LE SOUPER
L'hnbitation de sir Henri Slepliens, le gouverneur, était située au centre de la ville, sur une petite élévation, d'où elle dominait la rade et le port et avait pour horizon les flots de II mer des Antilles.
En revenant de la promenade, où elle avait rencontré lord Elen, miss Mary était renti'ée dans cette habitation et elle avait annoncé à son père la résolution de se rendre à la .iauiaïque, et de partir, la nuit même, sur la corvette. Sir Henri écoula gravement sa lille, hocha gravement la tête, et donna, non moins gravement, la permission, sollicitée pour la forme, car, dans l'esprit de l'enfant gâtée, elle était accoi'déc d'avanec.
Miss Mary remercia son père et se rendit chez lady Harriet pour faire avec elle les préparatifs du voyage, laissant sii' Henri dîner seul avec lord Elen.
La conversation entre les deux amis avait attaqué, naturellement, la situation politique des Antilles."
Depuis que l'Angleterre avait entamé sa grande lutte avec la France républicaine, sa supériorité navale avait compromis le sort de toutes les colonies françaises.
Aux Antilles surtout, où la Martinique et la Guadeloupe se trouvaient dans une situation des plus précaires, les choses paraissaient à peu près désespérées.
Ces deux îles étarient déchirées par des factions intérieures. Les riches planteurs étaient presque tous d'extraction noble, ou du moins se prétendaient tels. I^s avaient donc accueilli la nouvelle de la terrible révolution accomplie dans la luôrc patrie avec une réprobation évidente.
Puis des émigrés étaient arrivés à la Martinique et à la Guadeloupe et avaient encore excité les esprits contre la Ré|)ublique.
Dans ces deux îles, les royalistes étaient en grande majorité et bravaient ouvertement les ordres du gouvernement central, accablant de termes de mépris les représentants que leur envoyait la Convention nationale.
L'anarchie était au comble, et jamais jdus belle occasion ne s'était présentée plus favorablement pour un ennemi cxt(;ri(iir.
L'Angleterre, veillant sans cesse avec son aviditd particulière, trouvait la i)artie trop magnili((ue pour ne pas tenter de la jouer et île s'emparer de deux de nos jiKis beaux joyaux d'outre-mcr.
En conséquence, elle organisait clandestinement une expédition aux Antilles, rassemblant ses forces et attendant une occasion favorable i)Our un débaniue^ienl.
L'égarement des (qiinioiis |)rrtitiqiies devait l'y aider puissamuK'nt, et le petit nombre des troupes l'épulilicalnes devait être obligé de céder devant la mauvaise volonté des babitanls les plus considérables. Mais là était surtout la (|n{»lioii,ei il fallait s'assurer (|ue la noblesse française coloniale ne. ferait pas, le moment venu, cause commune avec les soldats (l(^ la République.
L'amiral au^^lais eommaîulanl les foi'ces brilauiiiiines aux Autilbïs avait doue résidu, a\ant île (eiilcr un ilébaniuemetil à la Marliniqiie, de jeter dans l'île (|Ueli|UCS espions |iouvanl le reiiseignei" d'une favon précise.
— Et vous crojez que re Gervais remplira bien cet office? dit sir Henri lorsque loni l'",leii parla des intentions de son chef.
— Il a liml ec cpi'il faut pour i ela, répondit l'oftlcicr.
— Il ne cormatt pas le. pajs,
— liaison de pins. Il n'apportera aucune prévculiun dans ses jiigcinunts,
— Il n'a pas de naissance!
— C'est ce qu'il faut, {^ette noblesse française est la vanité et l'insolence niênie. Les émigrés sont impossibles à employer. Ils croient que tout leur est dû, et ils n'ag'issent qu'à leur point de vue. Un noble attirerait l'attention sui' lui. Gervais passera inaperçu et pourra nous renseigner précieusement.
— A-t-il de l'esprit?
— Il n'en a pas besoin. Il ne lui faut que des yeux et des oreilles. Qu'il voie et qu'il entende, c'est tout. S'il avait de i'esprit, il pourrait trahir la mission qui lui sera confiée.
