‹ Le roi des gabiersChapitre 22 sur 103 · ROQUEFORT · texte numérisé non relu

ROQUEFORT

En quittant le jardin du docteur Harmant, l'envoyé mystérieux du comte de Soniuics s'était enfoncé dans ce buis touffu qui bordait le iniir.

une

S'enfonçant dans des fourrés épais, il arriva dans clairière et il s'arrêta en regardant autour de lui.

Un léger bruit retentit dans l'écartement d'un buisson et un honime apparut :

— Uu'as-tu fait. Roquefort ? demanda le nouvel arrivé.

— J'ai réussi, monsieur le comte, au delà de toute espérance !

— Elles consentent à partir ?

— Oui ! et elles ont foi en ce qui concerne le comte de Sommes ! Ainsi tout est convenu et tout est arrêté, comme vous désiriez que ce soit.

— Je suis content de toi ! répondit de Sommes.

— Et le vicomte'? demanda Roquefort.

— Aucune nouvelle !

— Pick a perdu la trace '.'

— Complètement; mais demain, la uiei' sera entre elles et lui.

— Ah çà ! si le vicomte de Renneville a pu se sauver et revenir en France, qui nous dit que le maniuis d'EIerbois

Vc'iicz, venez! je vous sauverm. (t'a;:

n'a pu en faire autant et que nous ne le reverrons pas, l'un de ces jours, surgir devant nous ?

— Le marquis est mort, et bien mort !

— Hé ! hé ! on croyait le vicomte mort, et bien mort aussi! et cependant il existe !

— Raison de plus : la Providence fait un miracle, maiselle n'en fait pas de.ix. D'ailleurs, que m'importe? J'enlève, cette nuit. Blanche et Léonore; j'épouse Blancbe, j'attends des temps plus calmes ; puis je reviens en France, et j'entre en possession de la fortune de ma femme. Double avantage : plus de bruit, plus de scandale, et j'échappe à Camparini...

Roquefort secoua la tête.

— Camparini a la main longue !

— Bah ! le crains-tu ?

— Si je le craignais, je ne serais pas près de toi.

— Je le combattrai eu face, cet homme qui s'est mi-\\ dr n.di comme d'un instrument utile!

— Camparini est bien fort! mais nous lutterons !... Cependant, il y a dans l'affaire une chose qui me préoccupe.

— Qu'est-ce que c'est?

— La fortune des Niorres revient par moitié à Blanche et ^à Fjéonore; or, lu ne peux épouser les deux sœurs, donc tu 'n'auras jamais que la moitié des biens.

— Léonore restera au couvent, prononcera ses vœux, et sa renonciation à l'héritage sera maintenue.

— Mais si le vicomte de Renneville échappe à Pick, c'est lui qu'elle aime... Tu aurais dùjeter ton dévolu sur Léonore!...

— Blanche me plaît davantage.

— Alors... pense au vicomte...

— Demain nous serons en mer. Qui peut prévoir les accidents d'une traversée?... un faux pas en s'embarquant ou eu débarquant... une vergue qui se brise... un cordage qui se l'ompt... une lame qui vous em|iorte...

Ro(iuefort lança à son compagnon un coupd'dîil incisif.

— Tu as réellement beaucoup d'esprit, dit-il.

— Quelle heure est-il ? demanda brusquement le comte en rompant la conversation.

— Cinq heures! répondit Roquefort.

— L'attaque doit avoir lieu à dix heures. As-tu prévenu le eomnuidore que les batteries du goulet seraient, cette nuit, gardées par un seul bataillon?

— Oui.

— Et qu'a-t-il répondu ?

Roquefort ouvrit sa veste et tira de sa poche une liasse de billets de la banque anglaise.

— Bien ! dit le comte de Sommes, dont les yeux étince- Icrent... Et le sloop ?

Oî

— Sera celle niiil à la poinle de Saiiil-Pabu. Les hommes Uc l'équipage ticiuii-ont un canot à notre disposition.

— Alors toutes les précautions sont bien prises?

— Toutes !

— Uuelle marche suivront les chouans?

— Les bru\ères, les gcucts, et ils attendront, à dix heures, le passa^'c des bleus.

— Les républicains parliront à huit heures de. Brest ; la coliuine est fuite de ciiui cents hoinuies; ils suivront la roule pour giigner Gou^snou ; ils croient trouver l'eunciiii de raulrecoté du village. Tu vas retourner au Placis, prévenir les chouans de la marche des bleus, et moi je rentre à BiTSl pour dire à Prieur que l'euneini sera blotti dans les {leuèts qui bordent la route. Puis, cette nuit, à neuf heures! C'est compris ?

