XXI. — UN PROGRAMME DE FÊTE EN
Lt nuit même oii s'accomplissaient, à Bi'cst, ces événements, trois des l'enétres du second étage de l'iiôtel de ville du premici' port maritime de France étaient spleiiiliilcmciit éclaii'ées. (-e second étage a\ait été mis à la disposition de Prieur de la iM;iine pour y installer ses appartements, et ces trois fenêtres ('laient celles de son cabmet.
Prieur de la Mai'iie, le collègue de Jeati-Bou Saint- André, envové, comme lui, par la Convention pour représenter l'autorité nationale dans le département du Finistère, était alors un lionim(; de trente-quatre ans. Doué d'une instruction suffisante, il avait été avocat k Cliàlons-sur-Marue, sa ville natale. Celte nuit-là, Piieur, (pii avait fixé le joui' d'une fête en l'honneur de VElre suprihiu', travaillait au prograniMK^ qu'il réili^'cait en recevjinl les rap|i(irls de ses agents sur la sitiialion de la ville, car Jean-lton Saiiil-,\inlré, ne s'oecupaiil (|ne île la marine, a\all l;iissé à son collègue le soin de l'adiMMiistralion niléiicnre île Brest.
— Ainsi, Agriiola, dit-il sans cesser d'écrire, Ance s'est laissé |>i'enilrc coninn' un imbécile?
— Oui, eiloyen I ri'piindit Agricola.
— « L(! icpi'ésentanl iln peuple, ayatil à ses cùlés la Liberté et l'E.!idilé, eontiiiua Pi'icuren seilicl.int ses phrases à haute voix, se |»l;ici'ra au sommet th; la montagni!... n A propos, Tertulieii, as-tu commandé la monliif;ne ainsi (|ue je le l'av.iis dit?
— Oui, citoyen, répondit l'autre homme ; les )ilnM(!lies de la cliarpenlc sont solides et les toiles fiirieuscmcnl bien peintes.
— Très-bien... « l>e représentant prononcera un discours analogue h la cirronsl.ince. Eiisnite d<'n\ \ii'j||ai'ds chargés cd rassolell<!S... » El Arice n'a pu voir la (\i:\iii- du brigand'^
— Non! dit Agricola.
— Il faut pourtant que Ance soit vengé publiquement, car la République est insultée... « Les vieillards poseront une main sur l'épaule de chaque enfant, tous fixeront leurs yeux vers le ciel et les enfants allumeront l'encens dont la fumée s'élèvera dans les nues... «C'est bien cela. L'effet sera joli.
— Très-joli! niurmura TerUilien.
— « Aussitôt, continua Priiur, emporté par le feu de la composition, les accords d'une musique liarmouieuse se feront entendre ; un chœur de pères, avec leurs fils, se groupera sur la partie de la montagne qui lui sera désignée. Un chœur de mères, avec leurs tilles, se rangera de l'autre
côté » ,
— Et tu ajoutes, Agricola, que les braves .sans-culottes se sont élancés sur les traces du coupable ?
— J'espère qu'il est entre leurs mains à cette heure et que la République sera veugée.
— Bravo !... « Première stroph* chantée par les hommes, qui jureront de ne pas déposer les armes tant que la nation aura un ennemi... »
^ Un sans-culotte, servant d'huissier, ouvrit brusquement la porte de la salle :
— Citoyen! dit-il.
— Qu'est-ce ? fit Prieur sans relever la tète.
— C'est un citoyen qui demande à te parler sur l'heure...
— « Les filles avec leurs mèi'cs chanteront la seconde strophe. ». Qu'est-ce qu'il veut? <t Elli*s prometiront de n'épouser jamais que des hommes qui auront servi la patrie... »
— n dit qu'il est envoyé par le Comité de salut public de Paris.
— Qu'il entre! fit Prieur, qu'il entre!... « Une troisiènie strophe sera chantée par les chœurs réunis, » continua Prieur en écrivant, et les veux fixés sur la voûte céleste...
V'n homme, qui entrait précipitamment dans la pièce l'interrompit brusquement. Cet homme avait les vêtements en désordre et portait, sur toute sa per.sonne, les traces d'une lutte récente.
— Le citoyen Sommes! dit Prieur en levant la tête.
— Et oui! moi-même, ajouta le nouveau venu, et heureusement pour la sécurité de la ville dont la République t'a confié l'administration !
— Hein? fit Prieur.
— Causons seuls! — continua l'autre en désignant Tertulien et Agricola.
Le l'cprésenlant fit signe aux deux hommes de q\iilter le cabinet. Ceux-ci obéirent.
— Vois ce tableau ! s'écria Prieur, tout entier à son inspiration. Les mères soulèvent, dans leurs bras, les plus jeunes de leurs eid'ants et les présentent en lionnuagc à l'auteur de la nature! Les jeunes filles jettent, vers le ciel, des (leurs qu'elles
— Qu'est-ce que cela? interrompit de Sommes.
— Le programme de la fête de VLtre suprême.
— Eh ! il s'agit bien de l'êtes, quand les conspiraicnrs encombrent la ville.
— Les conspirateurs?
— N'en sais-tu rien? N'es-tu pas instruit de ce qui est arrivé à Ance?
— Si fait ! mes ordres sont donnés!
— Et tandis ipic tu donnais des ordres, j'agissais, moi!