— Mais consentira-t-il à faire ce qu'il faut qu'il fasse?
— L'amiral a un moyen bien simple pour le contraindre : il lui montrera un bout de corde et une potence. S'il refuse, il sera pendu; s'il accepte et qu'il nous serve mal, il sera pendu encore dès que nous aurons pris la Martinique. Il ne peut espérer fuir : aucun navire français ne peut sortir de la Martinique ni y entrer sans la volonté de nos croiseurs. Donc, il acceptera et nous servira bien.
— L'amiral a-t-il déjà causé avec lui?
— L'amiral ne l'a pas encore vu- C'est moi (jui, en le trouvant à bord du liritanuia, ai pensé à en faire un espion dont le rôle nous est eu ce moment si nécessaire. Je ne l'ai avec moi cpie depuis huit jours, et je compte, à mon arrivée à la Jamaïque, faii'C part de mon projet à Sa Grâce, et lui présenter Gervais, que j'essaye de dresser en conséquence. "
— Très-bien! dit gravement sir Henri, à la gloire de l'Angleterre et à la honte de la Fi'ancel
Les deux Anglais choquèrent leurs vej'res.
— Que sir Ewes, ajouta sir Henri, nous donne le moyen de pénétrer enfin chez ces chiens de Cara'ibes, et, avant six mois, l'étendard anglais flottera sur les deux tiers des Antilles! Surveillez bien ce sir Ewes, milord!
Lord Elen sourit et fit un geste indiquant que sir Henri pouvait être tranciuille.
La conversation continua quelque temps, juiis lord Elen quitta son ami pour retourner à son bord, afin, dit-il, de donner ses derniers ordres pour l'appareillage et de faire préparer à miss Mary un appartement convenable.
A dix heures du soir, lord Elen devait venir souper chez le gouverneur. A dix heures,' effectivement, tous les convives étaient réunis, à l'exception de sir Ewes, qui n'était pas encore arrivé.
On l'atlcndit quelques instants, puis sir Henri se décida à l'envoyer chercher. Sir Ewes fit répon li'e qu'il allait se rendre chez sir Henri, qu'il achevait un travail qu'il voulait présenter à l'amiral, et qu'il suppliait le gouverneur de ne pas l'attendre.
On se mit à table; une heure s'écoula, puis une heure et demie, et sir Ewes ne se pressait pas do tenir sa promesse. Enfin minuit sonnai et sir Henri, impatienté cl inquiet, allait se décider à envoyer do nouveau chez le personnage attendu, lorsque la salle à manger s'ouvrit et un valet annonça :
— Sir Ewes!
Celui-ci entra : c'était à l'instant précis où les sentinelles anglaises, atteintes par les sauvages, lombaiçnt renversées sur le sol. Sir Ewes était un bonnue jeune encore, à la pbvsiouomie expressive et sérieuse, aux Cheveux noirs, et ayant, dans toute sa personne, une distiuelion parfaite. ' — Mille pardmis, dit-il à sir Henri dans l'anu-lais le plus pur qui se soit parlé sur la Tamise, de Greenwich à Weslminsler-Hridge, mille pardons pour m'étre fait allendie, nniis un petit accident m'a retardé... An momeiil où jallais nu; rendre près de vous, j'ai mis, par inadvertance, le feu à l'un de mes stores et j'ai dû éteindre l'incendie avant de quitter la maison.
Sir Henri désigna à sir Ewes In place demeurée vide à sa gancbc. En s'asseyant, le nouveau venu avait M. Gervais en face de lui. C'était la première fois que sir Ewes se trouvait en présence du prisonnier français. Jusqu'alors Gervais
,'.t;,it de uré à bord de la corvette, et sir Ewes n'était h
Kiugslown que depuis la veille au maliu.
Le jeune homme lança un regard rapiite sur ee conviNC
nii'Iail inconnu; il esamina celle pin sionomie bonasse,
que, ce long persoiiua.;;e enlin, qui l'oriiiafl avec
lady llarriet, nu pendant presque ress loblant.