— Partuiiemeut.

— Alors, en route !

— Pense au vicomte !

— So'is tranquille! Pick ne se lasse pas; tous les sansculolles ont son signalement. D'ailleurs, que nous réussissions cette nuit, et le viromte deviendra ce qu'il pourra.

Les deux hommes se séparèrent; de Sommes partit le premier, et, quittant sa clairière, s'engagea dans le sentier qui, coiitonriiaiit le village, descendait, par, une pente rapide, jusqu'à la route de Brest. Roquefort attendit, puis, s'enl'onçani dans un taillis, il disparut à son tour.

A cet instant, les branches d'un bul^snn d'aubépine s'écai'tèrent doucement, et une tète apparut dans l'oaibre projetée par le feuillage épais. Cette tête s'avança lentement : des yeux, ardents interrogèrent la clairière devenue libre, et un iiomme seglissa douccuu-nt sur le gazoa. Cet homme était, de même que Iloquefort, costumé en paysan breton.

— Roquefort ! niurmura-t-il d'une voix frémissante, Roquefort! le Roger de l'afiuire de Niorres! celui qui a osé [u'eiidre mon nom ! insu ennemi ! l'agent de Pick ! Ah ! cette fois, je crois que j'ai bien dans mes mains tous les fils de l'intrigue ! A l'œuvre !

En quilta..l la clairièrp, il .s'élança, raais avec des précautions inlinies, dans la direcliou qu'avait suivie le séide du couitc de Sommes.

LC COMDAT DE NUIT.

Au moment où neuf heures du soir sonnaient, le ciel miir était couvert de nuages sombres. Aucun feu n-i brillait à Gouesnou, que toute la population avait abandonné.

Seule la maison d'Harmaiit était encore habitée.

1-e docteur, se dévouant à ses malades, avait refusé de partir, et Blanche, Léoiiore, Derthe et Mariie étaient restées avec lui.

I>l.inclie avait raconté à sa sœur la visite de l'envoyé nivsirriiux du comte de Sommes, et il avait été convenu qu'elles préviendraient le docteur.

— .le partirai avez vous, réponilit-il, si mes malades peuvent partir avec moi, sinon je demeurerai avec eux.

— .Nous luirons tous! répondit Rlanchc. Le comte m'a fait dire qu'il pouvait proléger notre départ.

Alors, on avait pro(;édé aux préparatifs de fuite. Rlauflie et Léonore prirent des vêlements de Mariie, et, quittant leurs babils religieux, elles se cosluinèrenl eu paysannes. Berlhe, velue comme les cnfaiilsde la Hclagne, M'a\ait pas besoin de déguisement. Le docteur paraissait vivement infiuiel et préoccupé, car, parmi ses malades, il avait des re- ;a'éscnlaiils(le viciijcstainillcsnobles, à commencer par celle demoiselle l>aure de Moi amies, toile depuis de longues aunées.

Si les chouans liiomphaienl, ces malades n'avaient rien h reiloiiler, mais si ji's Meus avaient l'avanlage, tous seraient tu.'S ou livri'S aux Iribunanx.

I..e docteur, assis dans la relbile de mademoiselle de Moramies, (|ui dormait d'un Huiuiucil bieiiluisant, élail là, absorbé dans ses pensées.

Un léger bruit retentit dans le couloir, la pmMe s'ouvrit, et un Ri-oupe appaiiii sur le seuil, ("fiaient mesdemoiselles Ulanclie et I>('M)iiMr,: coslumées en paysannes bretonnes, et Icnnnl cliarunc Uerllie par la main. .Mariie se mollirait dans l'ombrr- sur le s(!conil |d.'iii.

— Eh bien! docteur, deniaiida Léonore en pénéirant dans la cellule, qu'a\e/.-vou5 n'sidu pour mademoiselle de Alorandes ?

— Rien répbmlit le médecin. Transporter mademoiselle de J^lor mdes serait impossible ; attendons, et que la volonté de Dieu soit faite !

— La miséricorde divine ne fera pas di'faut à ceux qui souffrent ! dit Illauclie.

— D'ailleurs, ajouta Léonore, ]c ne puis croire que, lors même que mademoiselle de Moiandes tombrraii entre les mains des bleus, elle courût un \éritable péril. Uui oserait frapper une piuvre folle?

