XV. — VIVE LA FRANCE
Le mal de mer, cette cruelle indisposition qui cause les souffrances les plus pénibles, disparaît presque subitement.
cil présence d'une émotion t'oi'te. Les passagers les plus abattus se redressent, en dépit du tangûite et du roulis, et ils ad'ronlent, sans souffrir, une mer bien plus mauvaise que celle qui les avait rendus précédemurent malades, quand on signale la terre. La joie d'atteindre le but si ardemment souhaité triomphe du malaise et rend les forces aux plus faibles.
Durant un naufrage, il n'y a plus de malades, lors même que, la veille, les cabines et le pont eussent été encombrés de passagers indisposés. La terreur cause le même effet que la vue des côtes.
C'était précisément ce qui avait eu lieu à bord de la Tamise, pour lady Harriet et M. Gervais. Depuis le moment où ils avaient cru voir et où ils avaient vu réellement un corps buniain tomber à la mer, le malaise qui les torturait s'était presque instantanément dissipé, et, fort émus tous deux, ils ne s'occupaient plus qu'à suivre avec anxiété les périp('tics du drame émouvant dont ils avaient été les promoteurs principaux, et qui s'accomplissait sous leurs yenx.
— Le commandant à la mei'! disait Gervais en se lamentant. Qu'est-ce que nous allons devenir, s'il est noyé?
— Le second prendra le commandement, répondit tranquillement lady Harriet, qui avait quelques notions des règlements de la marine.
— Vous croyez que cela se passera ainsi, et que nous n'aurons aucun désastre à redouter?
— Mais sans doute!
— Le ciel vous entende, ma bonne dame! J'avais toujours cru que, lorsque le commandant d'un navire était mort, le navire devait forcément faire naufrage!
Lady Harriet regarda son interlocuteur avec tous les signes d'un dédain manileste !
— Ces Français sont bien réellement stupides ! murmurat-elle.
Puis, se retournant vers Gervais :
— Vous n'avez donc jamais navigué? dit-elle.
— Oh! si! fit Gervais en poussant un profond soupir. Je suis venu de France jusqu'ici, ainsi que je vous le disais il n'y a...
— Comment êtes-vous venu ici, à Kingstown ? interrompit lady Harriet.
— Comme prisonnier de guerre, hélas!
— Aôh ! vous êtes militaire ?
— Moi, non! Ah! non, ma chère dame!
— Aliirs, comment êtes-vous prisonnier de guerre?
— ,1e vais vous raciuiter ce que je voulais vous confier! répondit Gervais. Figurez-vous ([u'un soir, j'étais dans mon ariière-bonlii|ue, avec ma femme, en ti'uin d'examiner les beaux babils brodés d'or qui tious restaient, et dont la République, une et indivisible, paralysait la vente, lorsque tout il coup...
— Aôh ! interrompit lady Harriet. Qu'est-ce que ce canot?
— Quel canot? demanda Gervais.
— I^à... devant nous... dans la nuit!... Aôh! c'est une pirogue avec des soldats anglais !
i'^ffectivenient, on apercevait au loin, une longue embarcation s'approchant l'apidement, et qu'éclairait le redet de la lune. Six embarcalioiis élant à la mer, à la recherche du commandant, il y avait à bord une vingtaine de matelots et quelques officiers.
Depuis un moment, sir Ewcs s'était rapproché du gouvernail, et l'un de ses lévriers, celui qu'il avait laissé avec les Caraïbes noirs dans la cahini! <le la batterie, était couché à ses pieds.
Des ([ualres Caraïbes, un s'élait élancé à la mer, l'autre se tenait prfcs de l'oflicier de ipiarl et du second du navire, (|iii caiisaieiil cnseiiible avec aiiiiiialioii, et les deux derniers gardaient la batterie.
— Qu'<^st-ce que cette pirogue (lui enlrc dans nos eaux ? dit le sccdiiil de la corvclli\ cri (lési;4nanl à l'officier de quart l'euiiiarcaiion que lady Harriet suivail des yeux.
— iSans douin, (•'csi une pirogue venant de l'orl-Castines, rhargéc des iléprclirs du goii\(rriieiir de Saiiil('-I..ilrie, ré- [poiidit l'oflicier. .le rnounais les iinifnrines de noire armée dr terre des colonies. ()ii nous aura aperçus de la rote, (I on vient peiil-êtrc hmM <leinander des reiiscigneMienls.
— D.ins tons les cas, William, faites bêler celle ombarcalioii.
L'officier prit son portP-voix.
