ncore I^iicile
Trois semaines s'étaient écoulées depuis le jour où Maurice s'était présenté chez M. de Billy. Maurice avait repris avec ardeur ses études ; il ne parlait jamais à sa mère de M. de Billy, mais chaque jour il passait devant riii')tel de la rue de Seine en regardant les fenêtres de celui dont l'image le suivait partout. . . de .celui dont il craignait de prononcer le nom.
Daniel venait tous les soirs chez madame Liébert. Une charmante intimité s'était établie entre lui et la sœur de Maurice. Naïve et simple à Tégal d'im enfant, Iftenriette livrait sans i-éflexion son âme à de doux sentiments, mais Daniel réfléchissait pour deux; il adorait Henriette, il comprenait qu'il ne lui était pas indifférent, et comme il croyait impossible une union entre elle et lui, à mesure qu'il devenait plus amoureux et plus tendi'e auprès de la jeune fille, il devenait "aussi plus timide et plus découragé quand il se trouvait seul. La bonté que lui témoignait juadaine Liébert^ lui donnait, il est vrai, parfois, des lueurs d'e.spérance; il sp disait, en la vi>yant sourire au\ suiris dont il
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entourait Henriette : — Mes attentions pour sa lilleiio lui déplaisent poini... oh! si j'osais parler!
Mais il n'osait parler, et il continuait d'être heureux de ces soh'ées qui lui semblaient si courtes, passées dans la petite famille, au fond de la rue Saint-Louis, et de se désespérer quand il venait à songer à l'avenir, sérieusement, loin de celle dont la présence avait seule le pouvoir de l'étourdir siu- la réalité.
Un joui' cpi'il se sentait le cœur plus gi'os que de coutume, il résolut d'en finir avec cette irrésolution (jui le tourmentait si cruellement. Maurice marchait à ses cotés ; tous deux revenaient de la Cliniipie ; il prit le bras de Mam'ice et lui dit, après avoir beaucoup hésité, il faut l'avouer :
— Maurice, j'ai cpielque chose à vous confier qui vous surprendra sans doute.,, qui vous fâchera peutêtre... mais je veux vous consulter sur ce que je dois faire, car, franchement, je ne me crois pas la force de continuer plus longtemps le genre d'existence que je mène depuis un mois. Je ne tra\ aille plus, je ne mange plus, je ne fume plus! J'ai oublié entièrement cette pauvre Lucile qui m'aimait tant et de laquelle je ne croyais pouvoir me séparer qu'à condition d'être malheureux, pendant quelque temps au moins ; tout cela n'est pas naturel... j'en connais la cause, je veux vous la confier... écoutez-moi donc et conseillez-moi.
— Voyons ce secret extraordinaire, qui doit me surprendre sans doute et me lâcher peut-être, lit Maurice en souriant, parlez, mon bon Daniel.
— Maurice, reprit ce dernier, d'une voix que l'émotion rendait tremblante, jusqu'à présent, dans notre sympathie toute d'élan et de c(eur, nous n'a vous songé ni l'un ni l'autre à nous adresser aucune de ces questions que l'on se permet souvent entre amis, moins pai'
LE ROI DEri ÉTUDIA.MS. H'-i
riiriosité cpi'à cause d'un intérêt réciproque ; c'est-àilire ifue nous nous sommes dit nos noms, que nous nous sommes pressé la main et que tout a été fini. Aujourd'hui, il doit en être autrement : moi, je n'ai pas à vous interroger, je n'ai rien à apprendi'e de vous, mais j'ai tout à vous dire et voici ce qiie je vous confie franchement :
Mam'ice, je suis le fils de pauvres paysans, morts sans m'avoh' ^Tl gi'andir, sans avoir eu le temps de ra'ahner et d'èti-e aimés de moi. J'ai été élevé par mi ^ ieux curé qui, après m'avoir donné le peu de science qu'il possédait, après m'avoir comblé de toute la bien- \eillance dont son àme était riche, a voulu couronner son œuvre en m'en voyant à Paris, à l'aide d'une pension qu'il me fait, et dont le fonds provient d'une étrange aventure que je vous conterai plus tard.
Arrivé à Paris, j'ai embrassé avec joie la profession que mon père adoptif m'avait désignée comme une des plus nobles, une des plus utiles à l'humanité. Je me suis mis à travailler sans relâche ! . . . Mes progrès . . . je puis dire ceci sans crainte d'être taxé d'un faux amour-propre, je parle à un ami, mes progrès ont été rapides ; le succès a répondu à mes désirs ; dans peu, je l'espère, je serai reçu médecin.
Mais je suis pauvre. Quels que soient le com'age et le talent dont on se sent capable, dans quelque carrière ({u'on entre, il faut bien du temps pour acquérir de la réputation, de la fortime.
Je n'ai donc de\ant moi qu'un a\enir encore incertain.
Et maintenant, ^laurice, que vous savez ce que je suis et ce cpe je veux être, répondez-moi... Dois-je retourner chez vous?... J'ahne de toutes mes forces N otre sœur !
l i \ LE lUiî DE.- ÉTLLIANT.-.
Maurice sourit de nouveau, et regardant son ami :
— Ma mère m'a parlé de cela, fit-il.
— Comment! s'écria Daniel troublé, elle sait... elle vous a pai'lé?
— Une mère ne voit-elle pas tout, mon ami, et a-t-elle quelque chose de caché pour son fils? Oh ! elle sait que mius aimez ma sœur, sa chère Henriette, v[ son Henriette lui parle sans cesse de vous! Elle m'a dit tout cela à moi, et sans aous demander f{ui vous étiez, nous n'avons pas craint de continuer à vous recevoir, car nous étions bien sûrs que vous êtes un honnête homme, et ce rpie vous venez de fane me prouve que nous avions raison de nous fier à vous. Quoique le fils de paysans, vous Y)0uvez espérer d'être le mari de ma sœur. Vous avez du courage et de l'honnem-, et ce sont deux qualités à l'aide desquelles on accpiiert de la réputation et de la fortune. Encore une fois, espérez donc, Daniel, vous le pouvez ; quant à moi, je vous le jure, je serai fier de vous nommer mon frère.
A ces paroles Daniel sentit battre violemment son cœur; il ne put répondi'e un mot, mais ses yeux exprimaient une joie si profonde, si vraie que Maui-ice fut chagrin d'avoir à troubler, par quelques restrictions, ce bonheur rp'il venait rie causer. Cepenilant il reprit d'une voix grave :
— Mais avant que ce mariage puisse se faire, Daniel, il vous fauiha attendre... attendre longtemps, peutêtre... certaines circonstances que je ne puis vous expliipier s'opposent à ce qae cette union ait lieu, de j)lusieurs années du moins. Il vous faut attendre, je ^ ous le répète, que Dieu veuille accorder à ma bonne mère, à ma sœur... à moi, ime preuve de sa bonté en nous tirant de la triste situation où nous sommes.
LE ROI DES ÉTUDIANTS. iAV^
Et comme Daniel allait parler :
— Oh ! ne m'interrogez pas , mon ami , continua Maurice... je ne puis rien vous expliquer maintenant ! D'ailleurs , je ne sais rien , voyez-vous ! Mais je suis malheureux, je souffre pour ceux qui me sont chers bien [>lus cpe pour moi ! je ^ oudrais pénétrer un secret f{ue ma mère me cache, savoir de quel coté je dois me tourner... ce qu'il me faut entreprendre, mais j'ai promis de ne cherchera rien deviner; et, malgré mes promesses, une pensée , im désir incessants me poursuivent, me torturent... Il me semble que si j'écartais d'une main hardie le voile qui m'enveloppe, je pourrais recouvrer le bonheur pour nous tous.
Mais me voici chez moi... Adieu, Daniel ! à ce soir, mon ami. Ne vous effrayez pas trop de ce que je viens de vous apprendre. La cause qui me force à me taire n'a rien dont je doive rougir... vous pouvez donc sans crainte aimer ma sœur; elle est digne de vous.
Maurice entra chez lui en faisant un signe amical à Daniel, et celui-ci continua son chemin, triste et joyeux à la fois de ce qu'il avait entendu.
Il se dirigeait vers sa demeure , et livré à ses réflexions, la tète baissée, il traversait la place de l'Odéon, quand il se sentit hem'té.
— Où vas-tu donc? mon bon songeur, cria une voix à son oreille, où vas-tu donc, que tu n'aperçois pas même un ami à tes côtés, et, devant toi , une ancienne maîtresse qui se console déjà de ton abandon?
Daniel leva les yeux, reconnut Laurence, et suivant du regard le doigt que celui-ci tournait vers une i"ue transversale , il vit Lucile qui passait au bras d'un grand jeune homme.
A cet aspect, en dépit de toute la philosophie qu'il se crovait. de toute l'indifférence qu'il s'imaginait
avoir pour Liicile, indilFérence puisée d'ailleurs dans un nouvel amour, Daniel ne put retenir un tressaillement de chagrin.
— Eh bien ! qu'est-ce donc? reprit Laurence qui se mit à rire, cela t'étonne peut-être de savoir que ta ci-devant maîtresse t'a remplacé ! Ne croyais-tu pas par hasard qu'elle entrerait au couvent du moment que tu la quitterais?
Daniel fit un mouvement d'impatience, et Laurence continua, d'.un ton que l'étudiant ne lui connaissait pas :
— J'ai tort de te railler, Daniel, je t'en demantle pardon! Tu as aimé beaucoup Lucile, et je conçois que cela t'afflige de la rencontrer ainsi au bout de si peu de temps de rupture ! Mais que veux-tu, c'est le fait de bien des dévouements dont on aurait juré, ils se rompent souvent, sans même plier un peu... Adieu, l'on m'attend pour diner. Tu ne viens plus me voir. . . c'est mal ! Et Maurice, que fait-il ?
— Il travaille, ainsi que moi.
— Toujours laborieux, toujours...
Puis s'arrêtant tout près de lancer une plaisanterie, Laurence s'écria en serrant la main de Daniel :
— J'allais rire encore, je suis incorrigible! au revoir... je passerai un de ces matins chez toi, j'aurai, peut-être, bien des choses à l'apprendre.
Il s'éloigna et Daniel continua sa route.
Tout en rentrant chez lui, il songeait à Lucile. La rencontre de son ancienne maîtresse lui avait fait éprouver une impression qu'il ne pouvait définir, et dont il ne pouvait se défaire. Il s'était senti froissé en voyant cette femme qu'il avait repoussée avec tant de peine loin de lui, en compagnie d'un nouvel amant sans doute. Il lui semblait ipi'elle eût dû ne pas l'on-
Llier si promptement ; et quand il avait pliit/it à se réjouir des espérances que venait de lui donner Maurice, il dédaignait nnalgré lui ce bonheur pour ne s'occuper que de ce cpi'il intitulait l'infidélité de Lucile. C'est qu'en effet l'égoïsme étant pour les trois quarts au moins dans l'amour, ce qui l'oriue la plus grande partie de ce tout bizarre, a beaucoup de peine à s'éteindre quand le reste est déjà mort. Dans nos liaisons, — et je n'omets pas celles de passage. — nous voudrions bien être infidèles quand ren\ie nous en prend, mais nous désirerions riii'on ne nous le fût pas aussi vite, ou tout du moins qu'on s'en cachât un peu. Rencontrer aujourd'hui, en bonne fortune, une femme qu'on a possédée la veille... ne l'eùt-on possédée qu'une heure, l'eùt-on, même, quittée ensuite dans l'intention formelle de ne \Av& la revoir, est un outrage sanglant à notre orgueil. A plus forte raison a-t-on beaucoup de peine à prendre l'habitude de voir une maîtresse, qu'on a aimée longtemps, appartenir à un autre. On ne peut se faire à l'idée que cette femme qui vous a prodigué pendant des années entières mille caresses, mille mots enchantem's, en prodigue autant à notre successeur. J'ai un de mes amis qui m'assurait, de bonne foi , qu'il voudrait que ses maîtresses mourussent quand il en est fatigué. Ce raisonnement ne brillait pas par l'humanité, sans doute, mais, à coup sur, il était magnifique d'égoïsme , et comme l'égoïsme est, je le répète, un défaut des plus communs de nos jours, j'en conclus que beaucoup, qui n'ont pas le courage de l'avouer, ainsi que mon féi'oce ami, ne sont cependant pas très-éloignés de penser comme lui.
Daniel songeait donc à Lucile, et après avoir donné quelques soins à sa toilette, il s'apprêtait à sortir pour
aller à sa table d'hôte, qiianil on frappa doucement à la porte de sa chambre.
— Entrez, cria-t-il, la clef est sur la porte.
— Je le sais bien, fit une voix bien connue, mais je craignais de vous déranger.
La porte s'ouvrit et Daniel resta stupéfait; c'était Lucile qui était devant lui.
— C'était Lucile, pâle, les yeux baissés, la poitrine agitée.
— Que me voulez- vous? que venez- vous faire ici? s'écria Daniel après mi instant de silence qui fut employé par lui, la première surprise passée, à examiner la jeune femme des pieds à la tête, dans sa toilette, dans sa pose, dans sa coiffure, dans tout...
— Je veux vous parler, vous adresser ime prière, répondit Lucile. Daniel, excusez-moi d'être revenue chez vous après que vous me l'avez défendu! Mais... j'ai cru bien faire... c'est à vous <à en juger.
Daniel, ne riez pas... Mais, voyez-vous, je vous aime toujours...
— Ah ! ah ! interrompit l'étudiant en se laissant tomber d'un air moqueur sur un siège, et c'est pour m'apprendre cela que vous avez quitté le beau cavalier au bras duquel je vous ai rencontrée tout à l'heure?
— Oui, c'est pour cela que j'ai quitté celui au bras duquel vous m'avez rencontrée, car je vous ai bien vu, moi aussi... et .à votre aspect j'ai senti tout mon sang refluer vers mon cœur, et je me suis dit : — Il va me mépriser... il croit que je l'ai déjà oublié... il va se dire : j'ai bien fait de la chasser, elle ne m'a jamais aimé puisqu'elle est déjà la maîtresse d'un autre!
Non , Daniel , je ne vous ai pas oublié ! Je vous le répète, je vous aime autant que je vous aimais quand je vivais ici !
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Et Lucile promena tristement ses reganls autour d'elle, puis elle ajouta tout bas :
— Mais vous, vous ne m'aimez plus, n'est-il pas vrai ? Daniel ne répondit rien.
