‹ Le roi des gabiersChapitre 23 sur 103 · BERTHE · texte numérisé non relu

BERTHE

Le jour naissant éclaira le désastre de ce village de Gouesnou, si calme la veille et d'oui les maisons, ravagées par l'incendie, ne formaient plus qu'un monceau de ruines : les arbres étaient brisés, renversés, jetés sur la route et formant encore des barricades à demi carbonisées, et les cadavres des bleus et des chouans gisaient côte à côte, sur la terre encore humide de sang.

Un homme, marchant lentement, allant de cadavre en cadavre, s'arrêtait, se penchait en interrogeant un cœur qui ne battait plus. C'était le docteur Ilirmant, accomplissani son généreux ministère et cherchant ceux que la mort pou-

vait avoir épargnés. Il était sur la gauche du village, là où avait commencé le combat et du côté opposé au bois.

Or, près de la lisière de ce bois, il y avait assis au pied d'un grand orme deux hommes qui causaient.

— • Ainsi, Jonas! disait l'un, d'une voix sifflante, ni toi ni Rubis n'avez vu Roqu(^fort depuis la soirée d'hier?

— Je t'affirme. Bamboula ou comte de Sommes, comme tu voudras, que nous n'avons pas vu Roquefort.

— Les chouans n'avaient donc pas été prévenus de l'atique des bleus à Gouesnou ?

— Ils n'avaient été prévenus de rien !

— Cela m'explique leur défaite alors. Mais Roquefort! qu'est devenu Roquefort?

Jonas fit un signe qu'il ne pouvait répondre à cette question. De Sommes" se frappa le front avec une rage convulsive.

— Qu'a-t-il fait? où peut-il être ? Tout mon plan détruit!.. Rien de préparé pour la fuite... Il devait se charger de tout... Maintenant que les Anglais ont été repoussés, que les côtes sont mieux gardées que jamais, comment fuir avec les deux femmes?... Et cette folle qui va se faire blesser et qui se jette au travers de mes projets!...

IjC citoyen de Sonnnes se promenait de long en large devant Jonas immobile, paraissant en proie à la plus violente surexcitation morale.

— Allons! hésiter plus longtemps sur le parti à prendre

serait une sottise irréparable Il faut agir Si je n'ai

pu jouer cette nuit mou rôle de sauveur, je le jouerai plus lard!...

Puis, se retournant vers Jonas :

— Tu vas courir à Brest, tu iras trouver Prieur, tu lui diras que tu as une dénonciation à lui faire. Tu lui annonceras que j'ai découvert, cette nuit, à Gouesnou, deux religieuses servant d'intermédiaire entre les chouans et les Anglais, que je n'ai pu les arrêter faute de monde. Tu ajoutei'as que je l'este seul ici pour surveiller toutes leurs démarches, et qu'il envoie, sans tarder, une troupe de sansculottes... Tu comprends bien?

— Parlai lement.

— Tu verras Pick. Qu'il s'arrange pour commander cette troupe, et qu'il soit ici, auj(nird'hui même, avant la nuit.

— C'est facile. Est-ce tout?

— Absolument. Eais vile; prends le cheval ([ue j'ai laissé dans la grange. Si Prieur est absent de Brest, adresse-toi à Jean-Bon Saint-André.

Le comte de Sommes, demeuré seul, reprit sa promenade.

La pâleur ([ui envahissait sou front avait fait place à une rougeur ardente, sa bouche souriait, ses yeux brillaient, sa physionomie enfin rayonnait d'espérance joyeuse.

— Morbleu! comment n'ai-je pas pensé à cela plus tôt! Que m'importent maintenant Roquefort, Pick et les autres ? je n'ai besoin que de moi seul pour agir ! Que le vicomte de Renneville existe ou n'existe pas, la réussite de mes projets n'eu est pas moins certaine ! Allons! ce que je prenais pour un échec n'est qu'un pas de plus vers une victoire assurée. Faire arrêter ces deux femmes est ce qu'il y avait de plus simple. J'aurais dû y songer plus tôt I Une fois sous les verrous, elles sont à ma merci. Je sauverai Blanche quand je voudrai!... Et Léonorc, je la laisserai juger; dans vingtquatre heures, j'en serai débarrassé !

Quittant le bois, il se dirigea vers les premières maisons de Gouesnou, où il trouva M. Harmant.

— Eh bien, mon bon docteur, dit-il en s'approchant du médecin qu'il salua avec une courtoisie toute gracieuse, avez-vous pu arracher à la mort quelques-unes de ces malheureuses victimes des passions politiques ?

— Ma science ne peut rien, hélas! Oh! quelle nuit horrible!... Pourquoi ai-je assez vécu pour voir de semblables temps !

— Si la nouvelle de l'attaque des Anglais n'était survenue aussi rapidement, le nombre des cadavres que vous contemplez serait triplé peut-être à cette heure !

— Oui, monsieur le comte, fit le vieux médecin en regardant son interlocuteur, votre plan était bon, mais, vous le voyez cependaTit, il n'a réussi qu'en partie...

— Hélas ! docteur, que peut la volonté humaine contre la force des circonstances?... J'ai tout fait pour sauver cette nuit celles auxquelles je serai dévoué jusqu'à la mort, et cependant tout m'a trahi !... et je n'ai point osé me présenter à elles... Mais elles sont occupées en ce moment de mademoiselle de Morandes. Comment va-t-elle?

l.F, ROI DES rAB'I'R?

