UN AGENT
— Tu nous demandes, dit-il d'une voix rauque attestant une émotion mal contenue, si nous avons un reproche à t'adresser, si tu as failli 4 ton devoir depuis cinq années, ' nous t'aimons toujours? Pense à ce que nous étion= •■' cinq ans, avant que tu tusses venu nous chercher !■. un» après les autres, et regarde ce que nous sommes aujourd'hui, ce sera notre réponse l 11 y a cinq ans, la moitié de ceux qui sont ici sortait du bagne, l'autre moitié méritait d'y aller. Qu'avions-nous tous en face de nous ? la perspective de la misère, de l'infamie, de la honte... Rejetés par tous, nous formions la fange de la ville... Tu n'as pas craint de te salir pour que ta main nous atteignît... Le premier, tu nous as parlé d-evoir, Iwnneur, probilé, travail et religion. A peine savions-nous ce que signifiaient ces mots... Loin de te rebuter par nos risées, tu es parvenu à changer nos natures viciées... Sous les bandits, tu as trouvé des hommes ! Nous étions des chiens, tu nous as appris à devenir des créatures de Dieu... Après des années de peine et de fatigue, tu as détruit nos mauvais instincts... Tu nous as fait comprendre que le soir, après une journée de travail, la tête est plus libre, le cœur plus joyeux, l'air plus pur à la poitrine... Tu nous as appris que le morceau de pain que l'on donne au pauvre fait plus de plaisir que l'argent que l'on vole au riche... Tu nous as révêlé les joies de l'honneur, de la probité, de l'affeetion méritée... Tu as allégé nos souffrances en nous expliquant la résignation du Christ... Tu as soigné nos malades, tu as travaillé pour nos blessés, tu as réconcilié plusieurs d'entre nous avec leurs familles. Jamais tu no nous as adressé un reproche sur notre passé ; tu as toujours eu de bonnes paroles pour les affligés. Juste comme le bon Dieu, tu as été sans miséricorde pour les coupables et plein de pitié pour les faibles. Enfin, depuis que nous te connaissons, nous t'avons vu sacrifier ta vie, ton temps, tes forces, ton intelligence à notre profit. Qu'est-ce qu'un homme peut faire de plus pour d'autres que ce que tu as t'ait pour nous? Tu nous demandes, après cela, si nous t'aimons ! Dame ! nous t'aimons, vois-tu, comme l'enfant aime sa mère, comme le chien aime son maître, comme les anges aiment Dieu. Tu es tout poumons : notre père, notre chef, notre ami, noti'O maître. Nous t'appartenons , voilà ! Est-ce vrai, vous autres?
Cormoran se retourna vers ses compagnons. L émotion était extrême et paraissait d'autant plus vive, d'autant plus extraordinaire, qu'elle se reflétait sur ces vi'sages farouches, sur ces physionomies qui avaient gardé l'empreinte des excès
du passé. .,.,,.
Un même cri répondit seul, mais ce cri était tellement puissant, il partait si bien du cœur, que Bonchemin ne put douter un instant du sentiment qu'il exprimait. 11 leva vers le ciel ses yeux humides de larmes et sembla remercier Dieu ; puis, revenant à sa situation présente :
— Mes enfants, reprit-il, lorsque vous m'avez reconnu pour chef, lorsque vous vous êtes rendus à mes conseils, je vous ai promis deux choses : la tranquillité morale à l'aide du travail... vous l'avez; la réhabilitation aux yeux de vos concitoyens... vous l'aurez ! Je vous ai iini)0sé trois cûiidilious : m'obéir eu toutes choses, vivre isolés des autres
l,E HOI DES GAHIKHS
hommes, cl enfin, pour punition de votre passé, de garder les vêtements (lue vous perliez, alln que ces haillons, livrée honteuse du vice, vous rappelassent sans cesse ce que vous aviez été, pour vous engagera rester ce que je vous avais faits. Ces trois conditions, vous les avez acceptées et tenues religieusement : aujourd'hui, je cesse de vous les imposer. Elles n'existent plus, je \ous rends lihres. J'ai là, dans une pièce voisine, tout ce qui vous est nécessaire pour échanger vos vêtements en lamheaux, ces vêtements que la débauche avait souillés et que vous avez sanctifiés par le travail. A partir de celte heure, vous serez libres de courir la ville, de quitter ce logis et d'employer vos moments de loisir comme vous l'entendrez. Enfin, ce ne sont plus des ordres que je vais vous donner : c'est une confidence que je vais vous faire ; ensuite, vous agirez suivant vofre conscience. Rappelez-vous que l'argent que, depuis cinq ans, j'ai fait verser à chacun de vous dans la caisse commune, cet argent acquis par uu travail honnête, met chacun de vous en état de continuer à vivre honorablement. C'est donc à des hommes entièrement libres que je vais parler... qu'ils m'écoutent ! Tous vous travaillez dans le port, dans les chantiers de construction, sur les navires en rade ; vous savez donc tous qu'une vaste expédition se. prépare. Il s'agit d'équiper une flûlte pour protéger l'entrée dans l'un de nos ports du convoi de grains qui doit faire cesser la famine. Voilà le but avoué, voilà le but connu... Maisà côté de ce but, placé en , nleine lumière, il en est un autre ignoré de la ville presque eii-'V--» que les représentants de la Couvcnlion connaissent et qv-, • je suis parvenu à découvrir. De la flotte qui s'arme et qui, sous les ordres de Villaret, doit courir aux Anglais, une partie doit être distraite, gagner la haute mer à la faveur d'une manœuvre générale et s'élancer vers nos colonies menacées. Ces quelques navires, sous le commandement de Victor Hugues, feront voile pour les Antilles, afin d'aller làbas relever le pavillon de hi France que l'Angleterre a osé abattre. Avant iiuit jours, cette flottille se détachera de la grande et sera sous voile... Je vous ai dit tout à l'heure que vous étiez libres désormais et je vous le répète, car avant huit joilrs, je ne serai plus parmi vous !
Les auditeurs s'entre-regardèrent avec une stupéfaction douloureuse.
— Tu nous quittes? balbutia Papillon.
— Tu ne veux plus être notre chef? ajouta Cormoran.
— Vous êtes devenus honnêtes et loyaitx, répondit Ronchemin ; (|u'avez-vous besoin de moi, maintenant?
— Alors, dit la Raleine, tu nous abandonnes?
— Tonnerre! s'écria un matelot qui répondait au nom significatif de Vent-d'Ouest. Tonnerre ! de quel bord allonsnous virer, maintenant? Si tu quittes la barre, comment gouvernerons-nous?
Roiiclu-miii regarda attentivement tous ces visages tournés vers lui et exprimant lin même sentiment.
