BREST
« N'est point duc de Bretagne qui n'est sire de Brest! » prétend un vieux dicton reaioiUant au treizième siècle, ei qui prouve qu'au moyen âge, Brest avait déjà une grande valeur relalive; mais si Brest avait aussi un beau renom et un fort château , si ce cliâteau avait victorieusement repoussé les Anglais en 131:2 et en lSo7, et les 1-^spagnols à la fin du même siècle, comme port et coiume ville, Brest n'avait encore réellement aucune importance à l'époque de la mort de Henri lY ; car son port ne possédait que quelques barques de pêche, et la ville renfermait à peine 1,500 habitants.
Il appartenait à un homme , qui devait cependant laisser un renom haï du peuple, de fonder ce grand établissement maritime, appelé à rendre un jour de si importants services h la France. Cet homme, c'était le cardinal de Richelieu.
Singulièi'e véi'ité , et dont demeurent convaincus tous ceux qui étudient sérieusement l'histoire du pays, les deux hommes qui, sous l'ancienne monarchie, ont fait le plus de choses pour le bien public, et ont le plus contribué à la grandeur de la France, ont laissé tous deux les souvenirs les plus impopulaires : Louis XI et Richelieu sont demeurés méconnus. Pourquoi? L'un et l'autre n'ont jamais frappé que la féodalité. Avant Louis XIII, notre marine était nulle. Richelieu voulut nous en créer une. Le siège de la Rochelle terminé, il chargea Le Roux d'Infrcville de visiter tons les havres de l'Océan, et de choisir l'emplacement de trois arsenaux. BroLiage, Brest et le Havre-de-Grâce furent désignés, acceptés, « et, dit l'ordonnance du 27 mars 1631, trois commissaires royaux, demeurant auxdits ports, auront soin dj pourvoir à la consei-vation et au radoub des vaisseaux, à l'entretien des matelots pour la garde d'if eux, et de tenir tous agrès et apparaux prêts dans les magasins... »
Un vaste magasin et des hangars furent aussitôt construits à Brest, et on mit sur chantier dix vaisseaux de ligne et six frégates. Le port de pèche recevait son baptême de port militaire.
Mais un temps d'arrêt qui pouvait devenir fatal menaça la nouvelle cité mai'itime à deux doigts de sa perte. Louis XIV et (lolbert ne favorisaient que deux ports en France : la Rochelle et Rochefort. Brest, abandonné et délaissé, existait ;i peine, lorsque Duquesne, sondant tons les points des côles de Bretagne, comprit les avantages énormes que présentait la position de la ville bretonne.
Il envoya son avis à Colhert, qui chargea de venir à Br. st un intendant nommé de Seuil, liomine excessivement capable. Duijuesne et de Seuil eurent i)lcins pouvoirs, les caisses de l'Etal leur furent ouvertes, et ils se mirent à l'anivrc avec une activité fiévreuse.
Duquesne faisant baliser les rades et les entrées des rivières, en dressant une carte détaillée des abords de Brest, tandis que de Seuil faisait construire quarante-quatre magasins en pierre, une corderie, des étuves, un moulin à poudre, deux forges pour les ancres, Colbert envoya, en même temps, l'ingénieur Sainte-Colombe pour établir les lignes de fortifications, et lliibac, charj)entier du roi, pour organiser les chanliers sur les modèles de ceux de Hollande et d'Angleterre, que son fils Seignelay visitait minutieusement. Brest prit rapidement ]i' premier rang; car, en 1()(')9, neuf na\ires étaient lancés, et l'ffuvre cmiimencée par Richelieu grandissait encore.
Vauban fut envoyé h Brest et vint s'y installer en lOSIi. En peu de temps, il acheva, coiTJge.i, perfectionna tout ce (|ui avait été fait; puis, après avoir dressé des forts et des redoutes sur tous les points |iriiicipanx commandant la ville : au Cniuincl, h l'anse des Blancs-Sabloiis, h Bertheaiimc, à Quéterse, l'Ile I>ongue et Camarcl, il voulut ajiposer sa signaliire indélébile sur quel(|UC œuvre giganlcsr|iiç, ré[)iilée impossible.
Lri rade de Brest ne s'ouvre, sur la mer, que par une passe de seize cent cinqiianlc mètres de large, passe profonde!, encaissée ilans de liantes falaises coupées à pic, èl aiipeléc justement le Gouirt. Au iiiilien de ce passage-, déjà difficile, s'élève un rocher énorme, h' Mrugant (pierre boiteuse), qui domino complètement l'cnlrée de la rade h droit
et à gauche. Seignelay, le (ils de Colbert, frappé par l'avanage que l'on pouvait tirer, comme moyen de défense, de cette bizarrerie de la nature, avait tout tenté pour établir, sur le Mengant, un fortin ou même une simple batterie, mais il avait fallu reculer ilevant l'impossibilité matérielle : les flots, toujours en fureur autour du rocher, en rendaient l'abord tellement dangereux qu'il était impraticable. Ce fut alors que Vauban, puisant de nouvelles forces dans son génie, résolut de reprendre ce travail, et réussissant, il acheva et couvrit de batteries les falaises du Goulet, en enveloppant la liecouvraticc dans l'enceinte des fortifications.