— Toi! Que l'aisais-tn? ]
— Je rassemblais Ions les bons patriotes, et me mettant à leur tête, je poursuivais les ennemis de la Uépuldique,
— Mais ces ennemis, ipii doni- sont-ils? s'écria Prieur avec impatience, mais sans loniefois (*ser se fAcher ouvertement, c.ir il savait le citoyen Marcus-Tullins Sommes fort bien aupri's des puissants du ](>nr, et la Convention on plutôt le Ciimilé de saint public, avail pour liiihitude d'envover, auprès des représcnt.ints en mission, des a;;ents secrets chargi's de les espionner et qui, à un momeni donné, produisaient leurs pouvoirs au gr;iml jour.
A la question de Prieur <lo la Marne, le eiloyen Sommes sourit raillensement.
— Tu ne devines pas? dit-il. Les ennemis de la "«'ion seront étermdlemcnl les mêmes : les aristocrates !
— Quoi! ci'lui l\\^\ a porté la main sur .\nce est un aristocrate ?
— Oui! Tu ne In savais pas?
— (>ommeut vonlais-ln (pie je h' sache cl comnn'ut le
sais-tu toi-même, puisqu'il avait la tête enveloppée et que Ance n'a pu lui voir le visage ?
— Le signalement de son costume m'a suffi. Je l'avais rencontré, "moi, quelques instants avant à visage découvert. El d'ailleurs, puisque je te dis que je le connais.
— Son nom?
— Le vicomte de Renneville.
— Le vicomte de Renneville? répéta Prieur, comme s'il paraissait chercher dans ses souvenirs.
— Eli oui ! celui qui a été condamné jadis comme assassin par le Parlement. Cet homme est doublement hors la loi, pour son titre d'aristocrate et pour sa condamnation passée. Il a insulté Ancc ce soir : il faut que Ance se venge en l'attachant sur la bascule !
— C'est mon avis. Et tu t'es mis à sa poursuite ?
— Oui ! tandis que tu rédigeais tes progi'ammes de fêtes !
— Les fêtes sont utiles au peuple, dit Prieur avec emphase ; elles servent à lui élever l'âme et à inculquer la vertu dans son cœur. Vois ce que je veux faire : « La cén''monie se terminera par un mariage et par la présentation, sur l'autel de la nation, de deux nouveau-nés. L'un recevra le nom de Théophile Marat et l'autre d'Unité Cornélie... » Et puis, mon discours! écoute : « La nation entière, trempée dans la vertu, comme Achille dafts le Styx, est devenue invulnérable... »
— Et pendant que tu t'occupes de tes fêtes, interrompit de Sommes, les ennemis de la nation se mettent à l'abri de nos poursuites !
— Celui dont tu parles n' est-il donc pas incarcéré ?
— Non !
— Gomment cela?
— Les sn.n^-culottes ont fait leur devoir, mais ils ont eu affaire à une bande de brigands qui a protégé la fuite de l'aristocrate... Des matelots survenus se sont joints à eux...
— Les sans-culottes ont été battus ? interrompit Prieur.
— Accablés par le nombre.
— Et le ci-devant vicouile ?
— A réussi à se sauver ! »
Prieur de la Marne laissa échapper un jnrou énergique.
— Mais il faut le pouisuivre, le traquer, l'arrêter ! s'écria-t-il.
— C'est pour que tu donnes les ordres nécessaires que je viens te trouver.
— Sois tranquille ! il ne peut sortir de la ville ! les portes sont bicm gar.lées.
— Il faut faire des visites domiciliaires dans toutes les maisons suspectes.
— Veux-tu t'en charger?
— Oui...
— Voici des ordres en blanc.
El Prieur prit des papiers aux en-têtes imprimés et apposa au bas sa signature.
— Tiens 1 dit-il en les tendant à sou interlocuteur. De Sommes s'en empara avidement.
— Tu approuves d'avance tous mes actes ? dit-il.
— Tous ! répondit Prieur en se remettant au travail. Venge cette nuit la nation ; je vais continuer, moi, à tracer le programme de la fête qui doit contribuer à régénérer les citoyens.
Et il reprit en écrivant, sans plus s'occuper de son interlocuteur :
« Des laboureurs- marcheront ensuite, conduisant l'araire antique ombragé par un jeune chêne et suivis de fiancés, les bras enlacés, de mères allaitant leurs fils, de vieillards entourés d'orplielins... »
Le citoyen Sommes avait quitté le cabinet du représentant, emportant ses précieux papiers, ses pouvoirs en blanc. A la porte de l'hôtel de ville, il se heurta presque contre un homme qui se tenait immobile, appuyé le long de la murail' h. Cet homme était Pick.
— • Eh bi..ii? demanda-t-il vivement.
De Sommes, sans lui répondre, le prit par le bras et l'entraîna dans une partie obscure de la place. Là, il s'arr-êta et présenta à son compagnon les papiers qu'il tenait à la main.
~ — Un'est-ce ? demanda encore Pick.
— Des blancs seings!
r— De Prieur de la Marne?
— Oui!-
Pick regarda son compagnon avec adimiration.
— Affaire à toi! dit-il. Avec cela, Brest est à notre
merci. Il y a là de quoi guillotiner toute la ville, si nous le voulons.
