‹ Le roi des étudiantsChapitre 9 sur 10 · I.K ROI HKS ÉTUIHAMS. 2'H · texte numérisé non relu

I.K ROI HKS ÉTUIHAMS. 2'H

son ami, Daniel qui attend et espère... comme attendent et espèrent ceux qu'il aime de toute son âme. Ces quatre personnes ne se parlent pas, elles se regardent... elles se comprennent... elles se serrent mutuellement les mains afin de s'exhorter au courage... au courage!... nous l'avons dit, il en faut pour la joie ainsi (jue pour la douleur.

Le temps s'écoule ainsi... la pendule marque dix heures.

On a sonné... Maurice fait un signe suppliant à sa mère et s'élance... il est arrivé à la porte avant tpie la domestique ait avancé d'un pas.

Alors... oh! alors...

Non, je ne sais comment vous raconter ce qui se passa!... A l'aspect de cet homme qu'elle avait quitté jemie et beau, et qu'elle retrouvait vieilli, usé par les soulFranccs du corps et de l'âme... à l'aspect de cet homme qui s'approchait d'elle, car elle n'avait pas eu la force de se le^ er, qui s'approchait le regard baissé, venant implorer un jiardon de sa femme et de ses entants, madame de BiUy jeta un cri de désespoir et de pitié. M. de Billy se soutenait, d'un côté, au bras de Maurice, de l'autre, au bras d'Edith... Quand il fut en face de sa femme, il éloigna ceux qui l'avaient aidé à marcher et s'arrètant, immobile, au milieu de la chambre :

— Juliette, dit-il, Juliette, vous voyez que Dieu s'est chargé de vous venger... et pourtant, ce Dieu qui m'a puni est témoin tpie j'ai été abusé cruellement, que je n'ai fait en vous accusant, en vous outrageant, qu'obéir aux horribles pensées qu'on me suggérait ; à d'atroces colomnies fpi'on répandait autour de moi ! Mais je ne devais pas croire de la sorte, ou je de\ais trouver dans mon amoiu? pour vous une puissance

:2h2 LE ROI DE» ETLi>lA.NT6.

capable do réparer le mal!... j'ai été làclio et oublieiLV?... // m'a dit : « vous ne la reverrez plus! » et j'ai pleuré de fureur, car il me jurait aussi (pie vous étiez la maîtresse d'un autre! fl m'a. dit : Vous n'avez plus d'enfants... et j'ai pleuré de douleur sur vous et sur mes enfants.

Pardonnez-moi donc, pardonnez-moi! Juliette, et aimez-moi encore avant que je ne meure!

Et comme M. de Billy s'affaissait sur lui-même à ces paroles, madame de Billy, et Maurice, et Henriette, s'élancèrent vers lui et le firent asseoir; puis, s'agenouillant tous les trois à ses pieds :

— Georges, lit madame de BUly, je ne me somiens plus du passé... Je vous aime toujours, voilà ce que je sais.

— Mon père, nous vous aimons et vous ne mourrez pas! dirent à leur tour les deux enfants.

Et de longs sanglots, de douces plaintes, le bruit de chastes baisers, s'exhalèrent du sein de ce groupe resplendissant d'une douleur sublime.

Et comme Edith pleurait, seule, à ({uelixue distance, M. de Billy leva un peu la tète, et il appela à lui la jeune fille.

Et Daniel se détourna, car il pleurait aussi.

En ce moment on sonna de nouveau... madame de Billy tressaillit.

— Oh! ne craignez rien, ma mère! fit Mauiice qui s'aperçut de ce mouvement; réjouissez- nous au contraire... c'est votre bonheur (pi'on nous avait traîtreusement ravi et qu'on -vient vous restituer de^ ant \ otrc époux... devant tous.

Il se leva et disparut.

— M. d'Ernhestat... s'écria Georges avec emportement... est-ce de M. d'Ernhestat qu'il parle... je ne

LE r.OI DES ÉTUDIANTS. 213

veux pas le voir, je n'ai pas besoin de le voir... que vient-il faire... qu'ose-t-il venir faire ici?

— Mon père, répondit Maurice qui rentrait accompagné de Laurence, monsieur a mie absolution à vous demander, à vous et à ma mère...

A la vue de Laurence, madame de Billy, par un mouvement naturel, se rapprocha vivement de son mari. Ce dernier treudDlait, ses yeux, injectés de sang, dardaient le mépris et la fureur... Laïu-ence, le visage défait et couvert d'une pâleur mortelle, demeura quelques secondes comme anéanti sous cette effrayante manifestation, puis, d'une voix sourde, il prononça ces mots:

— Faites de moi ce que voudrez, monsieur, je vous appartiens... je suis préparé à souffrir toute les humiliations que vous m'imposerez. Il y a une heure que je suis là, dans la rue, à attendre votre arrivée et votre malédiction... INIais, songez-y, je n'ai été cpie rinstrument d'une haine qui vous a poursuivi depuis votre jeunesse... il vous faut une vengeance contre celui qui a causé vos malheurs... Eh bien! après avoir avoué hautement devant vous que je suis un misérable qui ai insulté la plus noble des femmes, je vous offre la réparation de mon crime... M. de Lano a été votre emiemi, votre persécuteur... vous qu'il devait chérir parce cp^ie. vons l'aimiez, que vous partagiez votre existence, votre fortune avec lui... Moi qu'il a recueilli, je ne sais où, qu'il a élevé, je ne sais dans quel dessein... il m'a persécuté aussi... il m'a entramé au mai, il m'a poussé au vice... à la débauche... Il a étouffé à plaisir en moi les germes du bien...

Il m'a montré le bonheur.

Ici, Laurence jeta un regard désolé sur Edith, et d'Edith à Maurice.

ÎÎI4 LE KOI 1»ES ÉTUDIA.NTS.

— Et ce bonheiu', continua-t-Ll, ne sera pas pour moi. Vous ^oyez, monsieur, que. moi aussi, je hais M. de

Lano... qu'à M. deLano, ainsi (pie vous, il faut que je demande compte de sa conduite. Vous pouvez être heureux encore, vous, monsicm\.. vos enfants ne doivent pas vous quitter désormais; moi je n'ai qu'un d<''sir maintenant, cekii de mom-ir... mais quand je me serai vengé en vous vengeant aussi...

Tandis que Laurence parlait, M. de Billy recouvrait du calme :

— Allez, monsiem', répondit-il, partez en paix... Je ne vous adresserai pas de reproches... Quand j'ai de douces paroles sur les lèvres, des larmes de joie aux yeux, i)uis-je encore, même à celui qui aida à ternir mon bonhem", jeter une malédiction? Oh! vous avez été bien coupable, mais vous dites ^rai; M. de Lano s'est montré plus criminel que vous... J'ignore quel ressentiment vous anime contre lui, mais quel qu'il soit, vous obtiendrez justice, je vous le promets... Allez, monsieur, demain Daniel vous fera connaître ce que j'aurai décidé.

Laurence s'inclina et sortit accompagné de Maurice.

Quand il fut sur l'escalier, il se retourna ^ ers le jeune homme, et, le considérant avec une expression navrante :

— C'est vous qu'elle aime, lui dit-d, je le savais bien.

Et il s'éloigna sans retomner la tète.

Et Maurice resta tout agité de ces paroles.

M. de Billy corn rait alors de ces baisers les raains de sa femme et le iront de sa fille ; à la vue de Maurice :

— Viens, Mamùce, viens donc! lui dit-il... je ne t'ai pas encore embrassé I

LE ROI DES ÉTlTiIAXTS. f>lo

Maurice nourut reprendre sa place aux genoux du vieillard, mais en se coiu*bant, il nuirmm-a à l'oreille de ce dernier :

— Et Edith?

— Étlith, fit M. de Billy, qui tendit une main à la jeune fille, Edith sera votre sœur, notre fille n'est-ce pas, mes enfants? n'est-ce pas Juliette ! ma chère Edith, elle ne nous quittera jamais.

— Non ! jamais répétèrent en même temps madame de Billy, Henriette et Mam'ice.

— Edith, continua M. de Billy, en lixant sur la jeune fille un regard attendri je dois vous apprendre maintenant qui elle est... à vous... à elle aussi.,. Oh! je n'ai pas à rougir... sa présence dans mes bras rachète un peu mes fautes... C'est peut-être l'unique bonne œuvre que j'aie commise de ma vie... Je puis avouer hautement d oii elle vient et ce que j'ai fait pour elle... Je l'ai recueillie dans un pauvre village de la Normandie... la chère petite! sa mère venait de mom'ir... Elle n'avait plus pour veiller sur elle qu'un autre enfant... son frère.

— Qu'entend-je? fit Daniel qui bondit à ces mots vers M. de Billy... répétez... répétez... ce que vous venez de dire là, monsiem-, je vous en conjure!... Edith... cette jeune fille... vous l'avez recueillie en Normandie... mais oii cela... dans quel village... c'est à Genêts... sur lès bords de la mer, n'est-ce pas?

— Oui c'est à Genêts...

— Et sa mère était morte depuis le matin... et son frère qui ne croyait sa mère qu'endormie vous quitta, lorsque vous fûtes entré dans la cabane... — et vous n'étiez pas seul alors?... — en vous disant : Restez... je vais chercher du secours.

— Cela s'est passé ainsi...

— Et cette petite iille s'appelait alors Suzanne... elle portait sur la poitrine... à tlroite, près du cou, un signe... un léger grain noir?...

— ^lais cette marque y est encore, fit Edith en écartant le fichu qui la couvrait... voyez.

Et la réflexion lui venant, en même temps qu'elle accomplissait cette action d'une naïveté enchanteresse, elle rougit...

INIais Daniel la serrait étroitement dans ses bras et s'écriait :

— Ma sœur... ma sccur!... tu es ma sœur... ma Suzanne, entends-tu!... j'ai letrouvé ma sœur!,..

