiant semblait froide... nue... abandonnée, Lucile n'était plus là.

Il n'y avait plus nulle part, après les mm'S, accrochés aux fleurets, au lond des casiers du bureau, sur les livres, les papiers, de ces chifîons, de ces riens cpii décèlent la présence accoutumée d'mie femme dans le logement d'un garçon. Bonnets, rulians, fichus.,, tout avait disparu avec Lucile.

Maurice n'avait pas revu Daniel depuis le grand diner chez Ledoyen, c'est-à-dire depuis deux jours, et durant cet intervalle une brusque rupture s'était opérée entre les deux amants.

Daniel, en apercevant son ami, lui fit signe de la main de prendre place à ses côtés, et lui désigna du regard la lettre qui gisait sur la cheminée.

Maurice lut cette lettre ; voici ce (jii'elle contenait :

1)2 LE Kul HES ÉTUIiIA.MS.

« Vous m'avez chassée, Daniel; ^olls iii'a\ez dit : Va-t'en ! je serais un fou de rester plus longtemps l'amant d'une femme que d'autres avant moi n'ont trouvée bonne que pour un caprioe ! Va-t'en 1 Que tu m'aimes ou non, je ne veux plus de toi !

« Je n'ai pas de reproches h vous adresser, Daniel ; ce que vous a^ez fait, vous aviez le droit de le faire.

« Mais je veux vous adresser une prière.

« Je vais rentrer au théâtre; c'est là, vous le savez, ma seule ressom-ce. On me recevra, dès fpieje me présenterai, dans les chœurs de l'Opéra-Comique... J'aurai soL\ante-dix francs par mois; c'est juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim ; et pourtant (-ela me suffira ; car, écoutez-moi :

« Si vous me promettez de ne pas m'abandonner tout à fait, de venir me voir de temps à autre, je trouverai, je vous le jure, assez de courage dans l'affection ([ue j'éprouve pom- vous, pom* résister à toutes les tentations, à tous les plaisirs qui s'otlriront à moi. Je tâcherai de montrer que j'étais digne d'être votre maîtresse; je tâcherai non pas de vous ramener à moi, je sais trop bien que cela est impossible désormais, mais de mériter un peu d'estime de votre part.

«Vous viendrez, n'est-ce pas, Daniel? Oh! si vous saviez comme j'ai pleuré depuis hier !

« LUCILE, (( Hôtel Hubert, rue d'Enghien. »

Cette lettre était froissée, presque indéchifiTrable ; des larmes, des larmes véritables... — pas de celles dont quelques dames ont la recette , pour les cas fortuits d'analyse : du sel et de l'eau, — en avaient effacé une partie. Quand Maurice eut achevé de la lire, il resta (juelques instants pensif; il réfléchissait à cette rési-

gnation amère (ruiie inalheiireuse lille... Daniel tenait la tète baissée... il était pâle, agité.

— Sortons, s'écria-t-il tout d'un coup en se levant, voulez-vous, Maurice? je me sens mal.

— Sortons, mon ami, répéta Maurice ; mon intention, d'ailleurs, était de vous proposer une visite à notre vieille connaissance du Luxembourg. Cela vous convient-il ? Voici huit jours d'écoulés depuis que nous ne l'avons vue.

— Allons où vous voudrez, dit Daniel.

Les deux jeimes gens se dirigèrent vers la rue de Seine.

Chemin taisant, Maurice essaya de distraire son compagnon, d'appeler son attention sur les objets, sur les personnes qu'ils rencontraient à chaque pas; mais Daniel ne l'écoutait point, et comme Maurice vit que le meilleur moyen de soulager sa douleur était de mettre justement le doigt sur ses blessures, il laissa échapper à voix basse cette exclamation :

— Pauvre Lucile !

C'était, en effet, approcher le feu de la poudre.

— Oui, oui, murmura Daniel en serrant de son bras le bras de son ami; pauvre Lucile! vous avez raison, car je ne pourrai la protéger ainsi qu'elle me le demande, et quels désordres et quel avenir l'attendent! Merci, iNIaurice, merci à vous de me parler d'elle ! je n'osais vous en parler, moi ! et si vous saviez combien vous me soulagez en ce moment ! nous sommes ainsi fait, nous essayons d'être forts et nous nous complaisons dans notre faiblesse ! pauvre Lucile ! j avais bien besoin de la connaître ! de lui donner d'autres pensées que celles qu'elle avait eues jusqu'alors! un autre que vous se moquerait de moi en me voyant la plaindre de la sorte! vous, vous ne le ferez pas; im autre me

dirait : Vous mettez à une amourette une importance niaise ! votre maîtresse vous pleure aujourd'hui, demain elle vous aura remplacé... c'est l'histoire des amours de grandes dames et de grisettes... pourquoi prétendriez-vous à une exception en votre faveur?

A vous, Maurice, je dis sans crainte, que je suis désolé , presque honteux d'avoir rompu ainsi avec Lucile; je dis, qu'eussé-je dû m'attirer une déception, il ne me fallait point la rejeter loin de moi sans appui. . . livrée de nouveau à elle-même. Je n'ai plus d'amour pour elle, mais j'ai encore de la pitié, et, puisque ma position ne me permet pas de lui assui'er une existence heureuse... honorable... comme un doux et perpétuel souvenir de moi, je dois me reprocher de l'avoir connue, car je ne lui ai servi à rien qu'à lui montrer des fautes, là où elle ne voyait que des plaisirs.

Maurice ne répond rien, il n'entend même plus les paroles de son ami; un intérêt plus puissant l'occupe alors. Il est devant Ihùtel de son père !

