LA MAISON DE LA RUE DES CARMES
Le vicomte ouvrit lui-même la porte : le maucot se précipita dans la chambre.
— Ah ! tonneri'e ! s'écria-t-il en sautant au cou du vicomte, je te croche enlin ! Eh que ! C'est donc loi qui sauves les amis et qui, après, largues l'amarre sans 'irer tant seulement un coup de partance!
— Mais qu'y a-t-il ? demanda M. de Renneville avec impatience.
— Que ! reprit le Provençal, c'est donc toi qui as joué la farce à Ance de le tatouer sur le bras? Troun de l'air, tôpe là, je suis ton ami, bagasse ! Et ces tioun de l'air de sansculottes qui veulent te crocher !
Le vicomte haussa les épaules.
— bi ce n'est que cela qui t'inquiète, dit-il, tu peux calmer tes craintes. Laisse-les monter, ils ne me tiennent pas !
Il n'aclievait pas ces mots, que la porte, par laquelle il avait péiiôlri' dans le logement de la rue dos Carmes, s'ouvrit vivement, et l»ai)illon parut sur le seuil.
— Qu'est-ce donc? fit le vicomte avec surprise. Papîllon lui fit signe de venir à lui. Le vicomte obéit et
renouvela sa question.
— La rue de la Cliiourme est envahie par les sans^culottesqui veulent venger Ance et ont juré de te massacrer ! dit le colosse à voix basse.
Le vicomte fronça les sourcils.
— Cerné ! murmura-t-il, et une lutte peut tout perdre ! En ce moment. Jacquet, qui s'était penché sur l'appui
de la fenêtre, pour regarder dans la rue, fit précipitamment un bond en arrière :
— Pick est à la tête des sans-culottes ! dit-il en saisissant le bras du vicomte.
Un silence empreint d'une anxiété profonde régna dans la la pièce.
— Où sont donc ceux qui vous accompagnaient ? demanda Jacquet au maucot.
— Petit-Pierre, la Rochelle et les autres sont dans l'escalier ! répondit le Provençal.
— Combien êtes- vous en tout?
— Cinq, moi compris.
— Et il y a là plus de deux cents sans-culottes ! murmura Jacquet en désignant la fenêtre.
Les cris des forcenés montaient plus menaçants et plus forniidaliles. Le vicomte , toujours immobile , paraissait plongé dans une méditation dont les vociférations du dehoi^. ne pouvaient l'arracher.
— Pour cerner la rue de la Chiourme, dit-il enfin, il faut que l'on possède notre secret. Qui l'a livré? Quel est le traître ?
Et en parlant ainsi, il interrogeait Papillon du regard.
— S'il y a un traître, il n'est pas parmi nous ! répondit vivement le colosse. Suivant tes instructions , nous nous sommes tous et toujours surveillés : nous pouvons répondre les uns des autres.
— Cependant, il existe ! cependant, notre secret a été livré ! Papillon fil un signe indiquant qu'il était bien de cet avis,
maia qu'il ne pouvait donner aucun renseignement.
Les cris des sans-culottes arrivaient plus furieux de moment en moment, et leurs coups ébranlaient la porte d'entrée de la maison donnant sur la rue des Carmes.
— Il est temps de prendre un parti, dit Jacquet. Résistej'ons-nous? fuirons-nous?
Le vicomte ne répondit pas.
— Qui donc conduit les sans-culottes de la rue de la Chiouniie? demanda-t-il à Papillon. Le sais- tu?
— Oui, répondit l'hercule. J'ai vu celui qui marchait en tête de la bande et qui attaquait la trappe.
— Le connais-tu?
— Non.
— Mais tu l'as vu. Comment est-il?
— iJanie!... il est eoiiime les autres... vêtu commB eux... Il est mince, pas très-;;i'and... des yeux verts...
— Un nez crochu, interrompit Jacquet, une face pâle, des lèvres serrées, un menton pointu?
— C'est cela! dit Papillon.
— Le citoyen Sommes ! murmura Jac(|uet à l'oreille du vicomte. Il est à lîrest ! vous êtes perdu !...
Le \ieonjie haussa les épaules. Un grand bruit l'etenlit en bas de l'escalier : c'étaient b^s sans-culottes (|ui moulaient et qui rencontraient au premier étage Pelit-l'icrre, la Rochelle et deux antres matelots, lesquels faisaient mine de ne point se iléranger poni' les laisser passer.