— Ma chère enfant, dit le vieux docteur, si nous étions en temps ordinaire, si nous avions, eu faoc de nous, deseuneiiiis éliangers, je ne crainJrais rien, car un soldat ne frappe 111 les malades, ni les femmes, ni les enfants. Mais, nous sommes en temps de guerre civile; et nialiieureusement, chaque parli répond à des cruautés p;u' d'autres cruautés plus grandes encore. Ces soldats de l'armée républicaine, ces soldats de l'arraée^royaliste, sont presque tous des hommes de cœur et des hommes honnêtes. Je suis impai-tial, moi, et je ne hais ni les uns ni les autres. Certes, ces hommes séparés, en temps de jiaix, sont tous généreux; ils secourront la veuve et l'orpbeliii; mais alors que le souille empoisonné de la guerre civile les anime, alors que tout s'efl'ace en eux pour faire place au désir de vainci'c.au besoin de tuer, ces mêmes hommes, dans leur fureur, égorgent sans piiié renfant qu'ils auraient secouru, la leinme qu'ils auraient défendue dans toute autre eirconst;uice. Hélas! depuis que chouans et bleus se. comballeut, les raassacres ne se.complent plus! Puis, à côté de ces lionimes qui donnent leur vie poui- une cause qu'ils croient boiuie, ne vo\e;.-V(Uis pas surgir ces créatures abjectes qui suivent les combatlaiits comme le requin suit le navire en déliessc, cijuime l'byène suit l'animal blessé? Ouldiez-vous donc que les religieuses, vos com|)agnes, ont été assassinées, sous vos veux, par les saus-culoltes luiutais?

Léonore cl Blanche joignirent les mains avec edroi. Le dpclcur secoua la tête.

— Si le comte de Sommes ne peut tenir sa promes<c, dit-il, s'il ne nous sauve pas celte nuit, |)eul-être périronsnous lous dans cette liiaisou ! Pourquoi avez-voiis refusé de m'obéir? Pourquoi n'avoir pas fui avec les paysans ?

— Parce que nous ue vousabaudonuerons pas ! dit Blanche d'une voix ferme.

— Et moi, mes enfants, je n'abandonnerai pas mes malades qui, eux, ne i)euvent fuir.

— Alors, nous diuneurerons tous ici ! fit Léonore. Que Dieu nous protège ! ^Mais le Seigneur sera avec nous, et j'ai foi en la promesse du comte. Il nous sauvera!

Le docteur délourna la tête pour ne pas répondre.

— Ab ! lit Mariie en s'avançant vivement, u'avez-vous pas entendu ?

— Uu'est-cc donc 1 demanda le docteur.

— Les cris des ciiouaus ! répondit la vieille femme. Chacun prêta l'oreille.

— J'entends un bruit de pas dans le jardin ! dit vivemenl Blanche.

Le docteur leva les mains au ciel. Léonore saisit Derlhe dans ses lu'as. Dix heures venaient de .sonner.

Un silence prol'ond régnait, et tout à coup une fusillade vive éclata.

il y eut un moment de slupéfaclion.

— Prions! dit Blanche d'une voix ferme.

Debout sur le seuil de la porte, le docleiir se tenait immobile, l'œil animé, le front pâle, une main appuyée sur smi cœur, l'aulie éleu<iue en avant, comme pour bénir el proléger celles qui ne possédaient que lui pour délenseui-. Les deux reliiiieuses, la petite tille et Mariie, agenouillées dévolemeiil, élevaient leurs âmes vers le Dieu de clémence. Blaucbe récitait, à baille voi\, les prières, et ses eonipagiies lui répondaient. Sur le lit, la folle, immobile cl calme, .sommeillait.

Puis ou entendit des cris furieux, des hurlemenls férnr(-.î cnlreiiiélés des éclats succeshils des déloiialions (jui éclairaieiil par une fumée rougcàlre.

Tous ceux qui étaient dans la cellule savaient que c'étaient les deux attaques des bleus et des chouans, mais ils ignoraient comment i-i- cunibal de nuit avait conimencé.

C'était une beiire avant, sur la roule de Hresl à Gouesnou, qui su dessinail, vaguement, eu contre-bas d'un double cliainp de genêts, (|ue se dirigeait, sans bruit, une eolomio de soldaLs coiiduilo par le colonel et uil chef de balailldn.

Deux files d'éclaireurs, le fusil en uiaiii et l'œil au yuct, lon.m'aient, pi-èts à tirer, les d u\ côtés de la roule.