Sir Kwes, demeiiraiil nu nionieul r/^\eur, parut rrlhVliir,
eber.lier dans ses souvenirs,- puis il pa.isa la main sur son
Iront Cl se tourna vers sir Henri qui lui adressait la parole.
M. Gervais, en voyant sir Ewes, n'avait manifeslé qiio
qui
ce froiil élr
sa voisine
cette attention, ordinaire et curieuse, que l'on accorde à un convive étranficr qui s'est tait attendre.
Depuis rentrée de sii- Ewes dans la salle à manger, lord Eien, qui s'occupait fort de miss Mary, avait redoublé d'attention et affecté de rendre à peine le salut adressé par le voyageur aux personnes qui entouraient la table.
La conversation étant eu anglais, le malheureux Gervais ne comprenait absolument rien et n'ouvrait la bouche que pour engloutir les mets que lui présentait une négresse se tenant derrière sa chaise.
Sir Ewes, remarquant ce mutisme absolu, se pencha vers Gervais, et lui demanda s'il y avait longtemps qu'il liabilait Kingslown. Gervais ouvrit ses petits yeux et ferma sa grande bouche. Sir Ewes renouvela la question sans obtenir de réponse.
— Est-ce que ce gentleman est sourd ? demanda-t-il à sir Henri.
- — Non, répondit le gouverneur, mais il ne vous comprend pas mieux pour cela.
— Pourquoi?
— C'est un Français.
— Un Français ! répéta sir Ewes avec une grimace méprisante, qui tit sourire le gouverneur.
Et sir Ewes reprit :
— Il vient de la Martinique ou de la Guadeloupe ?
— Non ! fit sir Henri, il arrive de France ?
— Comment? La paix serait-elle donc conclue?
— Pas précisément. C'est un prisonnier de guerre.
Sir Ewes regarda encore Gervais et fit un hochement de tête significatif. 11 ne comprenait pas comment on pouvait allier ensemble le titre de prisonnier de guerre, indiquant un soldat, avec le personnage à l'aspect pacifique qu'il avait en face de lui.
— ■ Est-ce que vous êtes militaire ? demanda, un peu moqueusement, sir Ewes en excellent français et en s'adressant à son vis-à-vis.
• — Militaire, moi! fit Gervais tout interdit de la question, à laquelle il était loin de s'attendre. Non, monsieur... non, niilord.
Le pauvre prisonnier était fort embarrassé du titre qu'il devait donner à son interlocuteur inconnu.
— Qu'êtcs-vous donc, alors ? poursuivit sir Ewes.
— Gervais, monsieur... milord... Gervais, .Ican-Chrysostomc-Baptiste... bonnetier-brodeur de son état, maître brodeur même, à l'enseigne du Paon d'or, rue Salnt-Uenis, à Paris. Fournisseur des maisons les plus nobles de lac..., c'est-à-dire, continua Gervais en s'interrompant brusquement avec une frayeur comique, fournisseur des plus patriotiques citoyens que... Au fait, non! je disais bien, poursuivit-il en changeant de ton encore et en se rappelant qu'il était en présence d'ennemis déclarés de la République fi-ançaise : fournisseur des meilleures maisons de la cour.
— Et comment se fait-il que vous soyez prisonnier de guerre ?
— Cela se fait parce qu'on m'a pris.
— Les armes à la main ?
— Non, jamais ! fit Gervais avec une sorte d'indignation qui fit éclater de rire miss Mary.
— Mais comment vous a-t-on pris ?
— Ah! fit Gervais en poussant un soupir, c'est toute une histoire que celle de mes malheurs, et si mon noble protecteur,-le comte de Sommes...
— Le comte de Sommes ! répéta sir Ewes. Mais je l'ai beaucoup connu ! C'était un ami du duc de Chartres. J'ai soupe souvent avec lui chez Son Altesse.
— Précisément, monsieur... milord! répondit Gervais avec étonnement. '
— Le comte de Sommes ! dit lordElen, dont l'attention venait d'être éveillée par ce nom prononcé ; mais je l'ai connu aussi, moi, lors de mon voyage en France. Quand l'avcz-vous vu, monsieur?
