XI. — LA fLÊCHE EMPOISONNÉE
A bord d'un navire, on appelle faux pont l'espace compris entre la cale et le premier pont. Cet espace, qui s'étend dans toute la longueui' du bàthnent, et ne reçoit d'air extérieur que par les hublots, a d'ordinaire une élévation fort restreinte.
Il se divise en six compartiments affectés chacun à une destination différente. Le premier, le plus vaste, celui s'éteudant sous l'avant, est la soute aux voiles et aux cordages. C'est l'habitation ordinaire, -ie lieu de travail, le salon de réception du maître voilier. Vient ensuite, près de l'endroit où passe le grand mât, la prison, nommée habituellement les fers, parce qu'elle est voisine du parc à boulets, dont elle n'est séparée que par une cloisop et que souvent elle ne fait qu'un même lieu avec le magasin aux pTojectilcs, d'où il s'ensuit que le matelot, mis au bloc, a pour oreiller une masse de fer.
Après la soute aux boulets se présente l'entrée de la cambuse, la cave au vin, l'endroit où se préparent les rations de liquide. Enfin, sous l'arrière, s'étend le magasin des poudres, la redoutable sainte-barbe, et ensuite la soute aux poulies.
La Tamise n'étant qu'une corvette et ne possédant, par conséquent, qu'une rangée de canons intérieure, c'est-à-dire qu'une seule batterie, un seul pont, le faux pont se trouvait placé immédiatement au-dessous de cette batterie. C'était là qu'était descendu lord Elen après avoir laissé James en sentinelle au pied de la grande écoutille, avec défense expresse de permettre, à qui que ce fût, de venir le troubler dans l'expédition qu'il méditait.
Le comniandaut traversa la soute aux voiles et s'approcha de la prison, c'est à-dire des fers. Il avait pris, dans la batterie, une de ces lanternes sourdes dont se servent les matelots pv, ar descendre dans la cale cl les officiers pour faire leur ronde.
Aucun bruit intérieur ne se faisait entendre. Seul le clapotement de la mer, dont les vagues venaient se briser sur la coque de la corvette, formait un murmure confus. Lord Elen s'assura qu'un pistolet, qu'il portait à sa ceinture, était bien amorcé ; puis il déposa sa lanterne dans un aiigle, tt s'approcha de la porte, verrouillée en dehors, qui communiquait avec la prison.
Une large fente était pratiquée dans la boiserie de cette porte. Soit que cette fi-nte fût le résultat du travail du bois, soit qu'elle eût été ménagée avec intention, elle servait au maître d'équipage, faisant sa ronde, pour donner un coup d'oeil investigateur aux matelots mis aux fers. Lord Elen appuya son front contre la porte et fit glisser son regard par la fente. Un hublot éclairait seul rinlciièur de la prison; mais là nuit était si pure, si resplendissante d'étoiles brillantes, la lune, qui venait de se lever, prcjctait une lueur si vive, qu'une douce clarté bleuâtre régnait dans , cet endroit redouté.
L'ameublemenl en était fort simple. Une sorte de lit de camp, dont le sommet montait jusqu'au hublot, et do.it l'extrémité inférieure s'abaissait à quelques pouces de la porte, te composait tout entier. Ce lit de camp rendait d'autant plus gênante la position du prisonnier, qu'il lui était impossible de se tenir autrement que couché sur le bois; car ce lit, formant un surcroît d'élévation sur le plancher, ne permettait pas de demeurer debout.
Sous le lit de camp, on voyait les boulets amoncelés et rangés avec ce soin particulier aux matelots dans l'aïuénagement de leurs na\ ires.
Sur le bois était étendue une créature humaine dont, au premier regard, il était difficile de reconnaître les formés ; niais, à mesure que l'œil s'habituait à la denii-obscurilé régnant dans l'étroite pièce, il distinguait, à la ténuité des extrémités, aux lignes élégantes du corps, à l'harmonie de la pose, que cette créature était une feiunie, et une femme même d'une rare et splendide beauté.
Sa peau, fortement enivrée, attestait son origine indienne ; mais ou devinait la finesse du tissu eu voyant clairement le cï>)isement des veines sur les chevilles à peine saillantes et sur le cou fin et pai'faitcmeut attaché. Si le corps était admirable de formes et de proportions irrépro- . chables, la tête de cette fille offrait, dans toute sa pui-eté, le type si 'étrangement beau de la race primitive des Antilles, type (Jui, par le croisement du sang espagnol avec le Sar^ îndieA-, a doimé aux colonies ces dangereuses sirènes dont les charmes irrésistibles, depuis rciniuénagement partiel de l'ancien monde dans le nouveau, ont établi leur fascinante réputation dans les deux hémisphères.