— Seriez-vous donc résolus à ne pas me quitter? denianda-t-il.
— Oui ! oui ! réjiondit-on de toutes parts. Nous note quitterons jamais !
— Même si j'abandonnais la France ?
— Nous te suivrons !
— Paiioul où j'irais ?
— Partout ! partout!
Les cris étaient unaiiiines.
Roiicliemin redressa la tête : son front rayonnait, ses yeux. lançaient des éclairs rapides et une joie iuiniensc illuiniiiait son niale visage.
— Jiin^z-vous tous d'être fidèles au pavillon de la France .si ce pavillon vous abrite ? denianiia-t-il vivement.
— Nous le jurons ! répondirent tous d'une même voix.
— Jurez-vous d'être à jamais (li;;nes du iiniii de marins fran<;ais?
— Nous Ir jurons !
— De mourir tous h votre poste?
— Oui 1 OUI 1 lions le jurons !
— l'-h bien ! ri'prii P.onclieinin avec une émotion qu'il ne pouvait (dus rontenir, nous ne nous (|uitlrrons jtas ! I,rs éqnipai-'is de la llollille sont loin d'être au complet ; Victor Jliigiies nous emliar(|iiera tous. Vive la France !
— Vivr la Fiaiiii' ! répiHèreiit loiiics les voix avec une frénésie i|ui pion \ ail que les sernienls prêtés ne sernieni jias vains.
— Oli ! iiiiiriiiiira Itonelieiiiin en le\aiit les yeux vers le ciel, avec de tels bruniiii's, tout est possible. Mon [)ieu ! avcz-vou.s donc eiilin pitié de mes souffrance»?...
La joie était délirante : le vacarme redoublait d'intensité.
En ce moment, Rouchemin sentit une main vacillante s'appuyer doucement sûr son épaule, et une voix faible murmura à son oreille :
— Et moi aussi, tu m'emmèneras ?...
Roncheinin se retourna et aperçut Pâquerette. Le blessé s'était fait panser tant bien que mal et il venait de rentrer dans la salle.
Sa pâleur était extrênie ; ses jambes le soutenaient à peine et il s'appuyait contre le comptoir.
— Tu m'as pardonné, continua-t-il, il faut que tu m'emmènes comme les autres. '
Ronchemin le regarda attentivement.
— As-tu entendu les serments que j'ai fait prêter à tes compagnons ? demanda- t-il.
— Oui 1 répondit le blessé.
— Ces serments, les prêtes-tu aussi ?
— Oui!
— Eh bien ! je compte sur toi, j'ai confiance cette fois en ta parole. Tu partiras.
Pâquerette murmura un remercîment ; puis, faisant un effort pour surmonter le trouble qui s'était emparé de lui:
— Avant de faire ces serments, dit-il, j'en avais fait un alitri? : celui de mourir pour toi quand l'occasion se présentera, et tu verras si j'y suis fidèle !
La vénérable hôtesse était demeurée immobile dans .son comptoir depuis l'entrée de Ronchemin dans la salle. Suivant avec attention chaque péripétie de la scène -qui s'accomplissait sous ses yeux, elle avait paru tour à tour émue et joyeuse.
L'orateur lui tournait complètement le dos. Elle aussi avait vu Pâquerette , et elle avait entendu^ les pandes échangées entre le blessé et le chef. Tout à coup elle tressaillit comme si elle avait été secouée par une commotion électrique. Se penchant vivement, elle rouvrit la petite lucarne par laquelle elle avait jeté la lettre apportée par Papillon et passa entièrement sa grosse tête dans l'étroite ouverture.
Lorsqu'elle la retira, elle était cramoisie. Se levant alors et se penchant en avant, elle s'approcha de l'oreille de Ronchemin et lui jiarla bas rapidement.
Celui-ci tressaillit à son tour, et son visage exprima un étonncnient manifeste.
— Dans la chambi'e de la rue des Carmes? dit-il à voix basse.
L'hôtesse fit un signe aflirmatif.
— Et il demande le citoyen Robert?
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis un quart d'heure à peine.
Ronchemin regarda attentivement tous ceux qui peuplaient la salle.
— Personne n'est-absent, cependant, dit-il. Tous sont ici. Puis, se tournant vers l'hôtesse :
— Quel homme est-ce ?
— Inconnu! ré|)ondit la femme.
— Mais comment est-il entré ?
— Il a fait jouer le secret.
— Impossiide ! s'écria |{oiieheiiiiii ; moi seul le connais!
— (-e|ienilaiit... il est entré.
Ronclieiiiiu rap|iroclia ses épais sourcils par une violente ccMitraclion des muscles, puis, faisant uu geste brusque pour réclamer le silence :
— Mes amis, dil-il, qu'aucun de vous ne s'éloigne encore. Allcudez-nioi ! l'eut-être vais-je avoir besoin de vmis.
Et, sans attendre une réponse, il quitta sa place, ouvrit la porte par la(|nelle il était entré, et disparut rapidement.
La salle nouvelle dans laquelle il se trouvait était plus pétilla que la précédente. Rouchemin la traversa vivemeiil, ouvrit une autre porte, gravit nu escalier qui .se présenta à lui l't atleiiinil le sommet d'une haute inaismi. \Ji il continua sa marelK^ en se dirigeant sous les combles.
L'escalier ('lait l'aiblemeiit érlairi', mais les eouihlcs élaiiMil
dans une obscurité c pb'tr. Ituniliemiu n'eu avança pas
moins rapidcinenl. Sans dmile des oiiverlures él.uriit pratiquées à j'avaurr entre h's eoiiibles des maisons attenant i\ la première, car Ronchemin pareourul ainsi une distance assez grande.
Enlin il s'arrêta, tàta du |dc'd, reiicnnira les marclii"^ supérieures d'un escalier cl se mil à desreiidre. 11 atlognil ainsi
le second étage de la maison. Il o\ivrit une porle, entra dans une pièce sans lumière et pénétra dans une seconde également plon^'ée dans des ténèbres épaisses. Là, il s'avança avec une précaution extrême, en suivant la muraille avec la main. Ses doigts rencontrèrent un panneau, s'y arrêtèrent et firent jouer un petit ressort, qui fit reculer le panneau dans son cadre, en laissant une étroite ouverture.
Bonchemin appliqua son œil à cette ouverture et examina attentivement.
— Qui diable est cet homme? murmura-t-il en se reculant. Comment s'est-il introduit ici ? •
Il réfléchit un moment; puis, passant la main sous sa vareuse, il s'assura que le pistolet était toujours enfoui dans sa ceinture. Alors il marcha résolument vers une porte et l'ouvrit toute grande. Un flot de lumière le frappa an visage. La pièce dans laquelle il venait d'entrer était éclairée par deux torches de sapin fichées dans une table.