Arrivée au pied de la colline de Gouesnou, sans avoir été attaquée, la colonne s'arrèl;: sous le coinuiaudemeiil lait à voix basse du colouel :

— Halle là!

Les soldats s'arrêtèrent immobiles, sans échanger un mot.

— Dis donc. Brune, fit le colonel en s'adressant au chef de bataillon, c'est ici que nous devons nous arrêter pour éviter l'embuscade.

— Oui, colonel, répondit le cûuimanJant, si toutefois celui qui nous a. donné l'avis de la posilioa des chouans ne nous a pas trompés.

— Bah ! tu crois qu'il aurait osé se moquer des soldats de la Iiépublique ?

— Je crois cet homme capable de tout ! Cetic conversation avait eu lieu à voix basse.

— llum ! murmura le colonel, si je savais que le chien nous trahit, je lui mettrais du plomb dans la tète; fuis-le venir !

Le commandant Brune appela un soldat et lui donna un ordre. Quelques minutes a]jrcs, le citoyen Sommes apparaissait cnlvti di:ux grenadiers.

— Citoyen Au^'ereau, dit-il sans attendre qu'on l'interrogeât, tu répondras au comité du traitement que lu as osé me faire subir !

— ïa ! ta! ta! fit le colonel, .«iaris paraître ému le moins du monde de cette menace, les traîtres ne sort pas rares par le temps qui court, et j'ai du prendre mes précauiions ei: conséquence. D'ailleurs, qu'as-tu à cire ? Tu as îait route en compagnie de bons enfants, de vrais patriotes...

— Qui me gardaient à vue !

— Pour t'empêcher de tomber daus quelque embuscade ; plains- loi doue !

— Oh! fit le citoyen Sommes en lançant un ma-ivais regard au commandant, je sais de qui je dois me plaindre.

Brune tourna le dos avec un geste de mépris écrasant. Les yeux du ci-devant comte de Somiujs ldi:çaieut des éclairs.

— Nous ne sommes pas ici pour nou.:^^ amuser à causer, dit le colonid d'une voix, impéruiivc. Ecoute, citcyen, .u t'es cliargé de nous renseigner sur la ptsition de l't-nnemi ; tiens tes promesses, sinon, quoique j'aie un bien bon caractère, je topasse mou sabre au travers du corps; tu comprends ?

De Sommes regarda fixement Augereau.

— Ta menace est inutile, dit-il ; ce que j'ai promis de faire, je le ferai, non pas parce que tu m'inspires de la crainte, mais parce qu'il me plaît d'asir aiiisil

— Alors, marche en avant et éclaire la route, dit Augereau. Et vous, grenadiers, attention! ne quittez pas^ le citoyen et rappelez-vous la consigne!

Dj Sommes, sans daigner ajoute:' une parole, se plaça de lui-mêuie entre les deux soldats et se dirigea lentement vers le village. Le colonel et le commandant le suivireni, à quelque di.'tance, guidant la petite colonne.

— Je ne crois pas que cet homme trahisse, dit Augereau en se penchant vers Brune.

Le commandant fit un geste de doute.

— Bappelle-loi tout ce que Fonché nous a dit du comte de Sommes en 1783, après notre voyage à Saint-Nazalrc, alors que nous allions chercher la jolie migvonin-, la tille du teinturier Bernard, celte enfant dont nous n'avons jamais pu avoir do nouvellei. Rappelle tes souvenirs, et dis-moi ensuite si tu as grande confiance dans le citoyen Sommes !

— Ah bah ! fit Augereau avec insouciance, il y a si longtemps que je ne me souviens plus. D'ailleurs, autre temps, autres mœurs ! Fouché a pu se tromper... et puis, est-ce que loi et moi pensions alors à marcher sur la route de la gloire ■/ Eh bien ! il pouvait bien ne pas penser à l'aire une étape dans la voie -des honnêtes geus, tandis que maintenant...

— Attention! interrompit Drune.

De Sommes revenait avec les deux soldats.

— Les chouans? demanda Augereau.

—- Veux-tu être maître de.Guiiesnûu dans deux heures? dit Sommes aii colonel.

— Pai-bleu ! Les chouans sont donc là?

— Consens à sacrilier viugt hommes, et je ic promets une victoire complète.

A'jg'i.'eaa réûéc.ii'. aa immsn',.

— Soi", ! mais !•-; «îo.nmanlorai moi-même ces vingt hommes-là. Bru.ie, prends le ".ommandunient de la colonne, et toi, citoyen, ma.'^îae à mou "AuL Allons! vingt hommes de bonne volonté pour aller se faire tuer avec leur colonel !

