ANCE LE BOURREAU
l'ne ceinture de laine rouge ? dit-il.
Oui, ri'p(nidil l'etit-l'ierre. Une vareuse bleue ?
— Déchirée à l'épaule et raccommodée avec une pièce brune ?
— C'est cela !
— Un pantalon rayé brun et rouge?
— Oiii encore !
— Caramba ! hurla le Maucot, ton homme est mon homme !
— Quoi? fit Petit-Pierre.
— Celui qui a tiré ton père des griffes des juges est le même qui m'a repêché sous la quille du Sans-Pareil !
— Le même ! le même! ajouta la Rochelle. Petit-Pierre ne comprenait pas. Le Provençal lui expliqua
rapidement ce qui lui était arrivé.
— A quelle heure qu'il t'a repêché ? demanda Petit-Pierre.
— Vers midi.
— Et c'est à trois heures qu'il sauvait le vieux !
— Troun de l'air! nous allons chercher ensemble, alors!
— Et Dieu veuille qu'ils le trouvent ! murmura le bourgeois, dont la physionomie rayonnait. Car c'est lui ! c'est lui !.. .
La Révolution, mot à la t'ois terrible et sublime, où le crime et l'héroïsme se touchaient, où les sentiments les plus purs se heurtaient avec les instincts les plus ignoblement féroces. Car tout était contraste dans ces années de l'ère i-épublieaine, où la terreur et l'abnégation étaient à l'ordre du jour.
A cette époque, le peuple français se divisait eu trois grandes catégories : celle des victimes, celle des terroristes, et la troisième, l'élite de la nation, de ces hommes de cœur, d'énergie, de conviction, qui, sans souliers, sans habits, presque sans armes et sans pain, combattaient l'anarchie en dedans et l'étranger sur les frontières ; de ces hommes guidés par un double sentiment : l'auiour de la patrie et celui de la gloire ; de ces héros devant former bientôt ces immortelles phalanges qui, sous l'impulsion donnée (tar le plus grand génie des temps modernes, devaient, suivant la belle expression d'un poète de notre temps : « Promener, durant vingt ans, de victoires en victoires, le drapeau tricolore sur toutes les contrées de l'Europe ! »
En haut de l'échelle ré^volutiounaire. ces trois classes, si complètement opposées s unes aux autres, cependant, étaient en contact perpétuel ; mais, à mesure que l'on descoudait les degrés, on trouvait une ligne de démarcation plus vive, se traçant entre elles. Et, tandis qu'à la Convention les vertus, les vices et la peur siégeaient côte à côte, il en était autrement dans les classes inférieures du peuple. Il était rare de \oir, dans les clubs des sans-culottes, les soldats de la République venir se salir à leur liideux contact.
Dans les villes de guerre surtout, dans les places fortes, dans les ports militaires, ces lignes de démarcation étaient plus saillantes encore, et, tandis que les timides s'enfermaient chez eux, la ville se partageait entre les pourvoyeurs de la guillotine et les défenseurs du pays, et ceux-ci avaient un tel mépris pour ceux-là, qu'aucune espèce de camaraderie n'existait entre eux. Dans le port de Brest surtout, où la masse des matelots était nombreuse, la différence établie ordinairement entre les hommes de terre et les hommes de mer augmentait encore les difficultés d'un rapprochement qu'aucune des deux classes ne recherchait.
Matelots et sans-culottes vivaient là sans se soucier les uns des autres, sans s'aimer, mais cependant sans se nuire; car si les matelots se préoccupaient peu des sans-culottes, ceux-ci n'osaient guère retrousser leurs griffes en s'attaquant à ces natures rudes et énergiques qui eussent rendu avec usure blessure pour blessure. Aussi, les mêmes cabarets ne recevaient-ils pas à la fois ces deux espèces de républicains si différentes. Les marins avaient conservé, pour eux seuls, ceux qu'ils avaient adoptés, et les sans-culottes s'étaient établis dans d'autres.
Tout le haut de la rue des Sept-Saints appartenait aux matelots : toute l'extrémité inférieure aux sans-culottes.
Dans le haut de la rue, l'air retentissait des chants joyeux des marins. Dans le bas, les cris, les hurlements étaient dominés par le terrible Ça-ira dont chaque note a été trempée dans le sang.