Deux yeux noirs veloutés, aux prunelles diamantées, bordés de cils d'ébène et s'abritant sous une arcade large, puissante, surmontée d'un sourcil de moresque, un nez droit et fin, aux narines mobiles, une bouche moyenne aux lèvres purpurines, un front élevé, intelligent, ombragé par une véritable forêt de noirs cheveux tressés en longues nattes, formaient l'enseniljle du visage, dont l'ovale parfait avait une distinction tout aristocratique.
Loi'd Elen pouvait d'autant mieux contempler celte poétique apparition, éclairée par les feux des étoiles et le doux rayonnement de la lune, que la jeune femniu donnait sans faire un seul mouvement.
Son corps, à demi replié sur lui-même, présentait la pose la plus gracieuse. L'un de ses bras, arrondi sous la tête, la défendait du rude contact du bois du lit de camp. L'autre reposait sur sa poitrine, et ses doigts serraient une longue flèche cara'ibe dont l'extrémité acérée était hérissée de crans.
L'œil de lord Elen, en caressant successivement toutes ces beautés qui s'étalaient devant lui, s'enflammait d'une ardeur sauvage, et les mains frémissantes du commandant étreignaient fes planches de la porte.
La jeune femme ne bougeait pas ; son sommeil paraissait profond et calme. Lord Elen se recula et tira doucement, hors de sa gâche, un premier verrou, puis il regarda de nouveau . la Caraïbe n'avait pas fait un mouvement. Alors il tira le second, la porte s'eiitr'ouvrit doucement : la jeune femme ne se réveillait pas.
Debout sur le seuil de la porte, les yeux moins ardemment fixés sur la jeune femme que sur la redoutable flèche qu'elle tenait à la main, les doi.irts appujés sur la crosse de son pistolet, lord Elen parut hésiter un moment.
La respiration de la dormeuse, arrivant à son oreille calme et mesurée, sembla lui rendre une détermination nouvelle. Il posa son pied droit sur le bord du lit de camp, se pencha en avant et étendit la main droite vers la flèche.
La Caraïbe fit un mouvement brusque et se retourna vivement. Lord Elen était demeuré immobile, l'œil fixe, la respiration haletante, la main gauche armée de son pistolet, prêt à faire feu.
La Caraïbe ne bougea plus : elle dormait encore, et le mouvement qu'elle venait de faire, elle l'avait accompli dans son sommeil. Lord Elen, qui était devenu très-pâle, se remit peu à peu.
La flèche n'était plus placée horizontalement le long de la jeune fille : elle était maintenant posée en travers sur
elle ; sa main l'étreignait par le milieu, et, cette main se trouvant appuyée sur la hanche, l'extrémité de l'arme empoisonnée, dont la moindre atteinte pouvait être mortelle se balançait dans le vide. '
Lord Elen se baissa un peu plus, s'allongea encore, comme un serpent qui déploie ses anneaux, étendit de nouveau la inain, en retenant sa respiration, et d'un geste brusque il saisit la flèche par son côté acéré et la rompit d'un coup sec et violent.
— Ah! fit-il avec un accent de triomphe, en rejetant, dans la soute aux voiles, les débris de l'arme demeurés entre ses doigts.
Cette action inattendue avait fait tressaillir la jeune fille Elle ouvrit les yeux, aperçut lord Elen, poussa un cri sauvage, et, d'un bond rapide, se mit eu défense, brandissant le tronçon de la flèche qu'elle tenait toujours à la main.
— Infâme ! cria-t-elle en français avec un geste terrible. Tu vas mourir!
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Ahl ma cliOre dame, balbutia Gervais en faisant une pénible grimace. (Page 30).
Et elle leva son arme avec un geste de menace; mais lor,l Elen fil entendre un rire méprisant. La Caraïbe poussa un rugissement de rage : clic venait de s'apercevoir que sa flè»lie élail brisée.
— Âli! lit le coinmanilnnt. tu es privée île ton seul moyeu de défense, maintenant. Il faut le siuimcttre, ma liclli' Fleur-des-I]iiis, et reconnaître en moi relui (jui sera bicnliU le vainqueur de tous les tiens!... Allons ! ne romple |>as sur tes fi)i'ccs; uu's bras sont plus nerveux encore ijuc les tiens!... Soumc'l^-toi, ma belle! Tu (!s en ma puissance, et il dépenil de loi de faire de Ion esclavage ^inc véritable royauté! Tu vas me livrer enliii le secret (|ue j'exige... A iimi la gloire de planter, sur la Cahe^lcnr, le drapeau des Trois-Uoyaumes.
l'Ieiir-dcs-liiiis élail demeurée iiniiKibilc , cniiservaMt , quoiijuc désarmée, l'alliludc si lièrciiirnl incnaçaiile (in'elle avait prise en aiicrccvaul le commandant de, ht Tnmhi'. Ou ciU dit la .statue de la reine des Ama/.ones ;\ laipiclle uu miracle fùl venu ilonucr une subile animation. Un genou sur U: lit (le r:\tn\i, l'autre jambe repliée en arrière, le hrnsili'nit levé, l'd'il élincelanl et les lèvres frémissantes, elle paraissait prèle h bondir sur son ennemi.