Maudit:

L'hùtel de Billy ressemblait presque, ce jour-là, au château de la Belle an lois dormant; tout y était, sinou endormi, du moins calme et mystériciL\ au possible. La grande porte était hermétiquement fermée ; les voitures étaient aiL\ remises ; les chevaux reposaient à l'écurie et les domestiques, vaquant à leurs travaux respectifs, passaient et repassaient en tous sens, s'interrogeant, se répondant du regard sans paraître oser ouvrir la bouche pour se parler.

Cependant il y avait dans l'appartement du concierge, — on ne dit plus la loge, aujourd'hui, — une sorte de réunion qui s'était mise, sans doute, au-dessus de la réserve inquiète (ju'on s'imposait partout ailleurs. Ce conciliabule se composait, en premier lieu, du concierge, grand gaillard d'une cinquantaine d'années, à l'air important; du chef de cuisine; de deux valets de pied et d'une des lingères de la maison. La conversation y était fort animée, et, contre l'ordinaire, — Y'^ut-(*tre parce qu'on oublie d'être bavard lorsqu'on se ssnt curieux, — chacun de ces personnages parlait à son tour.

^IS LE ROI rtES ÉTIHIANT6.

— Oui, oui, disait un des valets de pietl, je vous jui'e qu'il va se manigancer, aujourd'hui, quelque chose d'extraordinaire ici! Monsieur qui ne reçoit jamais personne et qui a mi tas de monde dans sa chambre, à l'heure qu'il est! comprenez-vous ça?

— Et ces deux jeunes gens qui ont passé la nuit auprès de lui avec mademoiselle Edith...

— Deux jeunes gens tpie l'on n'avait mis de la vie à l'hùtel !

— Pas plus que les deux dames qui les ont rejoints ce matin!...

— Vous errez! vous errez, mes enfants, repartit le concierge en secouant la tète, ces jeunes messieurs dont il est question sont venus à l'hôtel, il n'y a pas très-longtemps, je m'en souviens bien, moi ; ils ont demandé à se présenter à M. de Billy, de la part de son médecin... même que ça ma parut louche après que je les eus autorisés à monter.

— Enfm qu'est-ce que ces visites-là signifient?

— Et pourquoi, continua la lingère, mademoiselle Honorine est-elle partie hier au soir... tout d'un coup, avec ses paquets, pâle, les yeux en lapin blanc, et sans nous dire adieu?

— On l'a peut-être remerciée.

— Bah! avant d'avoir demandé permission à M. de Lano !... est-ce que le malade se permettrait une chose comme ça !

— Eh bien! alors, père Brandon, qu'est-ce (|ue tout ça veut dire, encore une fois?

— Je soupçonne, répondit d'un ton sérieux le concierge, — M. Brandon, — que nous en saurons bientôt plus long et que ce bientôt arrivera quand Vautre sera de retour de son voyage. Ce n'est pas pour rien que j'ai reçu l'orclre de mademoiselle de prier M. de Lano,

LE Rur DES KTrniANTS. 219

aussitôt qu'il paraîtra, de niuuter chez son cousin! Et il paraîtra sous peu de temps, puisqu'il ne devait qu'aller et revenir... c'est André qui m'a dit ça...

— Ah! si André était ici. nous saurions pjrobablement...

— Bah ! interrompit la hngère, votre André est un vieil om"s cpii ne quitte jamais l'antichambre de son maître! je ne peux le sentir, moi, cet être-là!...

— Ça se comprend, fît un valet, vous êtes cuiùeuse, et il ne cause jamais...

— Ah! voyez-vous ça! je suis curieuse! Qu'est-ce que je 'sous ai donc demandé jusqu'à présent, à vous, beau parleur?

— Chut ! chut ! fit le Brandon avec dignité, point de disputes ici, mes enfants! ne cessons pas d'être aimables avec le sexe, Julien, et vous, Ernestine, ne vous laissez pas entraîner à de piquantes allusions! Chacun sait ce qu'il sait, mais chacun ne peut pas s'épancher... et moi-même, si je vous apprenais ce que mademoiselle m'a ordonné... Mais, que vois-je! continua-t-il en se levant vivement, les yeux sur une fenêtre qui ouvrait sur la rue, mie voiture s'arrête devant le porte... C'est peut-être M. de Lano... Vite... vite! Qu'il ne vous aperçoive pas dans ma saUe, vous savez qu'il ne raffole pas des rassemblements !

Les domestiques s'éloign-'^rent précipitamment. Le concierge ne s'était pas trompé : c'était bien M, de Lano et son domestique qui arrivaient.

Brandon s'était placé au seuil de la salle comme un soldat au port d'armes. M. de Lano vint à lui et lui dit :

— Avez - vous des lettres pour moi , depuis hier , Brandon?

— 11 n'y a pas de lettres pour monsieur, fit Brandon d'une voix imposante; mais j'ai la consigne de pré-

\en\v monsieur qu'il est immédiatement attendu dans la chambre de M. son cousin.

— Ah! vous avez la consigne !... répéta M. de Lano, regaj^dant avec surprise la mine du cerbère, et qui vous a donné cette consigne ?

— C'est mademoiselle, monsieur.

— M. de Billy s'est-il trouvé plus mal depuis mon départ ?

— Je ne vous dirai pas, monsieur, vu que mes instructions n'ont pas été jusque-là... Mais...

— C'est bien! interrompit M. de Lano en s'éloignant, on me laissera du moins le temps de changer de vêtements... Suis-moi, André.

M. de Lano monta l'escalier accompagné de son domestique. Arrivé au premier étage, comme il se disposait à continuer sa marche vers son appartement, il fit brusquement volte-face, et, s'adressant à André :

— Va chez moi, apprêter ce qu'il me faut, lui ditil ; ce Brandon avait une physionomie très-th ùle en me parlant, je \e\ix savoir ce qui nécessite si fort ma présence auprès de mon cher cousin ; va !...

Et M. de Lano se dirigea vers la chambre à coucher de M. de Billy.

Un domestique était assis près de la porte de cette chambre ; à la ^ue de M. de Lano, il se leva et ouvrit la porte en silence. Ce genre de cérémonial, usité d'ordinaire à l'égard des étrangers, surprit M. de Lano, mais sans s'arrêter à en demander l'explication au valet, il entra chez son cousin,

Il régnait alors dans la chambre du malade 'une demi-obscm^ité occasionnée par l'abaissement complet des rideaux de la fenêtre. Un graud feu pétillait dans la cheminée, mais M. de Billy n'était pas à sa place accoutumée auprès du feu, il était dans son Ut. M. de

Lano s'avança vers ce lit, et comme il marchait à pas sourds en disant :

— Eh ! mon pauM'e cousin, nous sommes donc plus mal aujourd'hui?

Le ])ruit de la porte d'entrée qu'on fermait en dehors l'arrêta subitement.

— Qu'est-ce que cela, fit-il, en tournant un œil étonné du coté où le bruit s'était fait entendre, on nous enferme, je crois?

— Oui, monsieur, répondit M. de Billy, on fait en sorte que vous ne puissiez sortir avant d'avoir répondu à tout ce que j'ai à vous demander.

La voix du malade avait, probablement, une intonation particulière en prononçant ces mots, car M. de Lano demeura deux secondes cloué à sa place, le sourcil froncé... mais affectant un ton de douce moquerie :

— Ah çà! Georges, répliqua-t-il, jouons-nous la comédie en ce moment?... J'arrive... on me prévient que je suis attendu par vous... Je m'empresse de satisfaire votre volonté... Je vous ai quitté hier dans un état de santé rassurant, je vou^^ retrouve ce matin couché dans une chambre qui joue au tombeau à s'y méprendre, puis un valet est là, en sentinelle, qui ferme à double tom" la porte sur moi, vous me traitez de monsieur, vous cachez votre ligure presque entièrement sous ^os draps... Enfin, votre voix a un accent de mélodrame à faire reculer. Qu'est-ce que tout cela signifie, s'il vous plaît? et pourquoi...

— Vous n'êtes pas ici pour interroger, interrompit INL de Billy, en se dressant sur son séant, mais pour répondre quand on vous interrogera. Si je n'avais pas besoin de savoir ce qui vous a poussé à être im misérable toute votre vie, je vous aurais fait chasser de cet hôtel raus daigner même vous voir ni vous entendre ;

mais Je vous le dis, je veux que vous parliez, et vous parlerez...

Au même instant, la porte d'un cabinet placé à la droite du lit s'ouvrit. Trois hommes parurent : ces trois hommes étaient Maurice, Daniel et Laurence. A lem' aspect inopiné, ÏNI. de Lano recula machinalement de quelques pas.

— Avez-vous donc déjà peur? lui cria Georges.

— Peur... et de quoi? réponcUt M. de Lano, qui rappela à lui son assm^ance et dont un pressentiment illumina l'esprit; je connais un de ces messieurs... ce cher Laurence... Quant à ceux qui l'accompagnent, ils ne me font nullement l'effet de bi^avi redoutal)les... et, je le répète, si c'est une comédie, un proverbe qu'on me prépare, il manque tout à fait son but.

— Trêve de railleries, monsiem* ! s'écria Maurice en se plaçant en face de M. de Lano. Votre âge aous est encore garant de tpielques ménagements ; mais n'abusez pas de cette prérogative ; je craindrais de ne plus m'apercevoir que vos cheveux sont blancs.

— Des menaces! fit M. de Lano ; allons, décidément, Georges, c'est à vous de me donner le mot de cette énigme d'assez mauvais goût, à mon sens.

— Infâme! exclama Georges, c'est à toi de m'expliquer la haine dont tu m'as entouré juscpi'à ce jom'... Mam'ice, Mam-ice... mais dis-lui donc que tu es mon fils... demande-lui donc poiu'quoi il a calomnié ta mère?

— Son fils ! murnuira M. de Lano en contemplant le jeune homme arrêté devant lui.