Quoique cet appel vi dévo'ieme.ileùt été fiità voix basse, une cini[uantaine de soldais sortirent vivement des rangs. Augereau n'eut qu'à choisi.-.

— A la première lueur d'incendie que vous apercevrez sur' la colline, dit de Sommes au comramaudant, avancez au pas de charge, car nous aurons tourué les chouans et nous les prendrons ainsi entre deux feux.

Le commandant fit un signe afflrmatif. Le colonel, l'espion et les vingt soldats disparurent dans les bruyères. Lin quart d'iieure s'écoula, puis une demi-heure, et le silence le plus prploni régnait sur la colline. Brune et ses soldats, cachés dans les bruyères, attendaient avec une anxiété profonie.

Au milieu du silence, un coup de fsu retentit, mais seul, isi)lé et piralssanl venir de l'autre côté du petit bois auquel était adsssée la maison du doe'.eur. A ce coup de feu en succéda un sejon:'... Brune, frémissant d'impatience, se

1 tourna verj ses so! Jais... il n'osa;', igir, car les ordres de

I l'c pion avaient é'.é sanctionnés parle îulonel... Enfin, une fusillade vive, serrée, éclata brusquement, et des cris bien connus, ceux des chouans, retentirent au sommet de la colline. Au même instant, un jet de flammes s'élança dans

I leo airs.

! — En avant ! cria Brune en se précipitant le sabre à la main.

Les soldats bondirent avec ardeur sur les traces de leur chef, mais une grêle de balles les assaillit presque aussitôt. Les chouans, éparpillés dai-s les bruyères et sur la colline, embusqués dans les cabanes abandonnées, firent pleuvoir un leu meurtrier sur les troupes républicaines. Alors commença une de ces luttes d'extermination où les chouans et les républicains combattaient av c une même rage, jnc

i même ardeur, une même bravoure.

i Les chouans, cependant, &oit qu'ils reculassent par calcul, soit qu'ils cédassent aux ci'lo.-ts de leurs emiemis, perdaient du terrain et gagnaient le sommet de la colline, là où se dressait !a maison du docteur. Bientôt cette maison devint le point piincipal de la lutte. Les chouans avaient escaladé les murailles et s'étaient retranchés dans la cour, comme dans un ijoste fortifié. Brune, à la tête de ses soldats, arrivait alors devant la porte.

Un temps d'arrêt permit aux adversaires de prendre un léger repos. D'un coup l'œil rapide, le commandant exaujinait les murailles et la porte, cherchant vers quel point il devait diiiger l'attaque. En ce moment, une voix sonore poussa un cri de ralliement. C'était Augereau, qui, noir de poudre et couvert de sang, revenait à ses soldats.

— Et celui qui t'accompagnait ? demanda vivement Brune.

— Mort ou blessé! répondit Augereau.

— Mais disparu, n'est-ce pas ? dit Brune avec colère.

— Je l'ai vu tomber à mes côtés. Quant à trahir, il ne trahissait pas, car il nous a fait prendre les chouans à revers; donc, quoi qu'il arrive, j'ordonne qu'il soit respecté. Maintenant, il s'agit de forcer cette bicoque ; fais former les colonnes d'attaque, et en avant ! Vive la nation!

— Vive la nation! firent les soldats en brandissant leurs armes.

La fusillade recommença plus vive.

En ce même instant (il était dix heures et demie), le docteur courait de cellule en cellule, essayant de calmer ces malheureux, attaqués de folie, qui subissaient un accès furieux causé par le bruit, les cris, les détonations et le tumulte.

Seule, mademoiselle de Morandes continuait à dormir.

En ce moment terrible, un pas pressé retentit dans le corridor, et la porte s'ouvrit brusquement, donnant passage à un homme au Visage noirci par la poudre, aux. vêtements déchirés et ensanglantés.

— Monsieur de Sommes ! dit Blanche.

— Oui, c'est moi, répondit le comte d'une voix rapide. Ne craignez rien, je vous sauverai ! Les bleus vont être vainqueurs, mais toutes mes précautions sont prises !... Atte:idez-nioi, ne bougez pas! ils ne parviendront pas jusqu'ici. Ne poussez pas un cri ! attendez!...