Sdii cosluinc éliM?i:.'e pr^lail emnrc nii nouveau charme â tout CCI juluiirablc ensemble de (grâces, de force elde bcauli'.
l'allé portait une sorte de casaque, faite eu filameuls de palmier merveilleusement tressés, qui entourait ses épaules, en les laissant découvertes, et descendait jusi|u'aH-dessus (les genoux. C'est celle casaque que les Caraïbes mcllcnt seulement pour le combat et qu'ils uiuunient leurs nattes de ijucrre. Ses longs cheveux, natlés, lui descendaient jusqu'à mi-jambe. Un collier de phiincs de colibri recouvrait s m cou et s(îs é|)aules sons son duvet aux ccnileurs éclalautes. Des bracelets de pierres micacées, mcmlés avec uu art remaninablc, sur une sorlc de Irediage de lianes, enfeimaieiil ses |)oiguels mignons cl ornaient ses chevilles. Sur sa poitrine pendait, attaché par une cli due semblable aux bracelets, uu de ces longs sifflets, indice, chez les Caraïbes, d'un rang élevé ou d'un rommandemenl militaire.
Ce costume simple et primitif, que ne pmivaient allérer ni les iiilempéries des saisons ni les l'alignes d'unvoyagc, s'alliait mervcillensemeul avec la beaulé guerrière de la jeune fille et eu relevait encore toutes les grâces, fuis, celte lumière bleuâtre qui, pénétrant par l'élroiic ouverlure du hublot, éclairait la prison, ce bruit incessant et monotone des flots se brisant sur la corvetle, ces craquements soniu'cs ipii acroinpagncnl toujours la niarclie d'un navire, doun.iienl, au tableau (|uc lU'rsenlail la jeune tille, uu charme plus étrange cl |ilus inexidicable.
Bien qu'il eût, eu face de lui, une femme désarmée, lord Elen paraissait se tenir sur ses gardes. Il avait appris à connaître sa prisonnière, depuis près d'un mois qu'il la détenait à son bord, et il savait que, jusqu'alors, rien n'avait pu parvenir à triompher de ses élans do fierté.
Après l'avoir écouté, avec une expression méprisante, Fleur- des-Bois regarda lord Elen.
Ses narines se gonllèrent, ses lèvres s'entr'ouvrirent :
— Tu oses parler d'esclavage, Anglais maudit ! s'écriat-elle avec une fureur sourde ; lu oses dire que je suis ton esclave, cœur lâche, esprit félon! Ton esclave, moi! Ne suis-je donc pas la fille du grand chef caraïbe, et les Caraïbes ont-ils jamais courbé la tête devant tes pareils? Oui, je suis en ta puissance, car tu m'as faite lâchement prisonnière sans avoir eu même la gloire de me combattre et de me vaincre ! Rappelle-toi comment je suis tombée entre tes mains. N'est-ce pas après avoir perdu tous les miens dans l'engagement que venait de soutenir ma pirogue avec un
navire de ta nation ? Mes guerriers étaient morts, hachés par la mitraille, ma pirogue coulait sous mes pieds, faisant eau de^ toutes parts, et je ne m'étais pas rendue ! Je parvins même à me soustraire k une capture presque certaine ! Seule, j'allais atteindre Saint-Vincent, lorsque ta corvette m'a donné la chasse. Épuisée, blessée, sans force, ne pouvant plus me défendre, les Anglais m'ont poursuivie. Vous aviez donc peur de moi ? Ah ! si, au lieu de vous, j'avais été en face des Français, ils m'auraient secourue, eux, ils m'auraient respectée, ils ne m'auraient pas faite prisonnière et ils m'auraient reconduite chez mon père. Car les Français sont bons, braves et généreux !
— Les Français ! cria lord Elen, avec une expression féroce. Je les hais !
— Vous les haïssez parce qu'à part égale, vous avez toujours été vaincus ! Il faut que vous vous cachiez et qno vous doubliez voire force pour triompher !
— Tu oublies que je suis un noble anglais !
Au-dessous de l'œil gauche une grande cicalrico, (l'âge i'6.)
Toi? UH noble anglais? Toi (|ui est lâche et baudill 'lui, misérable! qui as ouvert cette purte sans faire de bruit, toi qui as profité de mon sommeil p^ur me voler ma firclie ! Tu es noble, toi ! giais tu es infâme ! Ose donc encore me dire <|ue ji> suis ton esclave?