Au centre de cette pièce, de mesquine apparence et trèspauvrement meublée, se tenait debout un personnage dont l'extérieur s'alliait merveilleusement avec la simplicité rustique qui l'entourait.
Un nuage de fumée odoriférante, causé par la résine en combustion, remplissait la pièce et enveloppait le personnage dans un véritable voile de brouillard diaphane. Il avait* la main appuyée sui' le dossier d'une chaise de paille, et pîiraissait attendre avec une certaine anxiété.
.\u bruit que fit Bonchemin en ouviant la porte, il avait fait vivement un pas en avant. Ce double mouvement avait placé les deux hommes face à face à trois pas l'un de l'autre, et éclairés tous deux également par les torches.
Un léger silence régna dans la pièce. Enfin le bourgeois, dont les petits yeux hrillaient d'un éclat singulier, s'inclina légèrement.
— Jlonsieur IcTicomte! dit-il nettement.
Une exclamation l'interrompit: Bonchemin, stupéfait, avait fait un pas en arrière.
— Ah! reprit le bourgeois, c'est vous! c'est donc vous! - Le mouvement de recul de Bonchemin avait été accompli
avec la rapidité de l'éclair. Presque aussitôt il revint sur son interlocuteur, le pistolet haut. Celui-ci demeura impassible. Bonchemin était pâle comme un linceul. Ses trait^étaient crispés, ses dents serrées, et des secousses nerveuses faisaient trembler tout son être.
— Tu vas mourir ! dit-il en appuyant le canon de sou arme sur la poitrine du bourgeois; mais, avants il faut que tu me dises comment tu es entré ici et qui tu es !
— Qui je suis? répéta le bourgeois sans répondre à la première question, regardez!
Et, d'un geste rapide, il fit sauter la perruque qui lui recouvrait la tête, les sourcils postiches qu'il portait, et il effaça les rides qui plissaient son front. L'étrange personnage venait de se métamorphoser en un clin d'œil.
Bonchemin recula encore, regarda son interlocuteur et passa la main sur son front inondé de sueur.
— Ne me reconnaissez-vous pas ? demanda le bourgeois sans paraître se soucier du pistolet dont la gueule menaçante touchait presque ses vêtements.
— Non, répondit Bonchemin. Cependant, attendez !... il me semble avoir un souvenir confus...
— Rappelez- vous l'année 1783!
Bonchemin tressaillit si violemment que l'arme lui échappa et roula sur le plancher.
— Qui êtes-vous? qui êtes-vous? s'é'cria-t-il en proie à un paroxysme d'anxiété douloureuse. Qui êtes-vous?
— Jacquet, répondit simplement le bourgeois, ancien agent de police de JI. Lenoir et l'un de ceux qui furent chargés d'examiner la conduite du marquis d'Herbois et du vicomte de Renneville, accusés tous deux d'empoisonnement et de meurtre envers' la famille du conseiller de Niorres!
Bonchemin fixa sur son interlocuteur ses yeux hagards et démesurément ouverts...
Jacquet s'inclina une seconde fois, mais beaucoup plus profondément que la première.
— Il y a huit ans que je vous cherche, monsieur le vicomte, reprit-il, et sans votre noble dévouement de ce jour, je ne vous eusse peut-être pas encore retrouvé. Mais permettez-moi de vous donner un bon conseil : lorsque vous ne voudrez pas être découvert, abstenez-vous de sauver les gens qui se noient et les vieillards que le tribunal révolutionnaire veut condamner; car la reconnaissance, lorsqu'elle
émane d'un cœur honnête, est le plus puissant et le plus intelligent de tous les moteurs qui agissent sur la nature humaine.
Bonchemin, par un effort énergique sur lui-même, s'était complètement remis.
— Vous me cherchez depuis huit ans? dit-il. Pourquoi?
— Pour que nous trouvions ensemble les véritables coupables, répondit Jacquet; car, depuis huit ans, j'ai les preuves de votre entière innocence.
Bonchemin bondit vers Jacquet.
— Que dites- vous? murmura-t-il d'une voix frémissante.
— Je dis, répéta Jacquet, que, depuis huit ans, j'ai les preuves de votre entière innocence à vous, monsieur le vicomte, ainsi que de celle de votre ami, le marquis d'Herbois : preuves morales, malheureusement, et qui, en justice, ne sauraient suffire à convaincre des juges ; mais ces preuves morales doivent me conduire, par un sentier à moi connu, aux preuves matérielles et irrécusables. Vous ne me comprenez pas? Tout à l'heure je m'expliquerai plus clairement. En ce moment, j'ai une autre lâche à accomplir: celle de vous convaincre que je ne suis ni un faux frère, ni un agent aux gages du Comité de salut public chargé d'arrêter un ci-devant, comme on les appelle. Vous vous demandez pourquoi je vous cherche depuis huit ans, et vous pouvez vous étonner à bon droit que je consacre mon temps el mes peines à une affaire qui ne me regarde pas; car, ne connaissant personnellement ni vous ni le marquis, je n'ai aucune raison pour m'intéresser à vous deux. Cependant, il en est autrement. Par une suite de circonstances bizarres /-ne je vous expliquerai plus tard encore, les ennemis qui ' ous ont perdu sont mes ennemis aussi, à moi. Mon nom a joué un grand rôle dans votre affaire et dans une autre qui (n était, pour ainsi dire, le corollaire. Je veux parler de l'enlèvement de la fille d'un teinturier..; iMais le temps n'e;t
^pas venu de vous expliquer tout cela. Sachez seulement que j'ai été à deux doigts de vous^ sauver, moi et un autre, qui a beaucoup monté depuis, qui se souviendra et qui pourra nous être fort utile. J'ai échoué, malheureusement, et nous avons été perdus le même jour, par les mêmes ennemis ; vi us condamné, moi chassé de mon emploi et exilé... Or, je ee sais connnenl vous entendez l'oubli des injures, monsieur le vicomte. Quanta moi, voici ma manière d'agir : des hommes, un entre autres, se sont acharnés après moi, m'ont trompé, dupé, fait passer pour un niais et m'ont déshonoré à mes propres yeux. Il y a huit ans de cela. L'injure est présente à ma [lensée comme si elle avait été accomplie hier. Depuis huit années, je n'ai vécu que marchant vers un même but : celui de la vengeance. Je marcherai peut-être longtemps encore, cela est possible... Les années s'écouleront sans que je me fatigue ni me lasse. 11 y a lutte, je triompherai... n'importe parquet moyen, mais j'aurai mon tour et j'écraserai mes ennemis. Or, pour atteindre ce but, le moyen le plus sûr est de prouver votre innocence, attendu que la culpabilité, détournée de vos tètes, retombe naturellement sur d'autres, et je me charge cette fois de la faiie tomber juste. Voilà pourquoi je me suis mis à votre recherche et à celle du marquis ; mais, malheureusement, je n'ai pas été heureux, car je vous trouve seulement aujourd'hui. N'importe! la partie est belle encore. Comprenez-vous pourquoi, maintenant, je viens à vous?