— Nous sommes arrivés, dit-il à Daniel; voyez, n'est-ce pas là l'adresse que vous a donnée ce vieux monsieur... n° 10?

— Oui, c'est là, je crois... Est-ce que vous tenez beaucoup à cette visite, mon ami ?

— Pourquoi n'entrerions-nous pas, puisque nous y sommes? se hâte de répliquer Maurice, qui tremble à cette question; venez, je ^ous en prie, cela ^ous distraira.

Daniel se laisse conduire. Maurice court au concierge s'informer si M. de Billy est visible.

— De quelle part venez-vous, messieurs? répond le suisse d'un ton important.

Mamice demeure une seconde interdit, mais une inspiration lui dicte ces mots :

— Nous A fnons de la part de son médeoin.

— C'est dilïerent! montez! Si je vous adresse cette question, c'est que j'ai ordre d'épargner à monsieur les visites importunes.

Maurice n'en écoute pas si long, il entraîne Daniel ; un domestique les reçoit à l'antichambre du premier étage et leur demande qui il doit annoncer.

— Prévenez jM. de Billy que ce sont les deux jeunes gens du jardin du Luxembourg qui désirent lui présenter leurs devoirs.

Le domestique a l'air assez étonné de cette manière de se présenter; pourtant il s'éloigne et Maurice attend avec impatience... il craint quelque nouvel obstacle... mais non, le valet reparait et leur dit :

— Veuillez me suivre, messieurs.

Tremblant, les joues en feu, Maurice pénètre donc dans l'appartement;, mais pour marcher il a besoin de s'appuyer au bras de Daniel, et Daniel, qui remarque le trouble de son ami, s'écrie :

— Qu'avez-vous donc, Maurice? vous êtes bien pâle.

— Non^ non, repond celui-ci qui aperçoit M. de Billy venant à leur rencontre; ce n'est rien... un étourdissement...

— Vous voici, messieurs, c'est bien aimable à vous! dit une voLx qui vibre jusqu'au cœur de Maurice, je n'osais croire que vous ne m'oublieriez pas ! Entrez , entrez... vous êteç mille fois bons de consacrer quelques instants à un pauvre malade !

Les deux jeunes gens s'inclinent; M. de Billy paraît tout joyeux de leur présence... le domestique a avancé des sièges et s'est éloigné... Daniel s'assied et Mam'ice, qui se remet peu à peu de son émotion, s'empresse de se placer dans le fauteuil que lui a laissé son ami auprès du maître de la maison.

9(> LE nOI DES ÉTUDIANTS.

— Je craignais, continue oelui-ci, que vous n'oussio/ trouvé mon invitation laite un peu à la légère; mais, voyez-vous, il faut me pardonner... Je sais qu'avec les jeunes gens il n'y a pas à user dp grandes cérémonies. Cependant, je dois au moins, maintenant, vous prier de m'apprendre le nom de ceux qui veulent bien m'honorer de leur visite.

— Je me nomme Daniel, monsieur, répond ce dernier, et mon ami, Maui'iceLiéhert.

— Maurice! vous vous nommez Maurice?

Et M. de Billy, qui a jeté un regard affectueux sur le jeune homme, reprend aussitôt :

— Eh bien! monsieur Maurice, aous accoutumezvous à la vie de Paris ?

— Oui, monsieiu", dit Maurice à \o'\\ basse, car, depuis que je suis à Paris, je n'ai éprouvé que du bonheur.

— Du bonheur, je vous félicite ! Du reste, (pi'appelezvous bonheur, vous autres jeunes hommes ? de l'air et du soleil, n'est-ce pas? Oh! le bel âge (fue votre âge, mais, comme il passe vite î

— Y a-t-il donc si longtemps que se sont enfuies vos jeunes années, monsieur, que vous en parliez comme d'une chose déjà si loin de vous ?

— J'en parle ainsi, parce qu'en effet il y a longtemps que je ne suis plus jeune. Le chagrin Aieillit vite, messieurs. Je n'ai cpie quarante-cinq ans et pourtant je suis bien vieux, car j'ai beaucoup souffert! Mais ne nous occupons pas de cela... Si vous vous trouvez ici, d'après mon invitation, c'est que je ne sais quelle douce sympathie m'entraine vers vous deux. C'est que je voudrais vous être utile... devenir votre ami... et, encore une fois... ce n'est point pour vous fatiguer du récit de mes chagrins... de ma maladie...

— Cela no non? fatiguerait pa?, monsieur, reprend vivement Maurice^ et cela vous soulagerait, autant, du moins, que peuvent soulager des épanchements dans le sein des personnes qu'on connaît à peine... mais qui, je vous l'atteste, seraient heureuses de vous prou\ er combien elles s'intéressent à a ous !

— Merci! merci! mon Dieu! vous avez raison, c'est quelquefois auprès des étrangers rpie l'on rencontre un intérêt réel. Les gens qui vivent dans notre intérieur sont blasés sm* nos plaintes, nos regrets; ils ont si souvent dit : — Ne pleurez plus! — rpi'ils finissent par ne plus remarquer vos larmes. Les étrangers, au contraire, daignent nous écouter... et ils nous comprennent bien mieux. Après cela, je ne suis pas malheureux, continua ]M. de Billy en souriant, je ne veux pas me poser en victime à vos yeux! J'ai im parent... im ami ffiii ne m'a pas cpiitté im seul instant depuis vingt années, et que j'ai trouvé, dans les occasions les yjlus cruelles de ma vie, prêt à me soutenir de ses conseils et de son énergie. Et il m'a été utile, voyez-vous!... J'ai toujours été faible!... Mon cousin m'a dirigé, il m'a tenu par la main . . le temps s'est écoulé de la sorte, sans altérer notre amitié... mais il a laissé mon parent fort comme par le passé... à moi il m'a apporté une maladie mortelle... et, qui est pis, un ennui profond de toutes choses. Mon doctem* a voulu me persuader que je me trompais sur les symptômes de cette maladie... d me prescrit le rejtos absolu... quand, loin de là, je sens en moi mi besoin extraordinau-e de distractions, de mouvement...