Fleur-des-Bois s'arrêta, dardant sur li' commaridanl anglais ses griuids yeux flaïuTioyauls. Lord Elitii l'avait écoutée eu silence, subissant l'attrait enivrant que répandait, autour d'elle, cette ardente et admirable nature, qui joignail, aux avantages donnés par une éducation européenne, l'ûpre %erdeHr du caractère .sauvage.
— Je t'ai dit, murmura-t-il d'une voix sourde, que ton esclavage pouvait se transformer en royauté !
— Oui, à la condition que je trahirai les miens ! répondit Flenr-des-Bois avec un accent dédaigneux. A la condition que je serai aussi lâche et aussi traître que loi !
Lord Elen haussa lés épaules.
— Ecoute, dil-d en s'appuyant contre le chanibranle de la porte demeurée ouverte ; il faut que tu me livres les secrets des passes pour entrer dans la Cabesl.trre. Oui, il le faut! James a dû te dire les dangers que couraient les liens!
— Je n'ai pas cm ! s'écria Fleur-des-Bois.
— Pour croire, te faudra-t-il donc voir les carbets détruits, ton père pendu au bout d'une vergue et tes frères ré-
duits en esclavage? Eli bien ! s'il te faut cela pour croire, tu croiras, car tu le verras bientôt.
— Tu mens, et tu l'as fait mentir ! Jamais les Anglais ne soumettront les Caraïbes! Comment poui'ricz-vous franchir les rochers? Vous- ne pouvez pas nous attaquer par mer. Et les Caraïbes vous écraseront du liant des pics !
— Je ne mens pas, je ne te menace pas en vain! répondit froidement lord Elen. Écoute encore, et, au lieu de nie maudire, tu me rendras grâce. Ce- secret que tu refuses de livrer à moi, un autre le possède. Depuis que tu es ma |)risonnièi'e, un de mes compatriotes a pu parcourir ton pays. n'a relevé, lui, toutes les passes par lesquellesnotre armée pourra pénétrer dans la Cabeaterve. Il a réussi à apprivoisrr deux de ces chiens féroces que vous croyez nos ennemis acharnés. A l'aide de ces chiens, il pourra tromper la vigilance des autres, et les Caraïbes, sui'pris, écrasés, ne pourront se soustraire au sort qui les attend. Une expédition va s'organiser contre eux. Si je laisse faire cette expédition sans me mettre à sa tète, les tiens sont perdus sans ressource. Si, au contraire, tu consens à m'éclairer, je puis solliciter et obtenir le commandement de cette expédition, et alors. Fleur-des-B(us, il dépendi'a de toi de voir prodiguer, ,iu\ liens, b's lorturcs nu de faire, de moi, un vainqueur clément et généreux. Si lu ne repousses plus ma demande,
LE KOI DES (UrUEUS
si tu consens à me dire l.i vériti\ à nie conduire au milieu des liens, ton père sera épar;,'né, ta sœur sera réunie à toi, les Caraïhcs demeureront possesseurs de leurs terres, et je signerai, avec eux, un traité d'alliance qui leur pti^antira leurs droits à l'avenir. iMais si lu m'accables encore de tes relus, Fleur-des-Bois ! si tu me traites en ennemi, si tu laisses à un autre le soin de la conquête de ton pays, oh ! malheur alors sur toi et les tiens! car, moi aussi, je serai un ennemi implacable et teirible! Je me joindrai à l'expédition qui se fera, et toutes les forces que mon f,'ouvernemeiTt mettra entre mes mains, je m'en servirai pour frapper ta race! Ton père mourra devant toi, la sœur mourra au milieu des tortures, et pas un des tiens ne demeurera sur sa terre natale. Le nom des Caraïbes sera elTacé à tout jamais des Antilles! Je t'ai parlé nettement, Fleur-des-Bois, nie comprends-tu ?
— Je ne crois rien de ce que tu dis. Pour parler comme tu le fais, il faut que tu ne connaisses pas notre pays et ses habitants. Au moment où tu attaqueras, tu mourras! Et si tu as la lâcheté de faire battre les autres sans corahattre toi-même, les lévriers te trouveront, et Coiîma, qui sentira que tu es mon ennemi, sera celui qui t'étranglera. Et puis, tu oublies donc les flèches empoisonnées?
— Tu n'as plus la tienne!
— Tu nxc l'as lâchement volée! mais je n'ai pas peur! si tu oses m'attaquer, je me défendrai, et je pousserai de tels cris d'appel que tous les miens viendront à mon secours! Je te tuerai ou tu me tueras, car j'ai trop de mépris pour toi!
Et se tenant debout devant lui, elle l'écrasa de ses regards foudroyants.