LA RUE DE LA CHIOURME
Tandis qu'à la même heure se passaient, aux deux extrémités de la rue des Sept-Saints, une série de scènes si complètement opposées les unes aux autres; tandis qu'un seul et même signalement, donné au même instant dans le quartier des matelots et dans celui des sans-culottes, animait à la fois les esprits de sentiments diamétralement contraires, une autre scène avait lieu à peu de distance également dus deux cabarets.
Au centre à peu près de la rue des Sept-Saints, au point qui servait de limite entre la partie adoptée par les matelots et celle réservée aux patriotes, dans cet endroit mixte où les vareuses se mélangeaient parfois aux carmagnoles, il existait une petite ruelle coupant à gauche la rue et s'enfonçant au milieu d'un pâté de maisons aux constructions heurtées.
Cette ruelle s'appelait la rue de la Chiourme, quoiqu'elle n'eut qu'un débouché dans la rue des Sept-Saints. Mais l'autre débouché, que ne connaissaient pas l'habitant hiuinête de la ville, le promeneur paisible, le matelot fidèle au devoir, était à la disposition des matelots réiractaires, des forçats en rupture de ban, des galériens évadés nouvellement, des pillards, des voleurs, des bandits de toute espèce qui désolaient Brest au milieu de l'anarchie à laquelle elle était livrée.
A ce même moment remontait la rue des Sept-Saints un homme d'une taille bien au-dessus de la moyenne et d'une apparence athlétique, avec des bras énormes s'attachant à ses épaules carrées, et des pieds épais. Sur ce corps gigantesque, s'emmanchait un cou de taureau surmonté d'une tête petite et disproportionnée, mais laide de forme et laide de visage.
Une forêt de cheveux roux, roides, droits, incultes, couvrait un crâne de forme allongée comme un cône, et aplati par derrière. Le /ront était bas et fuyant; les sourcils, de même nuance que les cheveux, étaient épais et ombrageaient deux petits yeux ronds, grisâtres, flamboyants, sous une arcade profondément creusée. La bouche était énorme, les lèvres épaisses, fort rouges, et les dents très-belles; mais le nez, retroussé, était d'une ténuité telle qu'il existait à peine. Les pommettes étaient saillantes, chaudement colorées, et les oreilles énormes, plates et dépourvues d'ourlets. Le
menton, court, non plus que la lèvre supérieure, ne présentaient aucune trace de barbe, et, par l'effet d'un contraste singulier, les mains étaient velues comme celles d'un singe.
Le costume '.lu personnatre était d'une simplicité extrême et d'un négligé que le sans-culotte le plus déguenillé n'eijt pu voir sans envie. Une veste en loques, laissant passer par ses nombreux crevés les lamlicaux d'une chemise de laine jadis rouge, mais devenue d'une nuance d'un brun insaisissable; un pantalon de toile bleue menaçant, à chaque pas, de trahir la sécurité apparente de son propriétaire, un bonnet rouge orné d'une cocarde monstrueuse, une ceinture de laine verte, composaient le reste de ce costume. Les pieds étaient nus dans de larges sabots.
L'homme marchait lourdement en suivant le bord des maisons, mais sans intention évidente de se cacher. Arrivé à l'angle, il tourna à gauche et s'enfonça dans la rue de la Chiour.ne,dontla voieétaittelleraentétroite,que les épaules de l'hercule touchaient presque les murailles à droite etàgauche.
La rue de la Chiourme, absolument' privée de lumière, était plongée dans une obscurité complète, mais le promeneur connaissait, sans doute, parfaitement le chemin qu'il suivait, car il avançait d'un pas régulier et siir, en dépit des ténèbres épaisses qui lui dérobaient même la vue du sol que foulaient ses sabots.
A l'extrémité de l'impasse se dressait une haute muraille fermant complètement la voie et dénuée de toute ouverture. A droite et à gauche, les deux maisons qui bordaient la rue avaient sans doute leur entrée sur une autre rue, car elles ne possédaient aucune porte, et les fenêtres les plus basses s'ouvraient à la hauteur du second étage.
Mais la maison de gauche avait là l'entrée de sa cave, sorte de trappe posée sur le sol de.' a rue, comme beaucoup de nos vieilles villes de province en possèdent encore. Un gros anneau de fer, incrusté dans une rainure ronde, était fixé à l'extrémité de la trappe.
