‹ Le roi des gabiersChapitre 10 sur 103 · X. L'APPAREILLAGE · texte numérisé non relu

X. L'APPAREILLAGE

L'embarcation, conduisant à bord de la corvette lord Elen et ses passagers, fendait rapidement les eaux limpides du port, laissant dans sou sillage une traînée lumineuse.

Sir Ewes était assis près du premier banc des rameurs : les deux lévriers, accroupis devant lui, posaient chacun sur l'un de ses genoux leur tête intelligente; leurs yeux, injectés de sang, se levaient vers son visage, et leurs naseaux dilatés paraissaient respirer l'air qu'apportait la brise. Parfois, un mouvement fébrih^ agitait leurs corps nerveux, et un grognement sourd s'échappait de leur museau allongé. Ils paraissaient inquiets et agités, et sir Ewes, pour les calmer, les caressait de ses deux mains.

Plus la yole avançait vers la corvette et plus cette agitation et celte inquiétude des deux chiens semblait s'accroître. Se dressant en appuyant leui's pattes sur les bordages, ils aspiraient, plus bruyamment, les émanations du vent, et Icui's grognements devenaient plus significatifs. Bientôt cesgrogncmcnts se transformèrent en aboiements féroces.

— Décidément les chiens de sir Ewes en veulent à votre navire, milord, fit observer miss Mary en s'adressant à lord Elen.

La yole, se rangeant à la base de l'escalier de tribord, déposa ceux qu'elle contenait.

Les chiens, qui faisaient des efforts inouïs pour s'élancer, furent arrêtés par sir Ewes, qui les saisit tous deux par leur collier et les retint d'une main ferme en essayant de les calmer de la voix.

— Qu'ont-ils donc? murmura-t-il avec un certain étonnement, car il ne comprenait rien à la conduite extraordinaire des deux lévriers caraïbes.

Puis, appelant près de lui ses nègres, il leur confia les chiens.

— Maintenez-les, dit-il, et conduisez-les immédiatement dans la cabine qui m'est réservée.

Puis il s'élança sur l'escalier qu'avaient gravi déjà lord Elen, miss Mary, lady Hai'riet et sir Henri. Gervais monta, à son tour, avec une gaucherie qui fit sourire les matelots. Les lévriers aboyaient avec une frénésie étrangement furieuse.

Tout à bord était prêt pour le dernier moment de l'appareillage, et tous les ordres s'exécutaient avec cette régularité que l'on n'observe que sur les navires de guerre. Les matelots, rangés autour du caliestan, les bras appuyés sur les barres, attendaient le sifflet du contre-iiiaître pour virer un dernier coup et arracher l'ancre qui était pic. Les gabiers, garnissant les vergues et les hunes, se tenaient parés à larguer les voiles ; les officiers, à leur poste respectif, veillant aux manœuvres, encourageant les travailleurs, étaient prêts à transmettre les ordres du commandant.

Lord Elen avait tout inspecté, d'un rapide coup d'œil, en posant le pied sur le pont, et, adressant un geste approbatif

h, son second, il offrit le bras à miss Mary pour la conduire à son a])parlcmi'iit. C'était le sien propre que lord Elen avait destine h la jeune lille. 11 occupait tout l'arrière du navire et présentait tout ce que le confortable le mieu\ entendu et le plus élégant peut exiger de richesses minutieuses, d'aménagement commode.

Miss Mary était charmée de retrouver li, sur ce navire, en pleine mer, tout le luxe dont elle se plaisait à s'entourer à terre. Lord Elen s'était réservé, pour lui, la salle du conseil, abandonnant son salon, sa galerie, sa chambre, à miss Mary et à lady Ilarriet.

La corvette n'étant pas aménagée pour recevoir des passagers et ses cadres étant au grand complet, on avait consruit, pour sir Ewes, au commencement de la batterie, immédiatement après le carré des officiers, une cabine en toile à voile, garnie d'un hamac. Ses nègres devaient coucher sur le plancher de la batterie.

Sir Henri fit ses adieux à sa fille, serra les mains de lord Elen, prit eon'gé de sir Ewes et descendit dans une chaloupe du port à laquelle il avait donné ordre de suivre la yole et qui l'attendait pimr le ramener à terre.

Après le départ du gouverneur, lord Elen, laissant miss Mary et lady Ilarriet s'occuper de leur installation, prit sa place sur son banc de quart, et la manœuvre interrompue reprit aussitôt son cours. On entendait la chaîne de l'ancre grincer sur l'ouverture ferrée de l'écubier, et une petite secousse, que ressentit la corvette, apprit que l'ancre était dérapée. Alors on orienta la voilure, et la corvette, s'inclinant coquettement sur un bord, tourna son beaupré vers la haute mer, s'élançant hors de son mouillage comme un oiseau hors de son nid.

Sir Ewes se tenait à l'extrémité de l'arrière, les deux bras appuyés sur le bastingage et les yeux errants sur le magnifique spectacle qu'il avait devant lui et qu'offrent, du rant ces nuits féeriques particulières au climat de l'équateur, les riches perspectives des Antilles.