— Crois-tu, cette fois, que nous réussissions ? dit le citoyen Sommes avec un sourire à demi ironique. ' •
Pick s'inclina :
— Avant demain soir, Ancc sera vengé! dit-il; la tête du vicomte sera dans le panier, et nous serons libres d'agir sur les petites 1
— Qui as-tu mis sur les traces "du vicomte? reprit le citoyen Sommes après un léger moment de silence.
— Brutus et Léonidas, répondit Pick. Ils ont dû déjà fouiller une partie de la ville. Tous les sans-culottes sont sur pied. Grâce à cela (et il désigna les blancs seings), je vais commencer les visites domiciliaires...
— Comment cet homme a-t-il pu nous échapper ? nos précautions étaient cependant si bien prises !
— Pourvu qu'il ne puisse sortir de Brest!
— Oh ! quant à cela, je l'en défie ; les portes sont fermées depuis longtemps, e* Prieur m'a dit avoir donné des ordres en conséquence.
— Alors, aussi vrai que je me nomme Pick, je l'aurai traqué avant qu'il soit vingt-quatre heures.
— Mais quels étaient ces gens qui étaient avec lui ?
— D'anciens forçats du bagne et des matelots déserteurs.
— Lui au milieu de ce monde ! impossible !
— Cela est, cependant.
— Et ces hommes l'ont défendu!... Pick! il y a là un mystère que nous ignorons et qu'il nous faut approfondir... Des galériens !... Canjparini serait-il donc pour quelque chose dans cette intrigue ?
— Camparini ! répéta Pick avec un mouvement de terreur involontaire.
Un nouveau silence régna entre les deux hommes.
— Je saurai cela! reprit Pick ; je me charge de découvrir la vérité ; mais le plus important, en ce moment, est de nous emparer du vicomte ; quant aux matelots, je m'explique la part qu'ils oTit prise à la lutte ; ce sera un ténioignage de plus contre le vicomte : il a excité les bons citoyens à la rébellion... Laisse-moi faire! avant vingt-quatre heures, nous serons maîtres du ci-devant !
— Tiens ! répondit le citoyen Sommes, voici la moitié des blancs -seings; remplis-les et agis de ton côté... moi, je vais là-bas ! 11 est bien entendu que le vicomte, une fois entre tes mains, doit être jugé et exécuté sans que tu le quittes ?
— Rapporte-t'en à moi ; nos intérêts sont les mêmes... Maintenant que je sais qu'il est à Brest, que je l'ai vu, la police de la ville aura ses ordres avant uneheui'e, et demain soir je te promets sa tête...
— Bon ! charge-loi de l'homme, je me charge des deux femmes...
— Et Cauiparini ?...
De Sommes cligna les yeux.
— J'ai mes projets! dit-il; l'attaque doit avoir lieu demain, dans la nuit...
Pick le regarda fixement.
— Tu n'oublieras pas ce que tu mè dois à cet égard, dit-il ; sans moi, tu serais encore sou esclave !
— Nous partagerons ! répondit de Sommes d'une voix brève.
— C'est entendu. Maintenant, à l'œuvre ! chacun de notre côté !
Les deux hommes se séparèrent brusquement, et, prenant chacun une rue différente, s'élancèrent à la fois vers les deux points opposés de la ville, Pick gagnant la rue des Sept- Saints et son interlocuteur se dirigeant vers la porte de Brest s'ouvi'ant au nord de la cilé.
Au moment où le citoyen Marcus-Tullius Sommes traversait diagonalement la place du Triomphe-du-Peuple, un homme se détacha de l'angle d'une maison, et, longeant les murailles pour demeurer caché dans l'ombre, prit la même direction que le noctin-ne promeneur, paraissant le suivre avec une extrême attention. Cet homme marchait pieds nus et était complètement vêtu de noir, de sorte que sa course n'était trahie par aucun bruit, et que ce costume, n'offrant aucun point lumineux, disparaissait absolument dans les ténèbres.
Deux heures du malin sonnaient alors à l'hôtel de ville, et le port et la rade étaient plongés dans un calme profond. Tout dormait à bord des bâtiments au mouillage, car si le ciel était noir, si la nuit était profonde, la mer était belle,
LE HOl DES GABIERS
et les lames, venant du goulet, roulaient mollement avec un bruit régulier.
Les vigies du port et celles des navires s'envoyaient, de quart d'heure en quart d'heure, leur appel monotone. Quel- <iues oiseaux de nuit, voltigeant au-dessus des eaux avec de grands bruissements d'ailes, venaient se reposer sur les vergues en poussant leurs cris aigus.
C'était à l'instant même où l'ex-comte de Sommes quittait Pick et où tous deux partaient en sens opposé;un homme atteignait alors l'entrée du port, à uu endroit où il ne se trouvait aucune sentinelle. Cet homme enjamba le quai, et, sans quitter ses vêtements, qui ne se composaient que d'un pantalon de toile et d'une chemise de laine, il se laissa glisser doucement dans l'eau.
La marée était haute, la mer bordait les quais, de sorte que la chute put s'opérer sans le moindre bruit. L'homme nagea entre deux eaux, se dirigeant vers le centre du port, là où étaient mouillés les deux gros vaiss"eaux sous la quille desquels avait failli périr le matelot provençal.
Le Sans-Pareil était le plus voisin du quai.