Mais je m'aperçois que je retombe dans mon ba^ aidage... excusez-moi, et...

— Continuez ! continuez, monsieur, nous a ous en prions, fit Maurice avec chaleur.

V)8 LE KOI DES ÉTUDlAiNTS.

— Eh non! reprit JNI. de Billy un pou ojubarrassé, je suis souvent exalté... je n'ai rien à vous dire... si ce n'est pour vous explicpier l'étrangeté que vous avez pu trouver à ce que j'assignasse votre visite à une époque précise. Je ne crains pas, sans doute, de recevoir qui bon me semble, mais je veux éviter des (piestions qui me contrarient. Mon cousin, avec son regard froid et son maintien sévère, vous rencontrant chez moi, vous erit gênés peut-être... J'aime mieux que vous y soyez venus, pour la première fois, tandis qu'il est en voyage... vous comprenez?

En s'exprimant amsi, il y avait (juelque chose de si timidement despotique ou plutôt de si forcément résigné dans le ton de M. de Mil! y, que Maurice y devina une douleur cachée ; il allait prier le malade de s'expliquer davantage; mais celui-ci s'était \e\è en disant :

— Youlez-A ous l)ien permettre, messieurs, que je NOUS présente à ma lille? Voici l'heure où Edith me lit le jom-nal, sa présence et sa coun ersation % ous paraîtront, j'en suis sur, plus agréables que mes continuelles doléances.

Daniel s'inclina, Maurice pâlit. Ces mots : ma fille... Edith, A enaient de l'arracher brusquement à la sainte jouissance où il se complaisait, regardant son père et l'écoutant parler. Ces mots lui rappelaient ceux que lui avait dit la veille madame Liébert, qu'une autre usurpait dans cette maison, où il brûlait de pénétrer, et sa place, à lui, ^Maurice, et celle de sa sœur. M. de Billy, après iwo'w donné des ordres, causait avec Daniel, et Maurice, l'œil fixé sur la porte d'entrée de l'appartement, attendait en tremblant l'arrivée de cette jeune fille... La porte s'ouvrit, Edith parut.

A la vue des étrangers, Edith , qui était entrée

en courant s'arrêta, honteuse de sa folle précipitation.

— Approche, viens, mun enfant, s'écria M. de Billy en lui tendant la main, je t'ai dérangée dans tes travaux, peut-être, maisje^ou]ais te présenter ta ces messieurs ; étais-tu seule chez toi?

— Non, mon père, je m'occupais de musique avec M. Laurence.

— Laurence ! s'écria iu\ olontairement INIaurice.

— Oui, un artiste de talent... un pianiste... est-ce fpie vous le connaissez? dit .M. de Billy.

— Non, non, monsieur, fit Maurice eu serrant doucement le bras de Daniel, je me trompe... C'est une autre personne...

Et en parlant ainsi, le regard de Mam*ice rencontra relui d'Edith, et le choc de ces deux regards, s'il est permis de s'exprimer ainsi, produisit un effet si extraoi'dinaire sur les deux jeunes gens, que ni l'un ni l'autre n'en put sup^jorter la force et qu'ils Ijaissèrent simultanément les yeux.

— Eh bien! M. Laurence t'attendra si cela lui plait, reprit M. de Billy, reste un peu à côté de nous, Edith, et donne-moi une tasse de tisane ; tu sais que celle (^pie tu m'apprêtes me semble meilleme, chère enfant?

Edith se pencha vers le feu pom* y prendre une théière posée près des chenets. Dans ce mouvement, sa robe s'entr'omrit im peu par devant, et l'œil de Maurice, quelque chaste et inolFensif qu'il fût, ne put faire autrement cpe d'errer sur le haut d'une poitrine dont un petit signe noir, d'une forme particulière, relevait encf»re la ravissante blancheur.

Cependant il régnait un grand silence parmi ces quatre personnes. Edith s'était relevée et présentait

100 LE ROI ItES ETL•llIA^T^.

une tasse d'infusion de mam e à son père ; Daniel, au coin de la cheminée, demeurait distrait, c^mme il l'avait été, du reste, depuis son entrée chez M. de Billy ; Maurice, lui, pensait à sa mère, et une larme ghssait le long de son ^ isage.

Tout à coup U quitta son fauteuil. Une voix lui criait à l'oreille : — C'est une lâcheté à toi de rester ici ! Que \ions-tu chercher dans cette maison... tu viens saluer celui qui a chassé ta mère ! regarde-le donc donnant le doux nom de fdle à une autre cpie ta sœur ! C'est une lâcheté à toi de rester ici !

Daniel, en voyant son ami se lever, l'imita machinalement.

— Quoi, vous vous éloignez ! . . . fit M. de Billy ; déjà ! mais vous reviendrez bientôt, n'est-il pas vrai ! messiem'S? nous causerons mieux que nous ne l'avons fait aujourd'hui... plus longtemps... Edith, prie donc ces messieurs de rester encore, mon enfant... piieles...

— Ne vous donnez pas cette peine, mademoiselle, interrompit Maurice... une affaire importante nous réclame... et ^ous, monsieur, recevez nos remerciments de votre gracieuse réception...

— Nous reA iendrons, nous vous le promettons, fit Daniel en se dirigeant "vers la porte.