De Brest partit, en 1(388, Château-Renault avec l'escadre qui conduisit .lacques II en Irlande, et, en ICJO, Tourville, à la tête de sa flotte de soixante-quinze vaisseaux de ligne. Deux ans plus tard, en 1692, Tourville attendait l'arrivée du comte d'Estrées, qui commandait l'escadre de la Méditerranée; mais Louis XIV lui envoya l'ordre de partir, sans ce renfort, ce qui causa le désastre de la Hogue. Après ce revers, on pensa que l'ennemi allait fondre sur Brest, que l'on crut perdu, mais Vauban, venant occuper la place, écrivit au roi ;
« Votre Majesté n'a rien à craindre : tous les passages qui sont sous le château sont à l'épreuve de la bombe. J'ai |)lacé 90 mortiers et 300 canons. Nos vaisseaux sont hors de portée. »
Effectivement, une flotte anglo-hollandaise, forte de 10,000 hommes, vint en débarquer 3,000 près de Caraaret, mais survies 3,000 hommes, 600 furent tués par la garnison bretonne, et tols les AurtiES furent faits prisonniers.
« Batavis et Atiijlis ad littiis annoricitm cœsis, 1694, » fut l'exergue de la médaille frappée à cette Occasion.
Au siècle suivant, Brest acquit, chaque jour, une importance nouvelle. Elle fut dotée, en 1743, du magasin général; en 1747, de la corderie. Le bagne fut construit en 1731, lu caserne des marins en 1767, la voilerie en 176S.
Du côté de la Recouviance, on établit trois bassins de construction et les ateliers de mâture. Enfin, en 1769, le directeur du génie d'Ajot construisit cette magnifique terrasse plantée d'ormes superbes et longue de près de sept cents mètres, qui s'élève au bord de la rade, la dominant, et que l'on appelle le Cours d'Ajot.
En 1780, Brest avait 22,000 habitants, 6,000 hommes de garnison et 2,000 ouvriers dans ses arsenaux, et on était en pleine (juerre de l'indépendance.
Depuis la fondation de Brest, jusqu'aux années de la Révolution, le corps des officiers de marine se partageait alors en deux catégories bien tranchées : l'une, nombreuse, riche, influente, recrutée dans la noblesse, formait ce qu'on appelait le grand corps ; l'autre, presque imperceptible, pauvre et méprisée, était composée des officiers de fortune que le hasard et un mérite supérieur avaient tirés de la classe des pilotes, et que l'on désignait sous le nom d'y//it;/t''vs bleus.
Avant de faire partie du grand corps, les cadets des /amilles //^rt'cs passaient par l'école des gardes de pavillon, qui, à de très-rares exceptions près, leur <'tail exclusivement réservée. Cette école, soumise à une discipline fort relâchée, était, pour Brest, une cause perpétuelle de désordre.
— Il n'y aura pas de spectacle ce soir! disait l'un d'eux. Et, quand la foule arrivait au lhé;\tre, on trouvait deux
de ces messieurs à la porte, le chapeau sur l'oreille, l'épée nue à la main.
— On n'entre pas ! disaient-ils ; et il fallait rebrousser chemin.
Un autre jour, c'était la promenade qui était mise en interdit. A ceux qui se présentaient, on criait de loin :
— Les gardes de marine se promènent !
Et il (allait se retirer. Toute résistance était impossible; \c grand corps protégeait ces messieurs!
Les officiers supérieurs du grand corps donnaient cu\iiiêmes l'exemple de cette licence, qui, parfois, dégénérai! en véritables crimes. Malheur â la mauvaise lêle qui tenlaii de résister, malheur au bourgeois qui prétendait préserver sa mère ou .sa sœur d'une insulte : il était tué en duej et tout était dit.
Quant au dédain (|iie le grand corps affectait pour les oftlciers sans naissance, il était écrasant.
Les ofliricrs bleus, ou les intrus, coinine ou les nomniail joiirnellenicnl, étaient mis au ban par relie noblesse, jalouse lie conserver, pour elle seule, les privilèges des officiers de mer, et froissée de voir, parmi elle, des bomincs sortis du peuple, de ces lioinmes dont le courage el le talent avaient
Al
grandi au bruit des risées, et qui étaient entrés dans le corps aristocratique, comme sur le gaiilanl d'un vaisseau ennemi, le pistolet au poinf; et la haclie à la main.
Cette protestation vivante dans leurs rangs du talent contre la naissance excitait, à chaque instant, le mépris des otiiciers du grand corpx. Aussi, l'insolence envers un intrus était-elle non-seulement permise, c'était une sorte de deiwir sacré qu'on ne pouvait oublier sans s'exposer soi-même à la raillerie de ses camarades.
En 1789 il existait à Brest un ancien officier bleu qui, durant sa vie maritime, avait fait amener pavillon à soixante navires anglais de toute force, cl qui com\)la.il trente-deux blessures reçues dans plus àe quarante combats; ce vieux capitaine avait deux fils, admis, par grâce spéciale, dans le corps des gardes de pavillon. Sortis de l'école, ces deux tlls cessèrent tout à coup de voir leur père. Le vieillard étonné leur fit reproche, un jour, de leur négligence. Les Jeunes genï rougirent ; mais enfin, pressés de questions :
— Que voulez-vous, mon père, dit l'un d'eux, nos camarades nous ont signifié que nous ne pouvions vous voir., vous êtes un officier bleu !