— Il V a plusieurs années, répondit sir Ewes ; c'était vers 1785, car ce fut alors que le duc de Chartres prit le titre de duc d'Orléans, à la mort de son père, qui arriva cette année-là.
— Vous étiez en France à cette époque ?
— Oui, milord.
— Moi aussi, j'étais à Paris en 1783.
— Paris, répéta mi.ss Mary en rêvant; je voudrais v allrr. Et elle regarda sir Ewes, qui était pour elle de plus en
pins héros.
— Nous irons aussi, ma fille, répondit sir Henri ; quand l'étendard anglais flottera sur !o palais des Tuileries.
— Est-ce que vous étiez en France lors du procès du collier de la reine, sir Ewes ? demanda miss Mary.
— Non, miss, répondit le voyageur: j'avais" déjà quitté la France à cette époque.
— Eh bien! moi, j'y suis resté précisément pour assister à la fin de cette singulière affaire, dit lord Elen en se renversant sur sa chaise, et en prenant ce qu'il croyait être une pose avantageuse. La France était, au reste, bien amusante à cette époque ! C'était la plate caricature de l'Angleterre, tant ces pauvres Français s'efforçaient de copier les usages et les mœurs de nos gentlemen. Ils nous avaient tout emprunté... jusqu'à l'habillement. C'était, je le répète, tiès-drôle!... Et puis chaque jour de nouveaux scandales! Ce procès du collier m'a excessivement distrait ! Miss, je vous donnerai sur cette affaire tous les détails qu'il vous jdaira d'entendre ; mais, avant ce procès, il y en avait eu un autre qui avait également fort préoccui)é la cour et la ville... Qu'est-ce que c'était donc déjà?... Ah ! je me souviens : il s'agissait d'empoisonnements, d'assassinats, d'incendie pour des questions d'argent, une sorte de vol, je crois... C'étaient des gentilshommes qui étaient accusés, deux marins, autant que je puis me souvenir... Mais ma foi ! comment se nommaient-ils ? je ne sais plus!
La conversation, depuis que sir Ewes s'était adressé à Gervais, était en langue française, que chacun des convives parlait assez convenablement. Gervais avait donc parfaitement compris tout ce qui venait d'être dit. Aussi, lorsque lord Elen s'arrêta en paraissant chercher dans sa mémoire, se pencha-t-il en avant :
— Milord veut sans doute parler du procès du marquis d'Herbois et du vicomte de Renneville? dit-il.
, — C'est cela même! s'écria lord Elen : d'Herbois et de Renneville ! Ce sont bien les noms des deux misérables !
Depuis un moment, sir Ewes n'avait pas prononcé un mot, mais il était très-calme, et il écoutait ce qu'on disait.
Lord Elen se tourna vivement vers lui :
— Eh! mais, dit-il, vous deviez être en France à l'époque de ce procès dont nous parlons ?
— J'y étais effectivement, ré|)0ndit sir Ewes d'une voix nette.
— N'est-ce pas que ce procès était intéressant ?
— Oh ! fil miss Mary qui, depuis un moment, paraissait réfléchir profondément, je me rappelle ! J'ai lu les détails de ce procès, dernièrement, dans de vieilles gazettes de Londres. Ces deux jeunes gens dont vous parlez étaient deux héros!
— Deux héros de crimes, alors ! dit lord Elen.
— Non, deux véritables héros! Pensez donc, ils n'avaient commis tant de crimes que pour rendre riches et heureuses les deux jeunes filles qu'ils aimaient. C'était là le mobile de leurs actions, j'en suis sûre ! Oh ! c'était tiès-beau, trèsbeau ! et on doit être fière d'être aimée ainsi ! Ce que je regrette pour eux, c'est que le roi leur ait fait grâce de la vie. Ils eussent dû refuser, cela eût été plus poétiquement noble ! Leur mort aurait dû être sublime, tandis qu'ils végètent maintenant comme le commun des martyrs ! C'est réellement fâcheux.
— Peut-être, miss, dit sir Ewes d'une voix grave, ces deux jeunes gens, dont vous paraissez blâmer l;i vie qu'ils ont acceptée, n'ont-ils agi ainsi que parce qu'ils étaient innocents des crimes dont on les accusait.
