‹ Le roi des gabiersChapitre 14 sur 103 · UN HOMME A LA MER · texte numérisé non relu

UN HOMME A LA MER

Il y avait deux heures environ que la corvette avait quitté le port de Kingstown, et la brise, fraîchissant d'inslant en instant, la poussait rapidement vers le nord. La mer, sans être mauvaise, était devenue légèrement houleuse, les vagues relevaient leurs crêtes écumantes ; il y avait des moutons, comme disent les matelots. La corvette, courant vent arrière, éprouvait un tangage pénible. La nuit était calme cependant, l'air parfaitement pur et le vent favorable ; la bordée de quart dormait paisiblement, et l'officier se promenait en large, à l'arrière, de ce pas régulier particulier au marin.

La partie du navire située entre le mât d'artimon et le grand mât était donc absolument déserte. La petite écoutillc servant de communication avec le carré des officiers s'ouvrait près du premier de ces deux mâts.

Quelques minutes avant que Charles rendît libre Coumâ, qui flairait sa jeune maîtresse, l'escalier de la petite écoutille cria sous un pas alourdi et tremblant, et une face blêmissante, portant tous les stigmates d'une grande souffrance intérieure, apparut au sommet de l'escalier. Une main vacillante s'accrocha à la balustrade de cuivre, et un homme posa un pied tremblant sur le pont, assez vigoureusement halar.ié par le tangage et le roulis.

Ce promeneur nocturne était M. Gervais. Le pauvre bourgeois, manquant d'air dans l'étroite cabine qui lui avait été assignée, et, se sentant atteint par un horrible malaise qui lui faisait croire qu'il allait rendre l'âme, avait voulu essayer de combattre, par l'air frais de la nuit, les pénibles sensations qu'il éprouvait.

Profilant d'un léger moment de cahne, (Jervais quitta le point d'appui qui lui servait à conservei' sou équilibre, et s'élança pour franchir la distance qui le séparait du bastingage. Mais, soit qu'il eût mal calculé le chemin à faire, soit qu'il eût trop présumé de ses forces, celle manœuvre faillit se terminer par un accident.

Une vague, plus puissante que les précédeules, fil donner plus follement de la bande au navire, ([u'clle prenait par le travers : la corvette s'inclina davantage. Le malheureux Gervais s'cnchcvèlrait, en cet inslant, les pieds dans un amas de cordages qu'il n'avait pas ai)erçus. Perdant son aplomb par deux motifs à la fois, il écarta les bras dans le vide pour chercher un point d'appui; puis, tournant sur lui-même par suite des efforts qu'il faisait pour ne pas loudier, il aperçut béante devant lui rouvertiire de l'escalier par lequel il venait de giimper sur le pool.

La peur d'une chule <langereuse lui lit accomplir un niouvemcnl en sens inverse du premier, cl peut-être, grâce à ces deux mouvemeuts contraires, allait-il rallraper son é(|uilit)re, lorsqu'une seconde vague inclina plus forlement encore la corvette. Gervais, incapable de résister plus longtemps, se |HMieha comme un arbre déraciné jiar la temjiêle et liattil l'air de ses bras.

Kn cet instant eriti(iue, sa main droite rencontra un ohslac'le solide et, s'y cramponnant avec l'énergie du dé- .sespdir, arrêta la chute complète du corps au monieiit oii clic allait s'accomplir.

Un cri aigu, iliseordani, mélangé de colèr(! cl de lerreiir, déchira l'oreille du malheureux boiirgcnis, cl des doigts secs et crochu» le prenant ,'i la f'ravale raillirenl rélningler siibiU'Mivui.

— Ilejn!... qu'est-ce que e'('st ? halbulia-l-il en se redressanl, sans IAcIkm' crpemlant le point d'appui inconnu qu'avill renc(nilré sa main.

— Au seciMirs!... à r»id(! !... il moi!... ci'ia en anulns une voix retentissante.

Et lady Harrict offrit, aux regards étonnés du bourgeois de Paris, son maigre visage empourpré et sa chevelure en désordre.