— Eh bien ! continua-t-elle avec un soupir, vous rirez encore, si cela vous plaît, mais je a eux vous expliquer ce qui m'amène ici , vous l'expliquer bien vite.
Daniel, l'homme au bras duquel j'étais tout à l'heure, est un étranger, un Russe, qui s'est épris de moi. Il est fort riche et m'offre de m'emmener avec lui à Saint- Pétersbourg, où des affaires le rappellent, et de m'y entourer de ses bienfaits... de m'assurer, même, un avenir dans le cas où je ne voudrais plus Aivre avec lui... Mais avant de quitter Paris, la France... pour toujours, peut-être... j'ai voulu vous revoir, vous parler... vous dire adieu... vous embrasser une dernière fois... Oh ! sans doute la démarche que j'ai entreprise est singulière, n'est-il pas vrai ? Venir dire ainsi à un ancien amant... ce que l'on est obligé de faire... Mais rassurez- vous, Daniel, je vous le jure, je n'ai rien à me reprocher depuis que nous nous sommes séparés... Nulle bouche n'a effa^^é de mes lèvres les traces de vos baisers... Vous me croyez, Daniel?... Serais-je ici sans cela... Me refuserez-vous donc maintenant la grâce (|ue j'implore?... N'accorderiez-vous pas à celle que vous avez année un peu... l'unique bonhem* qu'il lui reste à vous demander?
Daniel contempla Lucile. Elle était belle alors, la pauvre fille, suppliante et le visage inondé de larmes, courbée devant celui qu'elle n'avait pas cessé de chérir. Il se rappela ses serments des premiers temps de leur liaison, de ne jamais l'abandonner, quelque chose qui arri\àt, et il la vit, repoussée par lui et sur le point
loO LE ROI DES ÉTIDIAMS.
de partir poui* un pays lointain, où le plaisir, les ado rations, la richesse, et, à leur suite peut-être, la tristesse, la misère, le mépris l'attendaient; il la vit accourant dans ime sorte de religieuse douleur, de pénible résignation, mendier à genoux une humble marque d'amitié avant de se résoudre à se rejeter pom"toujom-s dans cette existence hasardeuse, telle que le sort la lui avait imposée... telle que lui, Daniel, par son abandon, l'avait forcée de la reprendre après l'en avoir arrachée.
Et il se leva, et ten(ht les bras à Lucile, en lui disant :
— Viens, Lucile, viens, mapauM'e enfant, sois heureuse! Je n'ai rju'à te remercier, car tu m'aimais bien, toi! Je le savais... et je le crois encore, tes promesses, tu les a tenues. • . Moi, j 'ai foulé les miennes aux pieds. . . Tu devrais me détester, et tu ne m'oublies pas. . . Adieu ! adieu, Lucile ! c'est à toi à me pardonner.
Rencontre.
Laui'ence n'était retourné cfue deux fois à l'hôtel de Billy depuis la scène qui s'y était passée le lendemain de cette fameuse nuit du bal de l'Opéra, et ces deux fois-là, il avait é^^té de se trouver seul avec Edith. Laurence adorait Edith, l'engagement qu'avait pris M. de Lano, de lui faire obtenir la main de l'orpheline, avait d'abord comblé Laurence de joie; mais, en y réfléchissant ensuite , il avait vu dans ce mariage arrangé d'une manière si brusquée, quelque chose qui le chorpiait vivement. Le premier moment d'ivi'esse passé, il s'était demandé, se rappelant les moindres incidents de cette scène bizarre et les motifs qui l'avaient provoquée, il s'était demandé si la volonté d'Edith n'était pas contrainte par une volonté supérieure; si c'était vraiment à l'amour qu'elle éprou\ ait pour lui qu'il devait la promesse, tout entourée de larmes, qu'elle lui avait faite de devenir sa femme. En exigeant un mois de délai pour ce mariage, Laurence avait obéi à im sentiment généreirv, celui de laisser à Edith le temps de réfléchir sur le parti ([u'elle devait prendre...
ih'2 i.E nul UEs ETLlilAMû.
En ne se présentant que rarement à l'hùtel pendant ^inter^■alle convenu, il voulait encore essayer de connaitre si c'était vraiment par attachement pour lui qu'Edith avait accédé à la proposition de M. de Lano; et certes, pour le caractère désordonné de Laurence, c'était un effort extraordinaire, im acte de courage bien louable que ce parti pris, de son plein gré^ de n'accepter un bonheur envié qu'à la condition cp'on le lui ofïrirait sans regrets.
Du reste, chaque fois que Laurence s'était retrouvé près d'Edith, il en avait été reçu avec bonté, presque avec reconnaissance. Mais quand, en s'approchant d'elle, en s'éloignant d'elle, Laurence, cpie de longues études en matière amoureuse avaient rendu des plus sa\ ants sur les principaux prolégomènes de l'amour, cherchait à lire dans les regards de la jeune lille quelque apparence de plaisir, d'émotion, de tendresse, il se sentait obligé, en dépit de toute la complaisance qu'il y mettait , de reconnaître qu'Edith l'accueillait commeime connaissance agréable, un ami, peut-être, et pas du tout comme un amant.
Alors Laurence devenait triste, il rentrait chez lui et passait le reste de la journée couché sur un divan, dédaignant sa pipe et défendant qu'on laissât personne arri\er jusqu'à lui. Il se plaignait du sort... il maudissait le monde entier et se maudissait lui-même. Puis, quand la nuit avait passé sur ces boutades de colère, il secouait cette torpeur indigne. M. de Lano, pour prouver, sans doute, à son protégé la satisfaction que lui causait sa conduite, avait augmenté sa pension de deux cents francs par mois. Le roi des Étudiants usait largement de sa richesse ; il se livrait à toutes les folies possibles. Mademoiselle Zélie était encore sa maîtresse, il courait chez Zélie. Dîners, spectacles, bals, il lui
LE ROI HES ÉTUDIA.NTS. I O.'j
prodiguait tout, et dau^les bras de la pétulante lorette, il s'étourdissait sur ses désirs réels, ou plutôt il leur donnait le change.
Ce jour-là, Laurence avait promis à mademoiselle Zélie d'aller la prendre chez elle pour la mener chez Véry et de là à l'Opéra. Il n'était que deux heures, Laurence était encore à son hôtel ;, il achevait de déjeuner en lisant un jom*nal, quand un garçon de service entra dans sa chambre, et lui présentant un papier :
— Monsieur, lui dit-il, voici ime lettre qu'im commissionnaire vient d'apporter pour vous.
— Une lettre... Merci, fit Laurence. . Et il ajouta lorsqu'il se trouva seul :
— Sans doute de Zélie... elle n'est pas libre aujourd'hui... voyons cela :
Il décacheta le billet ; l'écriture lui en était inconnue... Il regarda la signature et pâlit.
— Edith ! s'écria-t-il, Edith !
Et il dévora ces lignes :
« J'ai besoin de vous parler, monsieur Laurence, mais vous m'avez appris, et avec raison, je crois, à craindre les gens qui m'entourent. Je ne veux donc ])oint cpie nous nous ^ oyions à l'hôtel ; demain matin je prétexterai le désir de me rendre au bain, je sais (p'Honorine doit s'absenter, je le lui ai permis, je profiterai de cette occasion de pouvoir sortir seule, je prendrai une voiture et j'urriNcrai chez vous. Vous m'attendrez, n'est-ce pas ?
« A demain, à dix heures. « Edith. »
— Elle a besoin de* me parler ! Elle va a enir ici ! mmmma Lam'ence.
loi LE ROI DES ÉTUDIANTS.
Et il relut le billet.
— Que me veut-elle? se dit-il ensuite, que signifie cette démarche?
Et il resta à considérer le papier, cherchant à deviner dans ces caractères tracés par une main chérie le but de la visite qu'on lui annonçait.
Trois hem-es sonnèrent... Laurence relisait toujours la lettre d'Edith ; le tintement de la pendule le tira de sa rêverie; il se leva, regarda à travers les carreaux d'une fenêtre; le temps était magnifique... Lam'ence s'habilla en un clin d'œil, serra précieusement le billet qu'il venait de recevoir dans le fond d'ime petite cassette de bois de rose, et sortit en se disant :
— Je ne veux pas de Zélie aujourd'hui... je veiLX être seul toute la journée... Allons la pré\enir.
Il est mille espèces de joies et mille manières de les ressentir. Les imes... et ce sont les joies les plus pm'es et les plus réelles, on aime à les garder au fond de son âme, on craint de les profaner par le moindre contact, par la plus légère indiscrétion... On se plaiit à confier les autres à tout venant, pres(jue à les prostituer... et ce sont là les joies banales et prosaïques. Un homme qui hérite n'a rien de plus pressé que de courir colporter sa bomie aubaine auprès de ses amis... Un amant qui reçoit un premier rendez-vous sent son cœur se gonfler et en garde pour lui seul les délicieuses palpitations. Le bonheur qui n'est que superficiel m* iiite à la tête ; le vrai bonheur la calme. L'un emplit î'àme de folles pensées, l'autre l'épure tout d'im coup.
Lam'ence était dans ce dernier cas. 11 ne voulait pas, à la veille de recevoh- Edith chez lui, aller rire avec mademoiselle Zélie. Il sentait d'avance que les caresses (.le cette dernière lui sembleraient froides et ennuyeuses.
tout occupé qu'il serait, de son rendez-vous du lendemain.
Mademoiselle Zélie demeurait place Bréda. Laurence lut hientOit arri-Né. Il sonna : une femme de chambre lui ou\Tit et manqua de tomber à la rem erse en l'apercevant.
— Zélie est-elle ici? dit Lam^ence, qui ne s'apercevait pas d'abord du trouble que provoquait, chez la camériste, son arrivée subite.
— Mais je croyais, balbutia la suivante, je croyais que... monsieur ne devait... ne devait... prendre madame rpià cinq hem'es !
— Eh bien! après? je suis venu plus tôt... j'ai changé d'idée!., voilà tout! Est-ce qu'il n'y a personne ?
Laurence, en parlant ainsi, examina la femme de chamljre et ne put s'empêcher de sourire à la -Mie de l'effroi répandu sur ses traits. 11 comprit qu'il n'était nullement attendu , qu'il avait , enfin , le grand tort d'arriver deux heures trop tût chez sa maîtresse, et, un moment, il eut envie de s'en tenir à ces suppositions raisonnables et de se retirer ; mais, revenant sur cette première inspiration, il se dit qu'il y avait peut-être, près de lui, un moyen disposé à mer\eille de rompre, dans les règles, avec une intrigue dont il commençait à se fatiguer, et" il repoussa doucement la soubrette et se dirigea vers le boudoir de mademoiselle Zélie.
Comme il en approchait , il entendit la voii de cette dernière qui criait :
— Qu'est-ce donc? Glodora, (pii a sonné?
— C'est moi, répondit Laurence qui entra dans le sanctuaire.
Cei-tes, on ne l'attendait pas, et la preuve, c'est que deux cris firent retentir le boudoir de Zélie, à l'appa-
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rition de mauvais goût du fantôme en bottes vernies et en paletot blanc cjue représentait Laurence. Le premier cri, — il était de terreur, — l'ut jeté par la niaitre^e du logis elle-même... le second, — et c'était mie exclamation de surprise... échappa à un assez beau cavalier à moustaches et à royale qui tenait compagnie à l'aimable lurette.
Le coup de théâtre fut terminé par un splendide éclat de rire que poussa le fantôme.
Cependant le cavalier à l'exclamation s'était mis en manière de fort détaché en avant de Zélie, et, le bras armé d'une chaise, il paraissait s'apprêter à soutenir une lutte qu'il jugeait imminente.
— Allons! allons! s'écria Laurence avec un geste pacififp-ie, pas de poses comme ça, mes enfants! Pour qui diable me prenez-vous : toi, Lionnel, en pensant que je vais te livrer un combat à cause de cette chère petite; et toi, Zélie, en te cachant ainsi, au risque de nîe dérober à tout jamais des charmes qui m'ont séduit longtemps? Je vous parais un mal-appris, n'estil pas vrai? et je vous en demande humblement pardon... mais mon excuse est toute prête, et je tiens à garder à vos yeux ma réputation d'homme du monde. Je ne me suis pas présenté ici dans l'intention de surprendre qui que ce fût, mais pour te prévenir, ma bonne Zéhe, fpie je ne puis dîner avec toi aujourd'hui. D'après ce qui arrive, il est très-probable que nous ne dînerons pas de longtemps ensemble... Tout est donc au mieux, et, sur ce, je vous réitère mes excuses pour mon impertinence et vous prie de recevoir mes sincères félicitations.
Là-dessus, Laurence s'inclina d'une façon comiquement sérieuse, et laissant M. Lionnel et mademoiselle Zélie, l'un brandissant encore sa chaise, et l'autre
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blottie derrière les coussin? d'un di^an, il sortit; et s'adi-essant à cette pauvre Clodora, la camériste, qui avait également gardé son attitude terrifiée près de la porte d'entrée : ,
— Ma chère, lui dit-il, une autre fois il ne faut p^ te troubler comme cela. Vive Dieu ! dans ton emploi on doit mentir avec un front d'airain. Vois à quoi tu exposais ta maîtresse par ton manque de présence d'esprit ! Du reste, je n'ai que des remercîments à t'offrir quant à moi, et voici pour ta peine.
Et il lui donna un napoléon et descendit l'escalier.
Notre héros n'était pas dans la rue, qu'il avait oublié Zélie et son espièglaie.
Il pensait à Edith, il se répétait mentalement à chaque minute : Elle a besoin de me parler... elle va venir chez moi!... chez moi !... elle!... si elle m'aimait ! si c'était de son propre gré qu'elle acceptât ma main !
Et puis il se disait encore :
— Demain! c'est demain qu'elle viendra! Hélas l cpi'il faut attendre pour arriver à demain !