Il fit un mouvement pour s'élancer au dehors, mais, au même instant, mademoiselle de Morandes se réveilla de sou sommeil léthargique. Ses regards vagues se promenèrent

autour d'elle ; elle écouta : les cris, la fusillade, retenlissaient avec un achurneuient effroyable.

Tout à coup ses yeux hagards devinrent fixes ; sa physionomie, jusqu'alors" sans expression, s'auiuia soudain, et, avant qu'aucun des assistants eût pu s'apercvoir de son réveil ni prévenir son action, elle bondit de son lit, renversa, par la force de l'impulsion, le comte, qui se trouvait debout entre elle et la porte, et elle s'élança dans le corridoi'. Blanche et Léonore poussèrent un même cri et voulurent se précipiter vers elle, mais le comte, se redressant vivement, leur saisit les mains et les rejeta en arrière.

— Ne sortez pas ! dit-il, ou vous êtes perdues !

Et, sans leur laisser le temps de répondre, il bondit dans le corridor ; courant, il atteifjnit l'extrémité du couloir. Une fenêtre s'ouvrait sur le jardin, et les rameaux d'un chêne ma.^Miifiquc, planté le Ion;,' de la muraille, arrivaient- jusqu'à cette ouverture. Le comte enjamba la barre d'appui, sauta sur une branche," gagua le tronc et se laissa glisser jusque sur le sol. Une fois dans le jardin, il reprit sa course et ne s'arrêta qu'à la porte de la grange donnant sur le petit bois. Là, il explora les taillis d'un regard rapide :

— Roquefort ! fit-il à demi-voix.

Aucune voix ne lui répondit.

— Roquefort ! répôla-t-il.

Le bruit de la fusillade, entremêlé des vociférations des vaincus et des plaintes des blessés et des mourants, parvint seul jusqu'à lui.

— Roquefort! s'écria-t-il pour la troisième fois avec une colère sourde.

Puis, comme rien encore ne répondait à son appel :

— Damnation ! dit-il avec rage; que signifie ceci?.« Les chouans n'ont pas été prévenus de l'attaque des bleus... Jonas ni Rubis n'ont pas paru dans la bruyère!... Roquefort! où est-il? Malédiction ! cet homme ti-ahirait-il?...

Et ses regards anxieux se portaient du petit bois désert aux fenêtres du premier étage de la maison où était située la cellule de mademoiselle de Moraiules.

De l'autre côté de l'habitation, le combat conliiiuait sans se ralentir. La cour et les fenêtres de la façade étaient encombrées par les chouans ; les soldais avaient forcé la porte, d'autres escaladaient les murailles : c'était un véritable assaut. Augereau, la figure animée, les \eux brillants, respirant, avec une joie fiévreuse, l'odeur de la poudre, excitait ses hommes, et, toujours en tête, toujours le premier au feu, les entraînait bravement sur ses pas.

Les chouans se battaient toujours, mais ils faiblissaient sensiblement.

— Brune ! cria Augereau au commandant qui luttait à ses côtés, prends deux compagnies avec toi, tourne la maison et coupe la retraite à ces brigands-là !

Brune, s'élançant, rallia une centaine d'hommes et se précipita dans 1,1 direction iruliquée.

Là, il trouva le bois, et, s'arrêtant sur la lisière, il éparpilla ses houimes avec ordre de se replier les uns sur les autres au iircmier signal; puis il .s'avança seul au milieu des Ifiillis et des fourrés pour explorer i)lus sûrement la position.

Le bois était sombre, et Brune, un pistolet d'une main, son sabre nu de l'autre, s'avançait avec la précaution (jue nécessitait sa mission aventureuse. S'habiluaut ))eu à peu aux ténèbres, ses >i'ux ronimi'ni-aient à discerner les objets princiiiaiix... I^e bruit du combat, ([iii se livrait à quelques centaines de pas, semblait si' rai)proclier cncoiM^ et iiiilii|iiait que li's chouans perdaient du terrain de\aiU les bleus.

l'rune s'airêta : il venait d apercevoir, au |)ied d'un ai'bre, ui\f, masse confuse et inei-le : on eût dit le corps d'un houniie attaché nu tronc... Le commandant ('carta, avec la lame de son sabre, quelques branches qui le gênaient, et avança douceincnl la lêlc... II ne s'était pas Iromiic. C'était un liomnie garrotté qui gisait au pied rl'iin vli'ux chêne. Prenant une énergique et subite délerminatinn, lirime fit nu pas (;n avant.

Au même inslaiit, nu honiniu surgit cuire le eomiiiandaul cl le corps attaché à l'arhre.