Ce petit discours avait été débité d'une voix ferme et nette, parfaitement calme et avec un accent de simplicité attestant la véracité des paroles dites.
Bonchemin l'avait écouté avec une attention profonde. Lors(|ue Jacquet l'eut achevé, son auditeur leva sur lui un regard clair, à l'expression duquel l'ancien agent de M. Lenoir ne se méprit pas.
— Vous ne croyez pas encore en moi, dit-il, sans paraître le moindrement formalisé. Tant mieux. Cela me prouve que vous êtes réellement fort. Voyons ! que vous faut-il? Vous nommer nos ennemis communs? Ils sont nombreux, mais trois surtout sont les principaux. Le premier est un de mes anciens collègues, un nommé Pick, aujourd'hui un des plus chauds agents du Comité de salut public de Paris, par la protection de Fouquier-Tinville ; un autre qui fut encore sous mes ordres et qui, aujourd'hui, me ferait bel et bien trancher la tête, s'il me découvrait. Le second est le ci-devant comte de Sommes..,
— Le comte de Sommes! interrompit Bonchemin. Le seul qui nous soit demeuré fidèle... un ami dévoué...
Jacquet fit entendre un sifflement railleur.
— Etonnez-vous donc que l'on ait été trompé en nuil sur votre couiptc, dil-il, quand vous pouvez avoir élé aussi singuliî'reuu^iit ti'oinpé eti bien sur celuideM.de Somine;s! Le ci-devant comte de Sommes est présentement le citoyen Tullius Sommes, l'un des plus fervents disciples de Robespierre, et l'un des plus ardents pourvoyeurs d'écbafaud !
Boncheiuin fit un geste de dégoût.
— Rendez grâce à Dieu qu'il ne soit pas à Brest en ce moment, continua Jacquet, sans quoi votre tête ne serait pas buit jours sur vos épaules.
Boncbeinin courba son front rêveur et chargé de nuages.
— Le troisième, poursuivit Jacquet, le plus puissant, le plus terrible, est un homme dont la police n'a jamais pu découvrir le nom véritable, un véritable roi, dont la royauté est plus solide que celle de Louis XVI ; car elle a traversé et traversera tous les orages révolutionnaires, et chaque tempête sociale, loin de l'ébranler, la consolidera davantage. Je veux parler d'un homme que je n'ai jamais connu, moi, que sous le pseudonyme de : Roi du liaijne.
Boneheinin redressa brusquenlent la tête.
— Le Rui du bagne ! répéta-t-il
— Oui, dit Jacquet.
— Il existe un homme portant ce titre?
— Oui.
— 11 est connu de tous les forçais?
— Depuis vingt ans au moins.
— Et cet homme est l'un de nos ennemis?
— Le plus puissantetle plus redoutable de tous, car personne ne le connaît.
Bonchemin sourit orgueilleusement.
— Eh bien ! je le connaîtrai, moi !
— Vous ? dit Jacquet avec étonnement.
— Oui.
— Comment ?
— C'est mon secret.
Un silence suivit cet échange de paroles. Jusqu'alors les deux hommes étaient demeurés debout.
Bonchemin désigna une chaise du geste.
— Asseyez-vous, monsieur Jacquet, dit-il car nous avons à causer.
— Ah ! fit l'ex-agent de police avec une joie manifeste , vous avez donc confiance en moi ?
Bonchemin répondit par un signe affirinatif.
— Alors, reprit Jacquet en s'avançant, je vais sur l'heure vous récompenser de votre confiance ; les demoiselles de Niorres vivent encore !
Bonchemin poussa un cri perçant et saisit les mains de son interlocuteur.
En dépit de son impassibilité inaltérable. Jacquet pai'ut ému par la muette éloquence que renfermait le geste de sou interlocuteur. Celui-ci regardait Jacquet avec des yeux mouillés de larmes ; il était évident que son émotion était tellement forte, qu'elle empochait les paroles de sortir de ses lèvres.
— Mademoiselle Blanche et sa sœur, mademoiselle Léonore, existent, rejjiit Ja(x)uel; elles ont pu échapper à la tourmente révoluiionnaire. Je les ai vues, il y a deux mois à ))eiue, près de Nantes ; j'ai su depuis qu'elles avaient été recueillies par l'année vendéenne, au milieu de laquelle (;lles sont encore, je le suppose, car, depuis ce uiomeul, je ne les ai pas revues.
Bonchemin respira bruyamment, |)uis, sans dire un mol, il lâcha lis mains de Jacquet, qu'il axait jusr|u'alors conservées dans les siennes, se redressa, écarta les longues mèches de cheveux ipii couvraient son Iront et marcha à |>as lents dans la chambre. ^
(Jiielqiies s(M-ondes suffirent pour dompter les sentiments impéiiieux (|ui faisaient bondir le sang dans ses artères et vaciller son cerveau. Revenant près de Jacquet, il prit un siège, ci, faisant un hU|irêniu effort pour redevenir eiilièremunl maître de lui-même :
— Je suis <'ff«;cliveinent le vicomte de Renneville, dil-il d'une voix fennc. Parlez, inainleiiant, monsieur ; <|u'ave/.voiiH à me dire?
Jacquet s'inclina avec une politesse fort peu digue de l'épociue.
— Monsieur lo vicomte, ri'pnndit-il ensnilo, je vous ai «lit mon iioiii : Jacquet ; je vous ai appris le double seiilimenl auquel j'obéissais ; désir de réparer le mal iiiv(doiii:iire que je vous ni fait, et soif ardonle de vengeance. Vous ne me connaissez pas, monsieur lo vicunile ; vous ignorez quel
hoiiiine étrange je suis. Chacun a l'amour-propre de sou métier; mais ce n'est pas seulement de l'amour-propre ipu; m'a inspiré celui que j'ai fait jusqu'ici, c'est de la passion véritable. D'ailleurs, pour moi, la police n'est pas un métier, c'est un art, art'ulile et qui exige une intelligence des mieux douées et nn esprit des plus vastes. Je laisse au coquin vulgaire le côte scandaleux de la chose pour n'en prendre que le côté grandiose, car je suis honnête homme.