—Bien mal I Dieu l'aura rappelée à lui avant la fin du jour !

— En lelles circonstances, son état tlo folie doit être affreux à contempler !

— Les Ijalles des bleus ont accompli, cette nuit, un miracle ; elles ont fait ce que je n'ai pu faire avec toute ma science et tous mes soins; elles ont «néri le cerveau de la malade : mademoiselle de Morandes n'est pUis folle!

— Mademoiselle de Morandes n'est plus tulle ! s'écria le comte en saisissant le bras du médecin.

— Elle a recouvre toute sa lucidité d'esprit. Un pareil pliénomène, au reste, est moins rare que vous ne pouvez le supposer. J'ai vu, bien souvent, de pauvres fous revenir à la i-aison, h l'approche de leurs derniers moments. Surtout lorsque la folie a été déterminée par quelque cause violente. Ainsi, ce qui est arrivé à mademoiselle de Morandes ne m'étonne nullement. Elle était folle lorsqu'elle s'est échappée de sa cellule, elle était folle lorsqu'elle s'est précipitée au milieu des combattants, elle était fidle lorsqu'elle s'est jetée en face des balles, elle était folie, enlin, lorsqu'elle est tombée... Eh bien! quand nous l'avons relevée, et que nous avons pu la transporter dans sa chambre, je suis parvenu à arrêter le sang qui coulait de ses blessures et à lui faire rouvrir les yeux. Elle avait toute sa raison...

— Mais ce moment de lucidité sera court ?

— Il durera autant que la vie durera en elle.

— Et vous pensez qu'elle vivra ?

— Jusqu'à ce soir !

— Si je lui parlais, m'entendrait- elle et me coinprçndraitclle?

— Sans aucun doute.

— Docteur ! docteur ! s'écria le comte en pressant dans les siennes les mains du médecin, conduisez-moi chez mademoiselle de Morandes 1

— Pourquoi ?

— Parce qu'il faut que vous entendiez ce que j'ai à lui dire !

— Mais elle va mourir!

— Elle m'entendra avant que le dernier soupir s'échappe de ses lèvres !

— Voulez-vous donc troubler ses derniers instants?

— Je veux qu'elle meure heureuse, en sachant qu'elle sera venj^ée!... Venez, venez!

Et pendant que le comte entraînait le docteur vers la maison de santé, mademoiselle de Morandes dormait avec ce même calme qui l'avait bercée la veille au soir, jusqu'au moment où les cris et les fusillades l'avaient brutalement réveillée.

Mais, ce matin-là, le silence ali«olu qui régnait dans sa cellule ne troublait pas son souimiîil.

Blanche et l>éonore, assises toutes deux à son chevet, concentraient sur elle leurs regards avec la plus touchante sfillicitude. iMariic et Berthc lisaient, à voix basse, la prière des agonisants.

— Mon Dieu ! dit Blanche en se penchant vers Léonore, ce sommeil prolong(! m'inquii'te!

— Le docteur a dit de ne rien faire ! répondit f^énnnre.

— Hélas I il n'cspôrc plus! les blessures sont mortelles ! Oh 1 c'est une sainte martyre que le Seigneur rappelle à lui!...

I",t Blanche, en achevant ces mots, se baissa vers cette main diaphane et amaigrie que madenioiselle de Morandes retira douccmi'nt, en s'aiipnyant sur l'épaule de Blanche.

La jeune religieuse ol)éit à la prcssioi (ju'elle r'csseulail, et niiileninisellc de Morandes, dont le sommeil venait de cesser, baisa le front de sa rbarnianl(! garde-malade.

— Ne pleurez pas! dit-elle d'une voix douce et en contemplant le visage de, lilanclie tout inondé do larmes ; Dii'u dai:.'ne in'appeler à lui cl l'aii'c cesser mes souflraiiees... Que sa bonté iiilinie soit bénie jiar ceux qui m'aiment!... N'ai-je pas trop vécu? Iléla» ! en recouvrant la raison, j'ai pu »onder toute la profond(!nr de l'abîme dans lequel j'avais roulé... Viilei quarante! années (|ue je vis au unln'ii de douleur» incessantes... La mort piMit-elle me |<araltre cruelle! Non! non!... Je vais mourir heureuse; car le Scigneiu', dan< sa miséricorde, a placé près de moi deux «le ses an)(»s!... ilélnsl ci;lte consolation suprCmc m'était bien duc!... Ne pleurez donc pas et remerciez Dieu I... Moi, làhaul, je veillerai sui' vous cl je prierai pour (juo les soiiffrnnccH soient éi;artées de voire roule!...

El mademoiselle de Morandes, prenant les mains des deux jeunes l'eitmics, les titlira toutes deux près d'elle.

En ce moment un léger bruit retentit dans le couloir, la porte s'ouvrit et le docteur pénétra, avec précaution, dans la cellule.

— Entrez, mon ami! dit mademoiselle de Morandes, je suis éveillée.

— Mademoiselle, répondit Harmant en s'apiirochant du lit, vous sentez-vous a^sez forlc pour recevoir une visite?

— Une visite? ré.jéta la malade avec étonnement ; et qui donc veut me voir?

— Une personne qui insiste pour être reçue par vous et qui attend chez moi.

— Le nom de cette personne ?

— Le comte de Sommes.