C'est qu'en effet, attendre le bonheur est jjresqueun tourment... un supplice. Il semble en cette occasion que tout se ralentisse à plaisir pour nous rendre impatients et malheureux. L'homme qui se trouve menacé d'une douleur imminente puise dans la force de son caractère ou la logique de ses raisonnements mie résignation philosojjhicpie. Il n'y a pas de raisonnements et de philosophie possibles, au contraire, en fait d'attente de jouissances. On aspire au moment désiré, on l'appelle, on lui tend les bras... on s'irrite des retards qui s'opposent à sa a enue, et le cœur est alors si plein de rêves et d'espérances, qu'il n'y reste plus de place pour la réflexion. Les enfants, la veille d'une partie de plaisir, se couchent de Ijonne heure, pourarri\er plus
vite, disent-il?, au lenilemain. Nous devrions souvent les imiter, les enfants, si nous ne tenions pas sans cesse à passer pour des hommes forts. Les enfants ont un ijistinct qui, dans maintes circonstances, en remontrerait aux plus hal)iles péroraisons.
Cependant, comme il n'était que cinq heures, et que Laurence n'avait pas envie de se coucher, il résolut de tuer le temps de la manière la plus adroite possible. Aussi peu soucieux d'aller passer la soirée auprès de quelqu'un de ses amis, qu'il s'était montré peu jaloux de dîner avec mademoiselle Zélie, — et cela même avant l'épisode du boudoir , — il résolut de promener son ennui au théâtre. Le théâtre est un séjour commode oîi l'on [)eut s'isoler au milieu de la foule, penser à sa maîtresse en face d'une scène de brigands, et s'endormir au bruit d'une orgie échevelée.
Ceci arrangé, il s'agissait de parvenir encore à l'heufe de l'ouverture dun théâtre rpielconque.
Lam^ence se trouvait alors au Palais-Royal : il entra au restaurant, demanda une carte, avala des huîtres A ertes comme il eût englouti des pieds de cheval^ but du sauterne, première^ sans le plus déguster que du vulgaire chablis, mangea un véritable filet de chevreuil aussi piteusement (|ue si c'eût été une tranche de mouton, et sortit de là aussi inerte qu'il y était entré.
Et je vous cite cette manière de dîner de Laurence cejour-làj comme une preuve de son amour pom* Edith... J'admets que vous n'avez pas oublié les théories gastronomiques de notre ami au commencement de cette véridique histoire.
Laïu^ence, après avoir mangé... c'est le mot qui convient ici, entra prendre son moka au café de Foy.
11 laissa le susdit moka se refroidu* dans sa tasse
avant de songer à y porter ses lèvres, tint vingt-cin({ minutes environ le C/tarîvan\ et le passa à un monsieui' qui l'implorait à mains jointes, le tout sans avoir même songé à regarder le titre du jom-nal et une des scènes des Fourberies de femme ^ rpi'U possédait ce jour-là.
Enfin, par un froid de dix degrés, il se mit à arpenter les galeries du Palais-Royal, un cigare à la bouche. Sept hem'es arrivèrent; le Théâtre-Français ouvrait, Lam'ence était devant le Théâtre-Français, il prit ime place et entra.
On donnait Tartufe et les Fausses Confidences.
Laurence s'assit dans sa stalle de balcon et y demeura parfaitement trancpiille, s'inquiétant peu de ce qui se passait dans la salle et sur la scène, mais fort satisfait de pouvoir se promettre que, quand le spectacle finirait, il serait au moins onze heures, que le moment serait alors venu d'aller se mettre au lit, (ju'au lit il dormirait ou tâcherait de dormir et qu'il atteindrait enfin, de la sorte, le lendemain.
Un monsieur âgé. placé près de Lam'ence, voulut, dans un entr'acte, entamer avec notre héros une cUscussion littéraire sur Duchesnois, Talma, mademoiselle Mars, Baptiste, Molière, Alexandi-e Dumas et Victor Hugo... laijuelle discussion devait nécessairement aboutir à des doléances relatives à la décadence de l'art.
Laurence répondit d'abord faiblement : — Oui, monsieur ; non, monsieur, et finit par ne plus rien répondre ; ce qui fit que ce monsieur âgé lui tourna le dos en le traitant intérieurement de jacobin.
Pourtant, au bout de deux hem'es de séance dans sa stalle, Laurence commença à se sentir des inquiétudes dsuas les jambes.
160 LE 1101 ItES ÉTlDIANTï^.
— Allons au foyer, pensa-t-il, j'y rencontrerai peutêtre des personnes de connaissance... nous causerons... cela me distraira.
Comme il traversait un couloir pour se rendre au foyer, il aperçut deiLx jemies gens qui passaient à ses côtés, bras dessus, bras dessous :
— Eh ! voici mon afïairo, pensa de nouveau Laurence, Daniel et Maurice!... c'est le ciel qui mêles envoie.
Et il courut aux deux amis, rpii ne l'avaient pas vu, et leur tendit la main.
— Bonsoir, messieurs, bonsoir, leur dit-il. C'est bien! cela! C'est très-bien... Nous venons applaudir notre beau classique ! je suis content 'de vous. Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul... où ètes-vous donc placés?
— Nous sommes dans une baignoire de droite.
— Et comme je me trouve également à di'oite, il était difficile tpie je vous visse au-dessous de moi... et vous êtes là, mes maîtres, en compagnie de vos maîtresses ?
— Nous sommes en compagnie de ma mère et de ma sœm", monsieur, répondit sèchement Maurice.
— Pardon I pardon ! mon jeune ami, répliqua Laurence mi peu confus ; j 'ai dit une sottise sans m'en douter... permettez-moi de la réparer en allant présenter mes respects à votre chère famille... Oh! ne craignez rien, continua-t-il, voyant que Maurice, tout surpris de cette proposition, semblait hésiter à la satisfaire, ne craignez rien! je sais, quand il le faut, me tenir con\ enablement ! je puis être fou, étourdi quelquefois... ce dont je devrais me déshabituer, me répondi'ez-\ous, à mon âge! mais je ne pousse pas ce défaut au point de manquer d'usage et de déplaire à un ami.
J.E ROI DES ÉTUUlAXTrf. 161
Maurice comprit qu'il n'y a^ ait pas moyen de sauA er 5a mère des respects de M. Laurence... il jeta à Daniel un coup d'œil qui signifiait :
— Au diable l'importun et sa politesse à brùlepourpoint !
Et il invita Laurence à le suivre.
Ce à quoi obéit Laurence, qui se disait alors :
— Je vais causer avec quelque bonne dame de pro- Aince bien guindée et bien prétentieuse ! je lui parlerai de son fds en termes fleuris, elle me trouvera fort aimable... Maurice sera enchanté.... tout marchera pour le mieux ! et voilà encore au moins une demi-heure de passée.
Maurice s'était arrêté devant une loge dont la porte était entr'ouverte : Daniel et Laurence se tenaient à quelque distance.
Ils entendirent ces mots prononcés par IMaurice :
— Ma mère, j'ai l'honneur de te présenter M. Laurence, qui a eu la bonté de me recevoir plusieurs fois chez lui, cet lli^er.
En achevant ces mots, Maurice prit par la main Laurence qui s'était avancé et le fit entrer dans la loge.
Madame Liébert se levapom' saluer, mais, au même moment, Maurice sentit la main qu'il tenait se glacer et trembler convulsivement dans les siennes, et vit sa mère considérer "avec anxiété Laurence et tomber à la ren^■erse en poussant un gémissement étouffé.
Daniel entendit ce cri, du corridor oii il se promenait, il s'élança v ers la loge et faillit être renversé par un homme qui en sortait, pâle et hagard.
Cet homme, c'était Laurence.
nécit.
Madame Liébert demem^a quelques minutes évanouie ; quand elle rouvrit les yeux, elle examina avec surprise son fils et sa fille penchés sur elle et lui faisant respirer des sels, Daniel, tenant la porte de la loge ouverte afin ipie l'air put pénétrer, et une ou\reuse qui lui présentait un verre d'eau d'un air de commisération.
Cependant la toile était levée, la pièce marchait toujours. Qu'importait, en effet, à ce bon public venu pour se divertir, que quelqu'un se mom'ùt au milieu de lui ! C'était à peine si une ou deux personnes, proches de la baignoire, avaient entendu le cri poussé par madame Liébert. Et puis , encore ime fois, on était à Tartuffe et non à autre chose... et l'on faisait : Chut! chut! à ces impertinentes personnes qui se permettaient de troubler le spectacle par lem's soins empressés pour une mère malade.
Mais la mémoire re^int bientôt à madame Liébert... elle se leva, saisit la main de Maurice et le regardant fixement :
Itii l.E ROI DES ÉTUDIANTS.
— Ah ! je me rappelle tout, maintenant, dit-elle ; Maurice... tu connais intimement cet homme que tu m'as amené tout à l'heure?
— M. Laurence, ma mère?... Non... Je me suis trou^é deux ou trois fois seulement avec lui... je croyais...
— M. Laurence ! il se nomme donc ainsi à présent?... C'est lui!... oh! mon tils, partons! Ce n'est pas ici que je puis parler... que je puis te dire quel est cet homme... Ce que j'ai à te raconter est long... mais le moment est ^ enu de te confier un secret ({ue tu m'avais demandé vainement jusqu'à ce jour... oui... et pourtant... s'il m 'arrivait malheur ensuite... Oh ! mais tu seras prudent, n'est-ce pas, mon ami ?
Et elle serrait avec angoisse la main de son fils dans les siennes.
— Le ciel me protégera, reprit-elle, je ne dois plus hésiter à t'expliquer. . . pourquoi je suis madame Liébert... pourquoi tu n'as pas mon nom... Viens... sortons d'ici... Mon Dieu! j'ai peur de le revoir!
Maurice tremblait et de ce qui venait de se passer et de ce qu'il s'attendait, ou plutôt de ce qu'il ne s'attendait pas à entendre. Les tempes lui battaient... il touchait enfin au moment de savoir s'il lui était permis de venger et de réhabiliter sa mère.
Il prit le bras de celle-ci. Daniel les suivait, accompagnant Henriette. Quand ils furent tous quatre sortis du théâtre, Maurice appela du geste une voiture et y fit monter sa mère et sa sœur.
Daniel, par discrétion, s'apprêtait à s'éloigner; il s'inclinait déjà... madame Liébert le retint.
— Venez, ^enez... monsieur Daniel, lui dit- elle, ^ous ne serez pas de trop... Ce que j'ai à confier à mes enfants, \ous pou\ez l'entendre, puisque, je ne l'ignore
pas, VOUS voulez être, vous aussi, mon fils. Venez, car j'ai une tâche à vous imposer, nKjnsieur, en vous accordant mon Henriette... celle de veiller désormais sur votre frère, de m'aider près de lui de vos conseils, de votre sagesse, de votre amitié, de votre âme !
— Je vous appartiens , dès à présent , madame , répondit le jeune homme, qui prit la place cpi'on lui désignait, disposez de moi.
La voiture partit.
Vingt minutes après , madame Liébert s'asseyait entre Mam'ice et Henriette dans sa chambre à coucher. Daniel était à côté de ces trois personnes auxquelles il avait voué sa \ie. Il considérait Henriette pâle et tremblante, parce qu'elle voyait sa mère pâle et tremblante, et lui tenant le? mains et lui couvrant le front de baisers. De la jeune fille, le regard de l'étudiant se portait sur Maurice, immobile et pâle aussi sur son siège, attendant que sa mère eût la force de réaliser sa promesse. Il y avait quelque chose de solennel dans ce silence, et Daniel en fut ému... 11 se sentit capable de tous les sacrifices, de toutes les démarches pour ceux qui l'avaient accueilli si généreusement dans leur sein et qui le mettaient ainsi tout de suite dans la confidence de leurs chagrins, sans arrière-pensées, sans craintes, sans lui dire auparavant : — Est- il bien vrai que vous nous aimiez ? Est-il bien vrai que vous vous intéressiez à nous ?
Madame Liébert parut réfléchir encore quelques minutes, puis, enfin, couvrant d'un œil inondé d'une tendresse sublime, ses deux enfants, elle commença ainsi :
— Si je vous raconte ma vie, ma vie entière, mon Henriette, et toi, Maurice, mon cher fils, ce n'est point parce que j'ai peur (lu'avcc le temps vous ne
1G() l.K UOI DES ETUDIANTS.
\enioz à douter de moi! Non, j'ai loi en vous, et si je parle aujourd'hui, si je mets un terme à l'irrésolution, aiL\ doutes qui m'ont fermé la bouche jusqu'à cette heure, c'est que je ne sais quel pressentiment a frappé mon esprit... Je me figure à présent que tout n'est pas perdu, et que nous pouvons, j'ignore par quels moyens encore, recouper, vous un père... moi un époux.
Écoutez-moi donc... et jugez de ce que j'ai souffert.
Je suis née à Marseille, vous le savez; mon père était un riche négociant de cette ville ; il m'aimait avec passion. Je n'ai pas connu ma mère, elle mourut en me donnant le jour.
INIa jeunesse fut entourée de soins et d'attentions. J'atteignis dix-sept ans sans avoir jamais versé une larme. Aussi mon rêve, mon espoir de jeune fille étaient-ils de ne jamais m'éloigner de la maison paternelle... aussi faisais-je la moue lorsque ma gouvernante, m'admirant quelquefois dans son naïf attachement, me disait : — Ah ! mademoiselle, vous voilà liientùt bonne à entrer en ménage.
Cn jour, je fus invitée à un bal chez une des anciennes connaissances de mon père, chez laquelle j'avais eu déjà occasion d'aller assez souvent et qui m'avait toujours accueillie d'une façon pleine do bienveillance.