— A la bonne heure ! répondit M. de Billy, et que ce soit le plus tôt possible.

— Moi, je ne reviendrai pas, pensa Maurice, il me faudrait revoir cette Edith... et je la hais.

Amour. Oubli.

C'est le cœur gonflé de larmes que Mamice est sorti •Je chez M. de Billy. Ce bonheur que le jeune homme avait rêvé... voir son père, lui parler! ce bonheur, il ne l'a goûté qu'à demi ; car, auprès de son père triste et soutirant, le front blanchi, il a trouvé une étrangère, et cette étrangère semble avoir le pouvoir de consoler cette tristesse, d'apaiser ces souffrances, de poser ses lèM'es sur ce front abattu. ^laurice comprend maintenant que sa mère avait raison en lui disant le matin même : — Ne vas pas à l'hôtel de Billy, crois-moi! Ne sommes-nous pas deux à t'aimer, ta sœur et moi? Ne sommes-nous pas toutes deux flères, hem-euses de ton affection? Qu'as-tù besoin d'aller chercher un père, qui ne se rappelle plus, sans doute, même ton nom, et (jui m'a délaissée, moi, sans pitié, sans remords?

Daniel s'est aperçu de la tristesse de Maurice, et la Aue de cette tristesse, dont il ne peut deviner la cause, lui fait oublier ses propres chagrins. Il n'ose interroger son ami, mais, à la dérobée, il l'examine attentivement et cherche à lire sur son visage la cause de sa rêverie.

Cependant, nos jeunes gens, tnut entiers à leurs réflexions, arrivent rue Saint-Louis. Us sont ile\ant la maison qu'habite madame Liébert, et Mam'ice, tenant toujours le bras de l'étudiant, a déjà mis le pied sur le pas de la porte cochère, mais Daniel dégage doucement son bras et tendant une main à Maurice :

— Vous êtes chez vous, lui dit-il, je vous laisse.

— Pourquoi donc cela? s'écrie Maurice tpii sort enfin de sa préoccupation et retient dans ses mains la main de son ami. Vous en aller, mais non... vous connaissez déjà ma mère et ma sœm',.. elles vous ont bien accueilli parce qu'elles savent que je vous ainie... venez, Daniel, je vous en prie! acceptez aujourd'hui, sans façoûs, à dîner chez nous; je suis d'hiuneur sombre et j'ai besoin de votre présence pour m'rmpêcher de laisser se refléter cette mélancolie sur ma bonne mère. Vous voyez que c'est vm service que je aous demande !

Aux paroles de Mamice, mi éclair de joie a brillé dans les yeux de Daniel et c'est en balbutiant qu'il répond :

— J'accepte, puisque vous le voulez.

Madame Liébert et sa fille étaient dans un cabinet de travail lorscjrie Maurice entra. A la ^'ue de son fils, madame Liébert pâlit et se leva, Henriette coumt à son frère , mais celui-ci les arrêtant d'un geste , s'écria :

— Je n'ai rien à vous apprendre, ne me demandez donc rien... Je ne sais rien... il n'y a rien de changé... Vous avez deux enfants, ma mère, qui vous honorent et vous aiment... et qui n'aspirent qu'à ce que vous les aimiez aussi toujours, comme ^ ous ra\ ez fait jusqu'ici.

Et encore ime fois, ne me demandez rien, je ne puis rien vous dire.

LE ROI DES ÉTlliIAMS. 103

Et Maui'ice embrassa à plusiem'S reprises sa mère et sa sœur, et , entre chaque baiser elles entendii-ent im soupir.

Puis il counit chercher Daniel ffiii l'attendait dans l'antichambre.

Oh! Daniel! Daniel! quel superbe cours de philosophie pratique il eût pu se fahe, à lui-même, ce jour-là, s'il y avait mis de la bonne volonté , alors qu'il s'asseyait à table auprès de la sœiu? de Maurice. Mais il ne songeait guère , ma foi, à se hvrer à des études psychologiques. Il regardait Henriette, Henriette! aux traits fins, séraphif|ues ! à la parole harmonieuse! il l'écoutait parler, il suivait ses moindres mouvements, et U ne se souvenait plus de ses chagrins de la veille. . . de LucUe... Pauvre Lucile! elle avait eu raison, dans son instinct de femme jalouse , de dire à Daniel qui la menaçait de la rpiitter : — Vous me menacez de cela, surtout : depuis quatre à cinq jours.

Et cela signifiait : depuis que vous allez chez la mère de M. Maurice, et que vous y rencontrez une jeune personne si aimable, si jolie rpie vous n'avez même pu ^ou5 empêcher de la louer devant moi.

Ainsi, le courage qu'avait trouvé Daniel pour se séparer de celle qui l'aimait de toute son âme et s'épuisait en vains efforts , pour se rendre digne de lui , ce courage ne venait que d'une impression nouvelle... que de l'ingratitude. Daniel, dès le premier instant qu'il avait vu Henriette, s'était senti saisi d'ime tendre admiration... Il avait établi une comparaison entre la jeune fille sage et l'ex-choriste de rOpéra-Comi(|ue.

Et quand il s'était dit, exilant à jamais Lucile loin de lui :

— En accomplissant ce sacrifice , j'obéis à la voix d'une juste fierté, d'un amour-propre bien entendu ;

]Ui I.K ROI DEï; KTrjiIA.NT.S.

je ne puis rester plus longtemps Tainant fl'une femme qui a été à dix, à vingt autres avant moi !

Il se mentait effrontément et voici ce qu'il devait penser :

— Je n'aime plus Lucile, parce que j'aime Henriette, et je (piitte la première, parce qu'à ses côtés, je ne pourrais m'occuper à mon aise de la seconde.