Dans relie partie de la rue réservée aux sans-culottes, les caliiirets étaient ètincelants de lumière et tout aussi encombrés par la fuule des cimsomiualeiirs. Mais cehii qui était le plus favorisé avait le privilt'ge de servir de buvellc et de salle de club aux citoyens patriotes.
Au-dessus de la porte d'entrée, on lisait en grosses lettres : .vu MVLAU S(ii;iAL ! et, sur un earlouche de bois, ap-
pendu au-dessous de l'inscription, on voyait, gro.ssièrement peint, le portrait d'un homme bien connu de la ville : celui de Ance, le bourreau.
Ce soir-là, le cabaret était encombré par la foule des sansculottes.
Près de la fenêtre de droite, douze hommes étaient assis aux deux côtés d'une table, et ils portaient le costume de la compagnie Marat : carmagnole brune, bonnet rouge, sabots et sabre. Tous criaient, hurlaient, gesticulaient avec un ensemble tel qu'il était impossible de distinguer une parole au milieu de cet effroyable charivari.
Entre cette table et la suivante, il existait un espace vide, mais que l'aftluence des buveurs avait forcé momentanément à remphr.
Deux hommes étaient assis là sur deux tabourets de paille, les pieds appuyés sur les barreaux d'un troisième taljourct placé entre eux et sur lequel se tenaient, tant bien que mal, deux verres et une bouteille. Les deux verres étaient pleins et la bouteille aux deux tiers pleine.
Ces deux hommes, vêtus en sans-culottes, ne prenaient aucune part au tumulte qui les entourait. L'un d'eux fumait une courte pipe ; l'autre, les yeux fixés sur le plancher, paraissait plongé dans une méditation profonde.
Le fumeur parais.saît être d'une taille bien au-dessus de la moyenne, autant que l'on pouvait juger par la longueur de son buste; sec et maigre, cette laideur et cette sécheresse faisaient encore paraître plus remarquable la hauteur du corps. Des chevaux plats et grisonnants sortaient de dessous son bonnet l'ouge et accompagnaient mal une tête osseuse, pointue des deux extrémités, désagréablement emmanchée sur un long cou décharné. La physionomie, assez laide, état impassible; mais, à certaine contraction des lèvres et des muscles zygomatiques, cette impassibilité disparaissait, par moments, pour faire place à une expression sauvage.
Le second personnage, plus petit que son compagnon, beaucoup plus élégant de formes, laissait percer sous les haillons qui le couvraient une sorte de distinction relative qui le rendait supérieur à ceux qui l'entouraient. Cet homme qui, certes, n'avait pns encore atteint les limites de la quarantaine, avait le ff—t peu élevé, mais très-large, les sourcils épais, l'œil sombre et largement bordé d'un cercle de bistre, les traits fatigués, le teint blafard et les lèvres trèsminces et à peine colorées. Un nez long, pincé du bout, à l'épine étroite, donnait à l'ensemble du visage une analogie frappante avec celle de l'oiseau de proie. Cet homme avait les mains larges, noircies, mal soignées, ce qui eût pu, tout d'abord, faire supposer en lui un ouvrier de la ville, si les ongles longs et intacts ne fussent venus détruire la probabilité de cette première supposition, pour laisser soupçonner, dans ces taches qui maculaient les doigts, une intention de déguisement.
Depuis dix minutes que ces deux hommes étaient venus s'installer sur les tabourets placés près de la table des sansculottes, ils n'avaient point échangé une parole.
Le fumeur ne paraissait occupé que de sa pipe; son compagnon semblait absorbé dans ses réfiexions ; mais, aux regards qu'ils échangeaient, aux mouvements rapides de leur physionomie, chaque fois que l'un des sans-culottes parvenait à placer une phrase suivie au milieu du bruit et du tumulte, il était évident qu'ils prenaient tous deux une part active, quoique muette, à la discussion qui avait lieu à la table voisine.