Le nageur longea le navire, passa sous son arrière et atteignit une embarcation isolée qui était amarrée à une bouée. C'était un petit canot de ceux que les marins nomment youyou et qui l'ont le service de va-et-vient entre la terre et les bâtiments au mouillage.
Le nageur posa la main droite sur le bordage. Au même instant, d'un paquet de toile à voile qui gisait au fond du canot, se dégagea une forme humaine.
— Papillon ï dit une voix.
— Oui ! répondit le nageur en se maintenant toujours après le youyuu.
L'homme qui était couché au fond du canot avança doucement la tète. Un rayon de lune, qui glissa en ce moment entre deux nuages, éclaira les traits du vicomte de Renneville, ou, pour niieux dire, du citoyen Bonchemin, car Papillon ne le connaissait que sous ce dernier titre.
— Eh bien? dit-il. Tu viens de la ville?
— Oui, répondit le colosse. Tout va bien. La Baleine a pris ton costume et s'est fait chasser par les sans-culottes. H les mènera loin, car il connaît tous les détours de Brest, cl il ne se fera prendre que quand il le voudra bien.
— Et l'homme qui était avec moiî
— Personne ne l'a vu.
— Ainsi, il a disparu?
— Complètement.
— Mais à quel instant?
— Au moment où b^s sans-oulottes commençaient à se sauver. Jusque-là, et durant la bataille, il s'était tenu caché dans un coin. Je ne le perdais pas de vue, mais tout à coup j'ai cessé de l'apercevoir.
Le vicomte secoua la tète avec un signe de contrariété manifeste.
— Aurais-je donc encore été dupe? Que peut-être devenu ce Jacquet? Pourquoi a-t-il refusé de me suivre?
Et il ajoula, après un,nu)iuenl de silence :
— Rentrer en ville serait jouer ma tète sans aucune chance delà sauver! Mon l)i(m ! tout serait-il perdu? N'aurais-jc aperçu un moment une lueur d'espérance briller h l'Iiorizon que pour que la déception fût plus douloureuse el plus amère ?
Papillon allendail, se tenant toujours appuyé sur le bordagi', l(^ (torps aux Iriiis quarts enfoui dans l'eau. Le vicomte regarda autour de lui. La rade et le jiort élaiiuit calmes et silencieux : on était trop loin de terre pour i|ue les seiilinelles pussent apercevoir même le canot au milieu des ténèbres, ut aucun des braiments au mouillage n'était assez, près pour qu'un regai'd indiscret arrivât jusqu'à Papillon el à son cornpîixnon. ■
lleni'i e\|)l(nu encore l'horizon, cl, bien certain qu'il n'avait aucun danger ii redouter '.
— Monte dans le youyou ! dit-il à Papillon.
Celui-ci s'enli^va à la fmxe des poignets; le eanol pencha sur hftbord, à l'aire, croire i|u'il alliiil chavirer; mais Henri fil eonlrc-poids du côté ojiposé, el In colosse .sauta dans l'cniliarcalion. llnnri lui tendit une gourde de rhinn dont Pupilloii but avitbrnnmt une gorgée.
— l'icoiili^ I ilil tout à coup le \iroiiile en paraissant prendre une déieriniinilion suliite, loi cl le» ('(Uiipagnons m'avez souvent répété quo vonsaviez pour nuii un dé\oueiiient sans bornes, i|ue vous abanilunnuricz tout pour me suivre...
— Nous t'avons dit la vérité! interrompit Papillon.
— Cependant, vous avez tous gardé un secret pour moi, votre ami ! -
— Vn secret ? répéta Papillon.
— Oui; vous m'avez caché, à moi, l'existence d'im chef auquel vous avez obéi, auquel vo»is obéissez peut-être encore... je veux parler du Roi du bayne.
— Le Roi du bagne! murmura Papillon.
— Ah! fit Henri, cet homme existe donc réellement ?"Et Jacquet ne me trompait pas !
Papillon paraissait interdit.
— Képonds-moi et dis la vérité ! reprit Henri après un moment de silence.
— Quand j'étais là-bas... avec les autres, fit Papillon avec un geste expressif, avant -que tu nous aies ramenés dans le bon chemin, j'ai souvent entendu parler d'un chef que nous avions tous et qui était notre protecteur. Les anciens racontaient des histoires sur son compte, et on disait que ceux qui le serviraient bien n'auraient jamais rien à redouter de la justice et arriveraient vite à la fortune. Mais ce chef, ce roi, comme on disait, je ne l'ai jamais vu ; c'étaient les anciens qui nous transmettaient ses ordres et nous faisaient passer ses récompenses.
— Et parmi tes compagnons actuels, en est-il uu qui ait vu ce Roi dont tu parles ?
— Pas un seul. Souvent nous nous sommes interrogés à cet égard, et personne n'a pu dire le'connaître; oti ne savait ni qui il était, ni où il était... Du reste, on disait... làbas... que, depuis longtemps, on n'avait plus de nouvelles du Roi... Les uns le croyaient mort, les autres, devenu grand seigneur... Et, depuis cinq ans que nous somn'ies avec toi, nous n'avons pu avoir aucun renseignement.
— De sorte que ni toi ni tes compagnons ne pouvez rien m'apprendre de précis sur cet bonnne?
— Rien ahsolunient. Ce que je puis te dire, c'est que ce nom de Pwi du bagne était teliement connu et avait uno . telle influence, que nous frémissions tous en l'entendant prononcer, et que jamais personne... là-bas... n'a osé refuser un ordre doimé en ce nom-là.