Conscience, conscience, ma bonne, chacun t'accommode à sa manière. En dépit des tartines Aertueuses des mélodrames passés et à venir, tu n'es, je l'atteste, cjn'une esclave qu'on assouplit selon ses désirs et non pas un tyran qui menace , et crie de dm'es vérités à tous propos.

Et la preuve , c'est que Daniel , encore ime t'ois , se figurait avoir commis une action raisonnable et courageuse en quittant sa maîtresse , quand il n'avait fait qu'obéir à un nouveau penchant.

Et la preuve, c'est que nous voyons, cha(|ue jour, mourir dans l'impénitence finale, une foule de fripons, de sots et de femmes légères qui se sont crus toute leur vie, honnêtes gens, hommes d'esprit et femmes vertueuses.

Le Bal de l'Opéra.

Et, d'abord, est-ce mi bal? Peut-on appeler un bal cette réunion de personnages en costumes plus ou moins bizarres , de dominos de toutes couleurs , d'hommes en habit noir... voire même en paletot... tpii se croisent, se heurtent, se c[uerellent à grand bruit et débordent des corridors dans le vaste bâtiment oii retentit mi orchestre formidable? Certes, nos pères seraient bien étonnés, si, revenant à la vie, fantaisie leur prenait d'aller se promener en ce temple du carnaval, où le silence le plus aristocratique , le meilleur ton, régnaient jadis, laissant éclore, sous leur égide musquée, les intrigues, les bons mots et les fines moqueries. Us se demanderaient si le monde est atteint de folie et ce que signifient ces danses furibondes, indescriptibles, exécutées aux yeux et, souvent même, aux sourires d'ime centaine de sergents de ville et de gardes municipaux. S'enfuiraient-ils de la salle pour retrouver, aux couloirs et au foyer, quelques restes de leur ancienne dignité , ils ne verraient là, de même cjue dans les loges et partout ailleurs,

I(>(i LE Util liES ÉTIDIA.NTS.

(jue des masques incroyables, se donnant à des intrigues à tue-tète, des garçons tailleurs , des coiffeurs, des femmes de chambre , et moins que tout cela encore! Ce serait à grandpeine qu'ils décomTiraient, de distance en distance, perdus dans les replis de ce tohu-bohu, quelques artistes, quelcjucs hommes du monde, quelques littératem's, venus là... les uns pour regarder en passant cette saturnale au petit pied, les autres , et ils font majorité , pour montrer à tous venants, leiu- moitié, leur quart, leur cinijiiième de célébrité... attendant avec impatience qu'on leur dise : — Je te connais! — Souriant alors, poursuivant de questions l'imprudent domino qui a proféré ces paroles, le t(jut afin de pouvoir colporter le lendemain la phrase de rigueur :

— J'ai eu une aventure délicieuse, cette nuit, au bal de l'Opéra.

0 vanité littéraire! tu as donc bien besoin qu'on t'encense, que je t'ai vue si souvent, sous telle ou telle forme que je ne désignerai point, invoquant, appelant même, d'infimes flatteries, assise, sur une planche, entre les deux portes du foyer?

Ce soir-là, le bal donné par l'Académie royale de musique était , comme d'ordinaire , semblable à une fourmUière qu'on aurait bouleversée du bout de la canne, ^lusard se donnait im mal terrible à diriger ses musiciens, et les danseurs le remerciaient de ses suem's, à la fin de chacpie contredanse , par de triples salves d'applaudissements. La police était débonnaire, les titis et les débardeurs abusaient fie leurs mains et de leurs jambes, le galop devenait fantastique, et la poussière commençait à tourner au brouillard autour des mille bougies des lustres.

Un jeune homme, un pékin — expression consacrée

LE ROI DES ÉTlTilANTS, 107

— examinait curieusement, du haut de l'un des escaliers cfui donnent sur la salle , ce spectacle effrayant qui se déroulait sous ses yeiix , quand il se sentit toucher légèrement le hras... Il se retourna, et un petit domino noir lui dit à demi-voix :

— Bonsoir, monsieur ^laurice.

— C'est vous, Lucile? fit le jeune homme.

— Oui... Est-ce que vous êtes... seul?

— Je suis seul.

Le domino laissa échapper im gros soupir, puis il reprit :

— J'espérais le voir ici , c'est pour cela que je suis venue. VMulez-vous faire un iour de foyer avec moi, monsieur Maurice ? Nous causerons un peu... Si cela ne vous gène pas, au moins?

— Du tout, ma bonne Lucile.

Et Maurice et la jeune fille allèrent se perdre dans la masse compacte qui s'agitait lentement au foyer. Quand ils furent là :

— Monsieur Maurice, dit Lucile, vous êtes sans doute surpris de me rencontrer au bal deux jours seulement après ma séparation de Daniel? Que voulezvous? j'ai tant pleuré depuis avant-hier que si j'avais continué à rester toute seule chez moi, je serais tombée malade, j'en suis sûre... Et puis, tout en sachant très-bien que Daniel vient rarement ici., je me plaisais à me faire illusion... je comptais sur le hasard, et quand je vous ai aperçu tout à l'heure, j'ai senti mon cœur battre... il me semblait cpie vous- ne pouviez être venu sans lui.

— Je ne lui ai même pas parlé de ce bal , Lucile ; c'est un désir de me distraire qui m'a pris ce soir... Mais faut-il vous l'avouer, mon enfant, je crois qu'il vaut mieux pour vous et pour Daniel que vous ne vous

soyoz pas rencontrés sitôt après votre rnpturo... Cela vous eût nui à tous deux.