Lorsqu'au moment de votre condauiiiation je fus destitué, exilé et brisé par mes ennemis, je me retirai en province. Là, je demeurai eu proie à une douleur véi'itable : j'étais déshonoré âmes propres'yeux. On m'avait joué, bafoué, conspué. On s'était servi de mon nom, on s'était servi de ma personne , et moi , que M. Lenoir nommait son bras droit, j'étais descendu à l'état de mannequin. Sans être riche, je pouvais vivre de mes rentes; mais la vie m'était à charge dans les conditions où je me trouvais. Je résolus de secouer la torpeur qui m'accablait et de nie réhabiliter à mes propres yeux. Ma carrière, au point de vue du service public, était brisée; je résolus de la poursuivre au point de vue de mes instincts particuliers. Cette résolution me rendit toute mou énergie et tout mon courage. Je travaillai! Le preuiier résultat de mes recherches fut de m'amener à la conviction morale de votre pai-faite innocence, à vous et au marquis d'IIcrbois. Le second me révéla que mes ennemis étaient également les vôtres. Malheureusement, ces ennemis étaient alors placés au sommet de l'échelle sociale, et ils m'eussent écrasé avant de toucher terre. J'attendis... Qu'importent les années à celui qui suit une route tracée sûrement? Je compris seulement qut' le meilleur moyen d'attaquer ceux que je voulais renverser était de les frapper dans leur séciiritémême. Ceux-là qui (levaient profiter de votre condamùation devaient être parfaitement tranquilles à votre égard. Il s'agissait donc de vous rejoindre, en quelque lien que vous fussiez, de souder ma cause à la vôtre, et, notre plan arrêté, de revenir en France, demander la révision de votre jugement.- Un second procès mettait forcément en cause vos ennemis et les miens, et je me faisais fort de faire triompher votre bon droit. Le navire sur lequel vous aviez élé embarqués devait vous conduire au golfe du Mexique : je partis pour les Anlilles... C'était il y a six ans, en 1"(S8. Là, j'appris que votre navire avait fait naufrage dans la mer des Antilles, du moins on le supposait, car nuln'avaiteu coniiaissauce de son atterrissage, et l'on avait recueilli des épaves api'ès une tempête...
Un soupir interrompit .laequet. I.,e vicomte, la tête penchée et étreignant son front de ses mains amaigries, paraissait en proie à quelque douloureux souvenir.
— Oh ! Charles!... pauvre Charles!... muruuira-l-il.
— Ainsi, dit Jacquet, le marquis d'Ilerbois n'est |vlus?...
— Il est mort sous mes yeux durant celte nuit fatale ! répondit le vicomte; mort avec un pauvre matelot (lui nous était dévoué...
— Mahurec? celui qui avait obtenu du roi votre coniinutalion <ie peine par l'entremise du bailli de Suffren?
— Oui... Au moment où le navire se brisait... je lésai vus Ions deux cramponnés îi un bout de vergue, enlrainés, emportés, et disparaître sous une vague monstrueuse...
— Effectivement, personne aux Antilles ou sur les côtes d'Amérique ne |>ut me donner aucune nouvelle... M. d'Hei"bois est mort... Mais vous, comment avez-vous pu échapper?...
— Par un miracle... Je voulais mourir, et cependant riuslinel naturel de la conservation domina tontes mes autres fai'ulti's. Sans me remlre compte de ce que je faisais, je me réfugiai sur une ca.'e à poules qui flottait à portée île ma main... l'our ne pas être empoi'lé par les vagues, je m'y attachai avec ma ceinture... puis mes forces s'épuisèrent cl je m'évanouis. Où me condiii'sinml les (lots, la vague et la tempête? je l'ignorais en revenant à moi. J'étais sur le pimt d'un navire anglais qui fai.sail un voyage de long roui-s... Je refusai de dire mon nom, ce nom terni en Kraiice par une ignoble condainnatiou. Je me lis passer pour un simple matelot, et emnme le navire mnnqii.iit de monde par suite d'une eonlagioii (|ui l'avait ravagé, le commamlBiit im- garda il son bord. Noire campagne dura deux annéosdans K^ mers pidaires... puis nous revinmes en Europo. A peine loiiehai-je le sol anglais ipie la iiévolulidU éclalail en Erance... Mai> il ne s'agil pas dn moi; eoniiniiez, mon^-ieiir je vous éeoiite.
— Jo restai longleinj)s moi-même <n Amérique, reprit
Jacquet, m'achaniant en vain à retrouver vos traces, i espérais que l'un de vous, au moins, eût pu survivre au naufrage, et je parcourus toutes nos colonies des Antilles et une partie de la terre ternie. Enlin, convaincu que vous aviez péri tous deux, et voyant ainsi une partie de mes plans renversés et détruits, je me décidai à revenir en France. Malheureusement ma traversée fut mauvaise. La eucrre venait d'éclater, et le vaisseau à boni duquel je me trouvais fut capturé par un navire anglais. Ma détention fut longue : je ne pus rentrer en France qu'en l"iJ3, il y a un an à peine.
Durant ma captivité, je m'étais tracé une nouvelle ligne de conduite. Je pensai qu'à votre défaut, les demoiselles de Niorres pourraient me donner des indications précieuses et dont j'avais le plus absolu besoin. .J'accourus à Paris pour commencer mes nouvelles reclierclies. Le couvent où s'étaient retirées les deu\ jeunes lilles avait été détruit; au.cune trace ne restait de ce qu'elles pouvaient être devenues toutes deux. Les dangers m'environnaient de toutes parts. J'avais songé à reprendre place à l'administration de la police, mais j'abandonnai cette intention presque aussi vite que je l'avais prise.
Au premier rang des agents les plus influents et les mieux posés était Pick, mon ennemi personnel. Parmi les séides les plus ardents de Piobespierre était le citoyen Smnmes, qui devait également avoir intérêt à ma perle. Tous deux licureusenient ne soupçonnaient même pas mon existence depuis de si longues années i[ue j'avais abandonné laFrance. Enfin, à ces hommes que j'avais à redouter s'enjoignaient d'autres, tels que Fouquier-Tinville, dont je connaissais les honteux antécédents, et qui eussent été heureux d'acheter, par ma mort, la certitude que leur passé ne leur serait jamais reproché.
■ Je rentrai aussitôt dans l'ombre dont j'avais failli sortir. Mes anciennes fonctions auprès du lieutenant de police m'avaient créé, jadis, de nombreuses connaissances, dont quelques-unes m'étaient dévouées. Je jouais un jeu terrible qui exaltait encore mon esprit et mes forces. Déguisé et grimé, je courais Paris, les clubs, les lieux publics. Bientôt je parvins ;\ obtenir des renseignements.