Dès que le jeune homme eut mis le pied sur le pont de la corvette, un singulier changement avait paru s'opérer en lui. Depuis sa conversation avec Gervais, une sombre tristesse s'était emparée de son âme, et sa rêverie était si profunde, qu'il n'avait pas prononcé un mot, après avoir quille l'habitation de sir Henri. C'était insensiblement que l'animation extraordinaire témoignée par les chiens l'avait tiré de l'espèce de léthargie morale dans laquelle il était plongé ; mais à peine eut-il givivi les nrarehes étroites de l'escalier du na\ii(', à peine eut-il IVanchi l'ouverture des bastingages, qu'une émotion des plus vives parut l'agiter dans tout sou être.

A la vue <le la mâture élancée du navire, de ce grécmeiit fin et soigneusement paré, de celte activité qui régnait sur le pont; en (Milendant les chants des matelots, le bruit aigre du cabestan, le sil'ileinent des grelins criant dans les poulies; en présence de toutes ces choses, enfin, inconnues par riiomine de terre et qui constituent, pour ainsi dire, la preuve de l'existence du vaisseau, sir I'3wes avait frissonné. Ses yeux s'étaient subitement enfiammés d'un regard joyeux, sa |)liysionomie avait re\êtu une mâle expression d'attendrisseuiciil, sa poitrine dilatée avait aspiré, à longs traits, cet air imprégné de l'odeur du goudron et des émanations ferrugineuses de la cah^, et il avait fait un mouvement comme pour saisir un porle-voix qu'un inclusse tenait îi la main, derrière roriiiicr- coiiiniandaiit en second /rt Tamise.

Toutes traces de rêverie, de tristesse, de douleur, avaient disparu; son front dégagé s'était redressé fièrement, et un éclair menaraut avait brillé dans son reganF, alors i|uc ce rr;.'ai'd s'i'tail porté sur le yaelit anglais, llottant h la corne d'artimon, l'iiis, parcourant tonte- la longueur du piuit, de ce pas ferme et assuré' du marin habilué à marcher droit en dépit (lu roulis et du langage, il a\ait gagné l'arrière, el là, appuyé sur le rouronnenient, il avait assisté fi toiile la scèiK! d(! l'appareillage. Sili*>l que la rorvi'lle avait pris le vent, il s'était penché en avant pour examiner le sillagi'.

— Beau navire! iniinniira-l-il; Mahiirec ne s'était pas trompé! Bien gouverné, il filerait ses douze nœuds h l'Iieiirel Ali!(|iieles couleurs françaises fei'aienl bien au bout de celte drisse de pavillon!

La corvette venait de quitter la rade, cl, virant de bord pour eontourner Sainl-Vinreni, elle mit le cap au nord, dans la dirnlioii de l'Ile de la l)(iiinMi(|iie. Lu bordée de quart avait pris son posle à l'avaiil, Ir rrAr. de réi|uipnpe était ilcscendu dans renire-poiil prendrez possession de ses

luiisuite,

hamacs. Le capitaine en second, après avoir donné à l'officier chargé du quart de nuit le point et la route, s'était retiré dans sa cabine, et la corvette, calme et sileiicieuse comme un navire mis en bonne voie par un bon temps' filait en trempant son taille-lame dans un flot d'écume. ^ Lord Elen, sans accorder la moindre atlention à sir Ewes, se promenait à l'arrière. Celte promenade, comment cée au couronnement, s'étendait invariablement jusqu'à l'ouverture de la petite écoutille. Là, le commandant s'arrêtait, paraissait réfléchir, hésiter ; puis, tournant sur même, il revenait sur ses pas pour redescendre eus s'arrêter de nouveau et reprendre encore sa marche.

Plusieurs fois, depuis nue demi-heure, lord Elen avait accompli ce inanége, lorsque, en touchant du pied l'orifice de l'ouverture servant de communication avec l'inlérieur du bâtiment, il aperçut une tête ronde et garnie d'une forêt de cheveux roux, qui surgissait à la hauteur de la lueinière marche.

— James ! dit-il.

— Milord ? fit le matelot, qui s'apprêtait à monter sur le pont.

— Tu viens de faire ta ronde dans le faux pont t

— Oui, milord.

— Et la Caraïbe?

— Elle ne bouge pas plus qu'un corps mort.

Tui

as vue :

— Par l'ouverture de la porte, oui, milord.

— Que faisait-elle?

— Je crois qu'elle dormait ; mais, ma foi, je n'ai pas osé trop avancer, car elle a toujoui's près d'elle sa damnée flèche...

— Enfin elle est plus calme?

— Oui, milord.

Lord Elen parut réfléchir encore.

— Tu as fait exactement ce que je t'avais commaudé tantôt ? reprit-il après un moment de silence.

— Oui, milord, répondit James.

— Tu lui as parlé ?

— Oui.

— Qu'a-t-elle répondu ?

— Rien ; elle n'a pas ouvert la bouche.

— Elle n'a pas demandé à manger ?