— Avez-vous entendu, monsieur? dit ce dernier avec une fureur concentrée. Je suis Maurice de Billy... dites-moi donc ce qui vous a excité à calomnier ma mère... pai-lez ! parlez! vous êtes ici devant vos juges.

LE 1101 DES ÉÏUW-LMS. 223

et vous ne sortirez qu'après leur avoir demandé pardon à genoux.

— A genoux ! répéta M. de Lano, le soui'ire de l'ironie aux lè\Te?.

— Oui ! à genoux ! à genoiLx ! reprit Maurice en s'avançant "sers le coupable de manière à lui faire sentir son souffle au visage. Mon père avait une aveugle confiance en vous, vous avez élevé sa jeunesse, il vous aimait comme il avait aimé son père, vous vous êtes servi de votre pouvoir sur lui pour faire le tourment de sa vie... vous avez attesté devant M. de Billy cjue ma mère le trompait, vous avez ourdi une trame horrible pour le persuader... ne dites pas non... monsieur a tout avoué...

Et il montrait du geste Laurence impassible à quel- <|ues pas.

— Vous avez poussé mon père à déshonorer, par son abandon, ime femme fpii l'adorait, vous ^a^ez laissé anéantir tout espoir de réconciliation par un outrage sanglant!... vous l'avez entraîné ensuite loin des lieux où il avait vécu heureux ! il était triste et impiiet de ce qu'il venait de faire : — A quoi bon des regrets? vous êtes-vous écrié... que servent des sou- Aenirs? Votre femme vous a oublié, je le sais, elle mène une existence dépra^'ée, elle est à jamais indigne de vous! Vous pleurez votre fils... votre fils n'existe plus, j'en ai reçu la nouvelle certaine... Que vous importe le second enfant qu'elle portait dans son sein, un autre que vous reçoit ses premières caresses!

Ainsi, par votre rage implacable, vous l'avez détourné sans cesse des sentiments rpii le ramenaient vers ma mère... Sa vie était attaquée... la douleur, l'isolement le minaient!... Sans pitié... joyeux plutôt, je pense, aous ^a^ez \u incliner la tète^ en proie à

^2"2'l LE ROI TES ÉTUDIA.MS.

une maladie dont le bonheur, les soins l'auraient sauvé.

Ah! avouez-le, monsieur, n'est-ce pas que c'est à genoux que "\ ous devez être en présence de mon père, en ma présence, à moi? N'est-ce pas que c'est à genoux qu'il faut dégorger le fiel dont est rempli votre cœur, puisqu'il a pu enfanter et conduire à sa fm une semblable machination? A genoux! à genoux! vous dis-je, mon père vous l'ordonne! je le veux ! moi!

Et la main nerveuse de Maurice s'appesantit sur l'épaule de M, de Lano, et M. de Lano tomba à genoirx en pousr^antun rugissement.

— Bien! bien! cria M. de Billy en élevant les mains dans un transport fiévreux, bien! bien! Maurice, venge ta mère! venge-moi! qu'il pleure de honte, et que ses larmes se sèchent dans la poussière !

— Qu'importe ! fit M. de Lano qui se relevait lentement, le front livide; qu'importe, Georges, tu peux vociférer contre moi... ma partie n'en est pas moins plus belle que la tienne!... ta fortune, grâce h mes sollicitations prudentes, à ton amitié généreuse, lorsque tu m'aimais... Georges, ta fortune^ elle m'appartient presque tout entière... on ne peut m'enlever ce que tu m'as donné... la loi est vaine contre les dilapidations privées... je serai riche, heureux longtemps encore, et toi... tu peux me faire cracher au visage par ton fils, mais tu n'en mourras pas moins bientôt, et c'est moi qui t'aurai tué...

— Misérable! cria Mamice en s'élançant sur M. de Lano.

Mais Daniel s'était placé devant ce dernier, et d'une voix grave :

— Maurice, lui dit-il, il est (]q> ennemis qu'on tue avec le fer, d'autres dont le mépris seul fait justice...

LE r.Ol HES ÉTIDIAMS. îi'2o

monsieui' est de ce nombre. Enihrassez votre père, Maurice.

— Vous avez raison, Daniel, balbutia le jeune homme en s'éloignant de ^I. de Lano, j'allais m'abaisser... Oh ! mon pauvre père !

Et il courut cacher son visage dans le sein de JNI. de Billy.

Et M. de Billy serra convulsivement son fils entre ses bras.

M, de Lano contempla d'un air fie pitié farouche ce tableau, et adressant un signe de tète à Daniel :

— Merci, jeune homme, lui dit-il, merci de votre secours, car, je le confesse sans amour-propre, je me crois peu capable de lutter avantageusement contre le fils... puisque fils il y a... de mon bien-aimé cousin.

Merci, car je pourrai lui dire, puiscpie le moment est venu, la cause de ma haine ; et après le bonheur de faire souffrir ceux que l'on hait, un masque sur son visage, il n'en est pas de plus doux que de jeter ce masque, et de parler à cœur ouvert.

Le père et le fils frissonnèrent sous leur étceinte ; mais ils ne répondirent pas.

Daniel jeta un regard de reproche à M. de Lano.

Laurence était toujours cala même place, près du lit, immobile et muet, mais attentif à ce fpii se passait devant lui.

— Tu veux savoir pourquoi je t'ai poursuivi dans toutes tes affections? reprit 3»I. de Lano en étendant la main vers le malade. . . Tu es fort maintenant, ta femme et tes enfants te sont rendus... mais a-t-on rendu aussi à cette jeune fille que tu avais recueillie et que tu aimais comme ton enfant, l'honneur que, grâce à mes soins, ton ancienne connaissance... — tu te rappelles? M. d'Ei'nhestat lui a enle\é?

fi'2(» LE ROI DES ÉTUltlANTS.

Daniel tressaillit à son tour.

Maurice et M. de Billy se serrèrent plus étroitement t't restèrent muets encore.

iMais Laurence sortit de son impassibilité apparente.

— Épargnez-^ous, fit-il en regardant M. de Lano, lies calomnies nouvelles. Tout ce (pie vous a^ anceriez relativement à Edith serait inutile... elle est sans tache... M. de Billy et son lils le savent... Son frère est de^ ant vous^ et vous voyez (pi'il me regarde sans rougir... Je lui ai tout appris, et ce que vous vouliez taire, et ce que j'ai fait, moi.

— Ah! monsieur est son frère, répliqua M. de Lano (pii considéra curieusement Daniel; parbleu, monsieur sort à propos de dessous terre ; et toi, continua-t-il en reportant ses yeux de Daniel à Laurence, tu parles donc maintenant? tu viens donc à ton tour me dire que tu me méprises, mon vertueux Laurence? Eh bien! tant mieux, je suis content de te voir ici... ïu aurais man(jué à la réunion... On exige que je m'explique sur ce qu'on intitule mes crimes! Allons! tu m'entendi'as aussi, toil

Et sa voix, s'animant par degrés :

— Georges, reprit-il, je suis de Marseille, tu le sais ! de ce pays où chaque homme a dans les >eines de la lave au lieu de sang... Je suis né sous ce soleil dont les rayons ardents font bouillonner au cœur l'amitié ou la haine, selon que l'on a à aimer ou à haïr les gens f[ui vous environnent !

Et je suis né pour haïr... et je suis de ceux qui assurent que la haine qu'on poi-te à un homme, cet homme, mort, se déverse sur ses enfants!

Tu me demandes pourtpioi je t'ai amené où tu en es maintenant ?

Apprends-le donc :

LE UUI DES ÊTL1)1A.\T.-S. 2'27

Tu dormais encore au berceau que j'étais déjà un honime. Je n'avais point de fortune; ma mère, mon miique soutien, venait de mourir ; ton père, mon oncle, me recueillit. J'avais vécu, durant mon enfance, pauvre et abandonné... Je trouvai dans ta maison de l'or, de la confiance... Oh! j'étais alors disposé à donner ma vie pour celui qui se montrait si gratuitement généreux envers moi; je t'entourais, toi, son fils, de mes soins, je veillais sur toi, je t'aimais.

Pourquoi ton père troubla-t-il à jamais le bonheur... la paLx dont je jouissais alors!

J'avais vingt ans quand je fis connaissance, à Paris, où nous habitions, d'une jeune fille... une ouvrière... une grisette. Elle était sans famille, ainsi que moi, elle était sage, elle était belle, j'en devins éperdument épris. Elle accepta naïvemont mon amom*; elle était yjauvre, je lui donnai tout ce «pie je possédais, tout ce que je tenais de la hbérahté de ton père.

Pendant deux mois rien ne put égaler mon ivresse.

Mais j'étais jaloux de mon trésor; mais je le cachais à tous les yeux et je pleurais parfois de joie en pensant qu'il m'appartenait... à moi... à moi seul!

Lorscpi'un jour, écoute-moi bien, Georges, et toi aussi, Laurence...

Lorsqu'un jour j'appris, je ne sais jjlus comment! par une voisine," je crois, qu'un autre que moi venait depuis quelque temps chez ma maitresse, chez Pauline, la l)rodeuse! D'abord, je crus (pi'on me mentait, ♦ je m'emportai contre cette révélation; puis la réflexion prenant le dessus, je résolus de découvrir quel était celui qui se jetait ainsi au travers de mon bonheur. Je me cachai un soir, un poignard à la main, pour assassiner cet homme... je me cachai dans un angle de l'escalier ({u'il lui fallait descendre en sortant de chez

^^2S U-: UOÎ DES ÉTUIiLV.\TS.

colle qu'il m'avait ravie, à qui il avait appris à mentir, car elle me jurait toujours qu'elle m'aimait !

Cet homme^ je le vis sortir de la chambre de Pauline; mais ce rival abhorré, je ne le poignardai pas!... Ce rival, c'était ton père !

— Grand Dieu ! s'écria M. de Billy... Et c'est pour cela... Achève, achève, malheureux!