— Le comte de Sommes ! dit mademoiselle de Morandes, sans que ce nom parût lui causer la plus légèi'e imprcssiim.

— Le comte de Sommes! répétèrent dune même voix Blanche et Léonore avec un vif sentiment de suriirise.

— Quel est cet homme ? demanda mademoiselle de Morandes.

— Notre ami le plus fidèle ! dit Léonore , un brave et excellent geniilhomine. Oh ! mademoiselle, s'il demande à vous voii', laissez-le venir près de vous !...

— Mais je no sais ce qu'il peut me vouloir ; je ne le connais pas...

— Il veut, dit le docteur, vous parler au nom de la famille d'IIorbigny.

— La famille d'IIorbigny ! s'écria mademoiselle de Mo randes en se dressant sur son lit ; oh ! qu'il vienne!... Qae je puisse le voir avant de mourir!

Et, comme si l'effort qu'elle venait de faire l'eilt épuisée, elle retomba sur son oreiller ; Blanche la soutint et lui lit respirer des sels. Le dacteur était retouiaié vers la porte et a\ait appelé, de la main, le comte de Sommes, qui entra aussitôt dans la cellule.

En entendant le docteur prononcer le nom de la famille d'IIoibigny, Bertlie, qui priait dans un an.ule de la pièce, avuit bondi vers le lit de mademoiselle de Slorandes.

— La famille d'IIorbigny! Vous connaissez ma famille!... Vous avez peut-être connu mon père ? Vous savez où est ma mère?...

— Que dis-tu, mon enfant ? dit la mourante en se p.^ncbant \ers Bertlie et en fixai. t sur elle ses reganls ardents.

— Je parle de ma mère, de mon père! répondit la jeune fille.

— Le marquis d'Horbigny?

— C'était mon père !...

— Ton père ? Oli ! mon Dieu ! permeltriC7.-vous donc un tel miracle ?

— Ce serait en effet un miracle ! dit le comte de Sommes en s'approchant doucement. Mais mallicureuscmcnt. Dieu ne saurait permettre qu'il s'accomplisse, mailenioiscUe !

Tous les yeux s'étaient tournés vers celui qui venait de prendre, si inopinément, part à la scène qui avait lieu.

— Le manpiis d'IIorbigny avait effecliveuumt une tille, continua le comte au milieu d'un profond silence, mais cette fille est morte.. C'était, précisément, pour vous parler de la mort de cette enfant, mademoiselle, que je sollicitais un moment d'audienee.

En entendant les paroles prononcées parle comte, Berthc, subissant une émotion terrifiante, resta un moment sans pouvoir parh'r. Puis, pâlissant et rougissant, elle s'écria :

— Morte! La fille du maniuis d'IIorbigny est morte?... Il y avait, dans le cri poussé, un tel accent d'indignation

et de" fierté, de douleur et de colère, que Léonore et lilanclic ccunirenl vers la jeune fille et la pressèrent dans leurs bias, comme pour la mettre sons leur protection.

— Qui suis-jo? qui suis-je? répétait Herlhe, dont les yeux étaient noyés de laruies.

Le comie secoua tri-temenl la tête. Puis, s'approchanl de madiMUoiseJli' cle Moran<les :

— Cctie miillienrenrse enfant, dit-il à voix basse, est rinslrumenl innoeeiil d'une maelunalimi horrible, à l'aide de I i(|uelle la lorluneque vous avez laissée h votre excellent ami, le manjuis d llmbi.-ny, est passée cntir d'une femme infime et d'un crimes I

r.ertbe poussa un cri cl, si' renversant lonitia évaimiiie entre 1rs bras de Léonore.

— Monsieur le comie, dit Blanche en s'avancanj. prenei garde ! celle enfant est la tille du marquis d'iloriii.-ny ;nous l'avons recueillie dans l'endroit mCnie où elle a clé élevée,

les mains uiinme souillé de tous les

en ariière, elle

et les témoignages les plus certains ne nous permettent pas de douter de son identité.

— Mademoiselle, répondit le comte, bien d'autres que vous, et cet enl'.ml eilc-iuéme, ont clé abusés par ceux dont je vous parle. Mais la véritable fille du marquts d'ilorbigny est morte, il y a dix ans maintenant, et. celte jeune fille a été, je le répèle, l'instrument d'un crime de subsliiulioii d'enfant. Les preuves de ce que j'avance, je suis prêt à les donner ! .

— Parlez! parlez, monsieur ! dit vivement mademoiselle de Morandes. J'ai peu d'heures à vivre, mais Dieu me permettra d'avoir la lorce de tout entendre, car il faut que je connaisse la vérité ontièi'C avant de mom-ir!

Le comte de Soinmes s'inclina en signe d'assentiment.

— Ali! murnuira-t-il, Camparini, tu as voulu te jouer de moi, mais je crois que je liens ma vengeance I

Et reprenant :

— Mademoiselle, pardonnez-moi si les circnnstances me contraignent à réveiller les plus poignants et les plus elïroyables souvenirs! Je ne viens point ici .torturer une mourante, je viens accomplir un acte de justice et vous enipécber de vous présenter à iJieu la conscience chargée d'un crime involontaire...