L'homme s'arrêta en face de cette trappe. Il se baissa
Un iMiijiu de tumeo oJuriléraiilB remplissait la pièce. (Page 53.)
prit l'anneau, tiia à lui et souleva la planche de bois massif. L'ouverture suftisamnient faite, il tàta du jiied, et, trouvant la première marche d'un escalier, il descendit en inainlcnant la trappe avec sa tête, de sorte qu'au fur et à mesure qu'il s'enfonçait, la trappe s'abaissait, et qu'elle se trouva bientôt coni|)lélcin('nt refermée.
L'Iiomnii' continua à descendre jusqu'à ce qu'il atteignît un terrain de plain-piad, froid et humide comme celui d'une cave. Si' gniilant sur le mur que frôlait sa main droite étendue, il reprit sa marclu: au milieu do l'obscurité et il suivit un corridor d'un parcours de plus de ccnl pas. Là, il rencontra un second escalier qu'il gravit; il s(Mileva une autre trappe toute pareille à la première et se trouva dans une sorte lie pelitc ruelle à ciel découvert et almulissant à une cour éclairée par une lumière vague et rongeàtre.
Celte lumière provenait d'une bouliciue <li)nt les vitres crasseuses, rceouvertes d'une Iriple eoùilie de pniisNiere. la lauiisaient limiilenimi au delnirs. L'homme iiianha droit vcrsla porte de la lioiitnfue, garnu;à l'inléiieiir d'un ride.ni >\c. calicot ronge, souleva le hxpiel et entra dansTétablisseiMeiil.
Une vapeur lourde et chargée se dégagea brusipicment par l'ouverture de la porte, iit une atmosphère, presipic enlièrciiienl [invée d'oxygène, arrêta la respiration sur les lèvres du nouvel anivanl.
L'endroit d.itis lequel il se trouvait était une vaste pièce sans aucune fenêtre, garnie de bancs de bois, de tables et de tabouiets. Aux murailles noircies étaient accrochés, çà et là, des quimiuets poudreux et fumants. Un comptoir était établi au fond de la pièce; derrière ce conii)toir trônait une femme dilïorme, à la taille épaisse, au visage couturé, et vêtue de haillons. Les tables, les bancs, les tal)ourets, étaient garnis et encombrés par une foule chamarrée, déguenillée, |)orlant, dans toute sa hideuse laideur, l'ignoble livrée du vice. Les uns jouaient aux cartes, les autres aux dés ; tous buvaient, en chantant et en hurlant.
L'hercule était sans douté un habitué du lieu, car il n jiarut nullenn'Ut intimidé par le vacarme qui l'assaillait.
'liens! s'écria l'un des assistants en lui voyant franchir
le seuil de la porte, c'est Papillon !
— Tu es en retard, l'apillon, ajouta un autre; Bonchemin t'a demandé déjà trois fois.
I La physionomie jusqu'alors impassible de Papillon s'éclaira
soudain.
I — h m'a demandé? répéla-t-il.
I — Trois fois ! n'pondit l'autre.
Papillon SI! dirigea ra|iidemeiit ver.i lo comptoir sans
daigni'r répondre aux interpellations amicales (|ue provoqua
I sou passage dans i.uite la longueur de la pièce. Arrivé on
face de l'hôtesse, il fouilla dans sa poche, en tira un papier fort propre plié en forme de lettre et le lui remit.
La femme prit le papier, se tourna à demi, ouvrit une petite lucarne eji bois pratiquée dans la muraille, jeta la lettre dans l'ouverture, referma la petite porte et se tourna vers le messager.
— Qu'est-ce que tu veux boire ? dcnianda-t-elle d'une voix cuivrée.
— Du vin 1 répondit Papillon.
L'hôtesse lit un geste d'étonnement.
— Ni eau-de-vie, ni rhum ? dit-elle.
— Non j
— Pourquoi donc?
— Parce que j'ai besoin de ma cervelle'cette nuit... Bonchemin a dit qu'il me parlerait.
— Ah ! fit l'iiôlesse, c'est différent.
Elle prit alors une bouteille placée à «portée et la tendit
à Papillon ; puis, se penchant, vers lui, au moment où le colosse s'apprêtait à gaafiier une table voisine :
— G'est-il vrai qu'il ait quelque chose à craindre? demanda-t-elle à voix, basse.
Papillon fixa sur son interlocutrice ses petits yeux scrutateurs.