Cette discussion était soulevée par un fait récemment accompli dans la soirée, et qui, par son audace, paraissait préoccuper les sans-culottes de la façon la plus extraordinaire. C'étaient sept ou huit d'entre eux qui venaient d'en ap|)orter la nouvelle au cabaret du Niveau, et le récit qu'ils avaient fait avait, -tout d'abord, paru tellement invraiseuiblable, tellement extraordinaire, tellement en dehors de tout ce qui se passait journellement, que les auditeurs avaient commencé par le rejeter comme impossible et mensonger ; puis, lorsque la conviction de la véracité des narrateui's avait tini par entrer dans toutes les cervelles, un tonnerre do cris furieux, d'éclats de colère, de hurlements menaçants, avait éclaté de toutes parts, et, depuis ce moment, le tumulte ne s'était pas eni'ore apaisé.
Voici, en effet, ce qui s'était passé ce jour même et ce qui, à bon droit, pouvait enllamuier la rage des sans-culottes. A Pirest, hi guillotine élait en permanence, comme partout ailleurs, et le spectacle des exécutions était d'autant plus recherché, par une foule avide, que le bourreau
cherchait à égayer son horrible travail par d'incessantes plaisanteries sanguinaires que les pourvoyeurs de l'échat'uuii estimaient du meilleur goût.
Ance avait commencé son séjour à Brest par l'exécution de vingt-si\ administrateurs du Finistère, déclarés coupables de fédéralisme.
Va soir Ance n'était pas rentré au logis à son heure.
Ses aides, qui quittaient chaquejour la ville après lui, et se rendaient chaque soir chez le bourreau pour prendre les instructions de leur chef, avaient trouvé la maison tout en émoi. Personne ne l'avait vu et on ne savait ce qu'il était devenu.
Les aides et quelques sans-culottes, qui s'étaient faits les séides du bourreau , parcoururent les environs avec des torches, car la nuit était venue. Leurs recherches furent vaines, et ils ne remarquèrent d'autres indices que les traces d'une lutte violente, laquelle avait dû avoir lieu dans la campagne, à plusieurs certaines de pas de l'habitation ; mais ces traces, quoique évidemment fraîches, ne signifiaient rien de bien positif sur le sort de celui que l'on cherchait. Puis la rosée de la nuit avait fait relever l'herbe foulée aux pieds, et il était impossible de suivre ces indices, aucune direction n'étant indiquée par des pas.
Les sans-culoltes et les aides, fatigués de l'inutilité de leurs efforts, et ne portant pas, d'ailleurs, à Ance un intérêt bien puissant, se décidèrent à revenir à la maison.
Huit heures et demie sonnaient alors à la ville. En approchant de l'habitation, ceux qui marchaient en tôle crurent entendre un râle étouffé. Ils s'arrêtèrent, écoutèrent, et, convaincus, ainsi que leurs compagnons, que leurs oreilles ne les trompaient point, ils se jetèrent tous dans uu bouquet de bois attenant à la propriété du bourreau.
Les torches réunies éclairaient la can>pagnc. Tout à coup, aux lueurs projetées sur le gazon, ils découvrirent une forme humaine attachée fortement au tronc noueux d'une chêne. C'était un homme nu jusqu'à la ceinture, et les bras et la poitrine inondés de sang. Un lien, qui retenait la tête à l'arbre, formait bâillon et étouffait les cris ; les deux mains étaient attachées derrière le dos et les deux pieds au tronc du chêne. Cet homme était Ance.
Ses amis s'empressèrent de couper les liens ; mais le misérable avait fait de tels efforts pour recouvrer sa liberté, que la fatigue, la colère et la rage avaient amené une prostration complète.
Ivcs sàns-culnttcs l'emportèrent à demi évanoui jusque chez lui. Là, on lui prodigua des soins et on lava le sang qui le couvrait.
Ce fut avec élonneracnt ([ue l'on ne découvrit aucune blessure sur la poitrine ; le bras gauche était également en parfait état, mais l'avant-bras droit portait des stigmates iuelTaçables tracés dans la chair, commo ces tatouages dont les matelots s'amusent à enjoliver leurs corps. Le mot : LACHE, était écrit en gros car.u-tèrcs sur le bras, et au poignet était imprimée une fleur de lis : cette marqr.e infâme que les forçats i)ortaient à l'épaule.