En entendant cet exorde du comte, DIanche et Léonore avaient fait un même mouvement dans l'intenlioji évidente de quitter la cellule, et le docteur, appelant Mariic du geste et s'approchant de Berllie, à peine revenue à elle, pour remporter dans ses bras, se jiréparait également- à laisser seuls mademoiselle de Moramies et son interlO(nileur. La malade comprit le sentiment de discrétion auquel obéissaient ses amis.

— Restez! dit-elle en étendant vers eux ses mains défaillantes. Restez! .le n'ai aucun secret pour vous. D'ailleurs peut-être est-il utile que des témoins assistent à la conférence qui a lieu; peut-être, moi nmrte, aurez-vous à agir en mon nom... Puis celte enfant (la malade désigna Rcrthe) doit avoir un inlérèl égal au mien à écouter ce qui va se dire. Pauvre petite! Elle, à peine aux portes de la jeunesse, et moi sur le seuil dir tombeau! Demeurez priis de moi, mes amis, cl écoulez ce que monsieur va m'appreodre!

Ul.mi'he et Léonore vinrent s'asseoir près du chevet de la mourante. Le docteur se tint debout, appuyé sur le pied du lit. Mariic selYaça dans l'ombi-e, et Rcrtiie, se tenant isolée, lefi'out pâli, les yeux étincclants, les mains encore frémissantes, restait iuiuiobilc au milieu de la chambre, rivant ses regards de tlamuie sur le comte de Sommes, qui reprit, après un moment de silence :

— Saviez-vous, mademoiselle, que le vieux marquis dllorliigny, celui qui fut le seul ami fidèle qui vous restât dans votre détresse, alors que tous les vôtres quittaient la terre, savicz-vous que le marquis eût un fils?

— Oui, dit mademoiselle de Morandes. Je me rappelle même avoir vu souvent cet enfant dans ma jeunesse : j'étais son aînée de plusieurs années, et. s'il existe toujours, ce doit être maintenant un homme de près de cinquante ans... Il avait donc environ six ans alors que mon père l'amenait dans ma famille... Autant que jepuis me souvenir, cet enfant était malheureusement doté des plus di-plorables instincts.

— C'est bien cela! dit le comte. Et depuis celle époque, 'ne vous rappelez-vous plus rien qui le concerneï

Mademoiselle de Morandes demeura quelques instants sans répo)idre.

— Je ne me rappelle rien de positif, dit-elle enfin, et cependant il me semble confusément avoir vu, devant moi, le vieux marquis d'IIorbigny pleurer sur ce fils qui aurait fait son malheur... Oui! conlinua-i-clle comme se parlant à elle-même. Le nuirquis n'avait que des larmes à répandre quand il était question de cet enfant... Je crois le voir encore et l'entendre!... Maintenant, ce souvenir est-il réel!... Plusieurs fois, durant la longue période de ma douloureuse maladie, j'ai eu des éclairs de lucidité... PJusieurs fuis, je suis revenue à la raison, et quoique chacun de ces instants eût été court...

— -^'l'iaH'C époques différentes, interrompit le docteur Ilarmant, dans respérancc d'aider les efforts de mademolT selle de Morandes, vous avez eu des moments dû lucidité complète. C'étaient comme des repos de la maladie, qui cessait de sévir pour reprendre ensuite avec plus de force. La première fois que ce mieux passager se fit sentir, vous recouvrâtes la raison durant deux heures à peine, la seconde '

se prolongea un jour et demi, la troisième quatre jours, et la

quatrième près de huit...

— Oui, dit mademoiselle de Morandes. Ce fut quand je pus me rendre à Naiiles avec M. Fouché.

En entendant prononcer ce nom, le comte de Sommes tressaillit violemment.

— Peut-être, continua la malade, les souvenirs qui me reviennent, en ce moment, provicuucnl-ils de ces accès de lucidité...

— Le marquis d'IIorbigny, répondit le comte, a pu croire, pendant de longues années, avoir échappé à la honte d'avoir un fils tel que le sien. Le jour vint, mademoiselle, où le malheur s'abattit sur vous et sur voli'C famille, oii Ions les vôtres mouruieiit, où, pauvre insensée, vous devîntes orpheline d' ilioril, veuve ensuite, sans avoir conscience de votre situation ! Puis une immense lorUiiie fut vôtre, sans que vous pussiez comprendre la dilTéiencc entre la misère et la richesse. Aucun parent proche ne vous restant, le marquis d'Horliigny, votre cousin, l'ut nommé votre tuteur et appelé à la direction de tous les biens vous appartenant. Dans l'un de CCS moments de lucidité dont vous parliez tout à l'heure, vous files un acte aulheiiliquc, par lequel vous assuriez toute votre foriunc au marquis, dans le cas où la raison vous abandonnerait encore. Mais celle donation ne pouvait devenir définitive, en faveur du marquis ou de ses héritiers, que le jour même de votre mort, car vous vous réserviez le dioit de rentrer dans tous vos biens eu cas do guéKson de votre esprit malade.

— Oh ! je me souviens!... je me souviens! Ce fut à propos de cet acte que le marquis d'Horbigny me confia tous ses chagrins à l'égard de son fils... mais il me semble que tout ce que vous me répétez l;\... m'a élé dit par une autre personne... et que le fils du marquis...

Mademoiselle de Morandes s'arrêta soudain. Elle était devenue plus pâle que le drap qui la couvrait. Ses dents claquèrent et SCS mains se tordirent convulsivement :

— Oh ! s'écria-t-elle, ce voyage à Nantes fait il y a quelques années, dur.ant mes insianls de calme... mes conversations avec M. Fouché... ce qu'il ma révélé... ah !...