— C'est Cormoran et la Baleine qui disaient cela tout à l'heure! ajouta-t-elle en répondant à cette interrogition
"muette et en désignant, du regard, deux hommes jouant aux cartes à une table voisine du comptoir.
— Eh bien! ils ont eu raison de le dire! répondit Papillon après un silence.
— Comme ça, Bonchemin est menacé?
— Oui.
— Y a-t-il donc des traîtres ici ?
Cette question fut faite à voix extrêmement basse. Papillon lan(;a un regard rapide autour de lui, puis ce regard se re-
Lo nngeur iio><a la main droite sm- le borJage. (Page.G^.)
porta sur l'hôtesse. Alors les deux petits yeux clignèrent vivement, et l'homme, tournant sur lui-même, se dirigea vers une table.
Le vacarme n'avait pas cessé, un seul instant, de remplir la salle de son bruit furieux. La population qui encombrait cette sorte de repaire était encore plus effrayante à contempler en détail qu'elle n'était hideuse dans son ensemble. Toutes ces physionomies patibulaires, animées par l'ivresse dos boissons, par celle du jeu et par celle tout aussi puissante du tumulte et des cris, présentaient un aspect digne du pinceau de Goya, le peintre des bandits, des voleurs et des mendiants.
Le cabaret dans lequel venait de pénétrer Papillon était '■''rtes (en apparence du moins) d'un degré au-dessous He ceiiii du Niveau ; mais, •cependant, on n'entendait aucune dispute et le jeu était loyal,- les regards francs les conversations gaies, sans être par trop grossières, et souvent éclatait un rire clair et sonore.
Pour quelques-uns, néanmoins, une certaine préoccupation se cachait sous les éclats de cette gaieté, et cette préoccupation s'était accrue depuis l'arrivée de Papillon.
Dès qui' le colosse eut quitté le comptoir et fut venu prendre place sur un banc au centre de la salle, huit ou dix buveurs quittèrent leurs tables et vinrent s'asseoir près du nouvel arrivé. Parmi eux se trouvaient les deux personnages
que l'hôtesse avait désignés sous les noms de Cormoran et de la Baleine.
Papillon n'avait pas encore entamé sa bouteille.
— Tu viens de là-bas ? lui demanda Cormoran. Papillon fit un signe affirmatif.
-■■ Eh bien! est-ce vrai?
— Parfaitement vrai; d'ailleurs, tu sais bien que Bonchemin n'a jamais menti !
— Ainsi il a fait le coup à lui tout seul ?
— Oui.
— Tonnerre, quel homme !
Tous se regardèrent avec une expression d'admiration.
— Moi, je l'aime! dit la Baleine.
— Et moi aussi ! ajouta un autre.
— Et dire, fit Papillon, qu'il a fait, lui, ce que je n'avais jamais pu faire moi-même : il m'a guéri de l'ivresse ! Plus d'eau-de-vie, plus de rhum, plus de tafia.
— Eh bien ! et moi qui n'avais jamais pu travailler deux heures de suite, ajouta Cormoran, voilà-t-il pas un mois que je fais toutes mes journées et des heures en plus au chantier de construction !
— Il m'a réconcilié avec mon vieux père, dit la Baleine. Le bonhomme m'avait maudit ; il m'a pardonné, et il est mort en me bénissant. Aussi, je suis à Bonchemin à la vie, à la mort !
LK ROI DES GABIliRS
— Boncheiiiiii, c'est mou Dieu à moi ! ajouta l'un des assislarils qui portait le nom singuliCT et caractéristique de Dent-dc-Loup.
— Aussi, il peut être trauquille : si Jamais on lui cherchait noise...
— Nous y passerions tous avant lui ! ditvivementlaBaleine.
— Et puis, quel homme ! reprit Cormoran ; rien ne l'arrête ; et l'ortj...
— Il me casserait ! dit Papillon en frappant sur ses bras ' herculéens.
— Et matelot comme il n'y en a pas ! ajouta un buveur qui portait la vareuse des marins.
En ce moment, un bruit sec et retentissant arrêta net toutes les conversations.
L'hôtesse venait de saisir un lourd marteau et d'en décharger un coup formidable sur une sorte d'enclume placée près d'elle.
Toutes les tètes se dressèrent, tous les regards se diri gèrent vers un même point : le fond de la salle. Un silence profond succéda au bruit , toutes les respirations semblaient arrêtées, et les visages, même les plus léroces, exprimaient une émotion douce.