— Et reprit le vicomte, n'as-tu conservé aucune relation avec ceux qui sont encore... là-bas ?
— Si ! répondit Papillon. Je lâche de faire pour quelquesuns d'entre eux ce qae tu as fait pour nous... je m'efforce de les ramener au bien.
— Ainsi tu peux savoir, ])ar eux, ce qui se passe ?
— Dame ! oui, facilement.
— Eh bien! dit le vicomte d'une voix grave, lu as contracté envers nmi une dette de reconnaissance, tu prétends m'aimer ? Fais en sorte, par qiu'lquc moyen que In puisses employer, de savoir quel esl l'iKunine qui se t'ait appeler le Roi du bagne, quel nom il porte dans la société, où il est, el je te liens quille de tout, et lu m'auras donné une preuve irrécusable de ton atlacbemenl pour moi.
Papillon parut réfléchir.
— Combien de temps m'accordes-tu ? demanda-t-il.
— Le moins possible ; mais je ne te fixe rien 1
— J'y risque ma peau, murmura-l-il, car c'est la mort pour tous ceux qui ont cherché à pénétrer ce secret, et c'est pourquoi il est si bien gardé... Mais n'importe! celle morl-là rachètera pcut-Ctrc mon passé... D'ailleurs, j'ai promis de l'obéir en tout, el je liemlrai nu» promesse ! Je ferai ce que tu me demaïuies ! ajouta-l-il à \oix plus haute.
Le vicomte lui tendit la main. Papillon leva, sur son inlcrloeuleur, ses yeux snhitement nmuillés de larmes. Ce lénmignage d'affection, que Bnuebcniii n'avait jamais encoro donm^ à persomn\ le loueliail profondénu'nl.
— Tu as dit, halhutia-l-il, (|ue lu n'oCfrirais 1 1 main ouverte (|u'à l'honnne qui aurait recouvré son honneur!... Je suis donc un honm te homme, maintenanl?
— Oui! (lit gravennuit le vicomle
l'apillon lança \ers le ciel un regard rajininanl d'une joie orgueilleuse, puis il .sai.sil la main du viconilc, la porta à ses lèvres el la bai.sa avec une émoi ion sincère.
— Moi el PAquerellc, dil-il d'une voix vibranic. nous dirons merci le jmir on nous nous fenms lucr pour toi I
Li- vie<imle était hal)lliK''à ces ténu)iguagOS de l'.iseendaiit extraoriliiiane (pi'il a\ail pris sur ces natures à denn sauv;iges ; mais eetle l'(us \\ |)arul louché.
— Vivez loiiMleux el restez toujours lidèles à l'honneur! cl vous ne me quillerez jamais.
LU nouveau luoiuent d-u silence régna outre les deux lioaimes. .
— Maintenant, dit Henri, pars et va rejoindre tes conipafinons.
Papillon s'élança d'un seul bond (kins la mer; il ])lo)igea, reparut presque aussitôt sur l'eau, et, revenant s'appuyer au bordage du youyou :
— Quels ordres dois-je transmettre en ton nom ? Le vicomte réfléchit.
— Demain soir, dit-il, à la pointe de Roscanvel. Sortez ■tous de la ville à la tombée du jour et soyez réunis au moment où le second quart de nuit sera piqué.
l'apillon fit un signe aflirmatif, et, abandonnant le bordage, plongea dans la mer.
GOUESNOU.
Au nord de Brest, à sept ou huit lieues de la ville, sur la route de Plabennec et d& Saint-Fol-de-Léon, s'élève une petite chaîne de montagnes, rameau occidental des côtes du Nord, et dont les versants abrupts donnent au pays qu'elle traverse un aspect sauvage et désolé. Au centre de ces monlagnes, entre Bohars et Kersaint, sur le versant sud, se (liesse le hameau de Gouesnou.
De pauvres cabanes, d'humbles masures construites en mortier, couvertes en chaume et disparaissant au milieu des genêts, se groupaient autour d'une petite église au clocher aigu et à l'aspect gothique. En dehors du village, du côté de Kersaint, s'élevait une habitation qui, mieux construite que ses voisines, mieux entretenue et plus soignée, appartenait, depuis près de quarante années, à l'un des bienfaiteurs inconnus de l'iiuinanité, à un médecin de Brest, nommé le docteur Harmant, et qui avait l'ait de ce petit castel isolé une maison hospitalière pour les malades atteints d'aliénation mentale.
Avant la Révolution, le docteur avait donc une magnifique clientèle, et l'émigration enleva ses meilleurs malades. Accueillant tous ceux qui souffraient sans s'inquiéter de leur opinion politique, il avait des amis dans les deux partis en présence.
La guerre de l'Ouest étendait ses ravages, et l'escadre anglaise gardait les côtes sans laisser entrer ni sortir les plus petites embarcations.
La Convention avait ordonné que des camps fussent formés autour de Brest, afin de défendre les accès de la ville, et que des batteries fussent établies sur les falaises.
Ces camps organisés et les batteries terminées, on laissa avancer, en toute confiance, les navires anglais qui venaient donner la chasse à nos bâtiments marchands jusqu'à l'entrée du goulet de Brest, puis tout à coup on ouvrit le feu, et, le premier jour, deux frégates furent démâtées.