C'était une vieille dame, je crois la voir encore, grande, blonde, au maintien distingué, aux manières excellentes, et professant la plus complète estime pour les gens riches et surtout pour les titres nobiliaires. Ace bal, elle présenta à mon père ses deux ne\eux qui, à la suite d'un douloureux événement, la mort du père de l'un d'eux, avaient quitté Paris pour se rendre à Marseille, auprès de leur vieille tante, et chercher
({uclque.^ distractions. L'un de ces messieurs, qui me parut âgé de trente-cinq à trente-six ans, se nommait Frédéric de Lano. Je fus l'objet d'attentions particulières de sa part, mais, je ne sus pourquoi alors, en dépit de son amabilité, de son esprit, — et il avait de Tune et de l'autre, il me déplut souverainement. Ses égards, ses galanteries m'obsédaient. Sa figure, quoique assez belle, n'était pas de mon goût. Je me sentais, au contraire, entraînée, par un penchant que je ne pouvais définir, vers son compagnon, beaucoup plus jeune que lui et plus beau, il est \Tai, M, Georges de Billy. C'était ce dernier qui venait d'éprouver une perte cruelle dans la personne de son père : je Tappris de la bouche de M. de Lano. . . Il était, lorscpie je le vis ce soir-là, sous Timpression de ses tristres souvenirs, de ses regrets... Isolé au milieu de la foule rieuse, seule peut-être, je m'intéressais à lui... Enfin, vous le dirai-je, le sentiment que j'éprouvai pour M. de Billy fut si vif, dès le premier abord, que je me surpris même, en me retirant ilu bal, à m'irriter contre ce jeune homme, de ce qu'il ne m'avait pas regardée, de ce qu'il n'avait pas daigné m'adresser un mot de la soirée. Les deux cousins furent quelque temps après amenés chez mon père. M. de Lano se montra encore d'une galanterie empressée auprès de moi, mais il n'obtint pas plus de succès que la première fois. Je fus, au contraire, tout émue des premières paroles que m'adressa M. de Billy. Il s'assit à mes côtés, je l'écoutai avec recueillement me parler de son père... U se plaignait d'être seul au monde désormais, et je ne sais s'il lut dans mes yeux l'intérêt que je lui portais, mais de ce moment nous fûmes liés l'un à l'autre par une étroite sympathie... nous nous étions convenus tout d'un coup, nous nous aimions.
108 I.E ROT DES ÉTUPIANT?.
Do ce moment au??i, M. de Lano cessa, comme par enchantement, de me poursuivre de ses attentions empressées, et je l'en remerciai du fond du cœur, sans songer d'abord à chercher une cause à cetto siibite froideur.
tjeorges de Billy, accompagné de son cousin, se présenta souvent à l'hôtel de mon père. Notre attachement mutuel s'augmenta de plus en plus. Ainsi que je vous l'ai dit, M. de Lano était devenu à mon égard d'une amabilité toute de convenance... 11 s'était sans doute aperçu que je traitais mieux Georges que je ne l'avais traité... ce fut du moins à de sages raisonnements que j'attribuai un jour, en y réfléchissant, sa conduite réservée... et, pour l'en récompenser, dans ma reconnaissance d'enfant sans coquetterie, je ne négligeai aucune occasion de lui être agréable... je voulais que l'ami, que le parent de celui que, dans mes nouveaux projets d'avenir je me figurais déjà comme mon mari, lut aussi mon ami.
Au bout de fjuatre mois de séjour à Marseille, de quatre mois, pendant lesquels nous nous étions vus chafpie jour ou peu s'en faut . Georges de Billy demanda ma main h mon père ; et comme ce dernier, tout en agréant la demande qu'on lui faisait, avait les larmes aux yeitx en pensant que peut-être j'allais m'éloigner de lui, Georges dit à mon père :
— Je suis riche, monsieur, je suis libre, je ne veux donc p tint vous enlever votre bonheur, je sollicite seulement la faveur de le partager. Rien ne m'appelle à Paris, j'habiterai Marseille, et Juliette ne vous quittera pas.
Mon père était au comble de la joie... je devins madame de Billy !
Le jour même de notre mariage. Georges me présenta solennellement mon cousin et me dit :
LE nOI DES ÉTUr.IANTS. 169
— Juliette, Frédéric ne m'a jamais quitté depuis mon enfance, mon père l'aimait beaucoup et le voyait avec plaiïsir consacrer ses moments d'homme déjà raisonnable à guider mes premiers pas dans la vie. Je désire aussi que celui que j'aime et qui m'a donné mille prem es d'alFection soit aimé de vous.
Pour toute réponse, je tendis la main à M. de Lano.
Et quand je me trouvai seule avec mon mari, il s'écria, en me pressant tendrement dans ses bras :
— Je te remercie, ma Juliette, de ce que tu as accordé à ma prière. Frédéric n'est pas riche, se séparer de moi serait pour lui une privation en même temps qu'un chagrin... Grâce à toi, il continuera de dormir sous mon toit, de diner à ma table, de puiser à ma bourse... et, sois en sûre, de nous deux, ce n'est pas moi qui suis le plus obligé... L'amitié d'un frère ne se paye pas, et Frédéric a toujours été un frère pour moi.
La première année de mon mariage se passa comme un jour... un jour d'ivresse. Georges était d'un caractère faible, mais comme le bien avait été seul jusqu'alors à se présenter à ce cœur malléable, pouvaiton lui reprocher, puisqu'elle ne lui avait pas nui, cette absence de fermeté de pensée et d'exécution qui convient à un homme et qui lui manquait peut-être. Mes moindres désirs étaient satisfaits avant même d'être émis... La fortune de Georges était considérable, il me permettait d'en user à ma guise, mais j'étais si simple dans mes goûts et ne me trouvais jamais si heureuse fpi'en compagnie de mon mari.
Quant à M. de Lano, il continua d'être pour moi l'ami le plus respectueux... et, je le croyais... le plus dévoué.
Je ivlevais de couches ; tu reposais dans mes bras, Maurice,, et ton père et moi nous souriions ensemble à tes douces plaintes... lorsque je fus frappée d'un coup terrible... hélas! c'était le précurseur de toutes les douleurs qui m'attendaient.
Mon père mourut subitement ; il mourut la nuit, sans avoir le temps de me faire appeler... sans avoir la consolation d'embrasser sa fille avant de fermer les yeux poiu" toujours.
Pau^Te père! s'il eût vécu, c'est à lui que j'aurais demandé aide et protection, il m'aurait défendue, il m'aurait sauvée.
Mais le ciel en avait décidé autrement.
Trois ans s'étaient écoulés depuis mon mariage. Ton père s'était opposé à ce que je t'élevasse moi-même, par crainte pour ma santé ; une excellente nourrice t'avait allaité sous mes yeux ; tu conmiençais à marcher seul et je portais dans mon sein un second fruit de mon bonheur.
Nous habitions toujours Marseille, M. de Billy en alïectionnait particuhèrement le climat, que d'ailleurs le médecin trouvait très-favorable à sa poitrine délicate.
Un jour, un jeune homme de dix-huit à vingt ans se présenta à l'hôtel, et demanda à parler à M. de Lano.
Ce jeime homme, après une conférence assez longue avec M. de Lano. fut amené par ce dernier à mon mari. Il se nommait d'Ernhestat, arrivait de Paris, ne possédait aucune fortune et venait essayer de trouver une place dans quelque manufacture ou quelque maison de banque de notre ville.
M. de Lano avait connu, disait-il, la mère de M. d'Ernhestat; il voulait beaucoup de bien à ce
LE ROI DE6 ÉTUmAMs. 171
jeune homme ; il le recommanda à Georges, et Georges dit au protégé de son cousin :
— Monsieur, la recommandation dv mon yjarent est un ordre pour moi; regardez-vous donc ici comme chez vous jusqu'à ce que M. de Lano ait obtenu pour vous une position assurée.
M. d'Ernhestat se confondit en remercîments. Il habita notre hùtel, il eut place à notre table.
A dater de ce moment, commencèrent mes doulem'S.
Notre nouvel hôte l'ut d'abord d'une réserve et presque d'ime froideur excessive à mon égard. Il semblait ne s'occuper que d'affaires, sortait souvent pom* faire, assurait-il, quelques recouvrements arriérés, et ne paraissait que rarement à notre salon de réception.
Peu à peu cette manière d'être changea. Nous étions en hiver. M. d'Emliestat devint plus assidu aux soirées de l'hôtel. 11 jouait parfaitement du violon, il me proposa de m'accompagner au piano, d'étudier avec moi les mélodies de nos grands maîtres... j'acceptai tout naturellement, mais je ne tardai pas à m'apercevoir que ce que j'avais permis sans y voh de mal n'était pourtant pas exempt de danger pom* moi. Les regards de M. d'Ernhestat n'étaient plus les mêmes qu'au commencement; j'y lisais, malgré mon inexpérience de femme tout entière à ses devoirs, à son mari, quelque chose qui m'effrayait parfois... Sa main, lorsque nous nous trouvions à faire de la musique, effleurait trop souvent ma main... Ses paroles avaient aussi un sens que je craignais de comprendre. J'accusais sa jeunesse seule de ces offensantes marques d'un sentiment naissant; j'espérais, à force de sévérité, mettre fin à l'espèce de tyrannie dont M. d'Ernhestat ni'entom'ait...
J'avais supprimé les leçons de musique, je m'arrangeais de façon à ne nieplas trouver sans témoins avec ce jeune homme. Tout était inutile, il savait me suivre, me rencontrer, et, à défaut de paroles, ses yeux, sans cesse attachés sur les miens, semblaient m'accuser de cruauté et me demander quelques lueurs d'encouragement .
Désolée de cette persécution, n'osant me plaindre à mon mari, de pem* d'appeler sa colère sur celui qui me tourmentait si cruellement, je priais Dieu de rendre la raison à M, d'Ernhestat, et à moi le repos. J'aurais voulu trouver l'occasion de dire à ce jeune homme ce que je pensais de lui. Mais que pouvais-je lui reprocher? J'étais dans une position singulière ; jamais un mot d'amour n'était jjositivement sorti de sa bouche... N'eussé-je pas eu l'air d'une prude ou d'une coquette en le suppliant, en le menaçant?
J'essayai de me réfugier auprès de mon mari, mais j'ignorais pourquoi sa tendresse à mon égard me paraissait depuis quelque temps contrainte. Il restait souvent une journée entière sans me parler, il s'absentait beaucoup, et lorsque je me plaignais de cet abandon, il souriait. . . — Ce n'est rpie plus tard, hélas ! que je me rappelai ces sourires et l'àcreté qu'ils contenaient, — lorsqu'il me disait : Ne t'occupe pas de moi, n'es-tu pas heureuse?
Un mois se passa de la sorte.
Vers la fin de ce mois, un jour que nous étions à table, toi, mon fils, à mes côtés, M. de Billy, M. de Lano et M. d'Ernhestat, ce dernier reçut une lettre cfu'll nous demanda la permission d'ouvTir. Cette lettre portait le timbre île Paris ; ime personne rpii s'intéressait à M. d'Ernhestat lui mandait qu'elle avait à lui offrir dans cette ville une place lucrative, et qu'il
].E KOI DES ÉTU1I1A.NTS. 173
était nécessaire qu'il se mit en route le plus tôt possible.
En nous annonçant cette nouvelle, la voix de M. d'Eruhestat s'altéra sensiblement, son regard se porta sur moi ; par hasard je le regardai aussi et je vis la doulem- empreinte sm' ses traits. Puis, comme mes yeux, troublés à l'aspect de cette émotion dont je m'imaginais être la principale cause, se reportaient sur mon mari, je restai frappée de sa pâleur. Pomiant il souriait encore et disait à M. d'Ernhestat :
— On A a bien être attristé de votre départ ici, monsieur, mais les affaires avant tout... vous êtes jeune, il faut vous créer un avenir. Pourtant, vous nous resterez encore quelques jours, n'est-ce pas?
— Je ne partirai que vers la fin de la semaine, monsieur, si vous le permettez?
— Agissez à votre aise, repartit M. de Billy en se levant brusfpiement de table.
A la suite de cette scène, je m'étais retirée dans mon appartement, préoccupée de ce que j'avais observé, des étranges paroles de mon mari et de sa pâleur en les répondant à M. d'Ernhestat, agitée de sinistres pressentiments, de vagues appréhensions. Tu jouais dans mes bras, Maurice, et je t'embrassais avec cette effusion qui monte au cœur de toute mère au moment du danger, et je- remerciais Dieu du départ de cet homme qui avait amené le désordre, la défiance dans ma maison... quand la porte de ma chambre s'ouvrit doucement... M. d'Ernhestat parut.
11 était calme, résolu... et comme je me levais pour appeler, il me fit signe de n'en rien faire.
Et tombant à mes genoux avant que j'eusse même la pensée de le retenir :
— Madame, s'écria-t-il, je a ous aime! je vais partir!
17i lE nui DES ÉTUDIANTS.
laissez-moi pleurer à vos piods avi moment de m'éloignor à jamais. Jo sais qiie mon amom' vous ofïense, que je suis criminel d'oser vous en faire l'aveu... mais soyez indulgente autant que vous êtes belle! Ayez pitié de mon désespoir... laissez-moi couvrir votre main de mes larmes! C'est le seul soulagement possible à mes souffrances, le seul bien que j'envie maintenant... le seul souvenir que je veuille emporter avec moi... une preuve de votre bonté et de votre pardon.
J'étais interdite; j'étais muette de colère et de honte. M. d'Ernhestat avait saisi ma main et je n'avais pas la force de le repousser, et je sentais ses baisers bmlants sur mes doigts.
Tout à coup j'entendis un grand cri : la porte de machaml^re s'était ouverte de nouveau... mon époux était là, furieux, écumant, retenu à grand'peine par M. de Lano, dont je distinguais la voix, répétant à travers les imprécations affreuses jetées par M. de BiUy:
— Du courage, mon ami, du courage! vous me l'avez promis.
Je crus rêver !
Mais M. de Billy s'arracha violemment des bras qui le retenaient et voulut s'élancer sur M. d'Ernhestat qui s'était relevé et demeurait devant moi immobile... foudroyé... une courte lutte s'engagea entre M. de Lano et mon mari .
— Je veux le tuer, l'infâme ! vociférait Georges, laissez-moi! je veux le tuer...
— Sortez, monsieur! mais sortez donc! cria M. de Lano.
Et M. d'Ernhestat disparut sans tourner la tête de mon côté.
LE ROI liES ÉTUI>L\MS. 175
Alors ^I. (le Laiio dégagea mon mari de l'étaii de fer dans lequel il l'avait contenu jusffu'alors et Georges s'avança vers moi, et étendant les mains :
— Juliette! me oria-t-il... vous m'avez trahie ! vous êtes une misérable créature!
— Georges! balbutiai-je en tombant affaissée sous cet anathème... je ne vous comprends pas... je suis innocente !
— Innocente ! répéta M. de Billy avec im sourire affreux, innocente ! vous vous dites innocente, quand je surprends votre amant à vos pieds!... dans votre chambre... quand je sais que depuis mi mois, vous souillez ma maison par vos déportements ! . . . donnezmoi mon fils, vous ne nous re verrez plus jamais, ni l'un ni l'autre!