- Qui vive'.' dit enlin lîriine cl'une voix ferme, l'oiir la nation ou pour le roi ?

— Pour la justice! rép(mdil rineonnu en (''vilant ainsi une réponse priici.sc qui itouvait être eoinpromellanlo.

— 'J'fUl ll'illl ?

— Que l'iuiporte ! Pciix-lti dire le tien ?

— Le mien cM celui d'un bon Français! qui ne craint pas

de résonner aux oreilles de ses ennemis comme à celles de ses amis : Brune!

— Brune ! répéta l'inconnu en abaissant vivement le canon de son arme ; Brune! l'ancien étudiant de La rue Saint- Sulpice?

— Oui ! répondit le commandant, fort étonné de s'entendre, eu telle circoustance, rappeler un passé oublié depuis longtemps par lui-même. Mais qui es-tu, loi-même ?

— Jacquet! ancien employé de M. Lenoir!

— .lacquet! répéta Brune à son tour, comme quelqu'un qui cherche à réveiller aîs souvenirs.

— Oui, Jacquet! Rappelez-vous Saiiil-r.'azaire ! raj)pelczvous Fouclié, Augereau, Jean et Nicolas... et votre voyagea la recherche de la tille de Bernard le teinturier !...

— Oh ! s'écria Brune, je me souviens ! Jacquet ! celui qui a tout fait d'abord pour entraver notre mission, et qui, reconnaissant qu'il était joué lui-même, s'est allié à nous à Saint-Nazaire pour poursuivre le même but !

— C'est cela! c'est cela !

— Mais, dit Brune rappelé à la situation présente par la fusillade qui retentissait à ses oreilles, nous ne sommes pas à Saiiit-Nazaire ici, et nous poursuivons autre chose que la découverte de la. jolie mignonne... Es-tu ami ou ennemi, citoyen Jacquet? Bleu ou chouan ? Parle vite, car le temps presse.

— Ami ! répondit vivement Jacquet.

— Alors, quille ce bois et viens près de mes grenadiers! El Brune, se tenant toujours sur la défensive, fit signe à

Jacquet de passer devant lui, mais l'ex-agent de police ne bougea pas.

— Allons ! répéta le commandant avec impatience.

— Citoyen! s'écria Jacquet, es-tu toujours le même homme qu'autrefois? Te souviens-tu encore du serment que tu as fait au pauvre Bernard : de tout faire pour retrouver sa fille?

— Oui! dit vivement Brune. ,

— Alors, je te confie cet houiiue, mou prisonnier ; tu m'en réponds sur ton honneur!

El, s'écarlant hrusquement. Jacquet découvrit riiomme qui gisait, attaché au pied du clir'iie.

— Quel est celui-là? demanda lîruiie.

— Roquefort ! celui qui a voulu vous empoisonner dans l'auberge... celui qui avait pris mou nom... M. Roger, cntin! "

Brune arraclia une poignée d'herbes sèches, fit jouer la détente de son pistolet et alluma la torche qu'il venait d'improviser. Une lueur i;ou,:.'eàtre éclaira aussitôt le taillis et fil baisser les i)aupièrcs à riiouinie garrotté et bâillonné que Brune avait devant lui.

— Vive Dieu! s'écria le commanilaul, tu as fait deux fois bonne capture, car cet homiue est un espion royaliste! '

Puis, élevant la voix :

— A moi, grenadiers! ajonta-t-il.

Un bruit d'armes se lit aussitôt entendre, les branches des buissons craquèrent, et une vingtaine de soldais apparurcnl auprès de Brune.

— Sergent, dit le conimandanl à l'un d'eux, garde ce prisonnier, et, quoi qu'il arrive, ne le laisse pas fuir! '.

l'^t, tandis que les grenadiers s'empressaient d'c.\éculer l'ordre reçu, de détacher lloqueforl de l'arbre cl de le placer entre deux soldats (|ui lui lièrent les mains, Brune se rapprocha de Jacquet.

— Tu m'eKpli(pieras jilus tard C(UiiiMCiit lu t'es emparé de cet homme, dit-il. Maintenant, il faut (|ye tu rendes un service à l;i lîépiibliipie. Ta présence ici me prouve que lu ddis connaître les lieux : il faut (|ue nous coupions la relraileaux cliiiiians; indique-nous les issues que celte maison a de ce

eôté.

Jacquet regarda fixement le comniandanl.