Et cet autre officier bleu, ce Charles Coriiic qui, pour prix de ses immenses services, reçut l'ordre de quitter Brest, après avoir été contraint de se battre en duel, daus la même matinée, sept fois contre sept officiers du grand curps, qu'il avait délivrés en coulant une frégate anglaise sur iaquelle ils étaient prisonniers de guerre.
Cornic les ramena à Brest ; mais ces sept officiers du qrand corps ne pardonnèrent pas à un officier bleu d'avoir été leur sauveur. Sur ces sept contre un, trois l'-rent tués et quatre blessés. La population détestait ces marins de noblesse.
Aussi quand les premières bouffées de la liberté soufflèrent à Brest et que l'explosion éclata, les officiers du grand corps, voulant s'enfermer dans le fort pour canonner la ville, furent repoussés par le peuple mugissant et qui poussait ses pr.'iiiiers cris.
Cet homme était Ance. (Page 40.
En présence de la Révolution qui éclatait, tous les officiers de noblesse émigrèrent : les uns, entraînés par un aveugle esprit de parti , les autres contraints par les prescriptions de la Convention.
Les officiers bleus étaient rares, et, en 1793 et en 1794, les capitaines de vaisseau manquaient.
Jean-Bon Saint-André, Prieur de la Marne, Bréa<-d et Ance, le bourreau de Bochefort, furent envoyés à Brest par ordre du Couiité du Salut public.
Le lendemain de l'arrivée, la guillotine fut dressée et' le tribunal révolutionnaire fonctionna avec activité. Le président Ragmey ferma la bouche aux défenseurs qui se présentèrent pour assister les accusés en déclarant que, s'ils prétendaient justifier les aristocrates, ils auraient eux-mêmes à passer en jugement.
Ance, dont l'éducation féroce, faite par son père, bourreau et tourmentenr, ayant, à Brest, bonne besogne, était loin de s'en plaindre.
Un soir, trois condamnés arrivent dans la dernière charrette. Il faisait presque nuit. L'un des trois se nommait Toullec et était simple fermier. Il j)i'end la torche qui éclairait l'échafaud, embrasse ses amis et les regarde mourir sans manifester la moindre émotion. Ance aimait que l'on tremblât devant lui. Irrité de cette fermeté :
— Tu ne les aimais donc pas ? dit-il.
— Ne vais-je pas les suivre! repi'ond Toullec.
— Et tu n'as rien senti en voyant leur tète dans le panier?
— J'ai pensé que la guillotine était bonne 1
Ance sourit méchamment, fait monter Toullec, et le place lui-même sous le tranchant, qui s'abat sans tuer la victime. Toullec, horriblement mutilé, ne l'ait enle:i(lre aucune plainte. Le couteau s'abat encore et le blesse de nouveau :
— Crois-tu encore la guillotine si bonne? demande Ance avec une ironie féroce.
— Toujours, répond Toullec, mais le bourreau est mauvais. Tandis que de pareilles scènes se passaient sur la place
publique, Prieur composait, dans son cabinet, des programmes de fêtes civiques et faisait des vers destinés à briller sur des transparents aux trois couleurs, et Jean-Bon Saint-André, se persuadant qu'il était homme de mer, parce que la Convention l'avait envoyé à Brest, passait ses journées à transmettre aux amiraux des ordres d'une exécution impossible, ce qui entraînait conflit sur conflit.
Et l'Angleterre, entassant armements sur armements, flottes sur flottes, bloquait les passes de Brest, non dans l'espoir de prendre la ville, mai3 pour s'opposer aux navires rentrant au port.
LE UOl DES GABIEK?
La France privée de blé l'année précédente, par une infonipérie de la saison des recolles, la faniinn causait une donloureuse dcsolalion.
La Convention, pour atténuer la disette, avait résolu d'envoyer deux cents navires pour les clinrger de lilés aux Etats- Unis, et que l'amiral Vaustabel escorterait au retour.
C'était cet immense convoi, attendu sur les côtes de Bretagne, que l'Angleterre voulait arrêter dans sa marche, afin d'uitercepter les secours qu'attendaient nos populations alTainées.
Quarante-six vaisseaux de ligne, dont dix à trois ponts, sillonnaient les côteS de la Bretagne, et l'escadre de Brest, la seule qu' restât en France, son unique espoir pour préserver et défendre le convoi si impatiemment attendu, se composait d'une vingtaine de navires, dont la plupart, ayant fait les campagnes d'Amérique et des Indes, étaient dans un état de vétusté. Puis, l'artillerie de marine était en petit nombre, les équipages étaient composés de jeunes réquisitionnaires et les bons ofticiers étaient rares.
1794 fut une année maudite pour la France, car il y avait du sang partout, et du pain nulle part, et sur terre, sur mer, sur ses frontières, dans ses villes, dans ses campagnes, guerre d'extermination.