Les yeux de la malade s'ouvrirent démesurément. Le docteur et les deux sœurs, craignant une nouvelle crise, se précipitèrent vers elle, mais mademoiselle de Morandes les arrêta du geste. Par un effort suprême, elle venait de rappeler les forces qui l'abandonnaient.

— Continuez, monsieur, dit-elle d'une voix brève en se tournant vers le comte de Soinmes. Je ne dois pas m'en rapporter à mes souvenirs. Je dois tout entendre! Continuez! Qu'esl-il arrivé, après qiie le marquis eut été mis en possession de ma fortune par un nouvel accès de ma terrible maladie?

— Il arriva, mademoiselle, poursuivit le comte, que le marquis d'IIorbigny, devenu subilement riche de pauvre qu'il était, vit, tout à coup, surgir à la lumière ce fils qu'il croyait mort ou tout au moins disparu à jamais dans les ténèbres. Ce qui se passa entre le fils et le père, il est inutile que je vous le dise; d'ailleurs, les détails me manquent, je ne connais que le résultat de ces scènes, qui durent êlre effrayantes. Le fils du marquis força son père, par un moyen que j'ignore encore, à contracter une union disproporli'iunée avec une jeune femme qu'il lui présenta. Tout Nantes assista à la célébration du mariage, se moquant du vieillard devenu ridicule, et applaudissant à la beauté de la nouvelle marquise. Peu de temps après son mariage, le marquis d'IIorb'gny devint père d'une petite fille ; puis, sentant sa fin approcher, il voulut régulariser la position de sa femme et celle de son enfant. Déclarant dans son testament la façon dont lui était venue sa fortune, reconnaissant que cette fortune vous appartenait, mademoiselle, dans le cas où vous recouvreriez la rai>;on, il donnait d'abord les preuves de sa gérance scrupuleusement honnête et loyale. Et, prévoyant le cas où vous mourriez folle ou celui où vous ne prendriez pas de disposition nouvelle, il déclara sa fille êlre sa légataire universelle, ne laissant à sa femme qu'un usufruit qui devait cesser à l'âge de la majorité de l'enfani. En outre, par article spécial, il ajouta (|ue si sa filb; venait à mourir avant d'avoir atteint cet âge dé sa majorité, la fortune entière passerait sur la lêie de sa nièce. Donc la marquise d'IIorbigny serait alors entièrement dépossédée, même de son magnifique usufruit. Le marquis mourut : son testament fut ouvert, et il fallut se conformer aux volontés qu'il indiquait.

— Après? demanda madomoisolle de Moraiules en voyant le comte de Sommes s'arrêtei'.

— Une partie du plan des deii\ criminels était accomplie, continua le comte, car la femme du marquis et son fils étaient deux complices n'ayant en vue que la fortune du vieillard.

— Quelle horreur! dit Blanche en joignant les mains.

— Eh quoi ! s'écria Léonore avec indignation, cette femme qui portait le nom du marquis d'Horbigny, cette créature devenue l'épouse d'un honnête homme auquel l'attachait encore le lien si cher d'un enfant...

— On a pu, dit le cOnile, contraindre le mai'quis à cette union; mais cet acte de violence accompli, le vieux gentilhomme en l'entrant à son hôtel, au soi'lir de l'église, montra à sa nouvelle épouse l'appartement qui lui était réservé et s'en fut, lui, dans le sien, jurant qu'aucun des deux seuils lie serait jamais franchi par l'un des deux époux. Quant à l'enfant, le marquis savait bien-qu'il n'était pas le sien...

— Et il a consenti à lui laisser sa fortune? dit le docteur avec étonnement.

— Encore, cette fois, il a obéi à la contrainte.

— Mais pourquoi le contraignait-on à cet acte?

— Parce qu'on avait tout prévu; parce que, par testament, le marquis pouvait déshériter sa femme, que la loi ne protégeait pas à cet égard, et qu'il ne puu\ait déshériter sa fille. Détourner de l'enfant une pai'tie de ses biens aurait jeté le déshonneur sur son nom. Or, le marquis avait un culte profond pour ce nom si pur t|ue lui axaient h'gué ses ancêtres. J'ai toujours pensé que c'était la menace de voir souiller ce nom qui l'avait contraint au maiiage contracté

— Oh! lit mademoiselle de Morandes, je comprends tout... Fouché avait raison!... Pauvi-e marquis!... Mon Dieu! mou Dieu! le mallieur i|ui m'a frappée devail-il dune en écraser d'autres, et la fatalité devait-elle s'acharner sur tous ceux qui m'aimaient!...

— Qu'ajoulerais-je encore, reprit le comte, (|ue vous ne puissiez comprendre? Oh! la trame était bien ourdie! Il n'y avait plus que deux obstacles entre les deux complices et la fortune convoitée. Mais la folie persistante de mademoiselle de Morandes rassurait les complices, et, la petite fille devant rentrer au couvent, tout serait dit!

Un même cri d'indignation fut poussé par les deux sœurs, PJ Berthe, iiiimoliile, écoutait sans |)rononcer une parole.

— Après? a[irès? repi-it mademois(>lle de Morandes. Achevez!... je sens que mes foi('es s'épuisent!