Blanche et Léonor(î, chassées par la tourmente révolutionnaire, é'taient parties de Paris, protégées par le citoyen SoMimes, qui s'était fait leup- serviteur dévoué, et s'étaient dirigi''es vers l'Ouest. Je partis aussitôt pour la Vendée. J'ariivai à Nantes au moment où Cathelineau venait d'être tué, où l'armée vendéenne se retirait sur Saint-Nazaire. Adoptant le costume de§ chouans, je parcourus le pays, pensant que celles que je cherchais se trouveraient dans quelque placis royaliste. Trois mois se passèrent en vaines recherches.
Un soir, c'était près de Saint-Nazaire, j'étais brisé par la fatigue, et je ne rencontrais, sur ma route, que des habitations ruinées, désertes, à demi dévorées par l'incendie. Les bleus et les chouans avaient passé par là tour à tour. Enfin, après avoir hésité, je me décidai à pénétrer dans l'une de ces masures désolées : un morceau de pain que j'avais apporté devait me permettre de reprendre quelques forces.
J'entrai dans une salle basse mal éclairée par les dernières lueurs du jour. Une odeur fétide me lit tout d'abord reculer. A peine avais-je fait quelques pas en avant, que mes pieds s'embarrassèrent dans des vêtements jetés sur le sol, puis je rencontrai une résistance à demi solide, comme celle qu'eût offerte un coi'ps étendu.
Quelques étincelles brillaient dans le foyer mal éteint. Je m'approchai, je ranimai le feu et j'allumai une branche de bois sec. Alors je regardai autour de moi... Le plus horrible spectacle m'entourait... Quatre cadavres de femmes vêtues en religieuses gisaient sur le sol inondé de sang. Je me. penchai suc ces femmes : aucune ne respirait.
J'allais jeter la torche et m'éloigner de cet antre de désolation, lorsqu'un cri plaintif, semblable au vagissement d'un enfant, me cloua sur place. 11 y avait encore un être vivant dans cette maison où la guerre civile avait laissé la mort en .passant...
Les cris continuant, quoique plus faibles, me guidèrent, et, dans un angle, je découvris là porte basse d'un petit jDÙcher que j'ouvris à grand'peine, car elle avait été clouée en dehors.
L'entrée du bûcher déblayée, je baissai la torche que je tenais à la main, et, dans une sorte de cloaque infect, je
découvris, étendu, sans mouvement, le corps d'une jeune fille de dix à onze ans. J'attirai à moi la pauvre enfant. Elle avait les inains et les pieds attachés. La pâleur de son visage était effrayante : ses yeux fixes et hagards indiquaient que la terreur avait paralysé les facultés de son cerveau... Elle n'articulait d'autre son que ces cris gutturaux qui avaient attiré mon attention.
Je m'empressai de la détacher, de la porter sur le seuil de la maison, de lui faire respirer l'air vif de la nuit, et, grâce aux soins que je pus lui donner, je parvins à ramener un peu de calme dans son esprit.
Ne voulant pas l'exposer à une rechute certaine en la mettant en pi'ésence des cadavres qui gisaient dans la salle, je l'entraînai loin de ce lieu d'horreur.
La pauvre petite avait faim : je lui donnai le morceaii de pain que je n'avais pas eu le temps de manger. Je ne l'interrogeai pas sur les événements passés. U était évident que quelque horrible scène de la guerre civile, qui désolait la province, s'était accomplie là, et les explications n'eussent pu que renouveler les douleurs de l'enfant.
Nous étions à quelques pas à peine de Saint-Nazaire, dont un parti de chouans venait de se rendre maître. Saint-Nazaire était pour moi une ville de souvenirs. C'était là que s'était accouiplie ma dernière mission officielle, et c'était là que j'avais été encore la dupe de mes ennemis et des vôtres.
Plus tard, je vous expliquerai tpute cette histoire de la fille du teinturier Ber'uard, qui se rattache par tant de points à la vôtre. Cette histoire à laquelle je fais allusion, celle de la jolie mignonne et de la fille de la marquise d'Horbigny, me revenait malgré moi à la mémoire, lorsque l'enfant que je conduisais s'arrêta brusquement:
— C'est ici que demeurait ma bonne mère! dit-elle. Entrons !
L'enfant poussa la porte et appela : personne ne répondit. J'appelai à mon tour... même silence. La maison était déserte... A nos cris répétés, la fenêtre d'une habitation voisine s'ouvrit doucement. Par rentre-bâillement, j'aperçus un vêtement de religieuse.
, — Ma sœur, dis-je vivement, j'ai avec moi une enfant malade, ne voulez- vous pas nous donner asile'?
La fenêtre se referma, mais la porte s'ouvrit aussitôt.
— Que voulez-vous? me demanda une voix douce, tandis qu'une religieuse apparaissait sur le seuil.
Je répétai ma deinan(le, ajoutant que l'enfant m'avait dit que sa mère habitait la maison voisine, mais que cette maison était déserte.
La religieuse se signa.
— Pauvre petite! inurmura-t-elle. Si cela est, elle est orpheline, car la femme qui' habitait là a été tuée hier durant le combat.
L'enfant était dans l'autre maison, et la religieuse m'avait répondu à voix basse ; mais, cependant, par suite d'une faculté d'intuition étrange, la petite, qui ressortait alors, avait entendu. Elle poussa un cri.déchirant et arriva vers nous tout en larmes. La religieuse la prit dans ses bras, et, l'attirant à elle, remmena dans l'intérieur du logis, où je les suivis; mais à peine pénétrâmes-nous dans une pièce éclairée, qu'elle poussa elle-même un cri d'étonnement joyeux, auquel répondit, par une exclamation, une autre religieuse qui, demeurée en prières au fond de la salle, venait de se lever à notre entrée.
Quant à moi, je restai stupéfait, cloué sur place par l'émotion qui venait de me frapper au cœur : dans les deux religieuses, je venais de reconnaître celles que je cherchais, depuis si longtemps, au milieu des guerres civiles, les deux nièces du conseiller de Niorres 1...
Le vicomte fit un brusque mouvement, comme su eut voulu interrompre le récit de Jacquet, puis, s'arrêtant:
— Continuez! continuez! dit-il d'une voix brève.
— C'étaient les deux demoiselles de Niorres, mais elles ne me voyaient pas... Toute leur attention était concentrée sur la jeune fille que je venais d'amener à Saint-Nazaire.
C'est toi, mon enfant! dit mademoiselle Blanche en
pressant la jeune fille contre son cœur. Tu as pu échapper au massacre?... Et nos sœurs... tes compagnes?...