Mais les chouans répandus dans le pays s'avançaient parfois vers Brest.
Les malheureux paysans étaient plongés dans une inquiétude constante par ces. guerres intérieures, ces camps et ces batteries'qui désolaient le pays.
A Gouesnou, on disait que la flotte anglaise allait tenter un débarquement sur les côtes, que les chouans du Morbiban arrivaient pour se rallier à l'armée ennemie, et que les patriotes de Brest et une partie des troupes républicaines occuperaient les montagnes pour dominer la position. Au moment du coucher du soleil, la population entière de Gouesnou avait gravi le sentier aboutis.sant à la maison du docteur, car la porte principale s'ouvrait, précisément, sur une plale-forrae d'où la vue s'étendait sur les deux versants de la colline.'
Quatre promeneurs, au milieu des groupes de paysans bretons, attiraient sur leur passage l'attention générale, le respect de tous et une sorte de vénération imposante.
C'était le docteur Harmant, accompagnant deux religieuses et une jeune fille de dix à douze ans.
Les deux religieuses étaient jeunes encore, et elles avaient dans leurs gestes, dans leurs allures, une élégance et une distinction décelant des femmes de raristocratie.
La jeune fille, gracieuse dans tous ses mouvements, fine et élancée, blonde de cheveux retombant en boucles soyeuses, avait son mignon visage empreint d'une émotion pénible.
— Ma bonne sœur Blanche, dit la jeune fille eu levant ses beaux yeux, .est-ce que c'est vrai que Ton va se battre'.'
— Pi'ions Dieu que cela n'arrive pas, Berlhe ! répondit la religieuse.
— Mais, si on se battait, vous, ma bonne sœur Léonore, n'auriez rien à craindre, n'est-ce pas?
— Le Seigneur nous protégerait sans doute, Berthe !
— Et qu'attendons-nous ici'?
— Bien, mon enfant; nous interrogeons la campagne dans l'espoir de ne voir aucun ennemi.
— Oh ! mais je vois quelque chose, moi !
— Qu'est-ce donc? fit la sœur Léonore en se tournant vers Berthe.
— Là-bas 1... là-bas!... un tourbillon de poussière... Tous les regards se tournèrent vers l'endroit quedésignait
la jeune fille.
— C'est sur la route de Brésil dit une paysanne en se rapprochant des religieuses.
— C'est un cavalier! dit un autre.
— Serait-ce quelqu'un chargé de nous annoncer l'arrivée des soldats ? dit le docteur.
Le cavalier avançait rapidement, et déjà l'on pouvait distinguer, nettement, les formes de l'homme et celles de la monture. En ce moment un cri aigu, déchirant, d'une expression furieuse, retentit dans l'intérieur de la maison.
— Mademoiselle de Morandes est malade! murmurèrent les paysans.
, Le docteur fit un geste de commisération profonde et se dirigea vers la porte de la maison; mais les deux religieuses, «'avançant vivement, le retinrent du geste.
— Restez, docteur, dit sœur Blanche, nous allons auprès de mademoiselle Laure. Vous savez que nous parvenons souvent à calmer seules ses crises. Demeurez pour veiller sur nous tous; nous allons prier Dieu et soigner vos malades.
Les deux religieuses et la jeune fille se dirigèrent vers l'intérieur de l'habitation d'où les cris partaient plus furieux encore. Le cavalier avançait vers Gouesnou avec la rapidité de la foudre
Les deux religieuses traversèrent une petite cour, au ~ centre de laquelle s'épanouissait un frais tapis de verdure.
La façade de la maison se dressait derrière cette pelouse, et derrière la maison s'étendait le jardin. L'iiabitation du docteur avait de ce côté deux autres sorties, l'une donnant sur un bouquet de bois qui s'étendait sur la crête de la colline, et l'autre sur un champ eu friche qui lougeaii le mur extérieur.
Blanche, Léonore et Berthe franchissaient le seuil du vestibule, quand une grosse servante accourut vers elles.
— Ah! mes bonnes sœurs... s'écria-elle d'une voix essoufflée, c'est-il vrai que les ennemis nous arrivent?
— Non, Mariic, tranquillisez-vous! ré-pondit Léonore; les ennemis n'arrivent pas, mais mademoiselle de Morandes est donc eu proie à une crise nouvelle?
— Ah! la pauvre chère dame ! elle est quasiment plus furieuse que la tempête, quand souffle le vent d'ouest.
— Nous allons près d'elle ! ajouta Blanche.
— Eh ben ! fit la grosse servante, et l'homme, qu'est-ce qu'il faut en faire ?
— Quel homme ? demanda Léonore avec étonnement.
— Eh ben! l'honmie qui est venu tout à l'heure! Le pauvre malheureux ! il tombait de faim, quoi I
Les deux religieuses se regardèrent ; elles ne comprenaient rien à ce que leur disait Mariic.
— Expliquez-vous, ma fille, dit Léonore de sa voix douce. De quel homme parlez-vous ?