— Non, et elle a aussi bien fait, car je ne lui aurais pas tant seulement largué un quart de biscuit, puisque milord l'avait défendu. Je lui ai porté la cruche d'eau que milord m'avait ordonné de prendra! dans sa cambuse; je la lui ai passée comme à l'ordinaire : elle ne m'a rien dit, et je ne lui ai rien répondu. Voilà.

fit lord Elen en réfléchissant toujours. Tu crois

— Bi( qu'elle dort?

— Dame ! oui, je le crois, et c'est pas étonnant; c'est la première fois qu'elle aura fermé l'œil depuis qu'elle est à bord ; elle est toujours sur le <iui-\ive, cette damnée sorcière !

Lord Elen n'écoutait plus James ; il était absorbé dans ses pensées.

— Je descends dans le faux i)ont, dif-il enfin. Tu vas veiller dans la batterie ; que personne ne vienne me troubler, tu m'entends ? Quoi qu'il arrive, je défends à qui que ce soit de descendre !

— Que milord prenne garde à lui, murmura James, ces sorcières rouges sont capables de...

Lord Elen haussa les épaules, écarta le matelot, qui se colla contre la muraille de la cloison, ])our laisser le passage libre, el il descendit dans la batterie.

En ce même instant, sir Ewes, quittant le couronnement, passa jiar l'escalier coiiimuniquaiil avec le carré des olficiers, traversa ce carré el gagna sa cabine.

La batterie, somhrement éclairée |iar un seul fanal, ne permettait pas à la vue de s'élcndie, de sorte (|ue sir F\yes ne put reinarciuer, d.iiis l'ombre, Im'd Elen. eoutiiiu.iiil à dese<'iidre, à l'auti'e exlréuiilé, vers le faux pcmt, et que le commandant de la corvette ne vit pas non (iliis le pa.ssa;.'er gagner son gllc. Les quatre nègres élaient a.ssis dans la rabine, se tenant iumiobiles et sileucieux. En eiilranl, sir Ewes fut frappé par de sourds gémissemenis arrivant jusqu'à lui : c'étaient les cris plaintifs des lévriers qui s'a|>prochaieiil en rampant à .ses pieds.

C(!s cris étaieni sourds, tflonffés. Sir Ewes, étonnd, se pciiclia vers hs chiens el reronnul qu'ils a\ aient le museau entouré d'une bande d'étoffe ipii cmi>reliait les .sons de sortir

ciuii's de la goiije, ut qu'Uiie corde solide les attachait chacun à un anneau &\é dans la muraille du navne.

Les lévriers, eu s'àdressant à lui, avec leurs cris plamtitS; sollicitaient évidemment pou aide et sa protection, pour les délivrer de l'espèce de bâillon dont ils ne pouvaient parvenir à se débarrasser et du lien qui les faisait caplils. Sir Ewes prit immédiatement un poii;nard caraïbe qu'il portait sur lui dans l'intenlion de trancher les étoifes, mais 1 un des nègres- se pencha vers lui et lui posa la main sur le bras.

— Laissez les chiens ! lui dil-il à voix basse. Pourquoi ? demanda sir Ewes avec surprise.

— Parce que, si vous les faites libres, ils aboieront à réveiller tout l'équipage. ^

— Mais pourquoi aboieront-ils ? Rien ne provoque leurs

cris ICI

— Ils ont trouvé une piste ! dit un autre nègre.

— Une piste?... à bord de ce navire?

— Oui ! Depuis que nous sommes arrivés à Kincstown, tous les deux, Coùiiia surtout, sont dans une surexcitation, comme s'il y avait dans l'air quelque chose qui ne soit pas naturel. Qu'ont-ils? nous l'ignorons; mais cela est certain, et c'est ce navire qui cause leur animation ; plus nous approchions de lui tout à l'heure et plus ils léihoignaienl d'ardeur et d'anxiété. Si nous les avions laissés libres^ ils auraient bien certainement dévoré quelque Anglais.

- C'est étrange! dit sir Ewes en rëÛcchissAnt. Que s estil liasse sur la corvette qui puisse développer ainsi leur in.-^tinct ?

— Ils ont trouvé une piste ! répéta le premier nègre.

— Une piste ? dit encore sir- Ewes ; est-ce éelle d'Uii ehnemi ou celle d'un ami? ,

Les nègres ne répondirent pas : ils ne pouvaient rien Conclure. Quant aux lévriers, depuis l'entrée de sir Ewes dans la cabine, ils paraissaient redoubler de supplications pour être délivrés de leurs liens ; leurs regards intelligents faisaient parfaitement comprendre leur pensée.

Sir Ewes se plaça sur le hamac : l'un des lévriers se dressa et posa ses pattes nerveuses sur les genoux du jeune homme.

— Qu'as-tu donc, Coûma ? dit sir Ewes en caressant la tète dt; l'aniniMl.

Le chieu fil entendre un grognement sourd» i^ai-da fixement son inaîlre et fil un bond pour s'élance»* ftft dehors, liiiiis le lien qui l'allachait le retint sur place.

— C'est étrange ! bien léti'ange '. murmura sir Ëwes ; il ne peut sentir la pirogue... elle doit être encore à trois lieues au nord.

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