— J'aurai fini bientôt. Dans le premier moment je voulus me venger sur Pauline de ce que je souffrais ! Mais je ne sais quelle passion fatale me liait à cette lillc!... Je l'épargnai; je fis plus : En proie à mon orgueil outragé, outragé sans réparation possible, je ne parlai jamais à la coupable de ce que le hasard m'avait fait connaître ; mais ce n'était plus du bienêtre fjue je ressentais auprès d'elle... c'était une sorte de volupté amère dont je ne pouvais me déshabituer. Un mois se passa ainsi.

Pauline m'apprit, un malin, qu'elle était enceinte, et ce fut avec des larmes de joie qu'elle osa me domier cette nouvelle !

Enceinte!... comprends-tu, Georges, le doute horrible qui s'éleva alors en mon àme? ton père était venu plusieurs fois chez Pauline... je le savais... Ce doute prit chaque jour un accroissement cruel, et pourtant, près de ton père je dévorais ma rage ; près de Pauline je dévorais mes pleurs ; oui, je ne lui avouai rien de ce que je connaissais, car, ou elle m'aurait menti, et je l'aurais, moi, broyée sous mes pids !... ou elle se lut accusée, et j'eusse été encore assez lâche, je crois, pour ne la point fuir comme je devais le faire après un tel aveu; mais je la forçai de qvùtter Paris, je la fis espionner, garder à vue pour fp.i'elle ne pût re\oir ton père. Je voulus qu'elle fût malheureuse à son tour; et, en effet, elle fléchit, inquiète et souffrante,

LE KOI liES ÉTUHIAMS. :229

SOUS les effets de cette colère dont elle ne devinait pas la cause... de cette persécution qui marchait à son but sans bruit et sans pitié.

J'achève... Une nuit... et j'étais absent... Pauline mourut en donnant le jour à un fils.

Ici M. de Lano s'arrêta, puis regardîmt Laurence, qui l'écoutait avidement :

— Cet enfant , reprit -il , lorstjue je le reçus dans mes bras sm- le cadavre de celle que j'avais forcée a mourir sans confession, sans pardon ! . . . cet enfant ! . . , je jurai de l'aimer... de ne plus douter... d'essayer de croire du moins.

Oh! ce n'était pas mon fils! je le sentis bientôt; malgré tous mes efforts, ses caresses me trouvaient de glace !... je le considérais quelcpiefois, cherchant à découvrir dans ses traits quelques traits de moi-même, il me semblait au contraire y revoir l'image d'mi autre, et cette pensée me rendait fou ; ma haine contre ton père s'en^ enimant d'autant plus que je me sentais incapable de chérir cette pauvre créature , il me prenait souvent le désir de me sauver loin de cet enfant, de cet homme, que j'exécrais l'un à cause de l'autre ; mais si je me fusse peu soucié du fils maudit de Pauline, moi, j'aurais été obligé de me créer une carrière et, je suis franc, mon propre intérêt me retint et puis un pressentiment me disait qu'il me restait encore des moyens de vengeance.

Seize ans s'écoulèrent; M. de BUly mourut. Déhvré de la vue de celui qui m'avait ravi toute ma joie, je revins peu à peu à la Aie; mon cœur s'apaisa... sans aimer da\ antage celui au(|uel je n'aA ais pas permis de me donner le nom de père, je me sentais dès-lors moins de répugnance pour lui.

A^ec le temps, ma plaie se rouvrit ; la mort de ton

père, Georges, l'avait cicatrisée légèrement, je t'avais épargné, toi ; la fatalité raviva le feu à demi-éteint.

Te rappelles-tu, Georges, (juand nous arrivâmes à -Marseille et que nous fûmes présentés à M. Hébrard?

Ce fut moi qui, le premier, remarcpiai Juliette. A sa vue, je sentis tout mon être frémir. Juliette était le portrait frappant de celle que j'avais aimée et que depuis seize ans je n'avais pu oublier... de Pauline... A l'aspect de Juliette, je me forgeai des rêves, des chimères î... je n'étais plus un jeune homme, mais j'aurais retrouvé tant de jeunesse pour l'aimer !

Georges , Juliette te préféra ; elle devint ta femme.

A dater de ce moment, je ne vécus que pour le mal. Guéri , j'avais oublié tout; blessé de nouveau, je me ressouvins de tout. Celui à qui j'a^ais pardonné sa naissance, que j'appelais parfois, en moi-même, mon fils... ne fut plus pour moi qu'un étranger. Je souffris encore... comme jadis encore je voulus fuir!... Mais loin de toi, sans ta fortune que tu avais faite mienne... — oh! je ne t'en remercie pas, tu me devais bien cela! — je le savais, je ne pouvais vivre ; j'étais habitué au luxe, je ne me trouvai pas le courage, non plus qu'auparavant, de rompre une chaîne d'or... je ne m'éloignai donc pas... et, dans un raffinement de cruauté, je conçus le projet de te faire payer et tes bienfaits... et ton bonhem*... et mes chagrins...

Et M. de Lano se prit à rire en parlant ainsi :

— Je voulus que celui que ma répugnance me désignait comme ton frère, pût servh- à ma vengeance contre toi et les tiens...

Un mm'mm"e d'horrem' s'exhala de la bouche de Daniel et de celle de M. de Bihy et de son fils.

— Tu sais le reste, n'est-ce pas, Georges? continua iNI. de Lano sans prêter attention à cette marque de

LE KOI DES ÉTLDLLNTS. 'l'ôl

dégoût, et toi, Laurence, qui m'écoutes stupéfait, tu me comprends?... d'Ernhestat , Laurence, le fils de Pauline, tous les trois ne font qu'un... qu'un seul, ainsi que toi, Georges, toi et les tiens, que je méprise et j'exècre... que je ^oue à un malheur éternel !

— Tais-toi! tais-toi, miséraljle ! cria M. de Billy d'une voix tonnante, en se levant sm* son lit; tais-toi, tu blasphèmes! à nous la confession de tes fautes... à toi, maintenant, le châtiment! Tu te crois fort, infâme... enveloppé dans ton infernal orgueil, tu crois nous tenir sous tes pieds... ne te réjouis pas si vite... cherche des larmes, au contraire, s'il est possible que tes yeux de tigre puisse en verser! ^laurice, mon fils, tiens... là-bas, dans ce secrétaire... ou\Te... parmi des papiers, un agenda... le vois- tu? prend s- le , prends-le... donne-le-moi... vite, vite, mon fils !

Maurice obéit... Tandis qu'il fouillait au milieu des papiers que, du geste, son père lui désignait, M. de Lano, atterré, contemplait son cousin. Laurence s'était caché la tète dans les mains; Daniel, dont cette horrible scène glaçait le noble cœm-, était tombé sans mou- \ement sur un siège.

^Maurice présenta à son père l'agenda. ^L de Billy considéra un instant le petit livre... son œd étincelait d'un généreux enthousiasme... il murmurait, en le feuilletant :

— Mon père ! mon noble père ! on t'a maudit ! et c'est pom' t'ètre caché de tes bienfaits! Oh ! que n'ai-je su, mon Dieu ! qu'il me fallait dévoiler ce secret pour ('carter le malheur qui s'appesantissait sur moi ! Mais j'avais confiance en cet homme... je l'aimais... je craignais de j)ro faner la bonne œu\Te que le hasard, seul, après ta mort, avait mise à ma connaissance... Les voici... ces pages oîi son àme se versait...

:23"2 l.K ROI DES ÉTUDLLMS.

Frédéric, tiens... lis... misérable...

M. de Lano s'est approché en tremblant du lit du malade... d'une main il reçoit l'agenda, de l'autre il essuie la sueur froide qui couM'e son front : il veut lire... un brouillard est étendu sur ses yeux... il fait un effort sm' lui-même... Il parcourut enfin ces lignes tracées par son protecteur :

«Jeudi 20 mars 18... Je sais enfin où va ce bon Frédéric le soir. Le pauvre garçon est amoureux; je l'ai suivi hier, j'ai vu sa maîtresse... les chers enfants ! Frédéric a peu d'argent, sa Paidine travaille; je leur viendrai en aide, itiais il ne le saïu'a pas, lui; il est fier, et puis il se pourrait qu'il crût que j'encourage cette liaison et je ne veux pas qu'il ait cette idée.

« Pourtant, je tiens aussi à ce que cette jeune fille, si elle est sage, ne soit pas malheureuse.

« Mardi 25. Je me suis présenté rue des Marais, chez la petite ouvrière ; elle a tremblé en me voyant... Je l'ai rassurée, je lui ai dit qui j'étais, en lui défendant bien de parler jamais de moi à son amant. A cette condition seule je lui ai promis de ne point l'abandonnei... de permettre à mon neveu de continuer de la \oir... épouvantée et joyeuse à la fois, elle a juré de m'obéir, la main étendue sur un crucifix qui lui vient de sa mère. Pauvre enfant! j'ai essayé ensuite (jpielques bons conseils. . . Il est trop tard . . . elle l'aime trop. . . Il s'agit maintenant d'avoir soin d'elle. Chaque semaine je veux lui rendre une visite. Lui offrir tout d'un coup une somme mi peu forte aurait l'air d'une aumône... lui apporter de temps en temps quelques présents... glisser quelques louis parmi les fieurs qui ornent sa cheminée, cela lui semblera plus doux, moins triste... Poiu' faire le bien il faut de la circonspection... et je

LE KOI DES ÉTUIHAMS. 233

ne veux pas que cette femme aimée du iils de mon frère connaisse le besoin. Plus tard.... »

M. de Lano a^ait lu à haute \o\x ces passages de l'agenda... chacim l'écoutait en silence, le regard tourné de son cjté... Seid, Laurence avait conservé sa position accablée.