— Oh ! vous avez raison, monsieur Maurice!

— Quant à vous faire un crime de votre présence ici, cela est bien loin de ma pensée. Vous avez raison de chercher à oul)lier un ingrat, et il vous sera facile...

— Assez ! interrompit Lucile en serrant convulsivement le bras de Maurice contre le sien , mon Dieu ! mon Dieu! est-ce (pic vous allez me parler aussi comme l'a fait Daniel, (piand il m'a dit : — Ouittonsnous, tu es jeune, gentille, tu as vécu dans le plaisir jusqu'à présent... reprends ta vie joyeuse... tu trouveras bientôt im amant près duquel tu m'oublieras... près duquel tu riras de nos tendresses du coin du feu ! — Non, monsieur Maurice, ne me dites pas cela ! Eli ! je ne l'ignore pas, redevenir ce que j'étais autrefois, c'est-à-dire insoucieuse et légère , tel est mon lot ! mais si ^ ous saviez, — et ne riez pas, je vous en supyjlie, en m'entendant, — si vous saviez combien il est triste de se trouver de nouveau aJjandonnée, perdue, après avoir eu pendant un an quelqu'un à aimer si sincèrement ! queLpi'un dont le moindre mot, le moindre conseil était une loi pour vous, ah! monsieur Maurice, Daniel aurait dû ne jamais me connaître, ou ne pas me chasser ainsi loin de lui tout d'un coup!

— Mais, hasarda Maurice, qui à travers du masque de velours voyait briller des pleurs dans les yeux de Lucile, mais... pourquoi ne pas rester sur la route où vous êtes? Pourquoi ne pas renoncer au théâtre? Ne pou\ez-vous, à l'aide de \otre aiguille, gagner assez pour vivre et...

— ^lonsieur Maurice, interrompit brusquement Lucile, je vous ai toujours trou^é bon et aimable en^ers moi^ c'est pour cela que je vous dirai sans

LE ROI ItES ÉTL"DIA.\T>. 100

rrainte la vérité. Croyez-vou? donc que je n'aie pas pensé déjà là ce que vous me conseillez? Croyez-vous donc qu'en me séparant de Daniel je n'aie pas espéré qu'il reviendrait un jom' à moi s'il apprenait que je me conduis... comme je me suis conduite étant sa maîtresse? Mais je n'ai espéré cela qu'un moment, voyezvous. On ne peut attendre une chose impossible ! Daniel ne m'aime plus, il se souciera bien peu de mes actions, bientùt même il ne se souviendra plus de moi, cai' il en aime une auti"e.

— Une auti*e ! fit Maurice étonné ; que ^ oulez-^ ous dire?

— Rien; attendez... vous verrez si je me trompe! Mais vous devez le comprendre : dans la persuasion où je suis et à laquelle rien ne poiu-ra m'arracher, (pie Daniel pense à ime autre femme, où voulez-vous que je puise du courage pour me maintenir dans une réso lution sévère? Non, je serai franche, monsieur; en dépit de mon chagrin, je ne me sens pas la force de lutter contre ce qui m'arrive. Je le sais, mon avenir à moi, c'est peut-être la misère, mais, encore une fois, je suis du nombre de ces femmes cpion a élevées à se laisser aller au gré du hasard. Je voudrais résister, maintenant cpie je suis seule, que cela me serait impossible ! L'ennui... — et c'est là notre mortel ennemi, — l'ennui me gagnerait bient<jt si je restais chez moi... Pour le fuir il me faudra donc rentrer au théâtre... étant également dans l'impossibilité de me suflire aveô ce que je gagnerai, je devrai accepter la protection qui se présentera... redevenir ce que j'étais avant de connaître Daniel... et cela me sera plus pénible aujourd'hui, je le sens... car, jadis, je ne .'savais que rire et maintenant j'ai appris à pleurer.

Maurice ne réplicjua pas; ([u'avait-il à dire, en effet.

110 L£ KOI DES ÉTLUIA.NTS.

à cette paiure fille qui mettait ainsi à découvert, sou? ses yeux, sa misérable condition, son impuissance et ses regrets. Us se promenèrent quelques instants en silence ; puis Lucile quitta le bras du jeune homme, et lui tendant la main :

— Je vous quitte , monsieur Maurice , murmura-telle, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Ce n'est pas pour écouter mes confidences et mes plaintes ffue vous êtes venu au bal de l'Opéra... Adieu... Si nous nous rencontrons jamais, vous me serrerez la main comme vous me la serrez ce soir... nest-ce pas? sans en rougir? Adieu ! ne parlez pas de moi à Daniel.

Et elle s'éloigna.

Maurice la suivit des yeux un instant, mais il la perdit de vue et sortit, à son tour, du foyer. Il se promenait, en rêvant, dans le couloir qui longe le balcon, quand il aperçut à quel(p.ies pas de lui, à sa gauche, un homme qui appelait pour qu'on lui ouvrît ime loge.

Cet homme, c'était Laurence.

A l'aspect de ce dernier, Maurice s'arrêta. Deux dominos noirs se tenaient près de Laurence, attendant, ainsi que lui, qu'il leur fût permis d'entrer dans la loge... et Maurice, puussé par un désir irrésistible de savoir qu'elles étaient ces deux femmes, Maurice, que troublait une pensée étrange, s'approcha doucement, protégé par la foule qui l'entourait, de ces trois personnages. Cependant, par quels indices pouvait -il savoir si ses pressentiments l'abusaient? Que voir... que deviner à travers ces replis de satin, ce masque de velours?

La porte de la loge s'ouvrit ; l'un des dominos dit à l'oreille de l'autre :

— Surtout, ne me quitte pas, ma li •niic. j'ai peur ici!