— Après?... répondit le comte; ne- devinez-vous pas? Berihe d'IIm-bigny nnuirut à quatre ans : tout était perdu; il fallait un mii'acJe ou un crime !... Ue crime fut résolu et accompli. Une jeune lille du nu'me âge fut enlevée et la substitution eut lien!

— Mais la (liflVTcnce entre les deux entants... dit mademoiselle (b: Morandes.

— Cette différence n'existait pas : m'^nie âge, même taille, même chevelure... D'ailleurs, Berthe était maladi' depuis longtemps : les femmes qui la soignaient la voyaient seules. Or, ces femmes appartenaient à la maninise; elles prêtèrent les mains, et la véritable fille de madame d'Horbigny fut ensevelie dans l'ombre, tandis i|u'une autre prenait sa place.

— .Mais les parents de cet enf.int volé, dit le docteur, ne lc!ntèrenl-ils donc pas de poursuivre les criminels?

— Si fait! Un liomme même, celui dont vous paidiez, mademoiselle, KouiIk', prit l'affaire à cœur et |ioursuivit activement la snliitidu. Il vint même jus(pi':'i Saint-\azaire, oii il vil la petite lille silhsiitllêe...

— El il la prit pimr l'autre?

— Il ne connaissait pas mademoiselle d'Horbigny.

— .Mais il devait ccmnaltre l'enfant qu'il cliercliait?

— Oui, sans doute !

— Alors, il reconnut...

— Ilien! Un(' liiiueurcorrosive avait défiguré l'enfanl volé. Berthe poussa un cri déchirant et |)orta les mains ;'i son

visage.

— Cela est vrai! dit le docteur, (li's cicatrices, je I ai déjà remarqué, provieuueul «le blessures failcsà l'aide d'un acide violent.

La pauvre enfant |)onssail des sanglots (h^cbiranls. La douloureuse révélation qu'elle recevait bri.sait sa jeune liiic, encore \iei'ge île souffrances.

— Qui 8uis-je?... Mais i|ni suis-je? répélail-cile avec un accent empreint du plus horribli- désespoir.

Le eomle eut pu f.nilemeiil ri'pimdre ,'i celle i|ue--tli)n,

car c'était lui qui avait enlevé, le jour de la Saint-Jean 1783 la pauvre pelile des bras de sa malheureuse mère ; c'était lui qui avait causé la mort de madame Bernard et les atroces souffrances auxquelles avait succombé le teinturier de la rue Saint-Hoiioré.

Mademoiselle de Morandes, soutenue par une fièvre violente que le récit avait allumée dans ses veines, sentait ses forces défaillir et les approches de la mort se manifestaient avec une rapidité effrayante. Béunissant toute la somme d'énergie qui lui restait encore, elle appela par un geste impératif le comte auprès de son chevet :

— Les preuves, dit-elle, les preuves, que tout ce que vous venez de- nie dire est vrai?

— Ces preuves, répondit le comte, je ne les ai point, mais il existe un homme qui peut sanctionner mes paroles.

— Et cet homme ?... son nom ?

— Fouché, le fils d'un ancien armateur nantais, lequel avait toute la confiance du marquis d'Horbigny. Fouché est aujourd'hui membre de la Convention nationale et en mission dans le département du Rhône.

La voix de la malade était brisée et saccadée, et sa respiration sifflante s'embarrassait dans sa gorge.

— Ainsi, dil-elle, la foi'lmie qui m'appartient est aujourd'hui la propriété de ces deux misérables qui ont fait mourir de chagrin,niou vieil ami et qui ont causé le malheur de

.cette pauvre jeune fille?

— Oui, mademoiselle ; mais il dépend de vous de la leur arracher.

— Est-ce que cet homme ose se faire nommer d'Hoi'bigny ?

— Non, mademoiselle.

— Comment se nomme-t-il ?

— Le citoyen Camparini, tel est le nom' qu'il porte aujourd'hui...

— AHtrefois, en portait-il donc un autre?

— Oui, dit le comte en hésitant.

— Et ce nom était ?...

Le comte hésita encore, puis, par un mouvement rapide il s'approcha de mademoiselle de Morandes ;

— Il y a quarante ans, dit-il, cet homme était jardinier... et il se nommait Noël !

• Mademoiselle de Jloianiles était immobile, assise sur sou lit, la tête penchée, les \eux fixes, la bouche enlr'ouverte, le visage blanchissant. On n'entendail plus la respiration siffler entre ses lèxces décoluréts.

Le doclenr était occupé près de Berthe, qu'il .s'efforçait de calmer. Eu se retournant vers mademoiselle de Morandes, il fut effrayé de l'état extraordinaire dans lequel elle se trouvait : il crut (|u'elle toiieliail à cet instant suprême où le corps se roi'lit dans une dernière coin nlsimi, où làine va s'échapper de son enveloppe chaiiu'lle pour remonter vers le Créateur.

Bondissant vers la malade, il lui saisit le bras. Le choc, résultant du cnniaet de ses doigts, sul'lil (loiir arracher la mourante à son état de stupeur et pour raïuener les fum'tions de la respiration et celles de la circulation un moment suspendues. Mademoiselle de Morandes poussa un soupir, .ses nerfs se détendirent, son regard reprit une étincelle de vie.

— Du papier !... une plume !... de Teucre !... Vite !... je meurs!... balbutia-t-elle.