Et parmi ces villes placées sur des volcans, la plus fulminante était Brest. Derrière elle, la Vendée, la Bretagne, désolées par la guerre civile, toutes ses routes coupées par les chouans; devant elle, les formidables escadres anglaises; à l'intérieur, la misère, la famine, la guillotine et les fêles patriotiques de Prieur de la Marne, alternant avec les exécutifms de Ance et les évolutions que Jean-Bon Saint-André orilounait à une flotte dont les navires ne se soutenaient, sur l'eau qu'au moyen des pompes d'épuisement.
Cet hiver de 93 à 94 avait été fort rigoureux ; mais le printemps se montrait précoce, et la chaleur précédait les mois d'été. Le 20 mai, le temps était superbe, le soleil éclatant et la mer fort calme.
L'activité que donnait à la ville le travail exigé par celte mauvaise flotte, qu'il fallait remettre au plus vite en état, donnait l'aspect à Brest, le matin, d'un vaste atelier, et le soir d'une immense tabagie. La population était doublée, et au delà, par une multitude effervescente qui remplissait la ville entière.
Au coup de canon de diane, le port fourmillait de travailleurs et d'embarcations. Aussi de tous les côtés s'occupait-on des mâtures, du transport des vivres, des ai-mements, du nettoyage et de la descente, dans la soute sainte-barbe des barils de poudre.
Puis, bordant le quai, des quantités de chaloupes embarquaient des détachements de troupes, de petits bâtiments qualifiés de cilemes transportaient l'eau douce en tonneaux et de nombreux chalans, se succédant, conduisaient, à bord des navires, des parcs entiers de boulets, des caisses de viandes salées, de jambons, de biscuits secs, des voiles, des câbles, des ancres, tout ce enfin qui scia à raiiiénagemcnt.
Le soir, au dernier coup de cloche, toiilt! la foule des travailleurs, concentrée avec celle des matelots, se presse sur les quais, les places, les rues, tandis qu'arrivent ceux dfi la corvée de nuit.
A celte premifcie heure, le faubourg de la Kecouvrance devenait un vaste cabaret : la rue (les Sepl-Saiitls, i\[ù s'élève v.n amphithéâtre par de larges degrés, avait, dans sa perspective, des milliers de buveurs attablés dans tonte sa longueur, les maisons ne pouvant suffire à les contenir.
De distance en distance, des bals publics égayaient les échos par la musique de l'orchestre et les cris des dairseiirs et di'S danseus(;s, car il y avait là un mélange de matelots, de forçats, d'ouvriers et de sans-ciiloltes, avec ces furies de déliauclii' rt ces furies de la f-'uilluiini^ y pullulant.
(^! siiir-là du 20 mai, Brest semblait encore plus fiévreusement siircxilr'c. C'est que l'on avait niiiinncé que, sous pf'U de jours, lu flf)itfi nllait [ircndre la mer cl porlcr aux Anglais un énergique di'li. Dans toutes ses rues, il y avait procession de maillots, de soldais, d'arlillciirs, ornés de rubans bariolés, suivant m troupes des viidims eninués, des bi^'iious criards, et armés de verres et de brocs de vin, inarcliaiit en chantant et en d.msnnl, sans se soiirier de la faiiime qui désolnit In ville.
Dans relie rhe des Sepl-Sainls surtout, le tuniiille, qui avait l(! hriiissemnril ries vagues et réej.-ii de la tempête, tonnait dans ce» rnbarcis où regorgeaient les buveurs.
La guinguette la plus fréquentée était celle portani pour
enseigne un nègre à visage h moilié fariné, avec cetie inscription :
AU DEMl-ELANC.
Ce salon fcstinant était le rendez-vous des gabiers, des timoniers et des matelots de jiremière classe. Call'ats, voiliers, mousses, eu étaient bannis, et, en dépit de l'égalité républicaine, alors à l'ordre du jour, l'aristocratie des bordées avait établi là son club.
Huit matelots, au teint basané, aux mains calleuses, aux bras nerveux et couverts de goudron, aux pantalons serrés sur la hanche, à la chemise ouverte sur le gilet de laine, aux cheveux crépus, aux oreilles rouges garnies de boucles d'or ; huit de ces hommes qui semblent appartenir à une classe particulière de l'espèce humaine, et dont l'existence entière s'est passée entre le ciel et l'eau, écoutaient, tout en l'interrompant à chaque mot, un neuvième personnage au costume débraillé, aux yeux ardents, à la parole rapide, et dont l'accent décelait un enfant du midi de la France.
C'était un matelot marseillais, un tils de la vieille cité phocéenne.
— Eh que! troun de l'air de bêtes! criait-il avec le formidable accent des enfants de la Provence, que tu es donc sourd, vous tous ! Que ! tu ne comprends pas '! C'est plus simple qu'un nœud de garcelte! Comprends, mon bon! Je coulais à fond comme un culot de gargousse, que! J'avais dix brasses sur la tète.
— Eh bien I quoi ! t'avalais ta gaffe! interrompit un vieux matelot normand.
— Et il t'a repêché ? ajouta un troisième buveur.
— Je filais sous la quille du Sans-Pareil! poursuivit le Provençal.
— Tu ne sais donc pas nager, maucofi
— Que! je traverserais le goulet à la nage, sans éteindre tant seulement ma pipe !
— Alors, pourquoi que tu coulais?