— De celui qui est arrivé, il y a dix minutes, par la porte du petit bois... Il tombait, que je dis? il n'avait pas la force tant seulement de tirer la chaînette de la cloche... Heureusement que j'étais aux légumes... je l'ai entendu et j'ai ouvert. « Ah ! pauvre chère âme du bon Dieu ! que je lui ai dit, qu'est-ce que vous avez, da? — J'ai faim! qu'il m'a répondu d'une voix qui m'a remué le cœur, j'ai faim et je suis épuisé de fatigue... — Eh ben! entrez! que j'y ai répondu; la mai-^ son du docteur Harmant a toujours ses portes ouvertes pour ceux qui souffrent... — Le docteur Harmant ?... qu'il a dit. Ah ! sainte Vierge ! c'est donc ici que sont les deux bonnes sœurs? — Mais, oui! — Sœur Blanche et sœur Léonore?... — Oui ! oui ! que j'y ai dit encore... »
— Cet homme savait nos noms ? dit Blanche avec étonnement.
— Dame ! oui, répondit Mariic.
Les deux religieuses se regardèrent avec un sentiment d'inquiétude. Manie surprit ce regard et en comprit i'expression.
— Oh! dit-elle, n'ayez poini peur! Qui est-ce qui voudrait faire du mal à de saintes créatures du bon Dieu comme vous? D'ailleurs, le pauvre malheureux a l'air d'une bonne âme...
— Mais enfin, que veut-il? demanda Léonore.
■ — Oh ! rien, ma sœur; il ne voulait qu'un peu de pain pour manger et un peu de paille pour dormir : je lui ai donné une miche et je l'ai mis dans la grange. Seulement il a dit comme ça que s'il voyait tant seulement un coin de vos jupes, il serait bien heureux... Et je lui ai promis que vous l'assisteriez avec de bonnes paroles , et j'allais envoyer Yvonne vous quérir quand vous êtes venues...
En ce moment les cris, que l'on n'avait pas cessé d'entendre, redoublèrent de violence.
— Va auprès de mademoiselle de Blorandes, dit Blanche à sa sœur; elTorce-toi de la calmer. Moi, pendant ce temps, je vais savoir quel est cet homme qui nous connaît par nos noms... Hélas! ne devons-nous pas être toujours en défiance !...
Et tandis que Léonore et Berthe gravissaient le premier étage de l'escalier, se rendant dans la cellule de la folle. Blanche traversa la maison et, descendant au jardin, se dirigea vei's les communs.
Ouvrant hi porte de la grange, elle aperçut, à l'intérieur, un homme étendu sur un lit de paille sèche et quî" paraissait dormir d'un profond sommeil.
Cet homme portait k costume des paysans bretons. De longs cheveux rouges, plats et tombants, descendaient sur les épaules du dormeur; de gros sourcils roux ombrageaient SCS yeux alors fermés. L'expression de la physionomie était stupide.
L'homme fit un mouvement, entr'ouvrit les yeux et, apercevanl la religieuse, il se dressa vivement avec un empressement respectueux. Blanche l'examinait encore, semblant altcndre que le paysan lui adressât, le premier, la parole.
— Vous avez désiré me voir, dit-elle.
— Pour vous donner un bon avis, mademoiselle ! répondit le paysin.
Et, fouillant dans la poche de sa veste, il en tira un fi'agnii'iii de médaille rompue par le milieu.
— Vous (levez avoir l'autre moitié, dit-il.
— Vous êtes envoyé par le comte de Sommes ? dit Blanche à voix basse.
Le paysan, ou du moins celui qui en portait le costume, fit un signe alfirinalif.
— Oii est le comte en ce moment? demanda la religieuse avec une extrême vivacité.
— A Brest, mais il sera ici cette nuit! répondit le paysan.
— Cette nuit? répéta Blanche avec surprise.
— Oui, Gouesnou sera altarpié cette imit par les bleus. Le comte en a acquis la certitude, et c'est pourquoi il m'a envo\é vers vous.
— Mon Dieu!... que dois-je croire'/ murmura la jeune religieuse.
Le paysan sourit.
— Ah! fit-il, je devine votre pensée. On vous aura dit que le comte de Sommes était devenu le citoyen Sommes, qui! le soldat vendéen s'était fait sans-culotte, que le loyal genliliioninie, di'veiiu traître à son parti, avait abandonné sa cause. ['.eaucOMp h: n'jièteut, beaucoup le croient, car les apparences sont là pour l'accuser, car, en ce moment même où je vous parle, le ciloyen Mareus-Tullius Sommes est à Brest, au milieu de ses amis les sans-culottes.
Blanche fit un geste île dégoût.
— (lepiridanl, ce n'est pas à vous à l'accuser; car si le comte joue ce rolc odieux, s'il consent à devenir un (ilijcl de maléillcliou pour ses amis, s'il a l'air de piiii.li'c sa pari (bi drame sanglant qui se joue, c'est pour vous sauver plus sûrement, vous et voire sœur!
, — Nous sauver! s'écria Blanche.
— Sans doute! l'ouvez-vous demeurer plus longtemps dans ce pavs, sans être exposées à umr mort hideuse, si vous files prises par les bleus, el h tine existence de misère e.l de sonlTrancn, s'il vous faut suivre l'armée royale'/ (Joiiesnou a été respecté jus(|u'ici, mais ce s(d, vierge encore de Rang, va être, celte nuit, couvert de ciidavres. l'oiir vous sauver en écartant toutes chîmces mauvaises, on a (d)lerni des passe-ports, les uns signés par un chef vendéen, les
autres visés par les représentants de la République? Le comte de Sommes a obtenu les premiers, et le citoyen Sommes a eu les autres.