— Oh! fit miss Mary, ne dites pas cela, vous allez les dépoétiser !
Sir Ewes regarda fixement la romanesque jeune fille. Celle-ci, croyant que le jeune homme ne comprenait pas sa pensée, fit un mouvement d'impatience.
— Quoi ! dit-elle, vous trouvez grand et noble que ces deux hommes aient consenti à aller mener, sur une terre étrangère, une misérable existence, tandis que leurs compatriotes les ont déclarés coupables, que celles qu'ils aimaient les ont sans doute oubliés, car, si elles eussent ngi convenablement, elles se fussent tuées, tandis que leur nom est honni et déclaré infâme : vous pensez que ces deux hommes fassent bien d'avoir accepté l'existence, comme un mendiant accepte une aumône ? Allons ! sir Ewes, cela est mesquin, petit, étroit et absolument dépourvu de toute poésie.
— Mais, dit sir Ewes, qui. avait écouté la jeune fille sms essayer de l'interrompre, si ces deux hommes n'avaient
supporté cette misërable existence que pour accomplir une grande œuvre dans l'avenir, l'oeuvre de la vengeance! Si ces deux hommes, innocents et injustement condamnés, avaient fait ensemble le serment de vivre jusqu'au jour où ils pourraient contraindre la justice humaine à reconnaître son erreur! Si l'un d'eux était mort dans quelque catastrophe terrible, et si le survivant eût juré, sur la mémoire de son ami, de continuer seul la tâche qu'ils s'étaient imposée tous deux ! Si enfin celui-là, renversant tous les obstacles, atteignait le but 1 Si le même jour où luirait l'innocence reconnue voyait s'accomplir la vengeance ; car ces deux hommes, s'ils ne sont pas coupables, ont dû être perdus pir des ennemis puissants, trouveriez-vous encore ce qu'ils ont fait mesquin, petit et méprisable? Que penseriez-vous, miss?
— Je penserais, dit miss Mary, dont les yeux étincelaient, mais dont la voix était parfaitement calme, je penserais que celui dont vous parlez serait plus qu'un homme, plus qu'un héros ! Et si, son vœu de vengeance et de réhabilitation accompli, il repoussait celle qui, sans doute, ne serait plus digne de lui, et pour laquelle il aurait tant souffert, je supplierais mon père de se mettre à sa recherche, de le rejoindre en quelque pays qu'il soit, de me l'amener, et, à la face du monde entier, je lui offrirais ma maiu et ma fortune!
Eu entendant la jeune exaltée émettre cette étrange et folle proposition, Gervais ouvrit de grands yeux ; sir Ewes sourit tristement, et lord Elen fit une grimace significative : car il pouvait conclure aisément que miss Mary n'avait pas, pour lui, un amour bien enraciné.
Sir Henri remua la tête sans formuler un mot; de sorte qu'on ne pouvait savoir s'il approuvait ou désapprouvait la romanesque pensée de sa fille.
Lady Harriet n'avait rien entendu : elle était en train d'i'Ugloutir une assiettée de fruits confits etglacés à la neige, qui absorbaient toute son attention.
— Sir Ewes croit donc à l'innocence de ces deux coupables ? demanda lord Elen avec une intonation légèrement provocante.
— Non, répondit sir Ewes, je ne crois à rien. Je supposais, voilà tout. Mais permettez-moi de vous rappeler, milonl, qu'il est minuit et demi passé, et que nous devons partir à une heure. Lorsque j'arrivais, l'un de vos midshipmen venait vous annoncer que votre yole vous attendait sur le quai.
L'observation de Sir Ëwes ayant mis fin à la conversation eiig.igée, les convives quittèrent la table, après avoir porté un dertiii'r li al à l'heureux voyage de la corvette. Mis Mary eiiiiiiciia lailj ilai'riet pour faire les préparatifs suprêmes, et sir Henri Siephens prit à part lord Elen pour causer un dernier moment avec lui.