— Comprends I cria le Provençal avec un redoublement d'énergie. Quand le jiouiiou a capoté, j'avais tous les lilels de pêche sur moi, et plus que je voulais m'en dépêtrer et plus que je m'entortillais !
— T'étais pris comme un vrai marsouin!
— Il est sûr et certain, dit un autre buveur, que le maucot devrait, à cette heure, cliercher des huîtres au fond de la mer. j'y étais, moi, et, tonnerre! j'en ai vu bleu!
— Ah ! tu y étais, la Uochclle ? dit le Provençal.
— Oui, j'étais sur la poulaine du Sans-Pareil, et j'ai tout vu.
— Conte-nous ça , alors ! reprit le Normand. Nous y comprendrons peut-être quelque chose.
— Pour lors, dit la Roclielle en allumant sa pipe, quand le canot a capoté, c'était en pleine rade, quoi! juste sous le taille-lame du Sans Pareil, et au moment où le Tiare arrivait bord à bord avec lui. Les deux navires étaient à une longueur de gaffe l'un de l'autre, et le maucot, en s'affalant à la mer avec tous ses filets de pêche, était porté droit sous les deux coques. « Un lioinmc à la mer! » qu'on cric de tous les bords. Mais, bernique! le sauvetage était impossible. Le maucot coulait droit sous les vaisseaux. En v'ià un qui boira le grand cou|i! que je dis, et les autres aussi. Vous savez quand on voit un liomine ([ui se noie, ça remue le cœur du matelot. .Nous jetons à la mer toutes les cages à poules, les bancs de quart, les bouées, tout, quoi! qu'il y en avait un ehamhcrnement général à tous les bords I Mais, je t'en souhaite, le maucot était par dix brasses,, au fond de l'eau, toujours entortillé dans ses filets, et tant seulement incaiiablc de se pomoyer sur un boni de grelin. Pouréire juste, faut dire que le relèvement n'était pas facile à prendre. La mer était houleuse, la brise fraîche, la lame courte el la rade enccmihrée. Se jeter à la mer pour aller repêcher le maucot, c'était jouer sa vie contre qiialre-vingl-ilix-nenf cliances d'être affalé à jamais sous la quille des vaisseaux. Aussi tout le monde se donnait du nicuivemenl, mais )>er-
siiime n'osait se jeter A la nage. Dame! I ateloi est tiia-
lelot, c'est vrai; mais tant qu'il tienne à la |)eaii d un matelot, il lient encore plus h la sienne... Enfin, le maiicol était, comme on a dit, i) Dieu raid il y en avait qui faisaient déjà un signe de croix sur la vague, quand, au moiiienl iiù tout un eliacnn crovait le .sauvetage ahamlniiiié, v'Ià un homme ipii pic|iic une tête du haut du couronnement du Tigre... Il plonge, il remonte, il replonge, il rcmonlo
encore, el pais il replonge encore une troisième fois, droit entre les deux coques qui l'ormaient quasivement un couloir, dans lequel les vagues dansaient, fallait voir ! Nous étions tous là, le nez sur l'eau... On ne respirait plus, quoi... « Deux hommes à la mer! » qu'avait crié une vigie Et rien ne remontait. «Tonnerre! que je dis, c'était un vrai matelot, tout de même ! » Mais bail ! entre deux vagues, je vois quelque chose qui grouille. J'envoie un bout d'amarre, on haie dessus : c'était l'houane du Tigre qui tirait le maiicol k la remorque. Il avait été le crocher sous le Sans-Pareil... On crie, on bat des mains... vingt canots accourent... les deux hommes sont sauvés! Le maiicot se pâmait comme un marsouin accroché à un bord. On le hisse sur le bord, on l'astique, il ouvre l'œil... « Ous qu'est mon sauveur? n qu'il demande. On se retourne, on cherche, on appelle... Bernique! l'homme avait couru une bordée de longueur.
— Caranrba ! s'écria brusquement le Provençal en interrompant le récit du matelot, c'est aussi vrai que la mer est grande, ce qu'il vous largue là!
— Eti bien ! qui que c'était qui t'a repêché ? demanda le vieux Normand.
— Troun de l'air, j'en sais rien, que! Comprends-tu, vous ions? Que j'étais dans Un pâmoison pire qu'une bête... que j'ai rien vu, rien entendu!... Mais le maucot a de ça (et le marin se donna un vigoureux coup de poing dans le creux de l'estomac), et que je retrouverai mon homme!
— Et pourquoi qu'il s'est sauvé? demanda un autre.
— Eh donc, on ne sait pas !
— C'était-il un matelot de la flotte ?
— Je l'avais jamais vu sur aucun bord! répondit la Rochelle.
— Un ouvrier du port, peut-être ?
— Possible, mais j'en sais rien.
— Enfin, comment qu'il était?
— Dame ' reprit la Kochelle, il était comme toi zet moi, sauf qu'il était plus grand que moi et moins gros ([ue toi ; et puis des cheveux noirs qui lui tombaient sur les sourcils, et une barbe qui lui montait jusqu'aux yeux... une ceinture de laine rouge, une vareuse bleue rapiécée sur l'épaule avec du drap brun, un pantalon rayé brun et rouge... Ah! et puis j'oubliais : au-dessous de l'œil gauche, une grande cicatrice, encore toute fraîche. Voilà son relèvement.