Tous ceux qui étaient présents demeuraient stupéfaits cl attendaient d'Ance l'explicatidu de ce qu'ils voyaient; mais le bourreau était clans un état de surexcitation morale telle, qu'il ne pouvait parvenir <'i articuler nettement une phrase suivie. ICnfin, rcdcvonaiit un peu plus maître de luiniGnic, il raconta (lu'il avait été assailli inopinément, terrassé, renversé par un lioinme qui lui était inconnu, puis enlevé par ce mêuif liommc, ipii paraissait être d'une force extraordinaire. Ci'l homuiC était masqué.
Qu'étail-il survenu ensuite ? où l'homme masqué avail-il entraîné le bourreau ? (|ui avait ramené celui-ci et l'avait laissé garrotté au pied du chêMc ? Ance n'cnti'a dans aucun détail îi cri égard. Aux interrogations (|ne lui tirent quelques-uns de ses amis, il répondit vaguement, avec une contrainte et un embarras manifestes, et son front pâlissait et rougissait tour h tour, comme si les snuvriiirs que l'on s'efforçait d'évoquer lui eussent été cruellement |iéiiildes.
Il se conli-nta de dire qu'il avait été frappé rudement sur la têl(!, qu'il s'était évanoui, cl qu'il n'était revenu â lui qu'alors qu'il était seul et attaché an tronc de l'arbre. Il ne «avait pas ce qui s'était passé, njoulnit-il, cl il ne pouvait expliquer même l'étal dans lequel on l'avait trouvé. Mais ces assertions étnieni données d'une voix lellenicnl brève, tellement émue, (|u'il était évident, pour tous, ipi'Ance ne voulait pas parler.
Cependant personne n'osa le presser davantage de ques-
tions. Tous jurèrent de découvrir l'auteur de l'attentat et de venger l'outrage l'ait au bourreau de Brest, en lequel, suivant l'habitude de l'époque, on personnifia la Répiil)li(|ue, et peu s'en fallut que les assistants ne déclarassent la ptiirie en danger, parce qu'un miséiable avait reçu la punition qu'il méritait.
En entendant les cris de vengeance, les yeux d'Ance flamboyèrent et se reportèi'eut involontairement sur son bras et sur le stigmate honteux qui le recouvrait. ^ — Oui, oui, mes braves amis, mes bons saus-culottcs ! s'écria-t-il en grinçant des dents, avec une hideuse expression de visage, vengez-moi! Mort aux ennemis des vrais patriotes! Tuons, guillotinons, massacrons! \ mort! à mort! Le brigand, il faut le trouver! Amenez-le-moi, je vous récompenserai... sinon je vous dénonce tous et je vous guillotine moi-même !
Les sans-culottes, poussés par leur propre instinct, parle désir de se faire bien venir du bourreau, qu'ils savaient. généreux à. sa manière, et aussi par la crainte que leur inspirait la colère d'Ance, les sans-culoltes S'empressèrent d'aller pousser à la ville le cri d'alarme parmi les leurs.
Les cabarets du bas de la rue des Sept-Saints avaient reçu les premiers la nouvelle. Jlais le cabaret du Niveau avait été naturellement instruit avant tous les autres.
Un des sans-culottes, qui avait aidé à détacher Ance, en achevait le récit et on avait écouté d'abord silencieusement, puis, les auditeurs s'étaient laissés aller à la plus grande rage. Avant la fin du récit même, les cris, les blasphèmes, les promesses de vengeance, les vociierations, avaient éclaté de toutes parts, et le charivari augmentait d'intensité de minute en minute.
Tous hurlaient, tous proposaient mille projets plus horribles les uns que les autres, tous prétend;\ient la République attaquée, tous criaient, gesticulaient, à l'exception des deux hommes assis sur les deux tabourets près de la table principale.
— Ce sont ces brigands de chouans qui se seront introduits dans la ville et qui auront fait le coup ! criait l'un.
— C'est un parent d'aristocrate que .\ncc aura raccourci aujourd'hui ! disait un autre.
— Peut-être le mari ou le frère de la citoyenne qui jious a donné tantôt la comédie avec son enfant.
— Faut venger Ance !
— Mort aux chouans !
— Mort aux suspects!
— Bi'ùlons la ville.
— A mort! à moit !...
Et mille autres cris, mille autres suppositions accompagnés tous et toutes de i)romesse invariable de mort.