Une porte pratiquée près du comptoir venait de s'ouvrir toute grande et un homme se tenait debout sur le seuil, encadré par le chambranle.
Cet homme était de taille moyenne, mince et élancé de corps. Il portait une vareuse de drap bleu, usée par l'usage et rapiécée à l'épaule avec un morceau de drap brun. Un pantalon très-large, comme celui des matelots, et rayé brun et rouge, était retenu à la taille par une ceinture de laine rouge. Il avait la tête nue, et une épaisse chevelure noire couvrait son front blanc et pâle de ses longues mèches soyeuses. Une magnifique barbe noire encadrait le bas du visage et en dérobait la partie inférieure. La bouche vermeille brillait au milieu de cette barbe qui rehaussait encore l'éclat des lèvres. De grands yeux bleus éclairaient celte physionomie imposante, et au-dessous de l'œil gauche, on voyait une cicatrice profonde, rose encore, et provenant évidemment d'une blessure récemment reçue.
Cet homme demeura immobile, puis il s'avança dans la salle au milieu du silence et il la parcourut dans, toute sa longueur, examinant attentivement, à droite et à gauche, chaque groupe de buveurs.
Enfin, revenant sur ses pas, il s'arrêta devant une table placée près de celle où étaient assis Papillon, Cormoran et leurs compagnons.
L'homme laissa tomber tout le poids de son regard sur un buveur de petite taille et de mine hypocrite qui se trouvait alors à deux pas de lui.
Le buveur, qui était rouge comme un homard cuit, devint tout à coup d'une p;'ilcur de cadavre et courba lentement )a tête.
L'attention de tous, surexcitée au plus haut point, était concentrée sur le personnage demeuré debout et silencierix et sur celui qui ])araissait trembler sous ce regard de plomb rivé sur lui.
— Pâquerette ! dit le singulier personnage d'une voix vibrante et d'un ton où l'habilude du cornuKindement se mélangfait h un sentiment d'autorité toute-puissante. Pâquerette ! sais-tu ce qui s'est passé hier soir dans la rue de la Nation ?
Celui ipii portail ce doux nom de Pâquerette, contrastaiil si fort avec sa personne, (pie l'on était en droit de prendre ce sobriquet pour une niépiisaute dérision, celui-là baissa encore la léic en pâlissant davantage.
— Pii'porids ! reprit l'antre avec un accent plus impérieux.
— Je ne sai.s pas!... balbutia l'iViuerelte.
— Tn mens !
— Mais!...
— Tu mens! ré|)éia l'interrogaleiir. Veux-tu donc ajdutcr encore la lâche hypocrisie nu crime? Héponds nellenienll
Pâquerelie lit nn monveinont décelant une rage sourde, mais il garda lesiifiiro.
l'n murmure parconnit l'as-sembiée tout entière, ei ic murmin-e désapprouvait éviilcmmcnt I querelle.
— Uépomls donc! hll glissa C.irriioran bien que l'.<pni'liefriiii ne plaisante pas !
Et de l'o-il II dési!.'M.-iil le persiunia;;!' lonjoiirs immobile à la même place; mais Pâquerette secoua lalêle.
a ténacité de Pâh l'oreille ; tu sai;>
— Je ne veux pas répondre ! murnmra-t-il d'une voix assez haute pour que ses paroles pussent être entendues.
La rumeur générale s'éleva plus forte.
— Silence ! dit l'homme que Cormoran venait de désigner sous ce nom de Bonchemin, et qui paraissait posséder une influence si extraordinaire sur tous les assistants.
Les murmures cessèrent. Bonchemin fouilla sous sa vareuse et tira un pistolet passé dans la ceinture de laine qui entourait sa taille.
— Vous tous qui êtes ici, dit-il en élevant la .voix et en piomenant .son regard sur tous les points de la salle, ui'avez-vous reconnu pour votre grand justicier?
— Oui ! oui! s'écria-t-on unanimement.
— M'avez-vous donné sur vous tous droit de vie et de mort ?
— Oui ! dit-on encore.
— Ce droit, vous«repentez-vous aujourd'hui de me l'avoir accordé?
— Non ! non ! s'écrièrent toutes les voix
Bonciiemin se retourna vers Pàquereli .et leva lenteme * le canon de l'arme qu'il tenait à la main.