— C'est drôle tout de même, qu'il ait filé son nœud comme ça? fit observer le Normand.
— On aurait juré qu'il voulait se cacher ! ajouta la Rochelle.
— Qu'il se cache ou non ! s'écria le Provençal, je relèverai son gisement, moi ; et, quand je devrais courir une bordée de longueur, comme qui dirait du cap nord au cap sud, je mettrai le grappin dessus ! Le maucut a contracté une dette, troun de l'air ! il faut (|u'il la paye !
Et pour donner plus d'énergie encore à son discours, le Provençal déchargea sur la table un vigoureux coup de poing.
En ce moment, un homme vêtu en simple bourgeois, et qui depuis.une heure environ avait fait son apparition dans la rue des Sept-Saints, s'approcha doucement du groupe des buveurs. Cet homme, dont l'âge était incertain et auquel on ne devait pas donner moins de trente-cinq ans, si on ne pouvait lui en faire dépasser cinquante, avait dans sa démarche quelque chose de souple, d'insinuant, tenant des allui'es du renard.
Une petite perruque grise recouvrait son front plissé, à la peau jeaunâtie ; de petits yeux extrêmement vifs parfois, profondément ternes à d'autres instants, s'enchâssaient sous de minces sourcils dont la nuance pâle augmentait encore la ténuité. Un nez long et mince, une bouche grande aux coins serrés et vigoureusement arrêtés, un menton fortement accusé et des joues creuses et blafardes complétaient l'ensemble de cette physionomie, qui pouvait déplaire au premier abord, mais à "laquelle on finissait par s'habituer, en la détaillant. Un corps sec et maigre, des mains osseuses et soignées décelaient une condition sociale convenable et qui n'avait rien de celle des classes ouvrières.
Ce personnage, qui était arrivé près de la table occupée par les matelots au moment où la Rochelle commençait le récit du sauvetage du maucot, avait paru suivre les différentes phases de cet événement avec un intérêt croissant.
Lorsque le matelot en était venu à raconter comment était le généreux sauveur, l'homme vêtu en bourgeois s'était
rapproché davantage du groupe ; puis, lorsque le Provençal se mit à exprimer si énergiquement son intention formelle de tout faire pour retrouver son inconnu, il laissa échapper un vif mouvement de satisfaction : ses yeux s'animèrent et ses lèvres se contractèrent comme pour étouffer un soupir de contentement. Faisant encore un pas en avant, il allait, sans aucun doute, adresser la parole aux buveurs, lorsqu'au milieu des rangs serrés de la foule qui obstruait la rue, un jour se fit brusquement, et un artilleur de marine, la physionomie extrêmement animée, en proie à une émotion é\iderament très-forte, arriva en face de la table occupée par le Provençal, la Rochelle et leurs compagnons.
C'était un grand jeune homme de vingt-deux à vingt-cinq ans, bien découplé, élancé, aux allures rapides et élégantes, et, sans être absolument beau de visage, il était poiteur de l'une de ces physionomies amicalement expressives qui charment au premier abord.
— Eh! s'écria le matelot normand, c'est Petit-Pierre! Qu'est-ce que tu as donc, mon heu ? Tu as la face tout vent dessus vent dedans !
A l'interpellation du matelot normand, le nouveau venu s'arrêta comme si, la respiration lui manquant tout à coup, il se fût trouvé suffoqué.
— Eh donc ! que, mon bon ? dit le Provençal en interrogeant l'artilleur du regard.
Petit-Pierre a l'air d'avoir avalé une gaffe!... ajouta eu riant la Rochelle.
— Ne ris pas, matelot 1 dit enfin l'artilleur d'une voix tellement impérative que tous tressaillirent, convaincus qu'U s'agissait de quelque grave événement.
Le bourgeois s'était reculé un peu, mais la distaurt à laquelle il se trouvait de la table lui permettait de tout voir et de tout entendre.
— Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? reprit le Normand.
— Ce qu'il y a?... répondit Petit- Pierre; vous connaissez tous mon vieux père, hein?
— Celte bêtise! dit le Provençal; qu'est-ce qui ne coniiail pas le père Kervonra, le vieux gabier, le père Rogomme, l'ami du matelot, que! celui qui a toujours une gourde de rhum et un bon conseil au service d'un chacun! Eh donc! que qu'il a fait, ton vieux père?
— Il a failh courir aujourd'hui sa dernière bordée.
— Bah l firent les auditeurs avec étonnement ; comment ça ?
— Ance a failli le crocher, tonnerre !
— Ance! le bourreau! s'écrièrent les marins.
— Ou a voulu le guillotiner? dit la Rochelle.
— Oui.
— Guillotiner le père aux matelots! Caramba; troun de l'air! cré... lit le maucot eu faisant rouler le cré... dans sa gorge avec une expression menaçante.
— Oui, que je vous dis! répéta Petit-Pierre avec une animation extrême. Ça s'est passé ce tantôt, au troisième quart piqué. Le pauvi'e vieux était dans sa chambre à préparer ses rations pour les amis... J'étais au tir, moi. Vous savez que le père aimait le bailli de Suffren, hein?