— Ho ! du cannl I cria-l-il.
— Ho ! répondit une voix sonore.
— Qui êles-vous ?
— Envoyés de Sainte-Lucie I répondit-on encore en excellent anglais.
— Accostez k bâbord! ,
La pirogue se dirigea vers le côlé indiqué du navire.
— Nos chaloupes ne reviennent pas ! dit le second de la Tamise avec impatience.- Lord Elen se serait-il donc noyé ?
Sir Ewes suivait, avec une attention extrême , la manœuvre opérée par la pirogue, et Gervais et Lady Ilan ici, appuyés sur le bastingage, reprenaient leur coavcrsation interrompue.
— Vous disiez donc ? demanda Lady Harriet.
— Je disais, répondit Gervais, que mon histoire est vraiment bien lamentable et bien extraordinaire , ma bonne dame! Figurez-vous qu'un soir j'étais dans, mou arrièreboulique avec ma femme, en train d'examiner les beaux habits brodés d'or qui nous reskiieul encore, et dont la Répu- I lique une et indivisible paralysait la vente, lorsque toul à coup...
Un cri perçant, suivi d'un hurlement formidable, retentit subitement dans l'un des étages inférieurs de la corvette. Ufiieiers et matelots se retournèrent; sir Ewes bondit en avant.
Par l'écoutille venait de surgir un homme aux vêlements déchirés, au visage ensanglanté, aux yeux hagards, et qui s'élança sur le ponl, poursuivi par un lévrier, poussant des huilemeiUs féroces, et en proie à une rage furieuse.
— Le commandant ! s'écrièrent les officiers et les matelots stupéfaits.
Le chien se rua sur lord Elen ; mais un matelot de taille colossale se précipita entr.; l'animai et son chef et reçut le terrible choc. Renversé, il fut étranglé aussi rapidement que venait de l'être James.
Coumâ se recula, cherchant une autre proie.
Lord Elen, écumant de fureur, ne pouvait formuler les paroles qui se pressaient sur ses lèvres.
D'un bras frémissant, il désigna sir Ewes, qui semblait hésiter à prendre un parti.
— Tue, tue! cria-t-il d'une voix rauque; un Français, un traître !
— Un Français! répétèrent les officiers.
— Un Français, oui! Il a voulu me tuer. Feu sur lui. Quatre hoiumes s'élancèrent à la fois vers sir Ewes, qui,
faisant une retraite rapide, s'accula contre le basting.ige et leva un pistolet de chaque main.
Eu ce moment, la pirogue de Sainte-Lucie accostait à bâbord. Un sifflement retentit.
— Vive la France! cria (Charles, en lâchant ses deux coups de pistolet.
Deux hommes tombèrent morts, et les lévriers, venant à son aide, renversèrcnl les deux autres.
— Vive la France ! morl aux Anglais ! s'écrièrent des voix puissantes.
— Trahison! Aux armes! Tue! lue! Ferme les écoutilles et les panneaux! hurlèrent les officiers anglais eu tirant leurs poignards. A la mer les Français!
— Les canots ! cria l'officier de quart en se précipitant vers l'escalier de tribord.
Effectivement, l'une des emburations envoyées à la recherche de rbouime lonibéà la mer revenait en ce moiiicul vers la corvette. C'était la plus grande ; celle conleiiunl quinze rameurs.
Sur le ponl de la Taviisc, il y avait un épouvantable tuniulle."
Dans l'angle du couronnemenl, Cliarles, ns.sisté de ses puissants auxiliaires, faisait lêlcâ cinc| Anglais qui l'cnlonraienl. Le reste de l'équipage, sur l'or.ire de loid Elen, s'était élancé vers l'escalier do bâbord pour repousser Mahiirec el .ses Caraïbes, qui s'accmchanl aux llaiics du iia\ire, -v'cffoiçaicnl d'ulleindre son pont. Des miilelols, dcscendajil dans la batlcrie, revinrent chargés d'armes à feu, au uioinonl oii l'équipe du grand cannl reiiiontail ra|ii(lcuicnt ii bord.
Les a-isaillaiils, ayani devant eux un nombre, double d'i'iineinis, ii'élaieiit cepcml.nit pas dans une pnsiiiou cxiliqiTo.
Mahurcc cl les Caraïbes allaiimicut aver niie rapidilé cl celte énergie de gens résidus à n« pa-* reniler.el, dans leur élan, les Anglais, qui élaionl oiilas.s.'s .ims l'escalier, furent éciM.sés ou lonibèronl dans la mer.