— Allons ! dit le viconiUi en se parlant à lui-même, il b^ faut ! Puis, se tournant vers le maiicul :
— Toi et tes amis vous in'èlcs di'voués? d<Miianila-t-il.
— A la vie, à la morti répondit le Provençal avec un accent r|iii ne pei'inetlait pas de douter de ses paroles.
— Eh bien! lu vas (l(!scendre rejoindre les amis, b'ur dire de laisser passer les saiis-culollcs...
— Hein? lit le maiictil ,ivee surprise.
— Vou» leur laisserez, envahir la maison, continua le vicomte. Ne vous inquiélez pas, ils ne tniuverimt personne. Puis vous sortirez Ji votre tour; vous lilere/, vers la riii' delà Chiourme. Appelez à vous sur votre passngt; tous reux qui vous soni dévoués, et soyez rue de la Chiourme dans dix miMiiles. C'est lii que nous nous reiiouvcroii», c'est lu «iuu j'aurai bosoia de vous. Dst-ce comiirislf
— Arrimé dans la boussole comme une consigne de commandant! s'écria le Provençal en se tapant sur le front.
— Alors, va!...
Le maucot s'élança au dehors... Un commencement de lutte existait déjà entre les sans-culottes et les matelots.
— Venez! dit le vicomte à Jacquet et à Papillon.
Tous s'élancèrent et prirent la route qu'avait parcourue Bonchemin en quittant le cabaret mystérieux.
Le vicomte et Papillon marchaient dans l'obscurité avec l'aisance de gens connaissant admii'ablement les êtres. Jacquet les suivait eu homme habitué à passer partout.
— Mais ces maisons que nous traversons sont désertes? dit l'ex-agent de M. Lenoir en s'adressant au vicomte.
— Absolument, répondit celui-ci; c'est une suite d'hôtels appartenant autrefois aux officiers du gratid corps. Ils ont tous émigré, et leurs habitations ont été mises sous le séquestre.
Ils atteignaient alors le sommet de l'escalier, dont les dernières marches aboutissaient à la salle précédant le cabaret.
— Descends ! dit le vicomte à Papillon. Puis, lorsqu'il eut vu le colosse obéir :
— Mais pourquoi cet homme, ce de Sommes, me poursuivrait-il avec cet acharnement? reprit-il en s'adressant à Jacquet. Que lui importe que je sois vivant ou mort, prisonnier ou libre?
Jacquet haussa les épaules.
— 11 lui importe, dit-il, qu'un obstacle soit ou ne soit pas sur sa route.
— Un obstacle ? répéta le vicomte en regardant Jacquet. Comment puis-je être un obstacle aux projets du comte de Sommes? Jamais nous n'avons poursuivi un même but, jamais nous n'avons été placés vis-à-vis l'un de l'autre en antagonistes. Quelle raison aurait-il pour me poursuivre? Quel motif aurait-il pour me nuire?
11 était évident que, depuis quelques instants, une hésitation nouvelle s'était emparée de l'esprit du vicomte. Dans le premier moment, frappé jiar les paroles de Jacquet, entraîné par la force des souvenirs, voyant arrivei' à lui tout à coup un secours inespéré pour sortir de l'affieuse situation dans laquelle il se trouvait, il avait accueilli la main qui se tendait vers la sienne et ajouté foi à ce qu'il avait entendu.
Mais la souffrance morale, l'habitude de la déception résultant ,si fréiiueinment du contact des hommes, avaient développé la méfiance du vicomte, et il se demandaifalors s'il devait ('roire à ce qu'il avait entendu, si ce Jacquet était bien réellement ce qu'il disait être, s'il ne cherchait pas à l'égarer en lui montrant, pour ennemi, ce comte de SoniuM's qu'il avait toujours regardé comme un cœur loyal et pur. Eu ayant conliance en cet hoinine, n'alla"it-il pas commi'ttre une faute?
Jacquet, avec sa perspicacité étrange, devina d'un seul coup d'œil ce qui se passait dans l'àine de son compagnon, et il c(unprit qu'il l'allail, par lui coup décisif, détruire celle méfiance etdonner des preuves irrécusables de sa bonne foi.