— Son amiral! exclama le Provençal; c'est connu ça! Le père Kervoura et Mahurec, c'étaient les matelots du bailli à la vie à la mort! Le pauvre Mahurec! en voilà encore un qui a filé sa dernière écoute, .sans qu'on sache tant seulement sur que bord il a sombré!
En entendant prononcer le nom de Mahurec, le bourgeois écouteur, qui prêtait la plus active attention à ce qu'il entendait, fit un geste indiquant une émotion subite, mais celle émotion ne devait être nullement pénible, car un éclair joyeux jailli^de sa prunell ■ verdàtre.
— Or donc, reprit Petit-Pierre, le père avait dans sa case, accroché sur son mur, un beau portrait de l'amiral...
— Connu 1 connu 1 fit le Provençal ; à preuve qu'il y avait au-dessous du portrait un morceau de pavillon que l'amiral avait donné au vieux matelot en témoignage d'estime.
— Oui, continua Petit-Pierre, c'était un jour de combat, qu'un boulet anglais avait coupé un morceau du pavillon de France et que le père s'était jeté à la mer, sous les bordées, afin de repêcher le lambeau et pour pas qu'il soit dit que le pavillon de son amiral eût un coin détérioré par l'ennemi. Le bailli lui avait donné ce morceau avec son portrait, comme qui dirait pour le remercier. Mais voilà, sur le morceau blanc, il y avait une 'fleur de lis d'or détériorée par l'eau de mer. Le père n'y avait jamais pensé. Il avait là, dans sa case, ce portrait et ce bout de pavillon comme de
vieux amis, quoi! Pour lors, voilà tanlôl les saus-culoUes qui passent devant sa cabine : ils demandent du rhum; le vieux n'aime pas les terriens, et ça ne le réjouissait guère de leur donner le rhum des matelots, mais enfin, n'empêche! il passa la bouteille. Les sans-culottes boivent, et puis ils chantent, et puis ils s'amusent à relever le gisiMuent.
— Tiens! que dit l'un en avisant le portrait, un ci-devant!
— Mon amiral ! que répond le vieux.
— Faut arracher ça! dit un autre.
— C'est un aristocrate!
— Au panier! que crient les sans-culottes.
— Une fleur de lis! que dit un autre en montrant le morceau de pavillon, c'est un chouan!
Et là-dessus un branle-bas général. Le vieux père est bon, vous savez, mais faut pas l'agacer longtemps pour lui mettre vent sous vergue. Quand il voit que les sans-culottes veulent abîmer son amiral et son bout de pavillon pour qui qu'il avait risqué sa peau, il veut leur expliquer la chose, mais les autres n'y entendent rien. Ils menacent le père, ils lui disent qu'ils l'arrêtent et ils lui lâchent un tas de bordées de sottises que le vieux en saisit, tout simplement, une bai're d'anspect laissée dans un coin et qu'il les aborde dans le grand genre, ni plus ni moins que des Anglais. Les sansculottes étaient nombreux, mais le père est encore solide malgré ses soixante ans, et puis, quoi! un tas de terriens de malheur ne vaut pas un doigt de matelot, c'est connu! Et là-dessus, brasse à culer, partout! il te les amarre à bloc! Et les terriens, drossés, genopés, virent de bord, prennent chasse et ne demandent qu'à torcher de la toile.
— Bravo ! caramba I s'écria le Provençal avec admiration. Vive le vieux !
Et tous les auditeurs baltirent des mains. L'amour-propre des matelots était singulièrement flatté par les exploits du vieux gabier.
— Oui, continua Petit-Pierre, mais c'était pas fini. Ces terriens de malheur avaient été chercher du renfort, et le père voit sa case entourée. Pas un matelot pour lui donner un coup de main. Il reprend sa barre, mais plus moyen ! Les sans-culottes étaient trop cette fois... et le vieux, bousculé, croche, abordé, coulé, battu, est arrêté par les terriens.
— Tonnerre ! s'écria la Rochelle. Et nous souffririons cela'/ En avant les matelots ! Allons chercher le père Kervoura !
Et le jeune homme se leva vivement; mais Petit-Pierre l'arrèla du geste.
— Si le vieux t'avait attendu, dit-il, sa tête serait, à cette heure, dans le panier du bourreau, et Ance vendrait ce soir sa ilélVoque. Heureusement qu'un autre est venu à temps.
— Quel autre '.'
— Tu vas voir. Espère un peu ! Pour lors les sans-eulolles, qui gardaient rancune au père de la première volée qu'ils avaient reçue, voulaient le pendre tout de suite à la lanterne...
— .Non, que dit l'un deux, le trii)unal fonciionne encore, il y aura de la place dans la dernière charretle; allons-y !
Et les voilà qui traînent le père devant les juges... Et dire que moi, son fils, je n'étais pas là !.., Enfin n'empêche ! Le vieux est solide toujours! Il entend coitd;imiier sans rien dire ceux qui étaient avant lui, et ce n'était pas long, allez! et puis son tour arrive! El voilà qu'on l'interroge, cl voilà le vieux qui regarde tout le monde. Quand tout à coup, un citoyen qui était là dans la foule arrive eu face des juges et saute à eol('' du père.