— Mon fds! m'écriai-je en te serrant étroitement contre mon sein, Mamice ; mon fils ! vous voulez me prendre mon fils! mais qu'ai-je fait! grand Dieu! qu'ai-je fait! parlez! vous Georges... et vous aussi, monsieur?... je ne sais ce que vous venez de dire... ce dont vous m'accusez. . . parlez ! mais parlez donc !
Et je regardais alternativement mon mari et M. de Lano.
Et je plem'ais... et mon cerveau résonnait d'un sourd bourdonnement, semblable, j'en suis sùi-e, à celui cpii vous frappe lorsqu'on est englouti sous les eaux.
M. de Lano était impassible... son visage était de marbre... il examinait Georges et paraissait attendre qu'il prit une résolution. Georges demeurait dans un état d'immobilité effrayant... ses yeux sortis de leur orbite me fascinaient...
Enfin il s'a^ ança lentement... s'approcha tout contre moi et me dit d'une voix saccadée :
— Eh bien! gai'dez-le, votre lils... aussi bien cet entant vous rappellerait sans cesse à ma pensée, et comme je vous méprise... comme je vous hais, je veux vous oublier, entendez-vous?... ne plus me souvenir, en aucune façon, que vous existez... Adieu! je vous abandonne à vos remords... je saurai retrouver votre lâche complice... et vous... vous... tenez! C'est ainsi que je dois vous punir !...
Ici la voix de madame Liébert faiblit sensiblement... ses trois auditeurs la regardaient avec anxiété... elle cacha son visage dans le sein de sa tille et on l'entendit murmurer :
— Un outrage... un outrage horrible! horrible! entendez-vous... Qui m'a pendant un an enlevé le repos... le sommeil... un outrage que les hommes ne lavent que dans le sang...
Oui... sans pitié pour ma faiblesse... sans respect pour son nom que je portais... pour ma position... car j'étais enceinte... Georges leva la main et...
— Assez ! assez ! ma mère ! s'écria Maurice en frémissant... nos baisers ont tout effacé, n'est-ce pas?
Ce mot rappela à elle la pauvre mère, elle releva la tête avec fierté et continua d'un ton calme :
— Une heure après, j'avais quitté l'hôtel de M. de Billy, en emportant mon fils dans mes bras. Je me réfugiais auprès d'une vieille parente, le seul soutien (jui me restât sm* terre.
Le lendemain, un domestique de M. de Billy m'a[)- ])ortait un paquet que je aouIus refuser d'abord... mais le domestique s'était éloigné.
Ce paquet contenait la somme que j'avais donnée en dot à M. de Billy.
.Je demeurai six mois cachée dans la maison de ma bonne tante. Ce fut elle qui m'apprit que M. de Billy
LE ROI DES ETLDIA-XTS. 177
et son cousin avaient quitté Marseille le jour même du terrible événement, en chargeant un notaire de vendre riii'»tel à son gré, et de leur faire passer le montant de cette vente quand ils le lui demanderaient.
Longtemps je lus souffrante, moi, des suites de cette scène ; mais, vous le croirez facilement, n'est-il pas vTai, mes enfants... et vous, monsiem' Daniel, il n'y avait plus d'amour dans mon cœur pour M. de Billy... sa conduite avait brisé violemment toutes les cordes de ma tendresse... c'était im som-d désespoir qui me minait... celui de ne pouvoir me venger! Je ne savais qui accuser... et pourtant je le devinais... ime main hypocrite, une voix calomniatrice avaient guidé mon époux dans Tinfàme action dont il s'était rendu coupable... Que devais-je faire?
Georges m'eût abandonnée, en me maudissant, en m'accusant d'un crime dont je n'avais jamais eu la pensée, que j'aurais trouvé de la force... que j'aurais remué ciel et terre pour lui dire encore une fois : On t'a trompé. . . Je suis digne de toi !.. .
Mais il m'avait flétrie d'une insulte barbare!... mon cœur s'était révolté contre lui... je devais oublier rjn'il existait. Une démarche de ma part eût été ime lâcheté... n'est-ce pas... une lâcheté!
— Vous avez raison, ma mère, dit Maurice... C'est à lui de venir implorer son pardon, et non à vous de le chercher et de lui dire : Vous m'avez frappée... je vous le pardonne... Vous avez bien fait, ma mère, car la tendresse d'une femme de cœur doit s'éteindre sous un outrage semblable.
Et maintenant je sais pourcpioi vous êtes tombée à l'aspect de Laurence... ce Laurence...
— C'est M. d'Ernhestat que j'ai vu tout à l'heure.
178 J.E ROI DES ETUDLOTS.
dit madame de Billy. Mais maintenant aussi, mon fils, que tu sais cjue ta mère s'est cachée sous un nom supposé afin de ne pas rougir si quelque personne de la connaissance de M. de Billy venait à rencontrer sa femme seule et abandonnée... maintenant que je t'ai appris pom'quoi ton père m'a chassée... écoute-moi encore :
Si j'ai tu ces événements jusqu'à ce jom", c'est (jue j'appréhendais qu'emporté par un mouvement de fureur ii'réiléchi, tu ne courusses crier à ton père : On A ous a menti ! ma mère est innocente !
Et tu aurais échoué, vois-tu, car le principal auteur de mes maux, — j'en ai la certitude, — c'est M. de Lano, et M. de Lano est tout-puissant auprès de ton père. Sans preuves on ne peut rien contre lui !
Aujourd'hui, (jue le hasard amène devant moi l'homme qui a le plus contribué, après M. de Lano, à me rendre malheureuse, voici ce qu'il y a à faire.
Si M. d'Emhestat a un peu d'âme, il réparera sa faute... il vous rendra un père, mes enfants... ime fortune! S'il est un lâche... eh bien!...
Et elle secoua la tête.
— Eh bien ! repartit Mam'ice , nous le forcerons à avoir du courage.
Madame de Billy pâlit à cette parole et joignant les mains en regardant son fils :
— Maurice ! Maurice ! s'écria-t-elle , me repentirai-] e d'avoir parlé, mon Dieu?
— Soyez tranquille, ma mère, dit le jeune homme, je vous vengerai!... car Dieu me protégera.
— Soyez tranquille! madame, dit Daniel, je veillerai sur mon frère.
Edith chez Laurence.
Après s'être trouvé, d'une façon si imprévue, face à face avec celle qui avait été jadis sa victime, Laurence s'était enfui, sans oser regarder derrière lui, du Théâtre-Français. Madame de Billy l'avait reconnu... Le cri qu'elle avait yjoussé à son aspect ne lui laissait aucun doute à cet égard. Peut-être, déjà, elle avait tout dit à son fils , et peut-être aussi Maurice accourrait-il bientôt demander compte à lui , Laurence , de sa conduite passée. Que répondre à ce jeune homme? Nierait-il? Mais alors madame de Billy viendrait sans doute l'accuser elle-même, lui dire : — Vous mentez ! Seize ans se sont écoulés depuis que je ne vous ai vu... Mais la mémoire de la haine ne s'affaiblit pas avec le temps . . . C'est vous qui êtes M. d'Ernhestat... Je vous reconnais... C'est vous qui m'avez perdue... Vous qui avez disparu ensuite sans jeter un regard sur le mal, votre ouvrage... Vous ne m'aimiez pas... votre tendresse était feinte... Car lorsque, par votre faute, j'étais devenue si malheureuse, vous auriez cherché à me revoir... àm'écrire... à vous faire moins haïr... sinon à être
l'SO LE ROI DES ÉTUDIAiNTS.
]);ir(lunné... et, encore une fois .. vous vous êtes enfui sans un regret... sans une larme pour moi... Maintenant je suis devant vous... je vous supplie, appuyée sur mes enfants... Soyez généreux, et je vous promettrai de ne plus vous maudire... Mais dites! ditesnous le mot de cette énigme terrible... Qui donc vous a poussé à être un méchant homme ?
— Qui ! répétait Laurence , en tournant dans sa chambre comme une bête fauve, qui...
Et, dans ses remords, se croyant réellement devant les personnages fpie son imagination frappée évoquait, il s'écriait :
— L'auteur de tout le mal, madame, je puis vous le nommer, c'est M. de Lano, cet homme à rpii je dois tout et pour les bienfaits duquel je n'ai nulle reconnaissance... Cet homme que je devrais aimer... et que je méprise toujours... que j'exècre parfois ! car pas un de ses soins n'a été accompli d'une manière touchante... il m'a secouru, il m'a aidé... nourri... du même air qu'un autre m'eût repoussé... abandonné... Non, je n'avais pas d'amour pour vous... mes yeux mentaient lorscju'ils vous disaient : « Je t'aime... » J'obi'issais, en me jetant à vos genoux , à une volonté supérieure qui me dictait mes paroles... mes actions... qui m'apprenait mon r(Me enfin...
Moi-même, alors, j'ignorais combien il était odieux, ce rôle que je jouais !
Il m'avait dit : — C'est une leçon à donner à une femme coquette, àunmarijaloux... obéis etne réfléchis point !
Puis, lorsque le dénoùment de ce que je ne croyais qu'une comédie était arrivé, je m'étais senti glacé de stupeur de le voir tourner au drame... mais alors il m'avait dit encore : — Va-t'en... tout est fini... je n'ai plus besoin de toi.
LE ROI DEri ÉTUDIANTS. dSi
Et cp n'p?t qiie plus tard, iiiadaiiK^ ot vou? Manrico, qu'il m'a appris cpie pour l'aider dans une vengeance terrible et dont j'ignore la cause, il m'avait obligé à lui servir de complice.
Yoici la vérité, madame... Maurice, voici la vérité...
Que voulez- vous de moi, maintenant... Que je vous serve à votre tour... dans une vengeance? dans une réparation? Mais je ne puis rien contre cet homme, moi... il me tient enchaîné... j'ai besoin de lui... je suis à lui... c'est grâce à lui que je puis être heureux! Je sais ce qu'il a fait contre vous... mais sais-je ce (pi'il fera contre moi... contre une jeune fille que j'aime !... Cet homme est impénétrable dans ses secrets... Gomment deviner les motifs de cette haine qu'il a jm-ée à tous ceux qui l'approchent... Si je me levais devant lui... qui sait! d'un mot;, peut-être, il me renverserait.
Et Laurence, torturé par ses pensées, se jeta sur son lit et y demem'a longtemps, cherchant à oublier dans le sommeil ces personnages, ces faits cpii se pressaient dans sa tête... se mêlant, tour à tom- menaçants ou souriants, lui rappelant un passé funeste ou lui prédisant mi a\ enir d'ivresse. Le nom de M. de Lano, celui d'Edith , de Maurice et de madame de Billy s'échappaient sans suites des lèvres du malheureux... y laissant l'un mie prière... l'autre un blasphème.
Mais le sommeil ne venait pas.
A la fin, Laurence se releva brusquement, courut devant une glace, et s'y regardant pâle et défait :
— Je suis fou! murmura-t-il... Qu'ai-je besoin de songer à tout cela ! Que m'importe cette femme et ses enfants... s'ils viemient... nous verrons !
Une heure sonnait ; Laurence jeta un coup d'oeil du côté de la pendule.
— Celte nuit ne linira pas! dit-il, (]uel"ai]"e jusqu'au matin... si je pouvais...
Il s'approcha d'un plateau sur lerpiel miroitait, à la lueur de la Jjougie, un flacon de liqueur : il prit ce flacon, se versa un plein verre et le porta à sa bouche.
Mais, remettant aussitôt, axec dégoût, flacon et verre sur le plateau :
— Non, cela est stupide ! fit-il.
Et son regard, qui se promenait incertain autour de la chambre, s'arrêta sur un stmdioarius appendu à la muraille, dans un coin, près du lit.
Alors ses sourcils se froncèrent, son œil devint humide... sa bouche se contracta.
Il se dirigea lentement vers l'instrument... le décrocha d'une main prudente... souffla sur la poussière (jui le couvrait de son gris linceul, essuya l'archet, et, demandant à chaque corde, à chaque note, un son qui s'évanouissait en l'air comme un soupir, il demeura absorbé dans cette occupation.
Le violon accordé, Laurence le posa délicatement sous son menton, parut réfléchir encore, et faisant enfin glisser l'archet, il entama une vieille et délicieuse romance d'un opéra de Grétry. D'abord, ce ne fut qu'en sourdine qu'il osa se risquer, au milieu de ce profond sdence qui l'environnait, puis, sa tête s'échauffant à mesure que de doux souvenirs venaient frapper son oreille et glissaient jusqu'à son âme, il atta(iua avec vigueur une première variation. Habilement conduit, l'archet courut sur les cordes... la chambre s'emplit d'harmonie... les vitres frissonnèrent... Le front brûlant, la respiration oppressée, Laurence s'écoutait et semblait en délire.
Tout à coup, il s'arrêta. . . il lança loin de; lui et violon et archet, et se couvrant le ^ isage de ses deux mains :
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— Ma jeunesse ! mes irves! mes beaux jours d'autrefois! balbutia-t-il, qu'ètes-vous devenus!... J'avais vingt ans, alors! je croyais à l'étude... à la gloire... au bonheur ! Mon cœur flétri trop vite a abandonné ces bienfaisantes chimères!... Sans amis pour me guider, sans force pour me retenir moi-même sur la pente honteuse oii le désespoir, l'isolement me poussaient... je me suis forgé une conscience... j'ai renié ce fjue j'avais adoré... j'ai menti à mes propres sentiments! Moqueur et joyeux à la fois, j'ai respiré Tencens que les fous et les débauchés brûlaient en mon honneur... j'ai joué au bohémien... à l'athée... au bâtard... quand je me surprenais, au contraire, chaque jour, dévoré du désir de posséder un pays... une religion... une famille...
A quoi ces plats mensonges, cette existence de convention m'ont-ils conduit ! J'ai vieilli! le dégoût, l'ennui sont arrivés... et je suis toujours seul...
Oh! le bonheur... le bonheur... qu'est-ce donc?... Edith... Edith... le saurai-je jamais!...
Et Laurence, épuisé de fatigue et d'émotion, tomba sm- un fauteuil et s'endormit doucement, sans entendre la voix d'un voisin tpii criait, à travers le plafond :
— Oh! dites-donc, le jouem^de violon, voulez- vous bien vous taire! qu'est-ce que c'est que ça! de la musique au milieu de la nuit !