Un sanglot de l'enfant répondit seul. Les deux religieuses levèrent les mains au ciel. Je contemplais la scène qui se passait devant moi, avec une attention d'autant plus vive que mes souvenirs se réveillaient plus nets et plus précis à chaque instant.
LE ROI DKS (V\H1KBS
En iii(> rendant compte de la situation dos lieux, je me convaintiuis que cette maison, maintenant déserte et dans laquelle la jeune fille avait voulu chercher sa mère, était celle que j'avais visitée autrefois. C'était dans cette maison que Fouclié et moi avions jadis cru trouver l'enfant à la recherche duquel nous étions tous deux.
Une pensée subite germa dans mon cerveau : d'un même coup, je venais peut-être de rencontrer les principaux personnages que j'avais si grand intérêt à revoir. Je reconnaissais parfaitement les demoiselles de Niorrcs ; mais huit ans s'étaient écoulés depuis le jour où j'avais laissé une enfant de quatre ans à peine, malade et chétive, et où je retrouvais une jeune fille de douze ans. Je pouvais me tromper, être trompé par mes calculs de probabilité. Cependant, je pris un parti décisif : je m'approchai vivement :
— Mademoiselle d'Horbigny ! dis-je.
L'enfant se retourna :- les deux religieuses me regardèrent :
— Vous connaissez cette enfant ? demanda mademoiselle Léonore.
— Comme je vous connais vous-même, mademoiselle! répondis-je.
J'avais deviné juste : une joie immense inonda mon cœur. J'ignorais encore ce que la rencontre de mademoislie d'Horbigny pourrait ajouter à mes projets, mais j'augurais bien de ce favorable événement et je compris que le ciel, enfin, commençait à protéger mon entreprise. Cependant, je ne savais pas quel parti prendre. Je ne voulais rien dire aux deux religieuses qui, ne me connaissant pas, devaient se méfier de moi. J'avais besoin d'être seul avec mes pensées.
Croyant n'avoir rien à redouter pour le reste de la nuit, je laissai les deux jeunes filles et l'enfant seules dans la maison, et j'allai prendre possession de celle habitée, jadis, parla mère-nourrice de mademoiselle d'Horbigny, remettant au lendemain toute explication avec mesdemoiselles Blanche et Léonore.
— Mais, interrompit le vicomte, incapable de contenir plus longtemps son impatience, il y a plusieurs mois de cela... Depuis, que .sont devenues Léonore et Blanche? où sont-elles ?
— Je l'ignore! répondit Jacquet en baissant la tête.
— Quand donc les avez-vous quittées '.'
— Je ne les ai pas revues depuis cette soirée dont je vous parle, et diurant laquelle j'avais à peine échangé avec elles quelques paroles.
— (Comment?
— Trois heures après que j'avais laissé mademoiselle d'Horbigny avec les deux demoiselles de Niorres, comme je venais d'arrêter un plan nouveau, comme, accablé par la fatigue, je prenais quelques instaijts de repos, SaintiN'azaire fut attai|ué |)ar un parti de l'armée républicaine^ Je me réveillai au bruit des coups de l'eu et des cris... Je m'élançai dans la rue ; le combat était furieux... Les bleus étaient maîtres des abords de la maison (|Ui me servait d'asile. Mon costume^e paysan breton pouvant me faire considérer par eux comme un ennemi, je fus obligé d(^ fuir par un verger... Un cadavre de soldat, (|ue ji' rencontrai sur ma roule, me donna les moyens de rhanger de cosluuu-. Endossant l'uniforme, je l'evins à Saint-Nazaire, dont les Vendéens conniiençaient à fuir... Je fouillai la maison, le quartier, la ville, sans rien trouver. Les demoiselles (h-Nioires et leur |)elile protégée avaient disparu. Avaient-elb^s été tuées? avaient-elles pu fuir? Aucun ri'iiseignement m^ put ni'être donné h. cet égard. Je venais de perdre en quelipies heures le fruit de toutes mes peines. H me fallait entreprendre d'autre recherches.
Jacquet s'arrêta. Le vicomte de I5ennc\ille secoua douloureusement la tête.
— Que vous dirais-jo que vous ne puissiez maintenant deviner? re|)rit Jacquet. Je parcourus la lîrelagne et la Vendée sous tous les déguisements et au nrilieu île tous les dangers sans nmcontrer aucuiu- trace. I)ésesp(';ré et sur le point de renoncer îi mon enlrc^prise, je résolu,s de visiter Brest et ses environs, les seuls puiiils ipu' j'eusse laissés de eôléde toiil<' la Bretagne; car, étant an pouvoir îles irpuhlieains, je ne pouvais supposer que b^s fiijjitives, si elles existaient encore, s'y fuss(Mit réfugiées. Cepend ml, poussi' \):\r un secret pressenlinient, sans doute, je m'einbanpiai à Lorienl et j'arrivai h Brest... il y a (|Uel(pies jours à peine. Lelemlemain même de mon arrivée, vous passfiles devant moi. J'eus erimini! un éblouisscinvut. En dépit de votre cosluuic, de voire barbe,
de votre transformation enfin, je vous avais reconnu. Mais, quand je voulus vous suivre, vous vous étiez perdu dans un inextricable dédale de rues et de ruelles. îv'éanmoins, je sentis une nouvelle lueur d'espérance briller à l'horizon : votre vue avait ranimé tout mon courage prêt à s'éteindre.
Chaque jour , j'entendais parler de quelque action étrange, de quelque grand acte de générosité et de dévouement accompli par un seul et môme homme, et chaque fois le signalement de cet homme se rapportait avec celui que j'avais eu le temps de prendre de votre personne et de graver dans ma mémoire. Malheureusement, aucun de ceux qui racontaient vos hauts faits ne vous connaissait. Tous ignoraient le nom de celui dont ils chantaient les louanges, cependant, je ne désespérais pas. Je mis en pratique toutes mes ruses d'autrefois, je mis en mouvement tous ies ressorts les plus secrets de mon intelligence..
Ce soir même, je vis mes efforts couronnés de succès. Un matelot pi'ovençal, dont vous avez sauvé la vie, un artilleur de marine, dont vous avez sauvé le père, avaient juré de trouver, avant la fin de la nuit, celui auquel ils voulaient prêter un ferment d'éternelle reconnaissance. Je me joignis à eux, profitant de leur connaissance de la ville et de ses habitants. Ce ne fut qu'avec une peine inouïe que nous découvrîmes votre domicile, encore cette découverte menaçait-elle de devenir nulle ; car la maison semblait inhabitée, et les voisins affirmaient que celui que nous chercliions ne rentrait chez lui qu'à des intervalles éloignés et irréguliers. . Souvent mOmc les jours, les semaines s'écoulaient sans qu'ils TOUS vissent apparaître.