M. de Lano s'arrêta brusquement... laissa tomber l'agenda... regarda autour de lui d'mi air égaré... puis ses yeux s'arrêtèrent sur Laurence , et il s'élança vers ce dernier en poussant ce cri :

— Ah! misérable que je suis! Mon fds ! mon fds ! pardonne-moi !

Laurence releva lentement la tète ; il était pâle ; ses traits contractés respiraient ime tristesse et une résolution désespérées.

Il regarda un instant ce vieillard courbé deA ant lui ; et, d'une voix rpi'on eut peine à entendre :

— Vous vous trompez, monsieur, lui dit-il... vous n'êtes pas mon père!... vous n'avez pas de fils!

Et il marcha vers le cabinet où il s'était tenu caché d'abord, en compagnie de Maurice et de Daniel, poussa une petite porte qui donnait sur un escalier dérobé et dispaiTit.

Le Fils.

Laurence ai-riva, presque en courant toujoui's, à son hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.

Il délendit qu'on laissât monter personne, se rendit à sa chambre, s'enferma, et une fois seul, ainsi livré à lui-même, il se laissa tomber sm' im siège, et, la tête entre le? mains, il se prit à plem'er amèrement.

C'est une chose triste à voir, n'est-ce pas, cpi'un homme qui pleure? Les femmes, pardonnez-moi ceci, aimable lectrice , ont l'appareil lacrymal bien plus sensible que nous. Pour un mot, pour un rien, au théâtre, devant une scène pathétique, dans une discussion orageuse avec mi mari ou un amant, pour une réponse piquante faite par une amie, tout de suite, une femme pleure. Chez nous, au contraire, les larmes ont de la peine à se faire jour. Nous n'en sentons pas moins vivement que vous, pour cela, mesdames, soyez-en persuadées... Nous savons, à votre exemple, nous intéresser, quand il le faut, aux malheurs d'ime héroïne de roman ou de drame... nous savons aussi les souilrances que causent la jalousie ,

l'abandon , ou l'amour-propre blessé ! mais l'habitude de jouer à paraître forts qu'on nous a inculquée dès notre enfance, et de l'utilité de laquelle, par la suite, et après de nombreuses écoles, nous nous sommes convaincus, en appréciant le danger cpi'il y a de laisser voir ce qu'on ressent à des indifï'érents ou à des égoïstes... cette habitude, enfin, que sans doute vous taxez, vous, d'hypocrisie, que j'appelle, moi, de l'expérience, a endurci nos fibres, cuirassé notre paupière, avant même que nous n'atteignions vingt-(piatre à vingt-cinq ans. Ne riez donc pas, mesdames, si jamais vous rencontrez quelqu'un de nous, cpii, dérogeant aux convenances qu'il s'était imposées de lui-même, se cache et pleure... Nos larmes sont d'autant plus amères qu'elles sont plus difficiles à arracher. Nos larmes, encore une fois, notre cœur les distille... Les vôtres... bien souvent, je mets souvent et non toujours, remerciez-moi, ne viennent que de la tète. Un baiser, une fleur, un cachemire, vous calme ou vous console. Nous pouvons, nous, ne pleurer qu'une, fois, mais nous nous souvenons toujours.

Laurence demeura quelques minutes livré à cet accès de désespoir. Puis il se leva, s'essuya convulsi- A ement les yeux et s'écria d'une voix où perçait une sorte d'ironie :

— Fou... pauvre fou que je suis! pourquoi pleurer? Qu'y a-t-il de changé dans ma vie? Ne suis-je pas seul, abandonné comme je l'ai toujours été!... seul! Et j'avais rêvé de douces joies... une existence paisible près d'une femme adorée !

Mais lui... lui...]e. me trompe! il ne m'abandonnera pas, lui il m'avait élevé, il m'avait fait vivre pom' se servir de moi f[uand l'occasion en viendrait. Maintenant, sans doute... maintenant ({u'il sait combien il a

LK UOI PES irUTiIANTS. 237

été coupable... il va accourir à moi !.,. il va implorer ma pitié... mon pardon!

Son pardon...

Et Laurence, qui se promenait à grands pas dans sa chambre, s'arrêta un instant, parut réfléchir et reprit enfin d'un ton où la douleur avait remplacé l'ironie :

— Non!... non... c'est horrible cela! mais je le sens... je le sens... je ne lui pardonnerais pas... lut-il à mes genoux... Non... je ne veux pas le voir... je ne veux pas l'entendre ! il pleurerait... il me crierait: « Grâce... grâce... je suis ton père!...

Et je lui répondrais encore : non, vous n'avez point de fils... ce n'est point votre fds, celui dont vous vous êtes t'ait lâchement le bourreau ! Un fils, entendez-vous, c'est la gloire, le bonheur de son père... moi... qu'aije été pour vous! un jouet indigne ou un vil instrument... Ne réclamez donc ni oubli du yjassé ni amitié pour l'avenir... Je mentirais en vous promettant l'un ou l'autre.

Mais que vais-je l'aire pourtant? que vais-je devenir?

A ces mots, Laurence s'arrêta de nouveau. Il se trouvait alors en face d'une paire de pistolets appendus à la muraille. D'une main lente, il décrocha les armes, les considéra avec attention et murmura :

— La mort ! oh ! je la voudrais, Uieu m'en est témoin ! mais la mort ainsi... un suicide !... Et on m'appellera un Lâche... et elle n'aura pas un regret, elle, un seul regret pour moi !

— AUons...

Et il remit le pistolet à sa place.

— Allons, cette ressource est odieuse. Il faut fuir, m'éloigner, disparaître bien vite... j'irai... n'importe cil. Comment vivrai -je? je n'en sais rien. Mais hâtons-nous avant ç-m'// ne vienne!. Par tons, quittons

Û'.]>< 1-E ROI DES ETrDI.4ATS.

ce pays où lùlilli \\\vi\ hciirciisc avec un aiiti-o. Partons !

— Mais non , s'écria-t-il en se frappant le front comme un homme qu'une inspiration bienfaisante vient fie tirer d'un mauAais pas, il est un moyen; que risqué-je!... s'il ne me réussit pas... nous verrons. S'il réussit au contraire, j'aurai du moins sauvé les apparences.

Et il saisit son chapeau, puis comme il s'apprêtait à sortir, il regarda un instant autour de lui, et im soupir s'échappa avec ces mots de sa poitrine :

— Elle est venue ici... et je croyais qu'elle m'aimait alors... oh! si elle m nx ait aimé!

Le 3?ère.

Laurence ne s'était pas trompé dans ses prévisions.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis qu'il était sorti de l'hôtel, que M. de Lano y arrivait et demandait à parler à son fils.

M. de Lano était pâle ; ses traits contractés, sa respiration haletante attestaient une doulem' profonde.

Il avait pris une voiture pour arriver plus \\ie ; mais, par suite de cette fatalité étrange qui semble planer sur nous, lors des occasions les plus sérieuses de notre vie, cette précaution qui, dans tout autre cas, eût pu lui être utile, devint justement, ce jour-là, un obstacle à ses désirs. Le cocher du cabriolet (ju'il avait appelé au hasard était complètement ivre. Il s'était fourvoyé pendant le trajet, et M. de Lano, tout en vociférant après le misérable, était arri\é, nous l'avons dit, de sept à huit minutes environ en retard.

En entendant ces mots : « M. Laurence vient de sortir, » M. de Lano demeura anéanti.

— II. me fuit! il ne veut pas me voir ! murmura le

-l'iO LTÎ ROI PE.-; ÉTIDTAMS.

mallieureux père... Oh! ii'ai-je pas tout fait pour qu'il en soit ainsi !

Mais il faut que je le voie, pourtant! que je lui parle ! ne fùt-re qu'une fois. . . du=sé-je ensuite le laisser s'éloigner pour toujours !

Et se tournant vers le garçon (Tliùtel au(piel il s'était adi'essé et cpii se tenait là, devant lui, d'un air stupidement étonné, M. de Lano s'écria, en lui mettant une bourse dans la main :

— Tenez, mon ami, prenez ceci et dites-moi, je vous en conjure... Laurence... Lam-ence, mon fils, car Laurence est mon fils... voyez-vous!... Laurence vous a peut-être défendu de me laisser monter à sa chambre. . . Il est peut-être chez lui?

— >'on, non, monsieur, répliqua le garçon, touché de l'émotion du vieillard, et aussi du poids de la bourse dont ce dernier venait de le gratifier... je vous assure que M. Laurence est sorti il n'y a pas dix minutes!... ^'ous concevez... que je n'ai nullement l'intenti(jn de A ous tromper. . . dans quel but ?

— Et a-t-il dit qu'il reviendrait bientôt ?

— Il n'a pas parlé de cela... il a passé devant moi... j'ai même remarqué que sa toilette était un peu en désordre... ses bottes m'ont paru sales, monsiem*, et j'ai été surpris de cette négligence, car M. Laurence, M. votre fils... puisque vous l'appelez ainsi, est toujours très-soigné, et...

— Connaissez-vous l'adresse de quelques-unes des personnes que Laurence voit le plus frérpiemment ? interrompit ^L de Lano.

Le garçon se gratta le front une minute et répondit enfin :

— Pour ça! dame !... vous sentez !... il vient tant de monde dans un hôtel, et l'on fait tant de commissions

pour l'un et pour I autre.. . qu'on ne peut guère savoir au juste... ah!...

Et le Frontin d'hôtel garni continua, d'un air radieux, en regardant son interlocuteur :

— S'il était chez mademoiselle Zélie, sa maîtresse, monsieur?... je suis été plus d'une fois, de sa part, chez mademoiselle Zélie... Je sais donc parfaitement l'adresse de cette dame... c'est place Breda, n" 5... (Jue pensez-vous démon idée, monsieur?...

M. de Lano secoua la tête : il se disait qu'il n'était pas présunmble (jue Laurence fût en ce moment chez mademoiselle Zélie.

— N'importe! pensa-t-U^ essayons... cette femme me donnera peut-être cpielques indications...