Sir Ewes et Gervais demeurèrent à peu près seuls, dans l'eiiilirasure d'une fenêtre de la salle à manger. Sir Ewes était penché sur la barre d'appui, comme s'il eût voulu rafraîchir son front dans la brise. A peine sou visage appai-ut-il au dehors que deux aboiements joyeux se tirent entendre au pied de la maison. C'étaient les deux lévriers que tenaient en laisse deux des quatre domestiques nègres qu'il avait amenés avec lui. Sir Ewes répondit aux démonstrations amicales des chiens par un sifflement caressant; puis, se retournant vers Gervais :
— Avez-\ous donc connu quchiues-uns des personnages compromis dans ce procès donl ikuis parlions ? lui demaiida-t-il en fixant sur le bourgeois de Paris un œil profondémenl scrutatc'ur.
— Mais, monsieur... milord... balhulia Gel'vai^.
— Dites, monsieur ? interrompit sir Ewes en voyant son bésilalion.
— Eh bien, irionsicur, j'ai çoniui effectivement .M. le rouseiller de Niorres,pourleqnrl j'ai eu l'honneur de travailler : Celui qui a vu mourir ses trois fils, ses deux brus, sasa'iir et ses petits-enfants, victimes des misérables assassins.
— Je sais ! dit sir Ewes en étouffant un soupir. El ce conseiller, savcz-vous ce qu'il est devenu 7
— Il csl mort.
— Depuis longtemps?
— l'eu d(^ t(!uips après le procès.
— El il est mort en niaudissnnl ceux qu'il regardait comme les auteurs de Ions ms maux ? dil sir Ewes en courbant la lèle. Pauvre vii-illard ! que ii'a-t-il pas dû souffrir?
— On disait (|uc sa fin avait été horrible! ajouta Gervais.
— Il est mori cic chagrin?
— Probablement ; quoique...
Gervais s'arrêta.
— Qu'est-ce donc ? demanda sir Ewes.
— Il y en a qui prétendaient que sa mort n'avait pas été naturelle.
— Pas naturelle ! s'écria sir Ewes. On l'aurait donc tué lui aussi ? . '
— .le ne sais pas, fit Gervais, effrayé de l'animation avec laquelle sir Ewes avait prononcé ces paroles. Je répète ce qu'on disait, voilà tout.
— Et, reprit sir Ewes après un moment de silence, le conseiller de Niorres avait une belle-sœur, madame de Niorres, qui, elle, avait survécu au désastre...
— Ah! interrompit Gervais, la pauvre chère femme est morte aussi peu de temps après son frère, autant que je me souvienne.
Sir Ewes respira péniblement, comme si le sang, envahissant sa poitrine, eût gêné la fonction des poumons.
Une dernière question, une question brûlante, semblait prête à jaillir de ses lèvres, et il paraissait, cependant, ne pouvoir parvenir à la formuler.
— Mais, reprit-il d'une voix tremblante, madame de Niorres n'avait-elle pas deux filles?...
— Les deux nièces -du conseiller, dit vivement Gervais.
— Oui... c'est cela.
— Celles que devaient épouser le marquis et le vicomte, et qui étaient cause de tous les crimes, puisque c'était pour faire passer sur leur tète toute la fortune des Niorres que ces assassinats avaient été commis.
Sir Ewes ne répondit pas. Ses mains étreignaient convulsivement la barre d'appui ; il paraissait horriblomeut souffrir, et, certes, un téinoin plus clairvoyant que M. Gervais se fût aperçu de ses souffrances; mais le bourgeois ne parut pas même remarquer ce qui se passait en son interlocuteur.
— Les deux filles de madame de Niorres étaient entrées au couvent, poursuivit-il ; mais elles en sont sorties...
— Après avoir hérité de l'immense fortune que leur donnait une horrible série de crimes, dit sir Ewes avec amertume. De sorte qu'elles ont consacré ainsi la condamnation des deux malheureux...
— Mais non, interrompit Gervais, vous vous trompez!
— Comment ?
— En entrant au couvent, elles ont renoncé à cette fortune. Cela a même fait un grand bruit dans Paris, car on ne renonce pas ainsi à plusieurs millions de livres...
— Elles ont renoncé à la foi'tuuc de leur oncle ! s'écria sir Ewes dont la physionomie tout entière resplendit subitement d'un rayonnement joyeux.