La même cause qui avait déterminé Gervais à quitter sa cabine avait engagé la gouvernante de miss Mary à venir prendre l'air sur le pont. Elle achevait de gravir l'escalier au moment où Gervais perdit l'équilibre. Le même mouvement de roulis avait failli, également, renverser lady Harriet, laquelle s'était jetée en avant pour s'accrocher aux baires de cuivre formanl la tête de l'écoulille.

Ce mouvement lui avait été fatal ; sa chevelure, formant un respectable édifice, avait rencontré les doigts de Gervais qui, saisissant ce secours inattendu, s'y étaient cramponnés pour éviter la chute.

— Aôh ! choquant ! choquant ! fit la gouvernante en voyant Gervais se reculer avec confusion.

L'officier de quart, qui était accouru' aux cris de la malheureuse femme, haussa les épaules et regagna le couronnement. Lady Harriet allait probablement fulminer une série de justes récriminations, mais le roulis, qui avait fait d'elle et de Gervais deux adversaires, les réconcilia proinptement.

Une nouvelle secousse faillit renverser la gouvernante, et elle fut trop heureuse, cette fois, de s'accrocher à la main secourable que lui présentait Gervais. Puis tous deux, d'un même élan, gagnèrent, en trébuchant, un banc situé contre le bastingage et y tombèrent à demi évanouis. La teri'iblc indisposition, qui éprouve tous les apprentis marins, leur faisait ressentir ses plus poignantes at;eiiites.

— Ah ! ma chère dame, balbutia Gervais en pâlissant et en faisant une pénible grimace, je me sens bien iualade.

— Aôh ! fit lady Harriet, dont le mouchoir était placé près de la bouche. Moi aussi ! souffrir beaucoup !

— C'est ce mouvement incessant du navire qui me met dans cette situation désagréable... Et puis, les craquements... Oh I cela m'inquiète !

— Et pourquoi êtes-vous aussi inquiet, monsieur de Gervais ?

Ce de, prononcé par lady Harriet, et ajouté au nom du bourgeois, le rendit, durant quelques instants, fier de lui- IJ- tue.

— ,1e suis inquiet du craquement, repril-il, parce que je crois que le navire va s'ouvrir.

— Aôh ! ne craignez rien à cet égard.

— Ah ! je n'aime pas la mer ! j'aime à voyager en terre sèche !

Il y eut un iMHilis (|ui lit fermer les yeux à lady Harriet et qui émut doulouieusemcnt le eo'ur de Gervais. -

— Mon Dieu 1 lit-il, il me semble que je vais mourir !...

— Aôh ! je suis morte ! répondit faiblement lady Harriet.

— Quelle abominable invention que celle de ces vaisseaux!...

— La marine est une belle chose ! dit lady Harriet, chez qui l'amour-propre national triompha de l'iiulisposilion.

— Pour les marins, cela est possible, b illmlia Gervais, mais pour les hommes de terre... et je suis un homme de terre, moi, ma respeciaMe dame... Ah! mon Dieu! mon Dieu! est-ce que je pourrai .supporter de pareilles épreuves... Ah ! mon Dieu! si vous saviez, tout ce que j'ai déjà souffert, en venant dans cet abominable pays... et cela n'était pas pour mon plaisir, allez !

Lady Harriet ne répondit pas; elle était dans un état de lu'ostralion comi)lètc.

— Ah! ma pauvre nie Saint-Denis... mon pauvre pays!... mon beau Paris!... où êtes-vous? vous reverrai-je jamais? continua Gervais du ton le plus lamentable. El quand je pense que c'est la Révolution... et num ami le comte de Sommes qui sont cause que... Ah! ukui Dieu!... mais la mer est affreuse!... Si nous allions périr?

— Cela m'est hidilïérenl! Iialluili.i lady Harriet.

— Ma chère dame, il faut faire imtre i>rière ! Ah! sanilo Vierge!... tous les saints !... ,

--Aôh! fit la gouvernante avec une imiigualion qui lui rendit une apparence de force, un papiste!...