Et il s'éloigna de l'hôtel de la rue Saint-Thomas-du- Louvre, en recommandant au garçon de ne point parler de sa visite à Laurence, dans le cas où ce dernier reparaîtrait avant lui.

Puis il remonta en cabriolet. Par bonheur, cette fois, le cocher se trouvait à jeun... M. de Lano lui donna un napoléon pour qu'il brûlât le pavé...

La course ne dura pas un quart d'heure.

INI. de Lano entra au n° a de la place Breda. Gomme il s'informait auprès du concierge de l'étage où habitait mademoiselle Zélie, une femme de chambre à la mine éveillée, (pii descendait en ce moment les dernières marches de l'escalier, s'avança vers le questionneur, et le regardant sous le nez :

— Ma maîtresse est absente, monsieur, lui dit-elle... elle est à un grand déjeuner. . . un déjeuner d'artistes. . . mais si monsieur veut nous laisser son nom...

— C'est inutile... je désirerais seulement savoir... s'il est venu aujourd'hui, chez votre maîtresse, un monsiem* nommé Laurence.

A cette demande, Glodora, car c'était toujours Clodora, jeta mi petit coup d'œil railleur siu- M. de Lano.

— Àh!... c'est pom'M. Laurence que vous vous présentez !... s'écria-t-eUe ; ah bien î il y a beau joui* que madame est brouillée avec lui!... et qu'elle la remplacé... Après cela, quant à moi, je n'ai pas de mal à en débiter... de ce grand lirmi!... je lui trouvais trèsbon genre, au contraire... mais...

Clodora parlait encore tpie M. de Lano s'était déjà éloigné. Le faible lueur d'espérance qui l'animait, un instant auparavant, venait de s'éteindre.

— Hôtel de Paris, rue Saint-Thomas-du-Louvre, répondit-il d'une voix creuse au cocher qui lui demandait oîi il fallait le conduire.

— Laurence est peut-être rentré maintenant, pensait-il.

Mais Laurence n'élait pas revenu et la nuit commençait à paraître. M. de Lano demeura à la porte à attendre, se promenant de long en large, regardant de tous eûtes et tandis que deux gi'osses larmes glissaient sur son ^ isage :

— J'ai fait trop de mal dans ma vie pour que Dieu consente à s'intéresser à moi... Je voulais voir une fois encore mon fils... embrasser ses genoux... mais je le sens... quel(|ue chose me dit là...

Et il se frappait la poitrine avec égarement.

— Quelque malheur immense... rpielque horrible nouvelle va déchirer ce cœur, qui bat maintenant d'anxiété, et que jusqu'aujourd'hui rien... le chagrin... les souffrances des autres n'avaient pu émou^oir.

Oui, Dieu s'apprête à me punir! Il n'y aura pas de pardon pour moi... Ce fils que j'aurais dû chérir... qui m'eût aimé... qui eût embeUi, par ses soins, mes

LE uni DES ÉTUDIANTS. ii'S

derniers joiu's. . . ce fils. . . oh ! pourquoi cette pensée me poursuit-elle ainsi ! . . . Lam-ence ! . . . Lam'ence î . . . oii estu... où es-tu?...

Mon Dieu! mon Dieu! épargnez-moi! J'entends votre voL\ qui me crie :

— Tu demandes ton fils... tu le reverras... mais pâle, mais froiil , mais immobile... tel, enfin, qu'on doit te rendre celui dont tu as méprisé les caresses... l'amitié... dont tu as brisé l'avenir. Tu re verras ton fils... mort!

Un Diner d'adieu.

Il était six heures du soir. Une vingtaine de jeunes gens et de femmes se trouvaient réiuiis dans l'atelier de M. Hector Sélis, rue Hauteville, -45. Hector Sélis était un peintre, un élève de Coginet; il venait d'hériter de vingt-cini| uidle libres de rente parla mort dun parent fpi'il n'avait jamais au, et afin de fêter noblement sa bonne fortune, avant de partir pom' d'artistifjues pérégrinations ([u'il avait rêvées longtemps, et que, grâce à sa richesse, il pouvait enfin mettre à exécution, il donnait un grand diner d'adieu à ses amis et amies. Raisonnablement convaincu cpi'il était plus gai de les traiter chez lui que dans le salon d'un restaurateur, il avait converti son atelier en une immense salle à manger. Chevet avait été chargé du menu... la table était déjà dressée... d'mnombrables bouteilles brillaient, de leur ternissure même ou de leur forme remplie de distinction, aux planches d'une étagère gothi- (£ue, les bougies étaient allumées; huit domestiques mâles appartenant à plusieurs des convives et mis par ces derniers à la disposition de l'amphitryon attendaient

H.Mi LE ROI DES ÉTUDIANTS.

en silence dans ime pièce à enté qu'on leur donnât lo signal de servir; mais probablement Hector espérait encore des dînem'S ; car, entouré de sa cour, il se livrait à la causerie sans paraître songer à prononcer ce mot, l'im des plus solennels du vocabulaire gastronomicpie : A table.

— Oui, messieurs, disait-il en caressant doucement dans ses mains la main d'mie jolie blonde placée auprès de lui, nous partons demain, ma bomie petite Siska et moi, pour l'Italie... Je vais faire de l'aii en amateur.

— Et de l'amour en maître, comme toujours, sans doute?

— Voilà un sons doute bien impertinent, Emest... Du reste, interrogez Siska sur mes talents. Je ne crois pas que je devienne plus savant en ce genre, maintenant que je suis plus riche que je ne l'étais quand je vivais de ma rente de trois mille francs et de mon pinceau...

— Ce qui faisait juste trois mille francs?

— Comme tu dis...

— Bah! s'écria un jeune homme, l'argent donne tout... c'est connu, n'est-il pas vrai, Louisette?

— Je ne prends pas ceci pom* moi, répondit Louisette, une attrayante danseuse, en souriant; cfuant jf t'ai connu, traitre, je te croyais homme de lettres des Délassements-Comiques. . . Tu vois que je t'aimais pour toi...

— Et (piand nous re\iendras-tu, Hector?

— Je ne sais... dans un an, peut-être... j'aspirais à la liberté... au changement d'air... je suis libre... je veux aller partout.

— C'est bien loin... et tu t'ennuieras bientôt loin de Paris,

LE ROI DES ÉTEDIAMri. 247

— Je tâcherai de l'oublier parmi des inerveilles nouvelles pour moi.

— Où rencontreras-tu une réunion aussi aimable que celle-ci?

— Vous avez raison, messieurs, cela est impossible. . . mais n'ai-je pas l'espoir de la rejoindre au retour, et n'est-ce pas bien entendre la manière de jouir que de quitter quel(|ue temps des plaisirs rpi'on a l'assurance de retrouver plus tard?

— !Mais. infortuné, si l'on reprend encore les Saltimbanques, tu ne seras pas ici...

— J'en emporte la brochure avec moi... j'étudierai Bilboquet sur les bords de l'Adige.

— Tu ne seras pas au courant des séances de la Chambre?

— Je me suis fait mie raison là-dessus... j'aurai le courage de négliger quelques mois m.on instruction sm' la question des sucres et la nécessité de la réforme électorale.

— A Pompeïa, à Venise, tu ne pourras plus lire, chaque matin, ton Corsaire, ton Charivari.

— Bull! on doit aimer à rire partout! Pourquoi mes chers journaux ne porteraient-ils par leurs folles railleries jusque sous le beau ciel de l'Italie...

— Enfin, où dîneras-tu comme tu vas dîner tout à l'heure?

— A la bonne heure ! Lionnel, voici \m legret touchant que tu élèves à l'avance en mon âme... mais, que diable! un artiste doit être frugal...

— C'est-à-dire qu'il l'est généralement, moins par goût ({ue par nécessité. Mauvaise défaite, mon cher ! je ne te donne pas slxiiiois d'absence... et, pardonnemoi cette digression, mais si j'en juge par les petits bâillements étouffés de tous les séraphins qui nous

:2i8 LE IlOI DES ÉTUDIAiNTS.

entourent et leui's regards mélancoliques du côté de la table, je ne crois pas me conduire d'une façon indélicate en ne te donnant plus aussi qu'un quart d'heure à nous faire attendre le diner...

— Mille pardons, messieurs et mesdames, mais ne m'en veuillez pas. Nous ne sommes point au complet. . . un intime man(|ue à la fête... un gai viveur... le roi des Étudiants.

— Bah ! fit Lionnel, Laurence ?

Et se tournant vers Zélie, assise à ses côtés :

— Après tout, dit-il en souriant, qu'est-ce que cela nous fait?

— Ça ne nous fait rien du tout, répondit mademoiselle Zélie avec un flegme magnifique.

Et, a paille, elle pensa : Ce sera même amusant!

Et, en effet, il est très-amusant pour certaines femmes... je dis des plus huppées, de se trouver à l'improviste entre un amant et son prédécesseur. C'est un problème de coquetterie raffinée dont vous avez le droit de demander le mot à ces dames.

— Après cela, ne vous désespérez pas! reprit Hector d'un ton grave, je connais trop le savoir-vivre pour vous faire l'injure de vous affamer tous à cause d'un seul convi\e. Il est six heures un quart, à six heures et demie on se mettra à table, qu'il y ait ou non retardataire. Je n'ai envoyé mon invitation à Laurence que ce matin. Il n'a peut-être pas reçu ma lettre, surtout s'il n'a point couché chez lui, ce ipii lui arrive souvent... mais, je le répète, à la demie sonnante, je serai sans pitié : prenez donc encore patience.

A ce moment la porte de l'atelier s'ouvrit ; un domestique annonça : M. Laurence.

Un cri de joie retentit par tout l'atelier. Laurence parut.

LE ROI liES ÉTUDIAATS. 249

Il était plus pâle que de coutume; sa mise, assez négligc'c pour la circonstance, provoqua un sourire d'étonnement dédaigneux de la part de mademoiselle Zélie.