— Vous me demandez ([uel niolif le comte île Sommes a pour vous nuire, pour vous ])oursuivre? dit-il. Mais ignorezvous donc ce qui s'est passé depuis votre départ de France en 85? Ne savez-vous donc pas quelle eoudnile a été celle du comte de Sommes?
— Que puis-je savoir et comment nurais-je su? répondit le vicomte. Je vous ai expli(|ué ma vie. Depuis mon retour en France, je n'ai rien pu apprendre! Qui m'aurait iiisiruil? qui aurais-je interrogé? Nai-je pas du vivre éloigné de loiis, cachant mon nom et ma personne? Je ne sais rien!
— Mais vous savez cependant que le conseiller di- Niorres avait un fils issu d'un mariage secret ?...
— Le fils de la Madone? Oui, oui, je le sais!
— Eh bien! ce fils, c'est le comte de Sommes!
— Le comte do Sommes I s'écria le vicomte avec élonnemi'iit.
— Oui, le eomie de Sommes est le fils ilu conseiller de
Niorres, bien (pie lui-même ail caché Miigueuseii l son
<H'if.'ine. Or, il exislail un acte lail, par hi emiseiller, nu profit de ce lils prewpie illégilimi', et par lequid il lui rési rvail loiile sa t'orlune dans le cas où au<iin i\i's enl'iint.sde sou premier mariage n'exislerait plus lors dit sa mort.
Le vieouiie se frappa le iront en poussant une exclamation Miiirde.
— .Ui! fit Jacquet, vous eoinmencer.. p<'ut-élre, à romprondre maiutcnani la cause de celle série de crniios qui a désolé rh()lcl do Niorres If
LE ROI DES (iABIERS
— Quoi!... le comte de Sommes... serait?
— L'assassin de la famille ilc Niori-cs! Lui et ses complices ont commis ces odieux forfaits! Mais, pour triomplier, il fallait rejeter, sur d'auti'cs tètes, la culpabilité dont ils voulaient recueillir le prollt. Par mallieur, V(uis vous trouvâtes, vous et le marquis d'Herbois, sur la route de ces hommes; par malheur, votre position de futurs époux des ni(^'es du conseiller vous désignait comme devant recueillir les profits de cette succession de niorts violentes. CompreneZ-vous tout à fait?
Le vicomte élreignait, de ses doigts crispés, son front humide de sueur. '
— Oli ! poursuivit Jacquet, vous ne savez pas tout encore! Il m'a fallu des années, je vous le répète, pour arriver au fond de ce dédale d'infamies ! En même temps que des mains inconnues faisaient passer aux juges preuves sur preuves de votre culpabilité; en même temps que des a^'ents du comte de Sommes et de ses amis se prétendaient vos complices, se laissaient arrêter avec vous, avouaient leurs prétendus crimes et, se cramponnant à vous, vous entraîmiient avec eux dans l'abîme, le comte de Sommes captait la confiance du conseiller, celle de Blanche et de Léonore.
— El la nôtre ! interrompit le vicomte en se rappelant les visites reçues par lui et le marquis dans leur prison.
— Ah ! cet homme est habile et fort, réellement fort! Après votre condamnation, qui fit un tel bruit, après votre dénart, le comte laissa étouffer l'affaire ; il disparut même, durant plusieurs mois, de la scène du monde... Durant cette absence, qui, pour moi, n'était qu'une ruse, le conseiller de Niorrcs et sa belle-sœur moururent...
— Elmpoisonnés aussi, n'est-ce pas ? demanda le vicomte.
— C'est ma conviction, répondit Jacquet; mais aucune action cependant ne fut intentée. Ces deux morts passèrent pfmr naturelles. Paris avait tout oublié, lorsqu'un jour un bruit l'apide se répandit : un héritier se présentait pour recueillir l'immense fortune des Niorres, à laquelle mesdemoiselles DIanclie et Léonore avaient renoiUM;.
— Elles avaient renoncé à l'héritage de leuroncle? s'écria le vicomte.
1 — Oui ; elles repoussaient cette fortune colossale venue à elles par la voie du crime !
— Oli ! nobles et saintes filles!...
Le vicomte essuja deux larmes qui coulaient le long de ses j»ues pâles.
— Et cet héritier, reprit-il, c'était le comte de Sommes?