— Ma chère dame, mnw. repoussez pas! s'écria (.eivais. Laissez-moi niminr pr^s de m.us! ee sera ma .onsolalimi... Ah! mon Dieu ! ma pauvre lemiiie qui sera vonve... el ma hoiiliqiie... el mes amis... el mes é. omuiiiesf... el tout rela pour un babil brodé... 'l'eue/ 1 il fini (iiio vous ■.aehiez mon hisli.ire avant de quitter ee im.mle... li,:iire/.-\ous qu un soir j'étais dans mon arrièrc-bmilique a\ee ma lemine, eu liMin'd'examimr hs beaux habit > br."l.'s d'or qm mnis

restaient et dont la Rt^publique, une et indivisible, paralysait la vente, lorsque tout à coup...

Un second violent coup de roulis interrompit encore brusquement Gervais et faillit l'envoyer par-dessus le bastingage Ladv Harriet, ell'ravée, le saisit par les vêtements, et s'f cramponna, non pour le retenir, mais pour s'empêcher de tomber elle-même. . . „ .

Par un mouvement naturel, en se sentant tirer, bervais s'accrocha des deux mains aux enfléchures, placées entre lui et la mer, comme une barrière solide. Sa tète passant entre les cordes et la corvette s'inclinant, il aperçut tout le flanc, quand elle se redressa ens'élevant au-dessus des flots.

'Xh! lit-il en poussant un cri d'elTroi, qu'est-ce que

j'ai vu là?

Quoi? demanda lady Harriet, que ce en de son compagnon tira de sa stupeur.

— Un homme qui vient de tomber !

— Où cela?

— Là! là!... au-dessous de nous !... dans la mer ! Tenez .regardez! c'est ce qui s'en va là-bas.

— Qu'est-ce que c'est?

— Un homme!

— Un homme à la mer!

— Oui, oui! je l'ai vu... il vient de tomber là... en dessous!

— Âh ! mon Dieu ! cria la gouvernante, au secours ! au

secours !

— Encore ! dit Gervais.

— Quoi !

— Quelque chose qui s'envole !

— Qu'est-ce que c'est?

— Une plume... Tenez, la voilà !...

Et Gervais attrapa au vol la plume blanche, qui^ s'élevait dans les airs et qu'un tourbillon de vent venait d'apporter au-dessus du pont de la corvette.

— Ah ! mon Dieu! lit encore Gervais.

— Qu'est-ce que vbus avez? demanda sa compagne, vivement éraotionnée par toutes les exclamations du bourgeois.

— Cette plume...

— El bien ?

— Elle est pleine de sang !

— De sang?

— Et tout frais, encore ! J'en ai plein les doigts. Ah! ma chère dame ! qu'est-il arrivé? qu'allons-nous devenir?

— Au secours! au secours ! balbutia la gouvernante.

— Mort diable ! qu'avez-vous donc tous les deux à crier ainsi? demanda l'officier de quart en se rapprochant du couple.

— Une plume... du sang!... Un homme à la mer! répondit lady Harriet.

— Un homme à la mer! s'écria l'officier, obéissant à ce senliment si naturel au marin en entendant ce cri sinistre. Un homme à la mer ? Eu êles-vous sûrs ?

— Je l'ai vu tomber! dit Gervais.

— D'où cela?

— De là-dessous.

— D'un sabord de la batterie !

— C'est cela !

— Vous en êtes certain ?

— Je vous le jure ! Il est là-bas! là-bas ! Tout là-bas !

— Oui! oui! dit lady Harriet.

— Tout le inonde sur le pont ! cria l'offlcier d'une voix tonnante. Un homme à la mer! Coupe les bouées! A l'eau les bancs de quart et les cages à poules! Aux palans! Le grand canot à la mer ! La barre dessous, timonier ! en panne !

En un clin d'œil la bordée de quart fut sur pied, et les matelots, déjà couchés dans les hamacs, surgirent sur le pont, à demi vêtus.

C'est qu'à ce terrible cri : Un homme à la mer ! toutes les poitrines se serrent, toutes les voix expirent dans la gorge et chacun sent ses forces se décupler pour se précipiter à l'aide du marin en danger. Bouées, bancs, planches, tonneaux vides, cages à poule, tout ce qui peut aider un homme à se soutenir à la surface de l'eau était déjà passé pardessus le bord.