— Qu'a-t-on fait hier soir rue de la Nation? reprit-il d'une voix lente ; réponds sans hésiter, ou tu vas mourir !
Le pistolet présentait sa gueule à la hauteur du visage de Pâquerette : le malheureux était livide. -- On a volé ! dit-il.
Un cri d'indign tion jaillit de toutes les bouches.
— Silence! dit Bonchemin.
Puis, revenant à Pâiiuerette :
— L'auteur du vol? continua-t-il.
Pâquerette se prit à trembler plus fort.
— L'auteur du vol? répéta Bonchemin.
L'index pressait légèrement la détente du pistolet. Pâquerette vit le mouvement.
-^ C'est moi! dit-il en se jetant de côté.
Bonchemin releva l'arnie et regarda de nouveau les assistaTits.
Ceux-ci semblaient tous ressentir une réprobation profonde.
— Il y a donc un misérable voleur parmi nous ! dit Bonchemin.
Cette phrase fut l'étincelle qui mit le feu à toutes les colères. Un houri'a formidable éclata, et toutes les mains nieu.içantes se tendirent vci's IViquerette.
Celui-ci s'était jeté à deux genoux devant son juge; Et ncbeniin le l'cpoussa durement du pied.
— A mort! à mort! criait-on de toutes parts.
Vingt couteaux brillèrent à la fois, et leurs lames aiguës et nieiuiçantes se levèrent sur la tète du coupal)le.
— Pas de sang! dit Bonchemin d'une voix vibrante eu^ étendant la main au-dessus de la tête de Pâquerette : il en . coule assez sur la place publique... Laissez à Ance son ignoble besogne!
Les lames rentrèrent dans l'ombre. Tous ces hommes obéissaient à celui qui paraissait être leur chef avec une promptitude décelant pour ce chef plus d'amour et de res- |)ect que de crainte. Pâquerette, à genoux, attendait que son sort fût prononcé.
— Lève-loi! reprit Bonchemin. Sors d'ici! et souvienstoi que, si les premiers raumsdu jour te trouvent encore dans la ville, le soleil ne se couchera pas avant ijue ta tondie soit creusée dans la vase de la rade!
I'âi|uerette se redri^ssa à demi.
- l'ard(Uiiu'-moi, dit-il; j'étais ivre... j'ai obéi â un mauvais instinct...
— Il ne fallait pas l'eni\rerl répondit Bonchemin; il f.illail résister à t(!s fiassions mauvaises...
— Pardnnim-moi l ,
— J.imais! J(> l'avais cru digne de miséricorde; j'avais cru qu'il y avait (Mieore en loi une étincelle d'lu>nnêleté et d'honnein-... Je me suis trompé; lu n'es qu'un lâche liamlil, un misérable voleur! Va! sor< d'ici pour n'\ plus rentrer!
— Pardmine-nioi! dit encore l'â(|ucrclle, don» l'émolion allait croissant.
— Demande h ceux qui t'entourent s'ils venleiil le pardonner! Si une seule pande s'/ lève en la faveur, si une seule main sn lend mt-i lui... je le fais grâce!
l'âqin'rette se r.leva liiul â lait cl promena nulonr de lui ses regards anxicuvinicui iiilerro^;alenrs ; mais lonles les liiuiches demeurèrent muettes, toutes les inains restèrent
immobiles, et tous les yeux même se détouruèi'ent avec un mépris évident.
Pâquerette frissonna. Cette réprobation générale dont il était l'objet sembla produire sur lui un effet étrange. Il regarda encore st-s compagnons, se retourna vers Boncheiuin, serra les poings, et, paraissant prendre une résolution subite, il s'élança vers la porte; mais à peine avait-il fait quelques pas, qu'il se retourna encore. Cette fois, un poignard nu brillait dans sa main.
— Pai-donne-nioi ! dit-il.
— Non! tu as volé, tu es un lâche! répondit Boncliemin sans s'clïi'ayer- de cette pantomime qui pouvait cependant être agressive.
Pâquerette fit un geste brusque et s'affaissa sur lui-même. Le malheureux venait de s'enfoncer dans la poitrine le poignard qu'il tenait à la main. Deux hommes se précipitèrent vers lui.
— S'est-il donc tué? demanda Bonchemin.
— Non, répo'iiiit l'un des hommes, il respire encore.
— Porte-le ; l'infirmerie et qu'on. le soigne.