Au même instant, quatre lévriers furent détachés, et, se ruant de la piioyiif; sur les marches ascendantes, ils tirent culbuter tous les matelots, et, enfonçant leurs crocs dans les jambes, ils rendirent libre le passage.
Jlaluirec et les Caraïbes atteignirent rapidement le pont, et l'attaque se fit avec cette agilité particulière aux fils des Antilles.
Les casse-têle, les flèches empoisonnées, faisaient des vides.-
Et pendant que le combat commençait, après ce rapide nssant, Ciiarles, entouré d'un groupe, se défendait avec un acharnement plein de bravoure.
Cinq fusils s'abaissèrent devant lui; mais les cinq tireurs n'eurent pas le temps de faire feu. Deux roulèrent sous les jents aiguës des lévriers, un troisième i'ut tué par Cbarles, et les deux derniers percés de flèches.
C'étaient les deu.\ Caraïbes noirs qui venaient de s'élancer, tout à coup, sur le punt avec leur costume de guerre et leurs terribles armes. La vue de ces deux sauvages criani, Qurlant et brandissant leurs flèches causa un moment d'hé- Ritalion parmi les Anglais, tandis qu'elle redoublait encore l'ardeur des assaillants.
Cependant la lutle était trop inégale pour que le succès fût maintenant douteux, car les autres embarcations, rappelées par les cris, les coups de feu et le tumulte, se dirigeaient, à force de rames, pour rallier la corvette. . Charles, renversant d'un coup de poignard le seul ennemi qui restât debout devant lui, s'était élancé vers la tête de l'escalier de bâbord, oii avait lieu le combat le plus acharné. Coumà et son compagnon se placèrent de chaque coté de leur maître.
Mahurec, armé d'une pique qu'il venait d'arracher à un matelot anglais, tenait tèle à tout un peloton d'ennemis. Jurant couiuie un véritable païen, le vieux gabier abattait un Anglais par chaque blasphème, et avait évité jusqu'alors toutes les balles qui sifflaient à ses oreilles. La sui'prise causée par l'attaque avait jeté la confusion parmi l'équipage; mais ce moment avait été de courte durée.
Mahurec et les Caraïbes étaient entourés de toutes parts par les matelots et les ofiiciers armés, à la hâte, de sabres, de piques, de haches, de pistolets et de fusils.
Lord Elen, dont la fureur, loin de s'apaisi'i, semblait redoubler d'éner,i;ie, s'efforçait de repousser les Caraïbes avec une rage sans égale.
Mais les quatre chiens avaient déjà étranglé de nombreux matelots, et Coumà et l'autre, arrivant avec Charles, sautèrent sur le dos des Anglais comme sur une hyène.
Une vive fusillade s'était engagée presque' à bout portant, et devenait tellement mcuitrière qu'il était impossible qu'elle se prolongeât longtemps encore.
Les cinq autres canots, contenant le reste de l'équipage, s'approchaient, formant floliille.
— A bâbord ! leur cria lord Elcn en s'élançant k l'arrière.
Les canots obéirent vivement et se dirigèrent vers l'endroit par lequel venait d'accoster la pirogue. Les assaillants allaient donc être pris cotre deux feux, ou du moins entre deux attaques.
Déjà les chaloupes approchaient, et les rameurs, enlevant leurs avirons pour en faire des armes, laissaient courir sur leur erre Its embarcations, lancées à toute vitesse. Déjà les Anglais, certains de la victoire, grâce à ce nouveau et puissant renfort qui allait opérer une diversion terrible, pous';aient des hurlements de triomphe...
Charles, désespéré, voyant tout perdu, s'élanç'îiit comme un fou au milieu du carnage... Les Caraïbes combattaient furieusement et peu avaient été blessés : deux seuls étaient morts. Mahurec, admirable d'audace, de sang-froid et de force, s'entourait d'un amas de cadavres.
Tout à coup, et au moment oii les chaloupes arrivaient, une double et formidable détonation ébranla la corvette, un nuage de fumée monta le long du bord, des cris déchirants se tirent entendre. Une rafale de vent emporta la fumée, et les embarcations avaient disparu, brisées, brovées, anéanties par deux boulets partis de la batterie. Puis le cri de guerre des Caraïbes retentit et un guerrier s'élança sur les Anglais. C'était Fleur-des-Bois, la fille intrépide du sraud chef.