Le docteur se précipita au dehors, puis, rentrant pres(|ue aussitôt, il déposa sur le lit un petit pupitre garni de papier et présenta à la mab'de une plume pleine d'eucri".

Mademoiselle de Morandes lit un effort, elle Ira^a rapidcnieiil i|iieli|nes lignes sur le papier; sa main, mal assurée, friii«a la feuille.

— i'eut-on lire ? ,

— Oui ! répiuulit b' docleur.

— Atlcsle/. que je jouis île toute ma raison !...

Le médecin prit la plume et écrivit, puis il montra l> feuille de papierà la malade, qui se'pencha cl lui a\idemeiit ce que \enait d'a|nuter le doi'leiir. Elle enlr'oiivril la bouclie puni |i;irler, un râle sourd s'échappa seul.de ses lèvres; elle voulut lever les mains, mais ces mains deineurèrenl inertes...

Le docteur la saisil dans ses bras : mademoiselle de Morandes obéit au mouvement qui la replaçait sur sa coiicbe... ses yeux étaient fixes el sa bouche ne s'élail pas refermée... Le liocleur se retminia vers les specialeiirs de celle scène atlendrissanle.

Prie/ Dieu! dil-il d'iiiie ><.i\ éinue. La pauvre marljro

a cessé de suullnr sur celte terre ! Que Dieu reçoive son àino !...

Léonore, Blanche, Bertlie et Mariic tombèrent à genou\ près du lit de la morte.

Le comte de Sounnes s'inclina presque malgré lui, rendant un hoinniage involontaire à la niajeslé de la mort. Mais, chez le misérable, les instants d'éiuulion étaient courts. Ce qu'il lui importait de savoir, c'était ce qu'avait écrit mademoiselle de Morandes. Attendant impatiemment que les sanglots qui s'élevaient dans la cellule lui permissent de contenter son désir,, il profita d'un moment jie calme pour se rapprocher du médecin et l'entraîner dans un angle.

— Docteur, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre énme, vous avez entendu ce que j'ai dit à mademoiselle de Morandes ? Je sais q-u'en agissant ainsi, j'ai torluré ses derniers moments... mais je devais faire ce que j'ai fait. Est-ce votre avis ?

— Oui, monsieur !

— Mademoiselle de Morandes n'est pas morle en doutant de mes paroles, n'est-ce pas ?

— En voici la preuve.

Et le docteur tendit au comte le papier qu'il tenait toujours entre ses mains.

Celui-ci s'en saisit vivement et le parcourut du regard avec une avidité fiévreuse.

— Oh ! murinura-t-il, pouvais-je espérer cela ! A moi... à moi toutes ces richesses !... La fortune des Niorres, celle des d'Horbigny !... Carapariui dépouillé!... Allons! c'est trop de bonheur!

Le comte, pour calmer l'agitation extrême qu'il ressentait, fit quelques pas dans la cellule ; puis, parvenant enfin à se maîtriser, il s'avança vers Blanche.

— Mademoiselle, dit-il du ton le plus grave, à vos prières pour la pauvre morte doivent s'ajouter des paroles de reconnaissance, car les dernières pensées de mademoiselle de Mora'iiles nul été pour vous.

Henri et Jaquet causaient à voix basse, il'age 79.)

Et il présenta le papier tout ouvert à Blanche.

Il Je lègue tous mes biens à mademoiselle Blanche de « Niorres.

<i Gouesnou, 21 mai 1794. « Laure de Morandes,

« Veuve de Jean-Max de Saint-Gervais, »

Puis au-dessous :

« J'afjinne que ce présent jour, oh madame de Saint- Gervais a tracé ses volontés dernières, elle avait recouvré toute sa raison et jouissait de la plénitude de ses facultés morales. n Docteur Harmant. »

Blanche fit un geste de refus.

— Oh ! dit de Sommes, les dernières volontés dune mouranti' sont sacrées!...

— J'accepte, dit Blanche ; mais cette enfant ne me quittera jamais.

— Et moi ! je jure de consacrer ma vie entière à faire triompher votre cause !

Et, lançant un regard vers la fenêtre:

— Maintenant, Pick peut venir !

A ce dernier mot, la porte s'ouvrit et un homme apparut, tenant un pistolet dont le canon menaçait Bamboula.

— Monsieur le comte, dit cauteleuseraent le nouvel arrivé, je vous remercie des renseignements que vous venez de me donner sur l'affaire d'Horbigny.

Cette entrée subite surprit les assistants.

— Jacquet ! murmura de Sommes.

Avec un geste rapide, il saisit la main qui tenait le pistokt, et la balle laboura le plafond.

Jacquet renversé par le choc, Bamboula s'élança vers la porte et, en l'ouvrant, il se trouva face à face avec un homme qui était sur le seuil.

Le bandit fit un pas en ariière, et Léonore et Blanche poussèrent un cri plein d'émotion.

Puis, après un moment d'immobilité, Léonore s'élança en prononçant ce nom :

— Henri!...

Et s'arrètant, elle baissa la tête :

— Léonore ! me croyez-vous donc coupable ? dit Renueville.

Bamboula, se glissant derrière le vicomte, pour l'attaquer sans défense, tira, avec un geste rapide, un poignard, en bondissant sur celui qu'il voulait tuer.

Mais, au moment où il allait frapper, une main saisit son bras, et le serra avec la violence d'un éfan.

Le poignard tomba et le bandit fot collé sur le mur.