LE ROI DES êtud:.v.nts. Ml

— Quoiqu'elles fussent prononcées tout bas, Maurice entendit ces paroles et resta pétrilié.

— Oh ! c'est impossible ! pensa-t-il , comme Laurence et les deux l'enimes disparaissaient dans la loge, c'est impossible! pourtant, cette voix... cette voix... elle m'a frappée... mais non, non ! je suis fou î

Et, se répétant encore ces mots : c'est impossible ! Maurice alla se perdre dans le torrent de masques qui roulait vers la salle ; on eût dit que le pauvre garçon craignait de s'apercevoir bientôt qu'il ne s'était pas trompé.

Et ATaiment il ne s'était pas trompé . C'était bien la voix d'Edith, la fille adoptive de M. de Billy, qji'il venait d'entendre !

Edith (pii, encouragée par les conseils de sa femme de chambre, avait demandé à Laurence , — à Laurence... dont les bonnes intentions, ainsi que le disait M. de Lano, s'inscrivaient sur le sable, d'oii quelque funeste brise les enlevait bien vite, de la mener au bal de l'Opéra ! de même qu'elle lui eût demandé de raccompagner à la promenade... au concert... comme une chose toute simple, ordinaire.

Oui, Edith était là... dans cette loge, réfugiée derrière Honorine, et considérant, avec une sorte de stupeur, ces danses dont, jusqu'alors, rien ne lui avait donné une idée. Les accents de cette harmonie désordonnée qui animait jusqu'à la frénésie tous ces masques, arrivaient aux oreilles de la jeune fille, fantastiques et terribles, comme les concerts cj^ue nous entendons en nos rêves. Honorine riait, la -s ue d'im bal masqué n'était pas chose nouvelle pour elle ; sans s'inquiéter de ce c[ue pensait sa maîtresse... elle suivait avidement du regard ces quadrilles où, peut-être, même, regrettait-elle de ne pouvoir aller faire sa partie.

liiî l.E UOI DES ÉTUDIANTS.

Laurenco, as^sis C(»iitre Edith, ne pouvait apercevoir la pcàleur qm couvrait le visage de l'orpheline, et, S(> ti'onipant sm- son silence qu'il prenait pour de l'admiration, il se taisait de son côté, se contentant de presser entre ses mains une petite main charmante qu'on lui abandonnait sans s'en douter.

Tout à coup l'orchestre se prit à rugir avec plus de rage qu'auparavant. De grands cris répondirent à cet appel et une ronde précipitée se forma autour de la salle. Les anneairv de cette immense chaîne se disjoi- . gnaient parfois sous un choc imprévu pour se river bientôt un peu plus loin, renforcés par de nouveaux auxiliaires... puis tout cela galopait! — ce mot équestre est parfaitement à sa place ici, — renversant impitoyablement ce qui se rencontrait sur son passage... Et chacmi se penchait des loges, du balcon, des galeries pour voir cette course acharnée, quoique sans but, et l'on battait des mains, et l'on trépignait des pieds, et Ton applaudissait à ces efforts grotesques , et les trompettes et les grosses caisses et cymbales hurlaient, cherchant sans doute, mais n'y parvenant pas, à lutter avec le bruit qui s'échappait du milieu de ces masques en démence.

En ce moment Lam-ence sentit trembler la main d'Edith.

— Qu'avez-vous, mademoiselle? s'écria-t-il; la chaleur vous fait peut-être mal?

— Mon Dieu, répondit-elle, ces gens m'effrayent, monsiem' Laurence. Eh quoi ! c'est là le bal de l'Opéra ! . , . C'est là ce qu'on appelle s'amuser ! danser ! oh ! j'étouffe ici... je ne veux pas y rester davantage ! partons! partons! je voas en prie... Je ne sais pourcpioi, mais il me semble que mon cœur se serre et que ce velours (lui couvi'e mon visage est une lame de plomb.

— Je suis à vos ordres, mademoiselle, fit Laurence, qui se leva en regardant la jeune fille d'un air de compassion.

— Gomment! nous nous en allons déjà! s'écria mademoiselle Honorine d'im ton aigre ; au moment oii le bal est dans son beau !

Lam'ence ne répondit pas à la camériste, il ouM'it la porte de la loge et passa sous son bras le bras d'Edith. Elle se soutenait à peine et répétait à chaque pas : — Oh! j'étoufïe... ce masque... ce masque... Otez-moi ce mas([ue! — Laurence, désespéré, sans s'inquiéter si mademoiselle Honorine le suivait ou non, cherchait à se faire un passage à travers la foule des couloirs ; mais, malgré ses efforts désespérés, il ne pouvait marcher que lentement... des quolibets, des rires moqueurs l'accueillaient de toutes parts... il ne les entendait pas.

Arri\és enfin à un escalier de sortie, Laurence et Edith se trouvèrent plus à l'aise... presque portée par son compagnon, la jeune fille descendit machinalement.

— Du courage! du courage! lui disait Lam^ence, nous serons bientôt dehors ! ^otre voiture nous attend et vous pourrez jeter ce masque et respirer.

Et ils atteignirent le vestibule d'entrée ; Laurence , toujours soutenant Edith, se dirigea vers l'endroit oii ils avaient ordonné à leur voiture de les attendre, mais il jeta un cri de colère. . . la voiture n'y était plus . Alors enlevant la jeune fille dans ses bras, et la portant dans un fiacre qui stationnait au coin du passage, il l)risa les cordons du masque de velours. Il était temps, Edith allait s'évanouir.