Lam'ence ne se réveiUa que le matin à sept heures. Le sommeil l'avait calmé ; il se rappela en souriant ses extravagances de la veille, regarda d'un air de regret son lit, à peine affaissé, souffla sur sa bougie qui se mourait, fit prestement sa toilette, et, sonnant le garçon qui le servait d'ordinaire : — Germain, lui dit-il, je sors un instant; dépèche-toi de mettre de l'ordre ici. J'attends une dame sur les dix heures :
tu aura? soin de te trouver en bas pour lui indiquer ma chambre et la conduire , et une lois que cette dame sera arrivée... — souviens-toi bien de ce que je te dis! — je n'y serai pour personne... pour personne.. . entends-tu?. . .
— Cela suffit , monsieur , répliqua le domestique.
Laurence alla flâner au Palais-Royal. Il avait besoin d'air et de soleil... il demeura longtemps à se promener sous les arbres couverts de grésil, ymis il entra prendre une tasse de cale et revint, en courant, à riiotel, de crainte que, par hasard, Edith ne devançât le moment désigné.
De neuf à dix heures, Laurence ne quitta pas sa fenêtre, il suivait du regard chaque voiture fjp^ii passait dans la rue.
Enfin mie citadine s'arrêta devant l'hôtel. Une femme en descendit. D'un bond Laurence fut hors de sa chambre, et d'un autre bond au bas de l'escalier. C'était bien Edith, il l'avait reconnue, il l'avait devinée sous son voile noir et son mantelet.
Il lui prit la main en tremblant. La main de la jeune fille trem])lait aussi. Germain était là, derrière eux, brodant à part lui, sans doute, de petites réflexions... Laurence lui fit im signe qui signifiait : Souviens-toi de ce que je t'ai recommand(j !
Et il continua d'aider Edith à monter.
Quand elle fut dans la chambre de Laurence, Edith s'assit, leva son voile, et des yeux, invitant son hôte, demeuré debout, à s'as?eoir auprès d'elle :
— Je vous remercie, monsieur Laurence, dit-elle, d'avoir bien voulu m'attendre.
— D'avoir bien voulu l'attendre! pensa-t-il... et dévorant des yeux ce visage dont une pâleur char-
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mante relevait encore la distinction, la finesse : Je suis trop iier, répondit-il...
— Ma démarche, inteiTompit Edith, est au moins singulière, avouez-le! Une jeune fille... se présenter ainsi... seule... chez vous! jNIais il le fallait. Je vous l'ai écrit, j'aurais eu peur de vous parler à l'hôtel. En un mois, monsieur, j'ai appris bien des choses que j'ignorais. J'ai vu à mes côtés le mensonge et la bassesse... mais ce n'est point pour vous parler de mes soupçons que je suis ici... Depuis que je vous connais, je vous ai trouvé, vous, bon... affable... dévoué... vous avez été mon défenseur. . . mon appui ! Ma confiance, mon espoir en vous sont sans bornes... veuillez donc me prêter quelques minutes d'attention... je serai brève, caries instants sont précieux. .. je ne puis, sans aggraver mon imprudence, rester longtemps en ces lieux. Écoutez-moi, j'ai une prière à vous adresser.
Laurence s'inclina; Edith se recueillit un moment et continua ainsi :
— Ce que j'ai à vous apprendre vous étonnera douloureusement, peut-être. Mais, je ne sais pas mentir, et, au risque d'appeler sur moi la colère de... M. de Billy... je m'expliquerai!... je m'expliquerai franchement! Monsieur Laurence, je ne puis accomplir la promesse que j'ai faite... à vous... et à M. de Lano!... je serais malheureuse... vous ne sauriez, vous, monsiem*, être hem-eux.
Laurence tressaillit.
— Vous m'avez compris, n'est-ce pas? dit Edith.
— Oui, oui, je vous ai compris, répondit Laurence d'une voix sourde, vous ne voulez plus être ma femme?
— Je ne puis plus devenir votre femme, reprit la jeune fille. Je le sais, je le vois, je vous afflige en parlant de la sorte, mais cet engagement (|ue j'ai pris de
^ OU? donner ma main, il m'a été arraché, vuyez-\ uns. ,. mon cœur était étranger aux paroles ([u'on me tlictait. . . En consentant àcette vmion, je satisfaisais au sentiment de reconnaissance que j'éprouvais pour vous; au trouble qui m'agita lorsque je vins à songer au courroux de mon jjère, aux railleries du monde s'ils connaissaient jamais ma faute... iMais, monsieur Laurence... pardonnez-moi... ce n'était pas l'amom- qui me faisait accepter.
— Je m'en doutais alors, mademoiselle, et je n'ai pas le droit de vous accuser, fit Laurence ; n'ai-je pas, moi-même, demandé un délai ? n'ai-je pas fixé un terme éloigné à ce mariage que l'on voulait vous imposer sans réflexions ?
— Oh! oui... je le répète, vous êtes grand! vous êtes généreux! continua Edith. Oh! je n'ai pas douté un seul instant de vous ! et c'est pour cela que je vous ai écrit... c'est pour cela que je suis accourue vous dire : sauvez-moi des méchants qui me menacent! Je ne les crains pas pour moi... mais sans savoir quel est leur but... leur pensée... ilsm'elïrayent poiu" celui fpie, toute ma vie, je veux appeler mon père. Si vous me promettez votre secours... je me sentirai forte... avec vous je les braverai! je suis innocente, n'est-il pas vrai? Eh biea! la première, j'irai me jeter aux genoux de mon père!... de M. de Billy... je lui avouerai tout. — D'abord, peut-être, il me repoussera, mais à votre tour, alors, vous parlerez, monsieur, vous raconterez ce qui s'est passé... il vous comprendra... il vous croira.
— Moi ! moi ! aux genoux de M. de Billy ! murmura Laurence.
— Aux genoux d'un vieillard.,, est-ce que cela humilie !
— Oui... s'écria Laurence, cela peut faire mourir de honte, lorscjn'on a un crime à se reprocher !
— Un crime ! répéta Edith avec surprise.
— N'importe ! Cette réparation... je la lui donnerai, continua Laurence en se parlant à lui-même, je la lui dois... Mon Dieu! qu'il conserve sa fdle, puisque...
Il s'arrêta brusquement et regardant Edith avec émotion :
— Merci, mille fois merci, mademoiselle, reprit-il, de ce que vous venez de me confier! Vous avez dit vrai... vous seriez malheureuse avec moi... mon front porte un cachet indélébile... celui de la fatalité... Je dois soulfrir toute ma vie... toute ma vie je dois être funeste à ceux qui m'approcheront; il faut me fuir avec horreur !
Vous ! ma femme ! ^ous... est-ce que cela est possible? mais j'étais un insensé de l'espérer seulement... Allez... ne craignez plus rien. Nul obstacle... nul chagrin ne doit entraver votre route... Si M. de Lano voulait encore vous menacer. . . je serai là. . . entendez-vous? toujours là pom' vous défendre... et alors... malheur à lui... Aussi bien je suis las de cette existence de boue, je suis las de ces bienfaits cjui me pèsent comme des fardeaux... Je veux en finir avec ces mystères... je veux le forcer à s'expliquer... je veiLx...
Mais une pensée subite... foudroyante... se faisant jom', à cet instant, dans l'esprit de Laurence, il saisit la main d'Edith qui le considérait avec eftroi, et lui dit, en accentuant chaque syllabe :
— Mais vous en aimez donc un autre, que vous savez, à présent, que vous ne m'aimez pas?
La jeune fille devint pourpre et inclina la tête. De toute autre femme cela eût signifié : Je ne vous répondi'ai pas ; de la part d'Edith ce signe tacite voulait
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dire oui. Laurence ne s'y méprit pas, et devant cet aveu d'une candeur mortelle, par un effet de son organisation, loin de devenir furieux, il chancela et pâlit sous une douleur à la lois poignante et ineffaljle. Un voile couvrit ses yeux... il ne proféra pas une parole, il ne jeta pas un soupir, mais d'un mouvement nerveux il repoussa violemment la chaise sur laquelle sa main était appuyée.
La chaise alla tomber au loin sur le parcjuet.
Au même instant on frappa à la porte et Laurence entendit la ^ oix de Maurice qui disait :
— Ouvrez! monsieur, ouvrez!... vous êtes là... nous le savons! '
— Grand Dieu ! fit Edith, du monde ! ... je suis perdue !
— Misérable Germain! murmura Laurence, il les a laissés monter... Oh ! je n'ouvrirai pas!
— Ouvrez!,., mais ouvtcz donc!.., reprit Maurice qui heurtait impatient; vous cacheriez-vous?... alors nous resterons ici... à votre porte, entendez- vous... jusqu'à ce que vous sortiez...
— Cette voix... Oh! je connais cette voix!... dit Edith, dont le visage s'illumina soudainement,
— Vous connaissez cette voix? répéta Laurence. Et l'instinct féroce reprenant le dessus :
— Ah! c'est lui... c'est lui, peut-être?... balbutia-til, le regard avidement attaché sur la j)hysionomie de la jeune fille, pourtant.,, c'est impossible!
Et comme Edith, épouvantée de ce regard, s'affaissait sur mi siège, Laurence la prit par le bras, et l'entraînant vers un petit cabinet tpie fermait ime porte vitrée:
— Cachez-vous là, dit-il, on ne vous verra pas,,. Et il ajouta mentalement :
— Je saurai bien si c'est lui.
Et il alla ouvrir à ceux qui frappaient.
Suite d\i pri!'céd.eiat.
Ce qui nous a coûté vingt lignes à décrire s'était passé en moins d'une minute. Edith était à peine cachée , que la porte du logement de Laurence , ou^ erte enfm par ce dernier, livra passage à Maurice et à Daniel.
Maurice avait le teint animé, l'œil ardent, les mains tremblantes. En dépit de ses protestations de prudence en se préparant à se rendre chez Laurence, le jeune homme n'avait pu contenir son émotion tandis qu'il s'acheminait vers l'hôtel de celui de qui il était en droit d'exiger une réparation.
A l'hùtel, grâce à un hasard providentiel qui avait écarté de leur passage M. Germain, lequel, disons-le à sa louange, s'il n'eût pas été, alors, fort occupé d'une partie de pitpiet, se lût opposé à ce ffu'on forçât sa consigne, Maurice et Daniel étaient montés sans obstacle au logement de Lam-ence. Ils craignaient que celuici ne se lût absenté, mais cette crainte s'était évanouie, lorsque amvés sur le palier ils entendirent le bruit causé par la chute de la chaise qu'a\ ait poussée Lau-
IIX) LE ROI DES ÉTOIA.\TS.
rence dans son accès de jalousie comprimée. Maurice, donc, frappa d'ahord avec modération... mais ne recelant pas de réponse, et certain qu'il était que le persécuteur de sa mère était là, il oublia ses promesses... il s'emporta... et au moment enfin où Laurence obéit à ses clameurs, il y aA ait dans tous les traits du jeune homme une expression de fureur impossible à décrire.
Daniel, au contraire, était calme. Il s'était engagea Aeiller sur Maurice, et il tenait à détourner tout danger de celui tpi'on lui permettait de nommer son frère. 11 espérait obtenir une solution de Laurence sans avoir besoin de recourir à des moyens qui eussent plutôt nui (jue servi on pareille occasion. Il comptait sur Tamitié que lui avait constamment témoignée le roi des Étudiants, sur les restes de noblesse qui subsistaient encore au fond de ce cœur en désonli'e. Cepemlant, au premier coup d'œil qu'il jeta sur Laurence, il fut surpris de la pâleur sinistre et du maintien, sinon pro^ocatem", du moins arrogant, qu'il affectait.
Daniel regarda alors également son compagnon, et il sentit cpie des deux côtés il am'ait beaucoup à faire pour empêcher que les choses ne se passassent au plus mal.
— Que me voulez-vous, messieui'S, criaenlin Laurence, et que signifie cette manière cavalière de vous présenter chez moi?
— Ce que nous vous voulons, répondit ^laurice du même ton impertinent qu'avait emprunté son interlocuteur, vous devez le deviner, monsieur... et si nous avons fait du bruit... du scandale à votre porte... prenez-vous-en à \ous seul, qui vous étiez enfermé comme si vous aviez peur...
— Laurence, écoute-moi! interrompit Daniel en
LE UOI DES ÉTUIHANTS. • 101
6 élançant devant celui-ci au moment où il allait répliffuer, et vous, Maurice, laissez-moi m'expliqiier. Tu n'as aucune raison de haine contre Maurice, n'est-il pas vrai, Laurence! Tu l'as accueilli avec bonté, ignorant son véritable nom... Aujourd'hui que le hasard a tout découAert... aujourd'hui que tu sais que c'est le fils de madame de Billy dont tu as serré la main... si ]M. d'Ernhestat refuse de nous aider à réparer le crime qui a été commis, il y a seize ans... par qui? nous l'ignorons... toi, Laurence... mon ami, resterastu muet et insensible... à nos supplications?
Laurence tressaillit légèrement, mais il répondit a^ec une insouciance des mieux jouées :
— Je ne sais ce que tu veux dire, Daniel... je ne comprends rien...
— Vous comprenez tout ! monsieur, vous comprenez tout ! s'écria Alaurice qui repoussa son ami et se mit en face de Laurence... au nom du ciel, parlez!... Je suis calme maintenant, voyez... je ne tremble pas... j'ai le courage de refouler en mon âme la colère que je ressens pour vous!... car, c'est vous... monsieur, ne cherchez pas à le nier, qui avez prêté votre assistance dans un vil complot contre ma mère... et un fils doit haïr ceux qui outragent sa mère !... Mais je vous mets à part en ce moment... je me dois à ime tâche sacrée, et c'est à votre cœur... à votre humanité que je m'adresse... Vous n'avez été, n'est-ce pas, que l'instrument d'une vengeance odieuse? Vous étiez jeune, alors... bien jeune... on vous trompait aussi, peut-être, vous-même ! . . vous n'avez pas vu tout ce qu'il y avait de monstrueux dans le piège qu'on tendait à une pau\re femme' qui adorait son époux? Qui sait, mon Dieu! on vous a peut-être caché ce qui suivit votre fuite à l'aspect d'un époux en délire... vous ignorez,
lOiî l.E UOl ItES ÉTUDIAJSTS.
sans (l(»iite, que ma mère, repoussée par M. de Billy... le front brûlant d'une insulte sans nom... faillit mourir de douleur... car rcttc insulte avait brisé en elle toute tendresse pour son mari... toute pensée de se réunir jamais à lui.