Les deux hommes voulurent enlcvQr le corps de Pâquerette, mais le malheureux fit un effort, les repoussa, et, se traînant tout sanglant jusqu'aux pieds de Bonchemin :
■ — Pardonne-moi, dit-il, ou je veux mourir là!
Bonchemin se pencha; son regard, d'ordinaire duf et iiiflexible comme une lame d'^acier, .s'émoussa en rencontrant celui du blessé. Son œil limpide se voila légèrement.
— Jures-tu d'être désormais fidèle -à la religion du Christ et à l'honneur? dit-il; jures-tu de ne jamais mériter un reproche'.'
Pâquerette porta la main à sa poitrine, et, étendant ses doigts imprégnés de son .sang, qui coulait à flots :
— Je le jure! répondit-il.
— Alors... je te pardonne!
Le blessé saisit la main qui s'étendait vers lui, la pressa contre ses lèvres et retomba en arrière ; il vouait de s'évanouir. Les deux hommes qui avaient voulu le secourir l'enlevèrent dans leurs bras et le portèrent hors de la salle.
Ceilescène émouvante avait produit un profond effet sur tous les assistants : après la sortie de Pâquerette, tous les regards s'étaient fixés sur Bonchemin. Celui-ci parcourut la salle dans toute sa longueur, paraissant en proie à une préoccupation des plus vives. Tous- se taisaient, tous respectaient religieusement cette rêverie d'un seul homme.
Enfin, Bonchemin passa la main sur son front comme pour éloigner des pensées pénibles, et, ses regards se por-. tant sur Papillon, il s'arrêta en face de lui.
— Les renseignements que tu m'as apportés sont sérieux ? dcmauila-t-il.
— Oui! répondit le colosse.
— Alws, à cette heure-ci, on doit me chercher dans Brest? .
— Les sans-culottes ont juré de ne pas se coucher avant de t'avoir incarcéré.
Bonchemin souiit.
— Comment savent-ils que c'est moi qu'ils doivent chercher? reprit-il ; Ance n'a pu voir mon visage...
— Non, mais il a examiné ton costume et il en a donné le signalement exact.
Boncheaiin haussa les épaules.
— Les sans-culottes, qui font peur à tout le monde, vous feraient-ils peur à vous autres? dit-il d'une voix railleuse. Nous sommes soixante ici; qu'ils viennent me chercher et nous' les recevrons!
Des acclamations frénétiques accueillirent ces paroles et prouvèrent que Bonchemin disait juste en exprimant la confiance qu'il avait en ceux qui l'entouraient.
— Laissons faire les sans-culottés, reprit-il d'un ton plus grave, et occupons-nous d'affaires sérieuses.
Bonchemin s'était reculé vers le comptoir, et, s'y adossaut, il dominait de là toute la salle. Un profond silence s'était fait, et tous les assistants, se tournant vci'S le chef, indiquaient, par leur contenance, qu'ils lui prêtaient une attention soutenue.
— Le jour dont je vous ai parlé depuis cin([ ans est venu! dit Bonchemin eu relevant la tête. L'heure de la réhabililalion va sonner pom- tous, ftcoutez-moi, vous qui m'avez donné votre confiance, vous tous à qui j'ai t'ait l'émission de vos fautes ; écoutez-moi, car, je vous le répète,
l'instant est venu... l'heure va sonner! Voici cinq années que je vis avec vous; voici cinq années que vous m'avez reconnu pour chef, que vous avez écouté et suivi mes conseils; voici cinq années, enfin, que je vous gouverne, sans qu'aucun des changements subis par la société, depuis ce temps, ait eu la moindre influence sur nos affaires particulières. Depuis cinq ans, quelqu'un d'entre vous a-t-il un reproche à m'adresser? ai-je failli à mon devoir? me suis-je montré injuste, inique ou faible? m'aimez-vous enfin encore comme vous avez jiromis de m'aimer? Répondez, répondez, nettement, franchement; car, avant que je vous parle, ill faut que je sois sûr de vos sentiments à mon égard.
Tous les auditeurs se regardèrent ; il ^tait certain qu'une ^ même réponse était sur toutes les lèvres, mais aucun ne pouvait parvenir à formuler nettement sa pensée, et ils cherchaient parmi eux un orateur qui se fit l'interprète des sentiments de tous.
Cormoran hésita un moment, puis il se leva :