La corvette était en panne, c'est-à-dire que ses basses voiles et ses perroquets avaient été lestement cargués et qu'à l'avant et à l'arrière, ses huniers étaient les uns bra'fsés sur le mât, les autres ouverts à porter. Le vent, par suite de la manœuvre du gouvernail, arrivant perpendiculairement aux flancs du navire et rencontrant les voiles disposées en sens contraire, les unes aux autres, neutralisait ainsi ses

effets lui-même, et, s'il ne rendait pas la corvette stationnaire, il ne la faisait que dériver. Le canot décroché glissait sur ses palans et prenait la mer.

C'était le tumulte causé par ces différentes manœuvres, qui avait fait frissonner sir Ewes. A l'horizon ou apercevait les terres ombragées de Sainte-Lucie, formant une masse noire dans la nuit plus claire, et la pointe du Carénage se dessinait nettement à un quart de lieue à peine.

C'était là que devait être embusquée la pirogue montée par Mahurec et les Caraïbes. Le moment de l'attaque approchait, et la pirogue, qui croyait surprendre un navire endormi, allait se trouver en présence de tout un équipage tenu en éveil.

C'était le corps de James, lancé à la mer par sir Ewes, qui ^ avait excité l'attention de Gervais.

— Allez prévenir le commandant ! dit l'officier de quart à un jeune mousse qui se tenait à ses ordres.

L'enfant se précipita par l'ouverture de la petite écoutille. Pendant ce temps, la chaloupe, s'éloignant rapidement, disparaissait dans l'ombre, et tous les matelots, penchés sur le bordage, dans les vergues, sur le gui, accrochés à l'intérieur du navire, exploraient la mer d'un regard investigateur.

— Le commandant n'est pas chez lui ! dit le mousse en remontant sur le pont.

— Le commandant n'est pas dans sa chambre ! répéta l'officier de quart avec l'étonnemenf.

— Non, mon lieutenant !

— Où est-il ?

— Je ne sais pas !

— Le commandant! cria l'officier en s'adressant aux matelots. Prévenez le coininanda nt !

Vingt hommes s'élancèrent à la fois, s'éparpillant dans tout le bâtiment.

— Le commandant! Le commandant! répétait-on de toutes parts.

— 11 était, il n'y a qu'un instant, dans la batterie! dit une voix brève.

L'officier de quart se tourna et aperçut sir Ewes qui venait de monter sur le pont.

— Dans la batterie? répéta-t-il.

— Oui, monsieur. Je l'ai vu il y a à peine dix minutes I

— Serait-ce donc le commandant qui serait tombé à la mer ? s'écria un jeune midshipman en se précipitant sur une longue-vue «lu'il braqua dans l'obscurité.

— Cela est possible, en effet ! dit sir Ewes, car il était assis près d'un sabord. Peut-être un étourdissement subit...

— Tous les canots à la mer! hurla l'officier.

Les matelots se précipitèrent sur toutes les embarcations.

Un éclair joyeux passa sur la physionomie de sir Ewes. Il venait d'apercevoir, en face de lui, un feu rouge qui avait subitement brillé dans la mer et s'était éteint presque aussitôt. Courant vers le panneau ouvert qui servait à donner de l'air dans le carré des officiers :

— Holà ! cria-t-il. Jean ! Christophe ! Jérémie ! Allons ! un homme à la mer ! N'avez-vous pas entendu?

Il achevait à peine que deux nègres presque nus s'élan çaient sur le pont.

— Sauve le commandant! dit sir Ewes à l'un d'eux.

Celui auquel il s'adressait sauta d'un bond sur le bastingage et s'élança dans les flots. Le nègre nagea vigoureusement vers le point sur lequel se dirigeaient les recherches des canots, mais soit qu'il eût aperçu quelque chose attirant son attention, soit par tout autre motif, il changea subitement de route et se dirigea vers l'endroit où était apparue, quelques instants auparavant, la clarté rougeâtre qui avait bnllé durant l'espace d'un éclair.

Personne ne fit attention à cette manœuvre du nègre. Sii Ewes, toujours calme et impassible, la suivit seul d'un œil approbateur.

— Allons, murmura-t-il. Tout va bien! ce qui devait nous perdre nous aura sauvés!

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