- Le matelot et l'artilleur l'énonçaient déjà à leur recherche. Moi seul résolus de la poursuivre, car je comprenais que le vicomte de Renneville, devant sans cesse craindre une double persécution comme noble et comme condanmé, ne pouvait acheter une sécurité relative qu'en s' entourant de m\ stères. Je devinai que cette maison, sans autre issue apparente que celle de la rue, devait cependant posséder des moyens de fuite inconnus du public. Il fallait forcer des secrets pour parvenir jusqu'à vous. Je recommandai à ceux qui ni'accom|(agnaient de ne faire aucun bruit, en leur disant de m'altendi'e et leui' promettant de leur donner bientôt de vos nouvelles. Alors j'entrai seul et j'entrepris mon œuvra... Cette fois, j'ai réussi au delà de mes vœux.
— Ainsi, dit le vicomte, vous ne savez rien de Léonore ni de Blanche depuis six mois'?
— Rien absolument!
— Et vous êtes certain que le comte de Sommes s'était fait leur ami ?
— Parfaitement certain. Oli ! j'ai su démêler fil à fil toute cette infernale intrigue. Aujourd'hui, je vois clair au milieu de ce réseau embrouillé, il y a là tout un dédale d'infamie et de perversité capable de ti'omper les esprits les plus sérieux, et il m'a fallu des années de réflexions, de recherches et de patientes investigations, de subtiles inductions pour en arriver à établir la vérité. Malheureusement, si je suis convaincu moi-même, les pi'cuvcs matérielles me manquent encore jiour convaincre les autres, et là est le danger.
Le vicomte ne répimdit pas à celte observation; il paraissait réfléchir |n-ofondément.
— l*armi nos ennemis, dit-il, \ nus avez cité, tout à l'heure, un honniie portant le titre étrange de : liai du btuine^.
— Cet honune est. sans eontiedit, le chef de l'association mystérieuse qui a agi contre nous ! répondit Jacipu't.
- Vous êtes donc certain que ce titre n'est pas une liclion, <pie e(dui qui le porte existe?
— J'en suis sur.
— Et vous ne savez pus quel est cet homme ?
— Je l'ignore.
— Nous aurions un urand inlérôt à le .savoir, ccpenilaiit.
— Un intérêt immense. Uemontant ainsi d'un seul coup à la source du mal, in)us en suivrions facilement le cours.
— Eh bien ! dit le vicomte en se levant, je le saurai !
— Vous? dit enciM'c Jacciuet avec l'étonnement qu'il avait
manifesté précède eut en entendant son inlerloeuteiu",
émettre d(''jà cette assertion.
— - Uni, répéta M. lU'. Benneville, je le saurai !
— Quand !
— Cette nuit... dans une biMire.
— Quoi ! s'écria Jacquet, au comble de la sinprise. Vous dtlconvririez un secret ipie, depuis vingt ans, la police de
France n'a pu découvrir? Vous saurez quel est ce Roi du bagne? ' .
— Je saurai qui ii est, où il est, et ce qu il a tint et veut
faire !
— Impossible !
— Avant une heure, je le répète, vous aurez la preuve de ce que j'avance.
Jacquet demeurait incrcu'ule. Le vicomte lui lança un regard rapide ; puis, se rapprochant, il lui saisit les mains :
— Quand je rentrai en France, lui dit-il, quand je fus jeté sur les côtes du Finistère, quand je trouvai à Brest un asile, je dus vivre isolé, ignoré, dans la silence et dans l'oubli. Devant qui eussé-je osé prononcer mon nom? Pour tous ce nom n'était-il pas flétri à jamais '! Jt ne songeai pas alors à mes titres de noblesse, qui pouvaient me faire monter sur l'échafaud, je ne voyais que la honte et la souillure sur le nom que je portais. Je vécus seul, loin du bruit de la foule, trop heureux d'obtenir, comme ouvrier, une place dans les
chantiers de construction. Là, j'étais en contact perpétuel avec deux classes de la population : les hommes libres et les forçats. La justice humaine m'avait relégué dans la société de ces derniers, et j'exécutai moi-même sa sentence. D'ailleurs, je n'avais rien à craindre de ceux-là et ils ne pouvaient un jour me mépriser. Je vis de près ecs hommes dégradés par le vice, et, chez quelques-uns d'entre eux, je reconnus, avec étonnènient, avec joie, que tout bon sentiment n'était pas absolument éteint. Alors le ciel m'envoya une pensée de miséricorde. Je me dis que , peut-être, il serait possible de ramener dans la bonne voie quelques-unes de ces natures égarées. Je me mis à l'œuvre, oubliant ce que ma mission pouvait avoir de repoussant. M'appuyant sur la divine morale du Christ, j'entrepris des conversions bien autrement difliciles que celles des sauvages de l'Amérique. Dieu fut pour moi :je réussis. Je ramenai vers lui ces natures insoumises, et j'eus la joie ineffable d'arracher, au vice et aux instincts les plus ignobles, quelques hommes que les
Vive Dit-u ! s'écria le commandant, (Page C8.)
passions mauvaises avaient dominés jusqu'alors. Aucun de ceux auxquels j'apprenais à aimer le travail et à détester le crime ne connaissait mon nom ni ma position sociale. Ils me siu'nonimèrenti>wHc/it?Hi/H, parce que jeles ramenai dans la route du devoir, et ils m'aimèrent parce que je fus toujours juste et loyal envers eux. Ces hommes sont les miens. Et je voulais aller aux Antilles, à la recherche de Charles, jusqu'à ce que j'aie la conviction profonde de sa mort... Je croyais Léonore et Blanche à jamais perdues pour nous...
— Mais maintenant? dit Jacquet.
— Maintenant je poursuivrai ce projet ; mais, avant, je retrouverai les jeunes filles, et elles partiront avec nous.
— Mais votre réhabilitation ; mais la vengeance?
— Avant tout, dit le vicomte, le bonheur de celles qui ont tant souffert!
Des cris furieux retentirent tout à coup dans la rue, et une lueur rougeàtre monta jusqu'aux fenêtres.
Les deux hommes regardèrent vivement au dehors : une troupe nombreuse de sans-culottes arrivait à la hauteur de la maison habitée par le vicomte, brandissant des torches enOammées et poussant des hurlements sinistres.
" — Qu'est-ce que cela ? dit Jacquet.
Un coup violent fut frappé à la porte.
— Caramba ! Troun de l'air !... Eh ! citoyen, ouvre donc ! cria une voix au dehors.
— C'est le Provençal que vous avez sauvé! dit vivement Jacquet.