— 11 \ a là, dil-il en désignant riiabilatinn du docleur, trois personnes qu'il faut préserver de tout danger. L'une est la fille du Icinluricr Rernard : siui salut le regarde, puisque lu n'as pas oublié ton serment. Les deux autres sonl des religieuses, ajoiitn-l-il à voix basse. Jiire-nioJ <li' les laisser libres, cl je ferai ce que tu me deiimniles...

— Ces feniMies sont-elles innocentes de loul crim *er.s

l.t nation 'f dciiiaiida Ih'iine.

— Je le le jure !

-- .Mors, je te jure aussi qu'elles deiiieiireroiit libres et qu'il ne leur sera l'ail .uiciin mal.

Une éclair de Irioinphe jaillil des pclils yeux de l'cx-xigenl de police.

— Ah! fit-il, c'est la Providence qui l'a envoyé ver, moi... Appelle tes hommes et suivez-iiiui tous... Ancim ehuuan n'écluippera !

— En avant ! cria Brune à ses grenadiers.

Tous s'élancèrent, à l'exception du sergent et des deux hommes qui demeurèrent à la garde du prisoiniier.

Jacquet marchait en tête, guidant les soldats vers la porte du jardin donnant près de la grange... Déjà on apercevait diiiis l'ombre la toiture de chaume du petit bâtiment, lorsqu'un effroyable tumulte éclata da-ns le jardin C'étaient les chouans qui, abandonnant la maison du docteur, cherchaient leur salut dans la fuite et s'éUuH'aient pour gagner le petit bois.

— Feu ! cria Brune en bondissant au-devant de l'ennemi.

Un tourbillon de fumée, que déchiraient des éclairs rapides, enveloppa les grenadiers. Les chouans, surpris, et v<iyant leur retraite coupée, répondirent à cette attaque imprévue avec la rage du désespoir. Une horrible mêlée s'engagea sur la lisière du petit bois.

— Courage, enfants ! cria Brune à ses hommes, dont le nombre était bien inférieur à celui des chouans. Les brigands sont pris entre deux feux! le colonel leur taille des croupières! Hardi! en avant!...

Kl ces taillis, tout à l'heure calmes et solitaires, retentissaient d'un horrible tumulte, le sang rougissait l'herbe, les feuilles et les branches étaient lacérées par les balles, l'ri'acliées par les doigts crispés des mourants...

Cependant ni Augereau ni ses honnnes n'arrivaient. On eût dit que les soldats qui avaient débusqué l'ennemi de la maison de santé se fussent arrêtés dans leur course victorieuse sans oser pénétrer dans le jardin. Brune, étonné, inquiet, ne savait comment expli(iuer cette conduite ilu cnlonel.

Les chouans, ne se sentant plus poursuivis et ne voyant en face d'eux qu'une troupe p(!U nombreuse, combattaient avec unô ardeur nonvelle. Les grenadiers tenaient ferme, mais ils ne gagnaient pas une ligne de terrain : tout ce qu'ils pouvaient faire était de résister au choc.

Tout à coup. Brune, qui combattait à l'extrême gauche, fit un pas en arrière et prêta l'oreille avec une extrême attention. Le galop précipité d'un cheval se faisait entendre dans la direction de Gouesnou.

— Est-ce un renfort qui arrive à l'ennemi? murmura-t-il. Le colonel serait-il tombé dans quelque embuscade ? Serions-nous pris entre deux feux?...

Ces pensées achevaient à peine de lui traverser l'esprit, qu'un cavalier, portant l'uniforme républicain, arrivait à toute bride sur le lieu du combat. En un instant, il fut près Je Brune.

— Commandant! dit-il, ralliez vos hommes, et au pas de course jusqu'à la côte! Les Anglais viennent de débarquer!

— Hein? fit Brune; il faut fuir devant l'ennemi?

— Il faut sauver nos batteries menacées! Le colonel vient de recevoir l'ordre du général, et, en parlant, il m'a chargé de courir vous prévenir. En route, sans perdre un instant !

Brune poussa un juron énergique.

— Un roulement! cria-t-il au tambour qui se tenait près de lui, rallie nos hommes. Grenadiers, à vos rangs!

— Commandant, dit Jacquet, qui, n'ayant pas quitté Brune depuis le commencement de l'action, avait entendu la nouvelle apportée par l'oflicier d'ordonnance: commandant, rappelez-vous votre promesse! votre homuïur me répond du prisonnier que je vous ai confié!

Et, sans attendre la réponse de l3riine, il s'élança au milieu du feu, vers le jardin du docteur.

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