— Avant déjuger cet homme, vous allez m'entcndre ! qu'il dit.
— - Tourne ta laiifiue au taquet! qu'on |ni rc'pond.
Mais n'eiiipêche ! L'aulH' parle tonjonis, cl \oilà qu'il se rni-l à dévider iiu iMiapelet di' ioiigncur cl qu'il leur largue un tas de choses pins belles les unes (|iic les antres... Et les blessures du vieux, (|ui en a dix-sepl sur la coque... cl ses batailles... et les Anglais (|ui liloi|ueiit les cAles... « Et, qu'il dit encore en re^-ardar.t les saus-culoltes cl les juges, si, parmi vous, il s'en trouve nn seul qui ait lait pour la patrie le quart de ce qu'a fait cet houimc, qu'il se montre, et je lui penneltrni (le l(! juger! i>
Par ehanre, on venait de pirpier l'iienre du dîner. H y avait lies matelots dans l'auditoire.
— Itrnvo! (|u'fls crient.
EU'autrc continue... et le vieux père, <iui n'avait jamais
pleuré qu'à la mort de son amifal, en avait les écubiers tout humides, quoi! Tout un chacun se .sentait remué... les ju^es aussi, et les sans-culottes, qui sentaient des matelots derrière, n'osaient rien dire... et que la dernière charrette est partie enfin, et que le père a été emmené par les matelots, quoi! Mais n'empêche! Si l'autre ne s'était pas trouvé là à point nommé, le père ne disait rien de rien', les juges le condamnaient, les sans-culottes l'emmenaient, Ance le crochait, et à cette heure il y aurait un vieux brave homme de moins dans Brest!
— Et quoi que le père Kervoura a dit à son défenseur ? demanda la Rochelle.
— Rien, répondit Petit-Pierre : l'autre avait filé son câble. Le père n'a pas pu tant seulement lui serrer les doigts.
— Et qui que c'est ?
— On ne sait pas! mais je le saurai, moi ! ajouta Petit- Pierre avec un geste très-expressif.
— Tonnerre ! murmura la Rochelle, le pauvre gars court un mauvais bord avec tout ça...
— Comment ? demanda le Provençal.
— Le tribunal a décrété que ceux qui défendraient les accusés passeraient eux-mêmes on jugement !
— Tiens ! c'est vrai ! dit le Normand.
— Oui ! ajouta Petit-Pierre. J'ai su que les sans-culottes, furieux, voulaient le repincer et l'arrêter à son tour; aussi je le cherche, et il faudra bien que je le trouve.
— Mais comment qu'il est? As-tu son relèvement ?
— Le père me l'a donné en grand. Quand je suis rentré dans la case, le pauvre vieux était encore tout éhaubi... Je ne savais rien de rien de rien, moi ! Alors il m'a tout raconté... et que sa voix en tremblait quand il parlait de son sauveur !... et puis il s'arrêtait... il se donnait des coups de poing sur la tête, comme pour se remémorer quelque chose... et il se parlait à lui-même...
— C'est lui!... c'est lui!... Et puis : C'est pas lui!... qu'il disait. Et encore : C'est lui !
Et il revenait devant le portrait de son amiral, que les sans-culottes n'avaient pu lui arracher, et qu'il avait emporté, sous sa vareuse, avec le bout de pavillon...
— Soyez tranquille, mon amiral ! qu'il reprenait, si c'est lui... je suis là !...
Et puis il me parlait encore, et moi je le regardais...
— Et Mahurec ! qu'il disait aussi. Pauvre vieux ! si tu étais là !
Et je n'entendais pas du fout. Enfin le vieux me prend les mains et m'attire à lui.
— Garçon, qu'il me dit, ton père a failli être guillotiné... Celui qui l'a sauvé va être traqué par les sans-culotles, qui vont se mettre après lui comme des cliiens sur le gibier. Ils veulent se revenger pour sûr. Ouvre l'epil ! Faut sauver, à celte heure, celui qui a sauvé Ion père, quand tu devrais être croche au bout d'une vergue pour cela... Tu vas trouver mon homme et me ramener ici cette nuit... Et si tu reviens sans lui, t'es plus njon fils!
Et liî vieux m'a sei'ré les mains, et je suis parti, et j'ai fouillé tout Brest, et j.'ai rien trouvé encore, et me voilà !
— El comment le trouveras -tu, puisque tu ne le connais pas ? demanda la Rochelle.
— Le père m'a donné son relèvement, que je te dis ! répondit l'artilleur.
— Çomnu'ut ça?
— Écoulez, vous autres, et prenez le point ! Gréé en ouvrier du port, taille moyenne, mince, des clieveux noirs qui lui toiidicnl sur les snuriils, um> barbe qui lui mmite jus- (|u'an\ yeux, et an-dcssiuis de l'o'il gauche une cicatrice prolonde qui, si l'on eu croit sa rougeur, ne doit pas être de \ieille (late.
— Hein ! (|ué? s'écria le Provençal en bondiBsant sur son siège. Répèle nn peu pour voir?
L'ai'tillenr répéta le simialenn-nt ilouné ; tous les buveurs se regardèrent avec (^tonm-nient. I.a Roelulle |)araissait encore plus stupéfié que les .mln's.