‹ Le roi des gabiersChapitre 12 sur 103 · XII. — CO'JMA · texte numérisé non relu

XII. — CO'JMA

Tandis que celte scène se passait, une autre s'accomplissait presque au-dessus de l'endroit où elle avait lieu.

Sii' Ewos, accroupi sur le plancher de sa cabine, atiu que ses paroles arrivassent plus distinctement aux oreilles de. ses quatre compajinous, échangeait avec eux, à voix très-basse, une conversation rapide et animée. Les deux lévriers, toujours attachés, faisaient entendre, par moments, les pémissenients [daiutifs qui avaient si fort intrigué sir Ewos, et souvent il était obligé de leur imposer iMipérieuscihent silence.

Un changement s'était accompli chez les quatre nègres. Ils avaient quitté leurs riches habillements de livrée qui gi.saient entassés dans un angle, et ils apparaissaient revêtus des nattes de guerre des Caraïbes. Un paquet de flèches, des casse-lêles et des haches étaient placés au milieu d'eux.

FjCS chiens comprenant celle transformation, leurs cris plaintifs se changeaient en grognements menaçants, et leurs prunelles j»'(aient des lueurs phosphorescentes.

— Il est deu" heures, disait sir Ewes en interrogeant une montre élégante do fabrication anglaise qu'il piit dans son gousset. Dans une demi-heure, nous atteindrons la hauteur du canal de Sainte-Lucie. J'ai calculé la vitesse delà marche de la corvetl(î, et ce temiis sera strictement nécessaire pour parcourir celle dislance, (rest prés de la;;(/i»/^ du Carénage que sera embusquée la pirogue. Vous vous rapj)clcz le signal? Un feu rouge brillant â l'arrière de la piiogue! Nous l'apercevrons facilement jiar C(! sabord. Entre l'apparition de ce feu et le moment de l'attaque générale, il ne se passera que le temps absolument nécessaire pour que nous puissions agir, ainsi que cela est convenu. Uappelez-vous l)icn chficnii les rfiles que V(ius devez jouer...

En ce moment, Couinâ poussa un hurlcmenl sinistre, et il (it un effort Icllement vi(dcnt pour s'élancer, qu'il faillit briser le lien qui le retenait.

— Paix donc! dit sir Ewes d'une voix impérativc. Couiiift gronda sourdement, cl il s'allongea cl se rccouch.»

en frissonnant.

— Tais-i(ii! Tu nous trahiras avec tes linrlemenls.

Puis, voyant le chien à peu près calmé, il reprit, en n'adressant à ses compagnons, qui récoutaient .'ivee une attiMitinn profonde :

— Le signal donné, jr m'élanci^ vers rnpparlemcnt de lord Eleii. Je réponds de lui. Toi, Pakiri, lu .saulorns sur le poni, tu précipiteras rtifricicr de quart .'i la mer, cl lu cmipcras, d'un coup de hache, la drisse dil gouvernail. Vous, tontinua-t-il en s'adrcssnnl nuxdeiix autres Carn'ibcs noirs.

vous, tarderez, armés de vos flèches, tes deux portes du carré des ol'iiciers. Qu'aucun d'eux ne puisse monter sur le pont! Un nouveau hurlement, plus énergique encore que lé premier, interrompit sir Ewes, et Coumà, l'œil ensan-lanté et la gueule écumantc, fit encore un effort puissant'^ pour s'élancer.

— Mais qu'a donc ce chien ? dit sir Ewes avec colère et eu frappant rudement la pauvre bête.

— Il doit, évidemment, se passer sur ce navire quelque chose qui l'irrite! dit Pakiri. Jamais l'iuslinct de Coumà n'a failli. C'est Fleur-Jes-Bois qui l'a ékné, et Fleur-des-l'(HS avait fait de lui la plus sûre de nos sriitiuelles et le plus intelligent de nos chiens.

Coumà continuait à donner tous les signes d'une fureur extraordinaire, el son compagnon aboya aussi.

— Il faut qu'ils se taisent! dit sir Ëwes avec impatience. Ils réveilleront tout l'équipage-, et nos amis, au lieu d'avoir en face d'eux une bordée de quart endoriviie, se trou\<M ont en .présence de tous les hommes de la corvette ! Paix, Coumâ ! Tais-toi, tais-toi, je le \eux !

Mais le lévrier n'obéissait plus à sir Ewes.

— Allons, je veux savoir ce qu'a ce chien ! dit-il. Puis, se tournant vers les Caraïbes :

— Veillez attentivement !

Couniâ, devinant sans doute l'intention de son maître, se tut aussitôt. Sir Ewes passa sa main sous ses vêtements, pour s'assurer qu'une paire de pistolets, que lui avilit doPT'és lUchue, étaient attachés à sa ceinture, et que sa hachi caraïbe élait aussi à la portée de sa main. Puis il se baissa vers le lévrier, lui fit un geste impérieux pour lui recommander le silence en détachant le bâillon qui lui serrait le museau et le lien qui le retenait caplif. Coumâ lit un bond joyeux en regardant sir Ewes avec une expression de reconnaissance.

— Que se passe-t-il donc? miirmura-t-il.

Puis, passant son doigt dans le collier du chien pour le retenir à sa iiortée :

— Viens !

Cuuinâ, s'a\ançant rapidement, ciitra'na sir Ewes. Tous deux marchaient dans la demi-obscuiité, car le fanal n'éclairait que l'extrémité opposée de la batterie. Coumâ flairait le plancher, comme s'il eût suivi «rie trace; sir ihves, une main sur le manche de sa hache, le suivait avec un étonncment croissant.

— Qui va là? dit tout à coup une voix rude, et un homme se dressa subitement devant sir Ewes.

C'était James qui, accroupi derrière une caronade, venau do surgir brusquement. Sir Ewes, qui croyait la batterie déserte, lit un pas en arrière, et il allait formuler une réponse pour cxpli(|acr sa présence, mais le chien ne lui laissa pas le temps d'articuler un mot.

En voyant James, les yeux de Coumâ s'étaient animés 'subitement d'une ardeur féroce, et il avait battu ses lianes de sa queue pelée, comme un jeune lion s'a|)prètaiil au combat. Se repliant sur lui-même, il s'élauça d'un seul bond, el ses crocs aigus s'enfoncèrent dans la gorge du matelot anglais.

James laissa échapper un râle sourd et porta, convulsivement, les mains ;\ sa gorge pour en détacher l'animal lurieux, mais le lévrier tenait ferme. Le matelot tourna sur lui-même, étendit les bras et tomba à la renverse.

Ciuimâ secoua la lète, déchira les chairs en étranglant James d'un seul coup de dent.

('elle scèno sanglante s'était accomplie avec une rapidité telle que sir Ewes n'avait pu avoir le temps d'y joiur un riMc actif. Coumâ, la gueule ouverlc, conlcmplail sa victime. ^ .

Tout â coup, un silllcmcul aigu rclcntil, à l'élagc nilcricur du navire. Coumâ tressaillit, poussa un liurleniciit .sonore, et il bondit dans l'ouvcrlure counnuniquaut avec le faux pont.

Ce huiierticnl avait réveillé l'équipage endormi.

Sir Ewes se baissa, et saisissant le corps dj Jaine." dans ses bras, il le lança ù la mer |iar un sabord ouvert.

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