— Non pas ! dit vivement Jacquet ; le comte est trop habile pour avoir agi ainsi. Se présenter lui, avouer ses litres, c'eût été soulever toute la poussière du procès passé. On établit, par actes, que le fils du conseiller et de la Madone de Brest était mort depuis quelques semaines. Lui, vivant après ses frères et son père, avait donc joui du bénéfice de la loi, et s'il n'avait pas réclamé la 'succession des Niorres, après la mort de son père et l'extinction de ses frères du premier lit, il aui-ait eu le droit de le faire néanmoins, cl ses propres héritiers pouvaient revendiquer ce même droit, agissant au nom du défunt. Or, ce fils de la Madone n'avait pas d'enfant, et il avait institué, pour son uniiiue héritier, le comte de Sommes, auquel il reconnaissait, par acte des plus authentiques, devoir de grandes sommes d'argent. L'intendant du comte se présentait donc au nom do son niaiU'e pour réclamer l'héritage.
— Mais Blanche ? mais Léonore? dit l'interlocuteur de Jacquet, qui frémissait en entendant le récit de ces machinations.
— Elles n'avaient aucun droit, car elles n'étaient pas héritières directes; puis elles avaient renoncé à l'héritage. Cependant cet acte de l'intendant de M. de Sommes causa un vériiable scandale^ Ce fut alors que le comte déploya une habileté réellement merveilleuse. 11 était absent; il accourut à Paris. Il déclara hautement n'avoir donné aucun ordre; il chassa publiquement son homme d'affaires, et, se rendant au couvent où étaient les demoiselles de Niorres, il les supplia de ne pas croire à la connaissance qu'il aurait eue des actes de son intendant, ajoutant que jamais, dùt-il se trouver dans la plus honteuse misère, il ne voudrait se servu- de ses droits au détriment des deux orphelines. Cette conduite lui rallia aussitôt tous les^esprits. Blanche et Léonore remercièrent chaleureusement le comte; mais elles déclarèrent de nouveau renoncer à cet héritage, et elles laissèrent leur ami libre d'aj^nr suivant ses intérêts.
— Après, après? demanda le vicomte en voyant Jacquet s'arrêter. •'~
— Eu présence de la déclaration des jeunes filles, qui montrait que le comte n'agissait aucuueiueiit contre elles, reprit Jacquet, M. de Sommes rassembla, dans le salon do son hôtel, un certain nombre de ses amis portant les plus beaux iioms de France, et il érigea là une sorte de tribunal de point d'honneur. Il expliqua la situation présente de chacun, il fit voir les actes, par lesquels le fils du conseiller de Niorres l'inslituait son unique héritier; il montra la renonciation des deux demoiselles de Niorres à l'héritage de leur oncle, il demanda ce que l'honneur lui permettait de faire, déclarant formellement s'en rapporter au conseil qui allait lui être donné. Les avis furent unanimes. En présence delà renonciation des jeunes filles, et comme l'instance du comte pour être mis en possession de l'héritage de son défunt créancier ne pouvait nuire à personne, on lui conseilla de poursuivre l'affaire et de réclamer cette fortune à laquelle il avait droit. C'était ce que voulait le comte de Sommes et ce qu'il avait su amener d'une façon si extraordinairement ingénieuse. Il avait désormais pour lui l'opinion publique, sa conduite était portée aux nues, et rieu ne pouvait, dans cette affaire, soulever un pan du voile qui couvrait le procès passé. Le jugement n'était pas douteux : le procès était gagné d'avance ; toute la cour était pour le comte ; les juges le mirent en possession de l'héritage réclamé. Mais, tout à coup, surgit un obstacle que n'avait pu prévoir le comte, en dépit de tout son esprit d'intrigue. Le procès fut attaqué par la communauté du couvent dans lequel s'étaient renfermées les deux demoiselles de Niorres. Une main puissante faisait naître cette attaque, et cette main était celle du bailli de Suffreu. Le vieux marin n'avait jamais voulu croire à la culpabilité de ses jeunes officiers. Il espérait qu'un jour à venir leur innocence serait reconnue, qu'ils pourraient épouser les deux demoiselles de Niorres, et il voulait que la fortune leur fût conservée. Ne pouvant rien faire par luimême, il poussa la communauté à agir. Les demoiselles de Niorres étaient alors mineures et n'avaient pas pris le voile...
— Mon Dieu ! interrompit le vicomte, ont-elles donc, depuis, prononcé leurs vœux?
— Non ; la Révolution, en brisant les autels, les a laissées libres au moment où elles allaient devenir les épouses du Christ !