— J'ai su tout cela, lit Laurence d'un air sombre.
— Vous aAez su tout celai... s'écria Maurice dont la fureur se ranima à ces mots. Oh ! monsieur!... et, depuis seize ans , vous n'avez pas cherché à réparer le mal que vous aviez causé !,.. mais vous haïssiez donc manière, vous, monsieur?
— Non... répondit Laurence.
— Non !... mais alors...
— Mais ne me demandez rien ! interrompit Laurence, qui, dans le premier moment d'eifervescencc, n'avait pas songé à l'intérêt que pourrait prendre Edith à des explications qui la touchaient de si près ; Laurence, qu'effrayaient maintenant, pour ce témoin invisible, les paroles de Maurice; ne me demandez rien ici... je ne puis vous réponth'e... je parlerai... j'avouerai tout... mais plus tard... ce soir... demain...
— Pourquoi ce soir? pourquoi demain? repartit Maurice. Et s'il ne me plait pas, à moi, d'attendre que vous daigniez prendre votre temps?
— Maurice! Maurice ! fit Daniel, du calme ! puisque Laurence s'engage...
— Eh ! qu'ai-je besoin de calme ! s'écria Maurice, s'exaltant do phis en plus, je a eux la vérité,., je la veux, entendez-vous, monsieur d'Ernhestat?... Je veux une confession pleine et entière?... Je suis triste de voir ma mère souffrir... je rougis de ne point porter mon nom!... Monsieur d'Ernhestat , vous l'avouez... vous savez tout... vous consentez à tout réparer... Eh bien ! venez donc avec moi à l'hôtel de Billy... venez...
LE ROI DES ÉTniIA.NTd. lOo
il en est temps, si vous voulez encore qu'on vous pardonne !... A M. de Billy vous direz : a Monsieur, je suis celui ({ui, il y a seize ans, poussé par de perfides conseils... » ceux de M. de Lano... n'est-il pas vrai? C'est de M. de Lano que vous étiez le complice?
— Taisez-vous ! taisez-vous ! répondit Lam-ence en regardant avec stupeur du côté du cabinet vitré.
« — Je suis celui, continua Maurice, qui ai feint d'aimer votre femme... et qui l'ai poursuivie de mes désirs, de mes prières de commande... »
— Maurice ! exclama Laurence, assez! assez !
« — Je suis à vos genoux, direz-vous à M. de Billy... je proteste de l'innocence, de la pm'eté de ceUe que vous avez ignominieusement chassée... 'il n'y a eu trahison que de la part de M. de Lano et de la mienne. »
Et je serai près de vous, monsieur d'Ernhestat , et je dirai h mon tom- à M. de Billy : « Je suis votre fils, monsieur, et je viens vous demander, pour ma mère e^'ma sœur, une tendresse cpie vous n'avez pas le droit de leur refuser... pour moi... pour elles aussi... un nom que nous ne portons pas, par crainte de rougii" non pour nous mais pom* vous... lorsqu'on nous aurait dit : « Pourquoi votre mari. . . pourquoi votre père s'est-il séparé de vous? Pourquoi élève-t-il dans sa maison une enfant que chacun croit sa fille, et cpi'il comble de'scaresses dont il vous a déshérités? »
Ici la porte dû cabinet s'ouvTit subitement et Edith parut, non pas désolée et mourante, mais digne, résolue ; elle s'avança vers ^laurice.
A cet aspect, Laurence jeta im cri... Daniel était stupéfait, et Maurice balbutia :
— Elle ici!... mon Dieu! elle!... chez lui!
— Oui, monsieur, dit Edith... moi!... qui, ainsi que votre mère, suis sous le coup de la haine de M. de
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Lano... moi qui usurpe, auprès de M. de Billy, des caresses... une alfoction qui vous appartiennent... moi qm vous les rendrai, monsiemM... Oh! ^ous êtes étonné de me rencontrer ici, n'est-ce pas?...
— Non... Je ne m'étais pas abusé!... répartit Maurice d'un ton de mépris, votre présence en ces lieux n'a rien (jui doive me surprendre... c'est bien vous c[ue j'ai rencontrée au bal de l'Opéra!...
— Avec M. Laurence , répondit tranquillement Edith, cela est M'ai, monsieur... c'est moi.
— Et que vous importe? lit Laurence à Maurice, d'une voix que la jalousie altérait.
— A moi ? réplirpia dédaigneusement le lils de M. de Billy... vous avez raison... que m'importe?
— Une larme glissa sur le visage d'Edith, et elle reprit en étendant les mains vers le jeune homme :
— Vous me croyez coupable, monsiem*, vous avez tort... vous le saurez bientôt et vous vous repentirez de m'avoir accusée... Mais ce n'est point pour me disculper que je suis ici... et cependant.... avouezle... vous ne me saviez pas là... si j'avais à rougir, qui m'obligeait à me montrer à vous?
Ce que je veux, c'est remédier à l'instant même au mal qu'on vous a fait... C'est amener un rapprochement qu'une main ennemie a empêché juscpi'à ce jour... la main de M. de Lano sans doute, car'^je vous ai entendu le maudire tout à l'hem-e, et im pressentunent m'assm'e que votre malédiction porte juste.
J'ignore la part qu'à prise M. Lam'ence dans la trahison sous laquelle votre mère a succomlié... mais ce dont je suis certaine, c'est que lorsque je dirai à M. Laurence : « Aidez-moi dans mon œu\re de réparation ! » il m'aidera.
Ce dont je suis certaine, ce que je vous promets, c'est que demain M. de Billy sera chez vous... chez votre mère.
Apprenez-mrji donc bien ^ite où vous demeurez, monsieur, que je sache où conduire celui qui a tant de Iai"mes à essuyer ?
Et comme Maurice, dominé par la puissance du regard d'Edith, tendait machinalement une carte à la jeime tille, celle-ci, désignant du doigt cette carte à Lam'ence :
— Vous y viendrez aussi, monsieur, lui dit-elle; demain... à deux heures, chez madame de Billy... Aous m'entendez, monsieiu", vous y viendrez!... je vous en prie !... je vous en prie ! Vous me juriez tout à l'heure que vous étiez prêt à tout entreprendre pour moi... Je n'exige de vous cju'une heure... et le sacrifice d'une fatale honte.
Il y eut un moment de silence pendant lecpiel la jeune fille s'occupa de ramener son voile sm- ses traits.
Puis, saisissant le bras de Mamice et la main de Laurence :
A l'un elle dit :
— N'oubliez pas c[ue demain vous embrasserez votre père ! , . .
Elle dit à l'autre :
— N'oubliez pas que vous avez un devoir à accomplir demain !
Et elle s'éloigna.
Demeurés seuls, Maurice, Daniel et Laurence restèrent encore quel([ues minutes silencieux, les deux premiers réfléchissant à la singularité de la présence de la jeune fille chez Laurence, à ses discours... Laurence se demandant ce qu'il a^ait à faire...
r.Ki LK HOI IiES ÉTUlJlANTS.
Enfin, ce fut lui qui prit, le premier, la parole; il s'avapça vers Maurice et le regardant fixement :
— Bénissez cet ange qui a ient de vous apparaître ! monsieur, lui dit-il; grâce à lui... à son intervention, je vous rendrai le bonhem'... grâce à lui, j'aurai la force de vous donner les renseignements que vous désirez. C'est de la fange que je vais remuer, monsieur... mon opprobre tout entier que je me dispose à mettre à nu sous vos yeux... N'importe! il ne sera pas dit que celle que j'aime le plus au monde m'aura supplié vainement... Il ne sera pas dit qiir je sacrifierai à un misérable ressentiment... à une basse envie... l'avenir de cette jeune fiUe et le votre, monsieur.
Déjà une fois je vous ai conté ma \\e, je pourra' donc être bref à cette heure... vous connaissez le fond... apprenez les détails que je vous avais cachés.
M. de Lano m'a élevé et, jusqu'à ce jour, c'est à lui que j'ai dû l'aisance dont je jouis, sans qu'il ait consenti jamais à me dire à quels titres il s'était créé mon protecteur. Je ne vous parlerai jias de mes sentiments à l'égard de cet homme... Je ne les définis pas exactement moi-même... c'est un mélange de respect et de mépris... de haine et d'aiïection... mais oîi le mépris et la haine prédominent... entendez-vous?... et je le lui prouverai bientôt. J'avais dix-neuf ans ^ je faisais mon droit à Paris, lorsque M. de Lano m'écrivit de Marseille, oii il habitait depuis deux ou trois ans, pour m 'ordonner de Aenir le trouver. Transporté de joie, j'obéis... je croyais devoir à de l'amitié cet appel... j'accourus en hâte vers mon protecteur... — c'est ainsi (pie je le nommais... — Mais ce fut avec la même froideur (£u'd aAait accueilli quelques années aupara- \ant mes caresses enfantines, lorsqu'il passait parfois
LE liur DES ÉTLîDIANTS. 197
me rendre visite au collège, qu'il reçut mes protestations de jeune homme.
« Laurence, m'avait-il dit dans sa lettre, pour favoriser l'exécution d'un projet, au courant duquel je vous mettrai plus tard, il est utile que vous vous présentiez à l'hôtel de M. de Billy sous un nom supposé. Vous ne parlerez point de nos relations... je ne veux être pour %'ous, à Marseille, (pa'une personne qui vous porte , tout simplement , le genre d'intérêt qu'on éprouve pour un jemie homme dont on a connu la famille. Souvenez- vous de ces renseignements , je vous prie. »
Je satisfis, en tous points, aux ordres de M. de Lano. Sous le nom de d'Ernhestat, je fus parfaitement accueilli de cette famille où j'allais jeter bientôt le trouble et la désolation. Votre père était bon... loyal... votre mère...
Que vous dirai-je! lit Laurence en s'interrompant avec une sorte de désespoir. Qu'ai -je à vous apprendre ? vous savez tout... vous avez tout deviné... Oui, alors j'étais jeune et M. de Lano fut l'unique coupable... le rôle qu'il me faisait étudier, je le jouais en plaisantant... je croyais n'avoir à me reprocher qu'une complaisance trop facile... trop complète à des projets que je ne comprenais pas bien.
Mais quand je sus que ce que j'avais pris pour un jeu était une embûche véritable... Quand je sus la brusque séparation de M. de Billy et de sa femme, je fis ])-dvt li mon protêt' (eu7' de mon étonnement... de mes regrets.
11 m'enjoignit de me taire et de repartir aussitôt pour Paris.
Et je me montrai un misérable à mon tour... car ma première résolution fut d'aller, malgré les ordres
198 LE ROI CES ÉTrDiA.vrs.
de celui qui s'était servi de moi si indignement, trouver madame de Bdly et lui demander pardon... et lui raconter tout !
Mais j ignorais le lieu de refuge de madame de
Billy... et puis... Je serai franc; j'avais peur du
mépris... du ridicule !... et cette crainte puérile ferma
mon cœm* aux pensées généreuses... Comment oser,
• me disais -je, avouer un rôle cpie j'ai joué !
Seize ans se sont écoulés depuis cet événement, monsieur Maurice , et pendant seize ans j 'ai gardé, présente à mon esprit, la seule mauvaise action que j'aie à me reprocher; mais, vous me connaissez!... encore une fois, je vous ai dévoilé déjà mon âme et ses faiblesses ! . . . Incapable de commettre le mal résolument, je n'ai pas de courage non plus pour le bien... Sous l'étreinte fatale de M. de Lano, mon cœur s'est glacé... comprimé... Oh! M. de Lano ! M. de Lano ! Et savez-vous, maintenant, Maurice, ce que cette jeune fille que vous avez \ne tout à l'heure, était venue faire ici? Cette jeune fdle, je vous l'ai dit en commençant, est im ange, un ange de bonté! M. de Lano... — sais-je encore dans quel but, — l'a jetée en quel- (pie sorte dans mes bras en la forçant à se compromettre aux yeux de sa maison.
6 i\Iais du moins il a échoué dans ses prévisions les plus infâmes !
Car j e pouvai s posséder Éd ith. . . abuser de sa pureté . . . et j'ai respecté Edith ! M. de Lano m'a dit : « Elle est à vous, elle sera votre femme ; prenez-là, je vous la donne. »
Et j'ai dit à Edith : « C'est à vous d'ordonner... Suis-je digne de devenir votre époux? »
— Et... s'écria Maurice avec anxiété... et qu'a-t-elle répondu... que décide-t-elle ?
Le regard de Laurence étincela en se fixant sur celui qui l'interrogeait; mais reprenant aussitôt la résignation avec laquelle il avait parlé jusqu'alors :
— Edith, répondit-il, est venue ce matin, monsieur, rae dire qu'elle ne m'aimait pas... qu'elle ne pouvait être à moi.
Conrag'e et Araoïxr.
Edith est remontée dans la voiture qui l'attendait à la porte de l'hôtel de Laurence ; l'espèce de surexcitation fiévreuse fjui animait la jeune fille un instant auparavant se dissipe peu à peu. Elle songe à ce qu'elle vient de découvrir, à ce qu'elle a promis. Que va-t-elle faire? Comment parlera-t-elle ù M. de Billy ? Comment l'amènera-t-elle à la suivre chez celle qu'il a abandonnée jadis et qui est là... dans Paris... avec ses enfants. .. ses enfants î
Et Edith murmure en essuyant ses larmes :
— Et moi, je ne serai donc plus rien pour lui ?
Cependant, à mesure que la citadine approche de sa destination. Edith retrouve du courage. Elle ne connaît pas bien la cause cpi'elle a entrepris de défendre; ces paroles, ces menaces qui lui sont arrivées dans le cabinet où elle se tenait cachée n'ont fait que de lui donner une luem* de la vérité sans linstruire complètement. Mais elle a compris d'instinct que Laurence et M. <le Lano sont coupables... M. de Lano, surtout, a trompé son parent... son ami; et appelant à
son aide ses souvenirs sur la \'w. intime de M. de Billy, sur ces jours de douleurs dont elle est depuis si longtemps spectatrice... elle se rappelle mille circonstances étranges fp,ii ont passé juscjiie-là sans valeur à ses yeux et lui semble maintenant dériver d'une persécution cruelle et acharnée. Elle voit M. de Billy, obéissant aux moindres désirs de M. deLano, pleurer parfois en secret, plutôt sur la liberté qu'on lui a ùtée, en lui disant : « Nous vous aimons... obéissez! » que sur sa santé perdue. Elle se souvient des plaintes, des regrets étouffés du malade...