— Mais, fit observer l'un des assistants, pi-ofitant d'un moment où le tumulte était moins fort, pour venger Ance, pour retrouver le brigand, il faut. savoir qui il est.
— Puisqu'on ne sait pas ! dit un s:'cond sans-culotte
— Eh bien! faut savoir! Comment était-il?
— Hélait masqué, Brnlus vient de le dire.
Et le sans-culotte désignait celui qui avait apporté la nouvelle.
— Et Ance n'a rien remarqué, rien vu ?
— Ecoute, Scxvola, dit Brnlus au questionneur, Ance n'a pas vu la figure du brigand, puisqu'il avait la tète entortillée dans des linges noirs; mais cependant il a pu nous donner le signalement de son costume.
— Ah I c'est quelque chose. I)is vitcl
— Il avait une vareuse de tuatelot...
— Quelle couleur?
— Bleue, et une ceinture de laine rouge.
— Et puis?
— Sa vareuse était déchirée sur l'épaule gauclie, et rapiécée avec uu morceau brun, cl uu pantalon brun rayé de rouge.
Tous les assistants s'étaient lus pour écouler le signalement donné.
Les deux homim-s assis pr5s de la table, l'écouteur cl le fumeur, échangcreut un regard rapide, et un éclair de j"ie sauvage passa sur leur physionomie, (pii s'anima, comme s'animaient, au même instant, relies du bourgeois auditen:' et des matelots en enleuilaul la double et. i lentique description donnée par la Uoclielle et par IVlil-Pierro.
— C'esl tout? ilemanda Sca-vola.
— Oui ! répondit itrulus.
— C'est quelque chose, mais ce u'csl pas beaucoup.
Le roi des gabiefas
kl
— Tiens ! lil observer un des assistants, c'est drôle, tout de mCnie !
— Quoi donc ? demanda Brnttis.
— Le hrigiuid qni a eiii'iôclié le tribunal de condamner cet aiistocraie de iiialehit chez qui nous avions trouvé, ce malin, un porti'ait de ci-devant et des fleurs de lis avait lu; costume dans le même numéro.
— C'est |)eut-être le même ! dit Scœvola, qui, lui aussi, avait fait partie de ceux ayant voulu faire guillotiner le vieux gahier.
- Les deux auditeurs, silencieux, échanj-'èrent encore un coup d'œil. Celui qui ne fumait pas se leva tout à coup, et, se tenant debout devant la table :
~ Citoyens ! dit-il d'i'ie voix brève...
Tous les regards se tournèrent vers lui.
— Citoyens ! rcprit-il quand il vit qu'il concentrait l'attention {ié.iérale, on a outragé indignement, ce soir, presque sous vos yeux, l'un des vengeurs de la nation, l'un de ceux qLii purgenj. le sol de la République des aristocrates qui le souillent, des traîtres qui essayent à le vendre ! Citoyens ! l'indignation que vous avez laissée éclater, les cris de vengeance que vous avez proférés, ont tendrement remué mon cœur, en me prouvant que je n'étais entouré que de purs, que de vrais sans-culottes. Citoyens, au nom de la nation, je vous remercie !
L'orateur s'inclina en portant la main sur sa poitrine.
— Citoyens! reprit-il d'une voix tonnante qui domina le bruit des bravos causés p;ir cette iniprovisalion tout à fait dans les mœurs de l'époque ; Citoyens ! je suis à Brest depuis quatre jours seulement ; je suis envoyé de Paris pour m'assurer de l'esprit qui règne dans cette ville, et «je suis heureux de constater que, si elle renferme encore, comme tant d'autres, bon nombre d'aristocrates et de brigands, les sans-culottes brestois sont à la hauteur de la noble mission que la nation leur a confiée. Citoyens ! il est temps que je me fasse connaître à \ous, il est temps que je vous prouve,
.à tous, la conliancc que vous devez avoir en moi. Citoyens! je suis l'ami de Kobespierre, celui de Gouthon , celui de Fuuehé, celui de Billaud, celui de Fouquiei-Tinville et de tant d'autres puis. Citoyens I voici mes cartes de civisme, \olciune partie de ma corres| oiidance avec ces iucorruplihl 'S dont je suis lier d'èlre ranii.
Kl l'orateur, saisissant, par un geste brusque, des papiers enfouis dans la poche de sa carmagnole, les lança, en les éparpillant, sur les tables qui l'entouraient.