Qu'était-elle devenue, depuis le moment de l'attaque? Lord Elen,que sir Ewes avait confié à sa garde, était parvenu à s'échapper en terrassant la jeune fille. Fieur-des-
Bois était restée quelques instants sans connaissance. Rappelée à elle par le bruit du cô'mbat acharné qui se livrait au-dessus de sa tète, elle s'était élancée au secours de ses amis. La soute aux armes était à sa portée : elle prit une paire de pistolets, puis gagna la batterie. En ce moment arrivaient les chaloupes et retentissaient les cris de triomphe dès Angkiis.
Voyant les canots par un sabord ouvert, comprenant l'importance de ce renfort qui survenait, elle se précipita sur les deux caronadcs qui prenaient en enfilade les embarcations anglaises, les pointa, en arracha la platine pour découvrir l'amorce, et, certaine que ces pièces étaient chargées, puisque l'on était en temps de guérie, elle y mit le feu simultanément à l'aide de ses deux coups de pistolets.
L'elfet de cet acte énergique avait été terrible. Les canots broyés, anéantis, Flcur-des-Bois, rechargeant ses armes, avait bondi sur le punt. D'un seul élan, elle fut auprès de Charles. La double délomition, l'anéantissement des canots, avaient frappé les Anglais de stupeur.
La présence delà jt-unc fille enflamma d'une ardeur nouvelle les Caraïbes, qui poussèrent des rugissements de joie à sa vue. En apercevant, tout à coup, la fille bien-aimée du chef, qu'ils regardaiint comme un être su|)érieur, comme un gage certain de triomphe et qu'ils croyaient morte, les Caraïbes redoublèrent leurs forcés et s'animèrent d'une telle fureur, qu'ils se ruèrent sur leurs ennemis, et, en une seule charge, refoulèrent les Anglais jusqu'à l'avant.
— Ferme les panneaux! cria Mahurec en saisissant de ses bras herculéens unecaronadc placée sur le pont, qu'il fit rouler en arrière et braqua lestement sur les Anglais.
En ce moment, lord Elen et les siens poussèrent des cris de fureur. Le pavillon anglais flottant à la corne ve'nait de tomber à la mer. C'était Charles qui, s'élançant sur la vergue de la brigantiuc, venait de l'amener en tranchant la drisse d'un coup de hache.
— Vive la France 1 hurla Mahurec en se penchant pour mettre le feu à la pièce.
Charles l'arrêta.
^ Uendcz-vous ! cria-t-il aux Anglais.
Une balle, heureusement mai dirigée, fut la seule réponse qu'il obtint.
— Feu 1 dit-il.
La carouade tonna et mitrailla les Anglais.
Les Anglais étaient nombreux encore, cependant, et se battaient avec cette froide ténacité qui fait la force militaire de leur nation.
Le carnage recommença; le pont était jonché de blessés et de mourants.
Mahurec, Charles et Flcur-dcs-Bois n'avaient reçu aucune blessure.
Puis, les six chiens, ivres de sang, et ayant vu et entendu leur maîtresse, qu'ds adoraient, se ruèrent comme des boulets faisant des trous dans la masse.
Coûma cherchait des yeux lord Elen, et, le voyant, il bondit, sans pousser un cri, le renversa en avant, et, passant ses crocs dans l'épaisseur du collet, il traîna le cominanJant, évanoui par la chute et qu'on croyait mort, jusqu'aux pieds de Fleur-des-Bois.
Le jour naissait, et ses premiers rayons éclairaient le pont de la Tamise. A peine quelques Anglais étaient-ils encore debout. Il y avait plus de morts que de blessés.
Charles s'avança vers eux :
— Je ne demande pas vos armes, dit-il, ni que vous vous rendiez. Voici ce queje vous propose : c'est de vous doimer un canot, dans lequel on descendra les blessés et qui aous permettra d'aborder à Sainte-Lucie.
Les Anglais ne répondirent pas ; mais, comme ils ne se battaient plus, Charles fit préparer leur embarcalion. Et, quand le canot s'éloigna, Mahurec déploya un drapeau tricolore, l'attacha à une corde et il se tint prêt à tirer,
— Vive la France ! dit Charles.
Mahurec enleva le pavillon qui flotta à la corne.
Sur le pont, il y eut des cris de joie.
Charles était près de Fleur-des-Bois et il lui souriait :
— Nous allons retourner à Saint-Vincent, dit-il. El à loi, que j'aime comme une sœur je dirai tout ce que je veux faire. Illehiie et Éloile-du-Matin vont être heureux de nous revoir.
— Ah ! dit la jolie Cara'ibe, c'est toi qui m'as sauvée!