— Mais oui, elles ont renoncé...
— Et elles sont demeurées au couvent ?
— Oh ! non, monsieur.
— Pourquoi alors? Qu'ont-elles fait ?
— Je ne sais pas ; mais il n'y a plus de couvent ; le leur même est devenu un club et un corps de garde de sàns-culottes !
— C'est vrai ! c'est vrai ! murmura sir Ewes, tout a été bouleversé ! Oh ! que sont-elles devenues dur;uU cette horrihle tourmente? Mortes, peut-être!... tuées! guillotinées!... Ils ont fait exécuter des religieuses 1... Oh! pauvres enfants! pauvres créatures!... Et celle fortune, à la(iuellc elles ont si noblement renoncé, pourrait leur êlre aujourd'hui d'un immense secours, si elles sont vivantes encore 1... Seules ! sans prolecteurs, sans amis! i)eiséculées p.ir la Conveulion ! (|ue peuvent-elles devenir?
— Quant à la fortune île M. de Niorres, poursuivit Gervais, (jui suivait sou idée, sans se préoccuper des pensées dans lfs()uelles semblait absorbé sir Ewes, quant à la fiu'tunt! di- M. de Niorres, c'est bien une autre histoire. Il paraît (lu'elle devait revenir h un bien brave et bien excellent gentilhomme, ma meilleure pratique, un cn'ur d'or qui s'était déclaré mon prolecteur, le comte de Som.nes enfin.
— Le comte de Sommes! répéta sir Ewes, (jue ce nom parut tirer <le sa rêverie ; que diles-vons, du comte de
SoMMUCS?
— Je dis que c'est lui qui réclamait l'héritage des Niorres.
— Le comte de Sommes n'clamail l'hérilage des Niorres I s'écria sir l'.wes avec un élonnenn'iil profond. Impossible; quel litre avail-il pour faire nue semldablc revendicalion 7
— Ml ! voilà, ilil Gervais. J'ai été Inugiemps à comprendre cela jadis moi-même, et mon ami et mou compère, M. Gorain, le propriétaire de la rue Sainl-Honoré, ne comprenait
pas plus que moi ; mais nous avons fini pourtant par tiror les choses au clair. .
— Comment ? Expliquez-vous,- dit sir Ewcs avec précipitation. , „ , .,.
— Il paraît, commença Gervais, que M. de INiorres avait eu un enfant naturel avec une femme de Brest...
— La Madone! murmura sir Ewesen se frappant le front. Oh ! je crois que le jour commence à se faire! Oh ! mon Dieu ! par quelle voie ta main puissante dirlye-l-elle nos destinées? Après, monsieur, après?
— Cet enfant devait hériter de son père...
— A défaut d'héritiers légitimes, je le sais, interrompit sir Ewes. Après, après ! Comment le comte de Sommes se trouve-t-il mêlé à tout cela?
— Le comte, poursuivit Gervais, avait été lié jadis avec cet enfant devenu homme, et il l'avait considérablement obligé de sa bourse. De sorte que l'autre, étant alors sans fortune, avait engagé l'avenir et assuré au comte la possession de tout ce qui pouvait lui revenir un jour, même après sa mort, eu garantie de ce qu'il lui devait.
— Eh bien ?
— Eh bien ! cet enfapt naturel est mort, lui aussi débiteur du comte. Le comte avait tous ses papiers en garantie, naturellement, eu actes très-bien faits, il paraîtrait. De sorte que, lorsque les demoiselles de Niorres ont abandonné l'Iiérilage, il revenait directement au fils naturel, et, celui-ci étant mort après avoir engagé tout ce qui pouvait lui revenir plus tard au comte de Sommes, le comte devait réclamer l'héritage, et c'est ce qu'il a fait.
— Et on le lui a accordé? s'écria sir Ewes.
■ — Ah ! lit Gervais, le comte est un si bon gentilhomme, un si parfait seigneur, il a tant d'amis. Alors, vous comprenez, les juges ne pouvaient pas méconnaître ses droits.