Le cocher du véhicule plébéien était à la portière, demandant où il fallait aller.

il4 LE ROI DES ÉTUDIANTS.

— Attendez rinq minute?, dit Laurence en lui jetant deux pièces de cinq francs, ou plutôt, cherchez partout si vous n'apercevriez pas une calèche bleue, sans armoiries, attelée de chevaux blancs.

Le cocher prit les dix francs et s'éloigna en marmottant :

— 11 est bon là, ce monsieur, aA ec sa calèche bleue ! où veut-il (jue je déniche ça, au milieu de toutes ces Noitures bourgeoises! il est fou, faut croire.

Cependant Edith, ranimée par l'air, avait repris ses sens; elle regardait Laurence.

— Mademoiselle, lui dit celui-ci, je suis bien coupable d'avoir consenti à vous amener ici... Pardonnezmoi!

— Vous pardonner! répliqua Edith, un doux sourire aux lèA res, mais je ne vois pas ce ({ii'il y a à vous pardonner ! je suis une enfant qui me suis eifrayée sans raison... C'est plutôt à moi de vous demander grâce pour ma sotte inexpérience. Mais comment se fait-il que nous soyons dans cette vilaine voiture? oii est la nôtre, oii est Honorine?... est-ce que...

— Ne m'avez-vous pas dit, interrompit Laurence, que vous étiez sortie de l'hôtel sans que personne s'en doutât, et f|ue votre femme de chambre, afin d'é^iter les bavardages du concierge, avait semé le bruit (pie vous lui permettiez de prendre votre coupé C(.'tte nuit et d'aller avec une de ses amies au bal mascpié ?

— Cela est vrai.

— Nul doute, pensa Laurence, c'est un plan combiné à l'avance ! pourtant, voyons encore.

Et s'adressant à Edith sur lacpielle il ferma la portière du fiacre :

— Veuillez m'attendre un instant, lui dit-il.

Et il s'élança suus le vestibule, courant à chaque

LE nul l>ES ÉTClilAMS. H 5

domino noir, espérant retrouver Honorine; il prit im billet au bure;ui aiin d'avoir le droit de remonter dans la salle chercher dans les (X)uloirs, dans le foyer, dans les loges. On lui ouvrit celle (j[u'il venait de quitter... elle était vide.

Il redescendit bien vite. Il tremblait pour cette pauvre jeune fille qu'il avait laissée seule. Mais avant de retourner au fiacre qui la retenait, il passa en revue, d'un coup d'oeil, toutes les voitures bourgeoises stationnées rue Lepelletier. Le coupé bleu n'y était décidément pas.

Il revint à Edith, se jeta dans le liacre et dit au cocher : — Rue de Seine, 10.

Puis, s'adressant à la jeune fille qui le regardait avec étonnement :

— Edith, lui dit-d, je ne sais comment vous apprendre ce qui vous menace! je ne sais si je dois espérer encore que je me trompe, mais, quoi qu'il arrive, je vous le jure sur mon âme, pour moi, je suis innocent !

— Innocent! et de quoi?... Je ne vous comprends pas ! répondit Edith, pourquoi Honorine n'est-elle pas avec nous? pourquoi nous trouvons - nous dans ce fiacre au lieu d'être dans notre voiture? Honorine serait-elle partie sans nous attendre ! mais ce serait bien mal ; elle sait bien que je ne puis rentrer à l'hôtel qu'à son bras, qiie seule on me reconnaîtrait... Il est tard , n'est-ce pas ?

— Deux heures !

— Mon Dieu! Mais on n'ouvrira pas à l'hôtel... D'ailleurs, encore une fois, seule, il m'est impossible de rentrer !

Il se fit un profond silence entre Laurence et Edith. Kdith j>lenrait. Lainvuro se rongeait les doigts.

lll) LK KOI DES ETUDIANTS.

La citadine trottait par les rues solitaii'es ; la neige tombait, étendant son tapis moelleux sous les roues et les pas des chevaux.

La voiture s'arrêta. On était devant l'hôtel de Billy.

Laurence sauta sur le trottoir et regarda de tous côte's : son dernier espoir, cpielque vague qu'il fût. s'anéanti. Le coupt' bleu n'était pas dans la rue.

Et l'hùtel semblait endormi depuis longtemps. Nulle lumière ne brillait aux mansardes ; les fenêtres des étages inférieurs étaient hermétiquement fermées.

— Faut-il frapper, not' maître? cria le cocher en s'approchant de Laurence.

— Non, répondit celui-ci, attends.

Et il remonta à côté d'Edith ; elle sanglotait, car elle commençait à comprendre une partie de la vérité.

— Edith, fit Laurence en portant à ses lèvres la main de la jeune fille, je suisim misérable d'avoir consenti à vous mener à ce bal, car ce que je prévoyais est arrivé. .. On vous a tendu un piège dont vous ne pouvez soupçonner toute l'infamie... Je suis à vos genoux... ordonnez, que dois-je faire? Dois-je ré veiller l'hôtel?...

— Oh! non, s'écria Edith avec effroi... Si mon père, si M. de Lano apprenaient. . . Oh ! mon Dieu ! Honorine ! (jueluiai-je donc fait pour(ju'elle m'abandonne ainsi? Mais peut-être est-elle toujom-s à l'Opéra... si nous y retournions?

— Ce serait inutile, reprit sourdement Laurence, elle est là, voyez-vous !

Et il montrait l'hôtel.

Edith pleurait toujours... et chacune de ses larmes retombait sur le cœur de Laurence.

— Edith, continua-t-il d'ime voix tremblante d'émotion, \o\i> vous mourez de froid et de chagrin, voulezvous accepter l'hospitalité ([\ie je vous olfre ?

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