— Mon Dieu! dit-elle, mais cela est impossible! Pourquoi jM. de Lano aurait-il condanmé à un supplice éternel celui à qui il doit tout?
La voiture est arrivée ; Edith s'élance, elle monte ' chez elle... La première personne qui se trouve sur son passage est mademoiselle Honorine.
Mademoiselle Honorine s'empresse d'aider Edith à se débarrasser de son mantelet et de son chapeau, et tout en s'acquittant de ces soins, elle s'écrie d'un ton de chattemite :
— Mais, vTaiment, mademoiselle , pardonnez-moi cette remarque... quelle idée avcz-vous eue là de vous en aller seule au bain? Ne vous appartiens-je point, et n'aurai-je pas remis, de grand cœur, la visite que j'avais à rendre, ce matin, à ma cousine, pour remplir mon devoir, qui est de vous accompagner? Oh! je vous en veux beaucoup! Sortir seule ! J'étais inquiète, et ^I. de Lano a bien regretté, lorsqu'il est parti tout à l'heure, de ne pouvoir vous embrasser.
— Que dites-vous? repartit vivement Edith, M. ^le Lano parti! Oii donc est- il?
— Ah ! et moi (]ui ne vous disais pas... Ah ! mademoiselle, il est arrivé mi grand malheiu*. Une ferme
(fiii appartiont à M. do Lano... vous devez savoir cela, mademoiselle? une ferme située aux environs de Melun? Eh bien! elle a été incendiée hier matin. M. de Lano n'a reçu la nouvelle de cet événement cju'il y a deux heures, et il est allé aussitôt prévenir M. votre père qu'il s'absentait pour courir voir si tout est réeUement perdu.
— M. de Lano parti ! répéta ÉcUth.. Ah ! le ciel me protéije !
Et d'un air que mademoiselle Honorine ne lui avait jamais vu, Edith fit signe qu'on la laissât seule.
Alors, pensive et la tète inclinée, la jeune fille se promena quelques instants dans sa chambre.
Puis elle s'approcha d'une fenêtre, et, en soulevant le rideau :
— C'était lui ! murmura-t-elle en regardant dans la rue, c'était lui que je voyais tous les jours passer là... il songeait à son p^re, et quand il m'apercevait... Il s'enfuyait... ah! il me hait sans doute... il me méprise aussi... Malgré ce que»j'ai pu dire... me trouvant chez M. Laurence, il a dû me croire coupable, et pourtant, s'il savait ! . . .
— Allons! reprit- elle après un instant de silence, ce n'est pas de moi qu'il s'agit! M. de Lano est absent... nous avons le champ libre... si je lem* écrivais de venir ici!... non... non... c'est h lui d'aller à elle... pauvre femme! il lui doit bien ce dédommagement !
Et elle sortit de son appartement et se dirigea à pas pressés vers celui de M. de Billy.
Nous ^a^ons dit : depuis quekpies mois déjà, M. de Billy ne quittait pas sa chambre à coucher. La maladie en était arrivée chez lui à l'état de torpeur. Il passait son temps assis auprès d'une cheminée, les mains jointes, l'œil lixé distraitement sur les tisons. La iiré-
"iOl i.K r.oi iii:s étiuia.xts.
senco seule d'Kdith sa\ait rairacluT à cet engourdissement sinistre.
Cependant, lorsque Edith entra tlans la chambre du malade, elle n'entendit point les mots prononcés d'un ton joyeux qui l'accueillaient d'onlinaire. M. de Billy était étendu sur son fauteuil, le dos tourné à la porte d'entrée, il sommeillait...
Edith s'approcha doucement de lui... elle le vit les yeiLx fermés, et toute triste elle resta en face de lui. L'étisie faisait d'atfreux ravages ; les traits de M. de Billy avaient cette angulosité de lignes, cette absence d'animation, de ^ie, fjue l'on remarque chez les poitrinaires au terme de leur lente agonie. Sa poitrine se soulevait par bonds inégaux, ses mains étaient moites et frémissantes.
Edith posa ses lèvres au front de son bienfaitem*. . . Il se réveilla en sursaut, mais apercevant au-dessus de lui ce regard noyé de pleurs, cette bouche qui jouait le somire ... il revint à lui et murmura :
— C'est toi, ma fdle, merci! Je ne t'avais pas encore \i\e aujourd'hui.
Edith porta à son cœur les mains qu'on lui tendait, et s'asseyant sur un petit tabom-et aux pieds de M. île Billy :
— Je resterai, fit-ell»^ , toute la journée près de vous, mon père; car j'ai bien des choses à vous conter.
— Oh! comme tu es sérieuse en parlant ainsi, mon enfant ! aurais-tu rpielque chagrin à me confier?
— Un chagrin... à moi? répéta Edith en buvant une larme qui sillonnait sa joue, non... ce n'est pas de moi que je veux vous parler... mais tenez... d'abord, continua-t-elle, en apprêtant une tasse de tisane pour le malade, qu'un accès de toiLx venait de saisir, pi'enez ceci...
Et elle pensa : Bientôt ce ne sera plus moi qui serai chargée de ce soin affectueux.
M. de Billy accepta, le regard tendrement attaché sur l'enfant agenouillée à ses pieds, et il reprit avec un sourire :
— Voyons ! voyons ! n'aie donc pas cette petite mine boudeuse ! Tu ne me quitteras pas, n'est-il pas vrai ?... M. de Lano est absent, je le sais ; il ne reviendra que demain... tu n'as pas à craindre qu'il te gronde de négliger ta musique pour moi, comme il le l'ait toujours; car on dirait que cela le chagrine de te voir m'embrasser ! Nous passerons la journée ensemble, c'est convenu. . . Qu'as-tu donc alors à être triste ?. . . Que t'est-il arrivé ?
— Mon Dieu! se dit Edith, donnez-lui la force de m'entendre, et donnez-moi de l'éloquence et de la persuasion.
Et toujours à genoux vis-à-vis du malade :
— Mon père, continua-t-elle d'une voix sonore, prêtez-moi l'attention la plus complète, et surtout, je vous en conjm'e, armez- vous de courage. Ce que j'ai il vous apprendre est à la ibis heureux et terrible... Je vais peut-être ulcérer votre cœur par mes paroles, mais je répandrai aussitôt sur les blessures un baume bienfaisant qui les cicatrisera ! . . .
— Edith, fit M. de Billy qui se redressa péniblement sur son siège, je ne te comprends pas! Que signifient ces préambules... que veux-tu dire ?
— Oh! attendez! attendez! mon père...
Et elle appuyait douloureusement sur ce mot.
— Je ne veux pas vous tuer... le bonheur inattendu peut l'aire mourir, je crois... et j'ai mi bonheur immense à vous donner ! Hépondez-moi donc du fond de votre âme... ètes-vous fort à cette heure? Sentez
-20(i LE ROT PES ÉTUDIANTS.
vouï^ votre cœur battre régulièrement... Ne craignezvou? pas de ne pouvoir ressentir, tout d'un coup, une émotion trop délicieuse peut-être?
— Parle! mais parle vite... méchante enfant, répliqua M. de Billy dont le visage se couvrit d'une rougeur subite, je ne sais quelle joie tu me prépares... puisque tu es à mes cotés et cpie je n'espère d'autre avenir digne d'envie que celui de m'éteindre entre tes" l)ras .. mais j'ignore pourquoi tes paroles, tes reganls font naître en moi un trouble inexprimable... Explique-toi donc... Je brûle... je me meurs d'impatience...
Edith se leva; elle était pâle, mais ses yeux rayonnaient d'une expression généreuse.
— Je vais parler, dit-elle avec solennité, mais ne m'interrompez pas... ne fléchissez pas la tète... ne m'iMez pas la force, lorsque j'en ai tant besoin ! Soyez, vous-même, com'ageux et ferme, si vous voulez (jue j'achève...
Puis, avec un accent où le désespoir se mêlait à une sorte de résolution héroïque, les yeux baissés, le front abattu et pâlissant encore, elle prononça ces mots :
— Monsieur de Billy, je sais que Je ne suis pas votre fille!
Et comme M. de Billy, frappé de la foudre, essayait de parler, elle l'arrêta d'im geste suppliant et continua ainsi :
— Je sais que vous vous êtes séparé, il y a dix-sept ans environ, d'une femme rpie vous chérissiez et que vous avez crue coupable... Vous l'avez repoussée, elle et votre fils, et l'enfant qu'elle portait dans son sein.
— Edith ! malheureuse ! qui t'a appris cela? Mais elle était coupable! s'écria M. de Billy, elle m'a trahi... je l'ai chassée!
— Elle était innocente! on vous a menti... on l'a
calomniée... on l'a outragée dans votre esprit! et celui qui l'a perdue, (pii vous a perdus tous, pour satisfaire, sans doute, à quekjue désir de vengeance mystérieuse et infâme... c'est... Oh! rpiand je l'aurai nommé, me croirez-vous?... c'est M. deLano... M. de Lano. . . vous entendez? Je l'accuse hautement. . . moi. . . car son complice a parlé... Ce complice, je l'ai mi... Ifc'est M. d'Emhestat.... il nous a tout dit, à moi et à votre iils... votre fils, vous entendez? et M. d'Ernhestat viendi'a demain implorer son pardon !
— Mais elle est restée sa maîtresse... mon fils... Maurice est mort... // me l'a jm-é, bégaya M. de Billy.
— //a menti encore! s'écria Edith, madame de Billy a vécu pour ses enfants, pour votre fils... Maurice, que vous avez vu ici... ici... vous en souvient-il? Ce jeune homme... cet étudiant?
— Ah ! dit M. de Billy en frappant des mains comme im fou, c'était mon fils !
— Pour votre fille enfin... car vous avez une fille aussi...
— Après? après? je te crois, Edith... je te crois... tu ne mens pas, toi... tu ne peux pas mentù\ Où sont-ils, où sont-ils? que je les voie !
— Vous les verrez demain... Demain... ils vous attendent, ils vous pardonnent, ils vous aiment ! Depuis longtemps ils vous plem'ent...
— Mais comment. . . comment as-tu appris. . . continua M. de Billy d'une voix altérée.
— C'est iJieu qui l'a voulu... demain, vous saurez tout! '
— Mais Frédéric... Frédéric... pourquoi m'a-t-il trompé... pourc^oi... oh! c'est un rêve... un rêve... Juliette... Maurice... un crime... ah!...
M. de Billy était debout... il haletait... Les nudus
208 LE PiOI DES ÉTUDIANTS.
crispée?!, ses cheveux blancs hérissés, l'œil hagard, il était eirrayant...
Edith poussa un cri de douleur à Faspect de cette démence quelle venait de causer... elle s'élança vers le malade en cherchant à le calmer par ses caresses... à le ramener à la raison...
Eperdue, elle appela au secours.
M. de Billy repoussa violemment la jeune fille, chancela un instant, tourna deux fois sur lui-même comme un homme frappé d'une balle au c(eur, et tomba enfin sans connaissance entre les bras des domestiques qui étaient accom-us.
— Mon Dieu! fit Edith en tombant elle-même, mourante, sur le tapis, j'ai rempli mon devoir... mais sauvez-le, mon Dieu î faites qu'il puisse encore embrasser sa femme et ses enfants... et moi, mon Dieu! ne m'abandonnez pas non plus.
Le 01iai)itrc des Ixcconaissances.
( »rateiir ou écrivain, si l'on ne se sent pas un homme de génie, il est de ces descriptions de\ant lesquelles on s'arrête muet ; devant lesf|uelles on abandonne la plume, incertain que l'on est de pouvoir les reproduire dans toute leur fidélité, parce qu'en efTet, là où. un. drame est plutôt dans les regards, dans les attitudes, dans les gestes que dans les faits et les paroles, il n'y a plus d'expressions possibles pour le dépeindre. C'est, pour ainsi dire, à celui qui vous écoute ou à celui qui vous lit de deviner, d'agencer la scène que ^ous vous contentez, impuissant, d'esquisser.
Le poëte dramatique, pour rendre les sentiments ({u'il donne à ses personnages, a, sur les planches, des organes de plus ou moins de talent.
Le peintre, le cœur saisi d'une énergique inspiration, peut jeter sur la toile le feu dont il se sent embrasé.
Nous ne sommes ni un homme de génie, — pardon de la modestie, — ni un poëte dramatique, et encore
210 LE ROI PEri ÉTUDIANTS.
moins un peintre, et nous l'avouons ingénmnent, en cet instant critique, nous nous prenons h cun ier pour notre livre le sort d'une foule de publications et notamment d'almanachs, fussent-ils liégeois, et de voyages, fussent-ils en Italie, qui jouissent de la ressource... — ressource, le mot nous semble mal placé, — de la tutelle, — est-ce mieux? — de l'illustration.
Car, si notre éditeur avait eu la garantie de nous accorder une faveur, ou plutôt de nous l'offrir de bonne grâce, nous aurions placé à cette page une jolie vignette de Johannot ou de Schelfer, — vous voyez que nous savons choisir, — qui aurait représenté, bien mieux que nous ne la dépeindrons, la scène de l'arrivée de Georges de Billy dans sa famille.
ISIais notre éditeur nous murmure à l'oreille que cette digression n'a pas le sens commun, que notre tâche est de narrer le mieux ou le moins mal qu'il nous sera possible, et non de nous montrer bassement jaloux de livres illustres par eux-mêmes, assuret-il, bien autant fpi'illustrés.
0 éditeur ! ô toi ! mythe pour quelques-uns, despote trop réel pour quelques autres, ne t'emporte point! nous sommes ton esclave, nous conterons.
Mais comment conterons-nous?
Aurons-nous assez de puissance sur notre lecteur pour l'amener a\ec nous chez madame de Billy? chez madame de Billy, attendant pâle ot le cœur oppressée, entre ses deux enfants, l'elTet de la promesse d'Edith; car Maurice a parlé à sa mère de sa visite à Laurence et de ce qui s'est passé chez ce dernier, et l'heureuse mère, la pauvre épouse, après a\ oir passé une longue nuit d'insomnie, doute du bonheur fjn'on lui a promis et prie Dieu cpi'il arrive. Daniel est là aussi, à côté de