Cependant il s'inclina avec son aisance accoutumée, tendit la main à l'amphitryon et alla saluer quelques autres de ses amis, notamment Lionnel, qui restait mi peu à l'écart, ne sachant trop , malgré son parti pris im instant auparavant, cp.ielle contenance il devait tciiir devant son ex-ri\al.

Hector gélis sonna; les domesti(p.ies entrèrent et prirent leur place derrière la table.

— La main aux dames, messieurs, cria le jeune peintre. Nous n'attendions que ce cher Laurence... il est au milieu de nous... que rien n'arrête plus maintenant notre impatience.

Lecteur, et je fais remarquer que je ne parle ici qu'au masculin, vous n'êtes pas, que je pense, sans a^ oir assisté une l'ois au moins en votre \ie à un repas de garçons... de francs et joyeux garçons avec leurs maîtresses, bien entendu? Figurez-vous donc celui où nous nous installons à cette heure comme mi des plus brillants des festins de ce genre auxquels vous vous êtes trouvé. Chevet s'était surpassé... les truffes étaient savoureuses, le vin excpis, le gibier d'une tendreté rare, le poisson d'une fraîcheur ravissante. Le service s'exécutait avec mi ensemble admirable. Chaque mets était offert à chaque convive, sans qu'on y joignit l'inconvénient trop ordinaire chez les restaurateurs, celui de le faire disparaître ensuite, souvent inattaqué encore, comme une ombre fugitive. Le bordeaiLx, le volnay, le chambertin, versés doucement par les habiles valets, répandaient dans les airs leur arôme de race. Aussi les tètes s'échauffaient- elles gaiement Ces

250 LE ROI DES ÉTULlAiNTS.

artistes, ces lions, ces lorettes, n'étaient plus des artistes, des lions, des lorettes. Cornus (passez-moi la mythologie) les rangeait tous sous le même drapeau, drapeau précieux qu'on ensanglante rarement .. celui de la gourmandise. Les gourmands sont aimables... cette maxime est vulgaire et n'en est pas moins juste... et l'esprit, la Iblie régnaient autour de cette table surchargée de trésors. On riait sans se pincer les lèvres, on plaisantait sans coups de griffe, on commettait des calembours sans prétention, des pointes sans épilogue. Hector était à tout... ce garçon était venu au monde avec la bosse de l'amphitryon... on pouvait appeler son héritage une bonne action du sort. Il trouvait, à la fois, le temps de veiller aux moindres désirs des autres et de satisfaire aux siens propres... ce qui est le nec plus ultra chez l'homme qui reçoit.

On passa au second service. La conversation commençait à le prendre sur mi pied des plus sansfaçon.

Seul , Laurence , au milieu de tous ces gens qui riaient et criaient même parfois, soyons vrai, seul, Laurence demeurait impassible. 11 avait accepté de tous les plats, mais il laissait intact devant lui ce qu'on lui servait. Le regard fixe, les mains agitées d'une sorte de tremblement ner^eux, il prenait à chaque minute sa fourchette ou son pain, puis il les laissait retomber pour les ressaisir de nouveau une minute après, sans s'en servir le moins du monde. Lorsqu'on lui parlait , sa figure s'animait d'une expression étrange; il voulait sourire : il grimaçait, d répondait quekpies mots incompréhensibles, puis, tendant son verre au domestique, car il ne mangeait pas, il buvait «ferme : — Versez, lui disait-il, versez!

Hector n'avait pas remarqué la somnolence du \ i\eur

LE ROI DES ÉTUDIANTS, îîol

que jusqu'alors on avait pris pour modèle ; mais un jeune sculpteur, ennuyé de n'avoir reçu que des monosyllabes en échange des questions qu'il avait adressées au roi des Étudiants, se glissa vers notre peintre et lui dit à l'oreille :

— Qu'a donc Laurence, aujourd'hui? réveille-le un peu! il boit comme une éponge et il ne parle pas... ce n'est pas naturel... Est-ce qu'il est malade?... regarde, il ressemble à la statue du Festin de Pierre.

— Laurence!... cria Hector à ce dernier, on se plaint de toi, mio caro... on t'accuse de misanthropie déplacée !

— Qui m'accuse? répliqua Laurence en se levant brusquement les sourcils froncés; veut-on me forcer de causer si j'ai envie de me taire, moi? et m'as-tu invité pour vous servir de bouffon?

Un silence d'étonnement accueillit cette sortie. Laurence promena son regard tout autom' de lui ; puis, prenant des mains d'un domesticjue une bouteille de pakaret, il s'en versa im plein ^erre, et d'une voix rampie :

— Messieurs, dit-il, à la santé de mon ami Hector!

— A la bonne heure ! dit ce dernier, qui murmura à l'oreille de son voisin : Ne le contrarions pas ! il est gris ! il est gris !

Les verres se choquèrent... seulement, Laurence heurta si violemment le sien contre celui de Lionnel, qui lui tendait à trinquer, qae les cristaux volèrent en éclats.

Laurence se mit à rire à la vue du vin épanché sur la nappe, et prit un autre verre.

— Il est affreusement ému, dit Lionnel à Hector.

— C'est aussi mon opiniou, répondit celui-ci... mais je ne l'ai jamais vu comme ça ! le vin l'égayé ordinal-

û:^'-! le roi des étudiants.

ivmont... aujuiu'triiui il a l'air d'un bi-aquo, mais (V\m J traque ennuyeux.

Laurence demeurait absuibé; la conversation, un instant interrompue par sa boutade, reprit peu à peu son com'S. Mademoiselle Zélie se pencha -sers une de ses amies et lui montrant sitn ci-devant adorateur :

— Je suis bien aise de l'avoir quitté, ma chère, lui dit-elle... je ne peux pas souffrir les gens qui boivent comme des Allemands... sans rire... c'est une chose t|ue j'ai toujours eue en horreur, ça et les hommes qui ne portent point de bottes vernies ! Et puis je le trouve bien changé, ce pauvre garçon, depuis que je ne Tai vu... es-tu de mon avis ?

— C'est peut-être le chagrin, fit l'amie, c'est ta faute.

Zélie ne répondit pas.

Le Champagne arriva et avec lui la gaieté devint plus folle que jamais. On commençait à ne plus s'entendi-e dans l'atelier. Les hommes voulaient chanter, les femmes devenaient passionnées... Hector roulait des yeux brillants en criant : — Mes amis, mes bons amis! cpie je suis fâché de vous quitter! Ah! vous avez raison, l'amitié, l'amitié véritable ne peut se compenser. Mais je reviendrai avec Siska, Siska me ramènera dans vos bras... et pendant mon absence, vous penserez à moi, n'est-il pas vrai? vous ne m'oublierez pas... car si ^ous m'oubliez... cpie deviendraije?...

— Oui, oui, répliqua-t-on de toutes parts, avec l'entramement de l'ivresse, sois tranquille! nous ne t'oublierons pas!

— Savez-vous, Hector, siffla de sa petite voix stridente un }'at des plus musqués, pour couronner dignement votre fête, vous devriez partager entre vos con-

LE ROI DES ÉTUDIAjîsTS. 253

vives toutes ces bêtises qui ornent votre atelier... en guise de souvenirs... Pour moi, je sais bien ce (^le j'accepterais de grand cœur.

— Parbleu! voilà une idée ingénieuse! Je trouve cette idée ingénieuse ! et qu'accepteriez-vous donc, bel ange?

— Ça vous va!... eh bien! je prends la jolie Erigone, là-bas... qui soui'it si di-ùlement à Bacchus.

— C'est dit, à vous VÉrigone^ ma belle. . .

— Alors... moi... lit Zélie, j'emporte... la Madeleine...

— Je désii'e, en vous l'olïrant, chère, qu'elle soit le plus longtemps possible en mauvaise compagnie.

— Moi, reprit une autre, je donne dans le sérieiLv... le sentimental ; ce moine et sa tète de mort me séduisent!...

— Vous n'êtes pas dégoûtée! un Zurbaran! rien que ça! que j'ai lait moi-même il y a cinq ans!... va pour le moine, ma bonne Florentine... Prenez, prenez mesdames... pillez, pillez sans crainte! sonne la dernière heure de cet atelier... et que son agonie soit mirobolante! Je suis riche maintenant, que m'importe ce que j'étais hier? que m'importe de m'en souvenir encore? Ces toiles, ces sculptures, ces plâtres, sur lesquels mon œil s'est arrêté si souvent quand, le pinceau à la main et la bourse vide, je me forgeais des chimères de gloire et de fortune, qu'ils soient à Aous, désormais! qu'ils vous rappellent, si vous ne me revoyez pas de longtemps, votre ami, votre compagnon!... qu'ils som'ient encore, épars et pourtant réunis sous une même égide, à de joyeuses scènes comme celle-ci... ils ne peuvent tomber mieux qu'entre vos mains.

— Fou ! cria Laurence à l'artiste enivré, briser ainsi

le passé parce que ^a^euir s'est élargi devant soi, n'est-ce pas un sacrilège ?

— Ah! tu nous fatigues, tu nous affliges, Laurence, avec tes airs d'inspiré! repartit Hector d'un ton moqueur. Tu ne veux pas être notre bouflon, soit ; mais est-ce donc pour prêcher que tu es venu ici?... Xe l'écoutezpas, amis... Aaous mes vieilles dépouilles puisqu'elles vous plaisent... et buvons!