Bien peu parmi les sans-eulottes savaient lire, mais tous, voulant paraître le savoir, se ruèrent sur les papiers. Ceuxci étaient tels, au reste, que les avait annoncés l'orateur. C'étaient des attestations de civisme incorruptible, des ordres, des lettres émanant de la Cummune de Paris, des comités de la Convention, de celui de Salut public, du club des Jacobins, signés par les principaux héros à l'ordre du jour.
Plusieurs sans-culottes lurent à haute voix ces papiers, et le résultat de ces lectures fut une considération subite qui entoura d'une auréole éclatante l'envoyé parisien, dont cependant on ignorait la mission réelle, mais qui s'appuyait sur de trop hantes recomniandalions pour ne pas se voir accueilli par les habitués du cabaret du Niveau.
■ — Coainie ça, dit Sccevola en regardant alternativement l'orateur et une carte de civisme qu'il tenait à la main, comme ça, c'est toi qui es le citoyen Mueius-Tuliius Sonnnes ?
Le personnage interrogé fit un signe de tête affirniatif.
— Alors, que veux-tu de nous? reprit Scœvola, qui paraissait s'être chargé d'exprimer les vœux de la foule.
— Je veux vous éclairer sur ce que vous avez à faire, répondit le citoyen Mueius-Tullius Sommes; je veux que vous compreniez la mission dont je vais vous charger au nom du comité de Salut public de Paris...
« Citoyens! continua l'orateur après une pause, l'attentat commis sur Ance n'est pas un fait isolé, c'est le résultat d'une vaste conspiration ourdie contre Brest et que je vous dénonce ici. »
Un tonnerre de cris accueillit"ces paroles.
^Cltoyensl reprit iUucius, les bons patriotes .sont à la veille de périr victimes des brigands et des aristocrates! Citoyens ! vous êtes sous le coup des crimes dont Ance a été ce soir la première victime ; l'horame qui l'a frappé est le chef de ce complot anlicivique ; c'est lui qu'il faut prendre, c'est lui qu'il faut livrer au tribunal révolutionnaire. Citoyens ! braves sans-culottes! je suis les routes sinueuses
de cette infâme intrigue, je tiens tous les (ils de cette conspiration, je connais eulin celui que vous cherchez, et je vais vous le désigner !
a Le traître qui a assailli Ance, le chef du complot que je vous dénonce, celui qu'il faut trouver et prendre, est un aristocrate déguisé en patriote. Je l'ai vu, citoyens ! oui, je l'ai vu ce soir même, aloi's qu'il complotait |irobablenieiit son infâme attentat, mais il est parvenu à se dérober à mes recherches. Cependant j'ai vu son visage, car alors il n'était pas masqué, il franchissait la porte de la ville.
— Comment est-il ? demanda-t-on de tous côtés.
— Brutus vous a donné le signalement de son costume, poursuivit l'orateur : vareuse bleue rapiécée de brun, ceinture de laine rouge, pantalon brun rayé de rouge. C'est bien cela. Quant à son visage, vous ne pouvez vous y tromper, citoyens! il est facile à reconnaître : des cheveux noirs qui tombent jusque sur ses sourcils et dérobent ainsi son Iront, une barbe noire, épaisse, qui lui cache tout le bas du visage, mais, au-dessous de l'œil gauche, une cicatrice profonde d'une blessure fraîchement fermée.
— Tonnerre ! hurla Scœvola, c'est l'homme de tantôt : celui qui a protégé cet aristocrate de matelot. Ah ! ah! nous avons deux vengeances à exercer, citoyens! car s'il a frappé Ance, il s'est moqué des sans-culottes en les empêchant de purger Brest d'un adorateur de ci-devant !
Le tumulte, un moment apaisé par l'attention que l'on avait prêtée à l'orateur, éclatait alors plus puissant et atteignait son paroxysme de fureur.
Le citoyen Sommes s'appuya sur l'épaule de son compagnon, et, se penchant vers son oreille :
— Eh bien, mon cher Pick, dit-il à voix basse, croyez- \ous que nous réussissions enfin cette fois?
Pick sourit.
— Je le crois, monsieur le comte! murmura-t-il.
XVIM.