— Oui, murmura sir Ewes, cet homme a mis en jeu toutes ses intluences pour triompher! Oh ! quel dédale d'infamies !... Mais le fils de la Madone n'avait droit à rien 1 Mon Dieu ! paurquoi M. de Niorres nous a-t-il repoussés jadis ? Oh ! Henri aussi est mort trop tôt !
— Un premier jugement, continua Gervais, avait donc mis le comte en possession de la fortune qu'il revendiquait. C'était cela en 89, je crois ; et puis le parlement a cassé ce jugement pour je ne sais quelle cause; alors l'affaire a a été phiidée de nouveau...
— lili bien ! demanda sir Ewcs en voyant Gervais s'arrêter, quel a été le nouveau jugement ?
— Il n'a pas encore été rendu, je crois. La Révolution a éclaté, les parlements, les juges, ont été renversés, guillotinés, changés, et, à mon départ de France, tout en était là. Cet excellent comte de Sommes demandait justice à la Convention.
— Il n'a donc pas émigré, lui ?
— Oh ! non, monsieur; il a abdiqué son titre. 11 s'appelle le citoyen Sommes, et c'est un des meilleurs patriotes du district.
Sir Ewes, les deux coudes appuyés sur la barre du balcon, tenait sa tête entre ses mains. Il paraissait plongé dans un flot de pensées tumultueuses. Ses épaules frissonnaient sous un tremblement convulsif.
— Ces assassinats, murmurait-il, donnant la fortune au fils de la Jladone pour la transmettre ensuite au comte de . Sommes ! Qu'est-ce que cela veut dire ? N'y aurait-il pas là une odieuse machination? Suis-je sur la voie?... Cet homme qui, le seul alors que chacun se détournait de nous, nous a donné de si grandes preuves d'attachement!... Pourquoi aurait-il agi ainsi, s'il était coupable!... Pour nous tromper, donc. Pour mieux nous entraîner dans l'abîme ! Oli ! lui qui sci-vait d'intermédiaire entre elles et nous n'aurait-il acce|Ué ce rôle que pour mieux nous trahir!... Horrible!... Mais elles! elles!... Leur aurait-on persuadé que nous étions coupables!...
Sir Ewes redressa la tête; ses traits étaient affreusement crispés, et la plus poignante anxiété se peignait sur sa physionomie. M. Gervais, qui, suivant sa coutume, ne remarquait rien, regardait attentivement la mer, qui s'étendait à perte de vue en face de la maison de sir Henri.
— Quand je pense, dit-il en soupirant, que cet excellent comte, car j'ai toujours continué à lui donner ce titre, moi : quand je pense que c'est lui, pourtant, qui est cause de tous mes malheurs! Dieu! doit-il être malheureux, s'il sait que je suis, à celte heure, prisonnier de guerre des Anglais, monsieur ! C'est véritablement incroyable tout ce qui m'est
arrivé depuis cinq mois. Figurez-vous qu'un soir j'étais dans mon arrière-boutique avec ma femme en train d'examiner les beaux habits brodés d'or qui nous restaient encore, et dont la République une et indivisible paralysait la vente, lorsque tout à coup...
— Une heure ! dit une voix sonore. Sir Ewes! miss Mary vous attend pour embarquer.
Sir Ewes tressaillit et se retourna; lord Elen et sir Henri étaient devant lui.
— A vos ordres, milord, dit-il en suivant le commandant de la corvette et le gouverneur de Kingstown, qui traversaient la salle à manger.
Sliss Mary et lady Harriet étaient prêtes. Sir Henri voulait accompagner sa fille et l'installer à bord de la corvette ; M. Gervais suivait pas à pas la petite troupe, à laquelle se joignirent, dès qu'on quitta l'habitation, les quatre nègres et les deux lévriers. Sir Ewes marchait seul, à pas lents, le front penché et chargé de nuages.
— Allons! fit-il tout à coup, comme s'il venait de prendre une résolution énergiquement arrêtée, dans six mois, moi aussi je serai en France !
Et un regard de feu accompagna ces paroles murmurées intérieurement; puis il ajouta après un moment :
— Mais alors cet enfant, ce portrait vivant de Blanche... qui donc est-il ?