Le paysan tendit à la religieuse quatre feuilles de papier aux en-têtes opposés. '
— Voilà la cause de l'apostasie que l'on repi-oche au comte!
Blanche tenait les papiers et les parcourait du regard.
— Que le comte nous pardonne! dit-elle. La souffrance rend parfois injuste !
— Le comte vous recommande une extrême prudence, dit le faux paysan. L'heure est propice, sans doute, pour agir, mais le danger est grand! Le double jtu que joue le comte, pour vous arracher à une mort certaine, le place entre deux périls aussi imminents l'un que l'autre. Les bleus et les chouans peuvent l'accuser de trahison, car chacun des deux partis le croit dévoué à sa cause.
Blanche devint pâle comme le voile qui lui couvrait la tête.
— Pour vous sauver, il faudra abandonner vos costumes religieux et vous habiller en paysanne du pays. Un bâtiment tout préparé vous attendra àSaint-Pabu, et demain, à pareille heure, vous serez sur les côtes anglaises, à l'abri de
. tous dangers.
— Mais pourquoi n'avoir pas employé plus tôt ces moyens de salut?
— Parce que le comte n'a pu obtenir que ce matin ce-j précieux papiers, et que, les troupes républicaines bordant !c littoral, la partie où se trouve Saint-Pabu sera dégarnie cette imit. Donc, vous pouvez vous embarquer!
— Oh! dit Blanche, j'ai confiance en ce que M. de Sommes nous propose, mais, cependant, j'hésite à fuir en laissant, derrière moi, ceux que j'abandsnne dans le péril qui les entoure : et la petite fille que nous avons recueillie, et qui nous aime comme ses sœurs .aînées, et le bon docteur qui nous a offert un asile que notre proscription rendait dangereux à donner!
— Qui vous dit d'abandonner ceux que vous aimez? re prit son interlocuteur.
■ — Quoi! ceux-là pourraient fuir avec nous?
— Sans doute. Le bâtiment qui vous attend est assez spacieux pour vous recevoir tous.
— M. de Sommes vous a autorisé à nous promettre...
— Le comte m'a ordonné de vous obéir en toutes choses.
— Oh! fit Blanche avec un air convaincu, M. de Sounues est le plus généreux des hommes !
Le taux pa\san s'inclina profondément.
— Mademoiselle! il faut que je vous quitte. Les moments sont précieux. Changez de costmne, tenez-vous prêtes à toul;n)ais ne quittez pas cette nuiison, renier, iiez-vous-y, attendez les événements, et, quoi qu'il arrive, que le. comte puisse vous trouver dans cette demeure !
La religieuse fit un geste d'assentiment. Il ramassa un grand feutre qu'il enfonça sur sa cheveliu'e rouge, cl, quittant la grange, il ouvrit la porte donnant sur le petit bois. Mais, au moment de s'élancer au dehors, il s'arrêta.
— Mademoiselle, peut-être serai-je tué celte nuit. Si je meurs, de Sommes aiu'a perdu son meilleur ami!
El, sans .ajouter une parole, il s'élança par la porte ouveile, disparaissant derrière le premier bouquet de bois.
Demeurée seule, |{lanche s'agenouilla, et, tirant de son sein un petit médaillon rent'ermant une boucle de cheveux :
— Charles! Vous auquel l'évêque de Vannes m'avait fiancée, vous que j'ai pu coir^idérer comme l'époux que nie réservait le Seigneur. so\ez témoin des scnlimenls que mon co'ur éprouve. ('Iiarles! je vous aime et je n'aime (pie vous! L'amour que vo\is m'avez iiispiié ne sera rem|ilaeé que par celui que je voue à notre divin Maître. Charles! si vous fûtes coupable, si vous fûtes criminel, que le Seigneur me preime en sa sainte jutié, c^ir je vous aime encorel... Si vous fûtes innocent, vous êtes auprès de Dieu, et vous voyci mes soul'fr.iiu'es ! Charles! priez ])our moi!...
En achevant ces mots, Hlanelie se leva en s'avançani dansl.i dircctiim de la porte, ou le dueteur llarmaiil fut devant elle.
— Ah! mon eiifaul, dit-il d'une >oi\ altérée p.ir une forte émotion, je vous chercliais!
— Qu'y a-t-il donc, d(Mleur? deuiauda liL-oniie.
— Il y a que, celle nuit même, Coimsnou sera probablement déiniil, pillé, incendié, ruiné! Les bleus el les eb(maus se renconlreronl ici! J'ai reçu l'ordre de faire armer le vill.nge pour résister à l'ennemi. Mais Cel ennemi, (piel est-Il? J'aime mon pays cl j'aime mon roi I
— Espéi'ez en Dieu, docteur!
— C'est que l'ordre du comité est précis. Le cavalier qui me l'a apporté, tout à l'heure, a l'air d'un véritable forcené ! Qu'allons-nous devenir avec nos pauvres malades? Refuser d'obéir, c'est risquer ma tête!
— Prévenez les habitants : qu'ils se dispersent dans la campagne en emportant leurs objets les plus précieux....
— Eh ! ma chère enfant, c'est déjà fait. Le village entier est désert à cette heure. Nous demeurons seuls.
— Dieu nous protégera! répondit la religieuse en levant ses mains vers le ciel.
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