Le vicomte joignit les mains, et ses lèvres murmurèrent une action de grâces.
— Etant mineures, l'eprit Jacquet, la communauté était dans son droit en veillant sur elles. En conséquence, elle déclara les deux novices incapables, et, se faisant leur tutrice, elle demanda que les actes de renonciation fussent nuls, et que le procès, venant de mettre le comte de Sommes en possession de l'béi'itage des Niorres, fût revisé. Cette fois, le comte avait pour antagoniste le clergé tout entier. L'affaire prenait des proportions gigantesques. La demande de la communauté fut reçue et accueillie : les actes de renonciation furent annulés, et en dépit de leur volonté. Blanche et Léonore se présentèrent comme héritières du conseiller de Niorres. Des vices de forme furent facilement trouvés dans le procès récemment jugé : ce procès fut cassé et l'affaire renvoyée par ordonnance à la (jraniV chambre. Le comte de Sommes ne se découragea pas. 11 avait entamé le procès : cette fois, il était de son honneur de faire maintenir le prenner jugement rendu. Toute la noblesse, au reste, était pour lui. On était alors à la fin de 90... Le procès menaçait d'être long : il le fut eu effet, et si long même, que la Révolution le surprit encore inachevé.
— Et les biens du conseiller de Niorres 7 demanda le vicomte .
— Ces biens, répondit Jacquet, sont restés et demeureront sous séquestre jusqu'à l'heure où un nouveau jugement choisira entre les héritiers du conseiller, et en paraissant se dévouer pour les demoiselles de Niorres, le citoyen Sommes a fait encore merveille en prévision de la reprise du procès ; mais je ne crois pas que ce procès ait lieu jamais...
— Pourquoi ?
— Parce que le citoyen Sommes a adopté une autre route, j'en suis convaincu, et c'est sur cette route nouvelle que votre présence deviendrait, pour lui, un sérieux obstacle...
— Je ne vous comprends pas, dit le vicomte.
— Vous me demandiez tout à l'heure en quoi il irapop-
tait au citoyen Sommes que vous fussiez mort ou vivant, prisonnier ou libi'c ?
— Oui.
— Le vicomte de Renneville, vivant et libre, reprit Jacquet, ne peut-il pas retrouver enfin Blanche et Léonore ? Le procès ne peut-il pas être repris, ne peut-il pas être perdu par le comte ? En tous cas, de longtemps, peut-être, il ne pourrait être jugé. Blanche et Léonore sont libres en ce moment, et un mariage entre l'une d'elles et le citoyen Sommes tranclierait la difticulté du procès à venir au profit de celui-ci, surtout si l'autre sœur mourait comme sont morts les autres membres de la famille ! Est-ce clair ?
Le vicomte fit entendre un rugissement sourd.
— Je tuerai cet homme ! s'écria-t-il eu faisant un mouvement pour bondir eu avant.
Jacquet le retint.
— Laissez-le vivre et laissez-le libre ! dit-il.
— Lui !
— En fait d'intrigues, dit Jacquet de sa voix la plus calme, le citoyen Fouché, l'ancien oratorien, a un principe excellent : Savoir utiliser ses ennemis. Or, si vous tuez le comte de Sommes, comment pourrons-nous atteindre notre but?
Le vicomte réfléchit. On entendait un bruit sourd parvenir jusqu'au sommet de l'escalier.
— Je vous crois! dit tout à coup M. de Renneville, dont l'œil sombre lançait des éclairs ; je vous crois et j'ai confiance en vous !
— Alors, reprit Jacquet, sachez vous mettre à l'abri des poursuites de de Sommes !
— Veuez! répondit le vicomte.
Tous deux desceudirent. En atteignant la première salle, ils entendirent un vacarme abominable régner dans celle qui la précédait.
Papillon était là, attendant les deux hommes.
— Les sans-culottes sont dans la cour, dit-il. Toutes les issues sont gardées par eux. Les camarades demandeut ce que tu veux qu'ils fassent.
— Ils sont pi'êts à tout? demanda le vicomte. Papillon fit un signe affirmatif.
— Eh bien ! je vais leur dire moi-même ce qu'ils doivent faire! Le moment est venu, d'ailleurs, où je dois voir si je l)uis compter sur eux !
Et, entraînant Jacquet, il entra, avec lui, dans la salle du cabaret.