— Buvons ! répéta-t-on en chœm\

Et les toasts recommencèrent avec fureur; puis les convi\es, encouragés par lem' hôte, se dispersèrent dans l'atelier, s'emparant à l'envi de ce qui leur plaisait le mieux. L'orgie commençait à poindre : c'était un bruit, un tumulte à n'y plus rien démêler. Livres, esquisses, statuettes, vieux bois, tout était pris, examiné, choisi ou rejeté, selon le caprice du moment avec des cris,- des rh'es assourdissants. Seul encore, Laurence restait tranquillement à sa place ; il tenait toujours son verre à la main, et tout en buvant à petites gorgées l'aï mousseux, il murmurait :

— Au fait, il a raison... lorsque l'on est hem-eux... qu'il n'y a plus rien à désirer... qu'a-t-on besoin de souvenks... surtout (juand le passé n'a été que larmes... désirs... douleurs?...

Mais moi, je ne puis faire comme lui... il m'est défendu d'oublier, car je n'ai point d'avenir à attendre...

0 Edith! Edith! un autre cjue moi aura tes baisers... tes caresses... ta vie... Qu'il t'aime, Edith, mon Dieu ! autant que je t'aurais aimée !

Et maudit soit! mais non... je ne veux pas le maudire, cet homme... il doit soulïrh encore plus que je ne souffre.

En ce moment Lionnel, le nouveau possesseur de

LE nul l'ES ÉTUDIANTS. ^'v^i

Zélie, criait comme mi sourd, on élevant au-dessus de sa tète deux vieilles lames damascpiinées, qu'il venait de décrocher derrière un faisceau de fleurets :

— A moi les vieilles épées de Louis XIII... à moi les flamberges... à moi ces débris majestueux de la panoplie d'Hector! Le premier je les ai dénichées... je les garde... et je le jm-e, devant tous ceux ici présents, viemie une rencontre, si c'est à moi d'imposer les conditions, ces ferrailles auront l'honneur de perdre quel(|ue peu de leur rouille dans mon sang ou dans celui de mon adversaire !

— Tu ne croyais peut-être pas si bien dire, Lionnel, lit Laurence qui avait écouté attentivement la bravade vineuse de ce dernier et qui s'avançait vers lui d'un pas chancelant ; mais, sans avoir besoin d'user du droit d'imposer les conditions, ces épées serviront pourtant, si cela t'amuse, à ta plus prochaine rencontre, car ainsi que toi je les veux et je ne te les céderai, par l'enfer! cpie lorsque tu m'en auras passé une dans le ventre.

Les hommes accueiUirent par des bravos cette provocation ex abrupto^ les femmes jetèrent les hauts cris. Zélie, surtout, s'élança ^ers Lionnel, comme si elle eût youlu le défendre, mais il la repoussa assez peu galamment :

— Arrière, fit-il, excité à la fois par les fumées du Champagne et lés bravos qui retentissaient à ses oreilles. Au diable les Sabines !... et toi, Laurence, parlestu sérieusement? Veux-tu me disputer réellement ces armes ?

— Je le veux ?

— Prenons-en donc chacun une et voyons qui méritera l'autre... Mais songes-y, mon cher, personne n'ignore ici que je t'ai enlevé ta maîtresse... On va

2o6 LE ROI Ii£S ÉTUDIANT.-;.

croire (j\ie tu détends moins ù cette heure une nouvelle qu'une ancienne passion.

— Penh! fit Laurence en ricanant, j'en appelle à ces messieurs et à toi-mrme, Lionnel. Suis-je de natm'e à m't'mouvoir parce (pi'une danseuse me quitte, ou plutôt parce qu'elle se laisse aller à partager ses faveiu*s?... Si j'avais eu à me comToucer, c'eut été le jour où je vous surpris dans les bras l'un de l'autre... et ce jour là, tu dois te le rappeler, j'ai été le premier à chanter vos amours î Va! va! je te laisse Zélie, je te la donne même de grand cœm", si cela peut satisfaire ta conscience timorée! mais il me faut ces armes... elles me plaisent... je les aurai...

— Tout à l'heure, c'est possible, repartit Lionnel, mais rpiant à présent, fichtre ! jeté le défends bien.

Et jetant une des épées à Laurence, il fit un saut en arrière et se mit en garde.

Plusieurs des moins ivres qui se trouvaient là, s'apercevant que ce qu'ils n'avaient pris d'abord que pour une plaisanterie, tournait très -fort au tragique, se récrièrent et voulurent se placer entre les deux adversaires. Mais ils étaient en minorité; Hector luimême, le maître du logis, se montrait contre eux. Les yeux étincelants, les pommettes enflammées, il semblait enchanté de ce qui se passait et criait :

— Yi\at! vivat! un duel au dessert... entre le moka et le rhum ! quel genre ! on en parlera dans l'histoire! Allons, mesdames, soyons gentilles... restez sages dans votre coin. . . on va se livrer devant vous à un combat singulier... à uu tournoi en miniature... Un duel dans un atelier, avec des flamberges (^[ui ont probablement fait leurs preuves sur le Pré-aux-CIercs!... Nous, messieurs, reculons-nous! laissons le champ libre au combattants... et vous autres...

LE RUl m:> liTULIAMS. 'loi

— Xe l)Ougoz pas, là-bas !

— Mais empêche donc ceci, malheureux, lai dit un des convives, ils peuvent se tuer.

— Laisse donc ! c'est au premier sang : j 'entends ([ue ce soit au premier sang... à la première égratignure... n'est-ce pas, Lionnel?... n'est-ce pas Laurence ?

— Oui, oui, répondit Lionnel, au premier sang!

— Ah ! qui sait? fit Laurence... cpiand nous serons en train!... Allons, Lionnel, encore une lois, tu ne \ eux pas me donner ces armes?

— Non, vraiment !

— Voyons donc si tu n'as pas oublié les leçons de notre gros Grisier.

Et les fers se croisèrent.

Au bruit qu'ils firent en se touchant , chacun de ces éceiA elés qui se tenaient là , spectateurs de cette lutte stupide, se sentit, comme p:!r une commotion électrique, le cœur tout oppressé. Chacun regretta de ne pas avoir mis obstacle à ce qui avait lieu... Hector changea de couleur... mais il était trop tard : Laurence et Lionnel, animés d'une ardeur incroyable, s'attaquaient et se défendaient sans cesser de se provoquer par de railleuses insultes :

— Avoue-le!... avoue-le! disait Lionnel... c'est Zélie que tu regrettes , c'est Zélie que tu veux châtier en ma personne. . .

— On ne se bat pas pour Zélie, mon cher... tu déraisonnes ! Peste ! quel dégagement ! Où as-tu appris ces coups-là?

— Et celui-ci.

— Pas fort! Tiens donc mieux ton épée... elle vacille dans ta main...

— Tu mens... tu fais comme au billard... tu veux

îî'iS LE ROI KES ÉTUDIANTS.

m'iiinuenrei'... Allun.s, a\(iuo que Zélie t'a joué un joli tour, mon roi!...

— Tu y tiens donc absolument?... alors, si ra t'amuse...

— Laurence, mon cher anii^ tu recules trop!... nous allons loin comme ça?

— Recule donc à ton...

Laurence n'acheva pas : en se tendant sur un coup de seconde, il venait de recevoir en pleine gorge le fer de Lionnel.

Le sang lui jaillit immédiatement par cette blessure et par la bouche... deux noms... celui d'Edith... celui de Dieu, passèrent entre ses lèvres à demi étouiles... puis il tomba roide mort.

Un long cri s'éleva alors de cette foule d'hommes et de femmes... mais ils restaient cloués à leur place... stupéfaits... terrifiés.

Coiaclusion.

Un mois après ce que nous venons de raconter , M. de Billy s'éteignait entre les bras de sa femme et de >is enfants. Il avait supporté longtemps les chagrins et la souffrance, il ne put supporter le bonheur et le calme. Il était mort en appelant la bénédiction du ciel' sur la femme qu'il avait méconnue, sm- Maurice, sur Henriette, ses enfants, dont il a^ait eu si peu de jours à recevoir les caresses... sm* Edith, cette pauvTe jeune fille qui avait jeté, du moins, elle, sur la \ie décolorée de son bienfaitem*, quelques flem's, ({uekpies consolations.

INI. de Lano ne reparut pas à l'hôtel après la scène terrible qui s'était passée entre lui et ceux dont il s'était fait l'ange infernal. Voici la lettre qu'il écrivit le soir même de son départ à M. de Billy :

« Georges, je ne \ous demande pas d'oublier le mal fpie je vous ai causé, ^ous ne le feriez pas et vous auriez raison; mais je veux le réparer autant qu'il m'est possible, en vous rendant ce qui vous appai'-

:260 LE nul hes étidiaxts.

tient. Vous trouverez dans une cassette d'ébène placée sur un des casiers de la bibliothèque de ma chambre à coucher les différents actes de cession, par -sous signés à mon profit, d'une partie de "\os biens. Ces biens, je vous les avais surpris à votre confiante amitié, je voyais dans leur possession un moyen sur de me venger de vous, en dépouillant sans ressources ceux que je savais exister encore... Vous voyez que je me confesse, à genoux, de mes fautes. . . reprenez-les. .. ils vous appartiennent... Seulement, si vous le voulez, entendez-vous? vous avez le droit de me refuser... envoyez-moi jjar le porteur de ce l)illet une somme de trente-cin({ mille francs que vous trouverez également au fond de la cassette. Je n'ai pas besoin, pour ^i^re, de davantage... J'irai dans quelrjiie coin cacher mes regrets... mes remords... pleurer sur mon fils...

« Car Dieu m'a puni cruellement, Georges... il n'a pas A oulu que je pusse même serrer la main de mon liis vivant... Laurence est mort il y a une hem-e... Le malheureux s'est fait tuer, en me mauilissant sans doute.

« Adieu. « Frédéric. »

Et un an après la mort de M. de Billy, on célébrait à l'église Saint-Sulpice deiLx mariages... celui de ^laurice et d'Edith, celui de Daniel et d'Henriette.

Et quebpie temps après, un jour que Daniel rentrait à l'hôtel de Billy, un domestique lui remit une lettre datée de Saint-Péter>;br>urg.

Cette lettre ne contenait que ces lignes :

Page 1