LK HOl DES GABIERS

— Ah! Cai-ambà! vociféra le maucot. Tu n'es donc qu'un lâche assassin!

— Eli oui! dit Papillon qiii entrait. Celui-là a éli mis au bagne pour empoisonnement!

— Au bayne! dit viveuieut Jacquet.

— ,11 était le compagnon de Pâquerette. Et la preuve, c'est qu'il a la marque! Et je vais vous la l'aire voir!

Bamboula clait livide, mais les ticux mains du maucot le clouaient sur le mur sans qu'il pût faire un mouvement.

Quand Papillon s'avança, le bandit, taisant un effort, appuya ses pie.ls sur l'angle. Les mains cédèi'ent un peu. Damboulà rcJuublant son effort, le maucot le lâclia subitement.

De Sommes fit quelques pas en avant, sans pouvoir se retenir, et le matelot l'abattit d'un si vigoureux coup de poing zwv lî dos, que le visage s'écrasa sur le plancher. Appuyant ses genoux sur les jambes, il réunit les deux mains, et Papillon, déchirant l'habit et la chemise dit :

— Voilà!

Tous s'étaient arrêtés et ils virent empreint, sur cette éjiaule, ce stigmate florissant des deux lettres T. F.

— Ah! dit Jacquet, c'est ce forçât qui a détruit votre famille, mesdemoiselles, et qui vous a fait condamner, \ous, monsieur de Rcniieville, et le marquis d'Herbois.

— Léonore! Blanche ! nous croyez-vous coupables ! Dlanelie lui présenta une lettre. Henri la pareounut.

— Sur Dieu mort pour nous, sur ma vie éiernelle, je jure que nous sommes innocents ! Et qui vous a remis cette lettre?

— Cet homme! dit Léonore eu désignant Bamboula?

— Cette lettre est fausse! dit-il d'une voix vibrante.

— .lurcz sur ce christ!

— Ik'iui! reprit Blanche. Et Charles est-il niori?

— .le suis certain qu'il est vivant! Il y a entre nous une telle sympathie, que nos deux âmes sont l'éuuies, et si Charles était mort, je ne serais pas vivant !

— Mais où crojez-vous qu'il soit?

— Ou il est revenu en Erancc, et alors nous nous retrouverons, dans un moment plus tranquille, ou il est resté aux Aiitillcs ; car c'est dans cotte mer, qui borde les deux Améliques, que nous avons fait naufrage.

— Ah! dit Blanche. Si le bonheur pouvait nous revenir!

— Alerte ! tria brusquemeul Papillon, qui s'était approche de la fenêtre.

— Cu'est-ce? demanda Henri.

— Les sans-culottes!

Jacquet explorait le jardin.

— iNous sommes cernés, dit-il froidement, et c'est Pick qui commande ce détachement. Nous avons fait une faute en n'eiiimenant avec nois que ces deux hommes.

Henri redicssa sa tète : en présence du danger, sa résoluti(ni rcpicnait toute sa force.

— Attendez tous ici!

Il lit un mouvement pour sortir de la cel!iilc.

— Monsieur, dit le docteur, je suis chez moi, et c'est à moi seul de jjrotéger mes hôtes!

Se dirigeant vers la partie du mur derrière le lit mortuaire, il ouMit une porte, dissimulée dans la boiserie, qui comuiuniquail avec une chambre spacieuse, éclairée par une ouverture pratiquée dans le toit. Celte pifcce était consacrée aux finis furieux.

— Entrez tous là! dit le docteur, et laissez-moi seul avec celle femme morte!

Le hriiildcs voix montait jusqu'à la cellule.

i'apilloii et le maucot cinporlèreiit Banibinil'i dans la chiinibn!.

Blanche, Léonore et Bertlio cnlrcrcnl, et !\Iariic s'appinthaiil de son maitri^ :

— J(; ne vous quitte pas! dil-ellc.

J;iii|Mit it de llcnneville passèrent les derniers, et le docteur ri'li'rma In porte.

Piik entra dans la cellule arTonipagné des sans-riiUUlos.

— Qui ètcs-vous cl que voulez-vous ? deinamla le docteur.

— De bons patriotes, qui viennent arrl^ler les arislncratr--, à comiiii'iiiir par la ci-devaiil clianoinesse.

— La femme ilonl vous (tailrz est folle...

— C'est rc qiit; lions verrons. Ensuite In citoyenne ci-devanl baronne de Saiiil-Gervnis...

— Elle est inorlel

— Morte'.' rrpi'ta Pick. C'csl de In besogii" iimir laito pour Anee. M.iiiileiiant, il y a ici les ciloycnnes Niorres.

— Ces pensioTinaires ne sont plus chez moi; elles ont quitté Gouesnon il y a plusieurs heures.

— Hein?... fit Pak.

— Je suis seul, ici, avec cette fille, de cadavre et quatre malades eufernics dans les cellules voisines !

Un sans-culotte venait d'entrer dans la cellule.

— Nous ne l'avons pas vu! dit-*il.

— Pas de traces du citoyen?

— Aiicuimj!

— De quel citoyen parlez-vous? demanda le docteur.

— Du citoyen de Sommes!

— Le citoyen de Sommes? Il est parti avec les deux religieuses que vous voulez arrêter?

— Léonidas! dis à Biutus de fouiller le jardin, et toi fonilleja maison des caves aux greniers, moi, je reste ici !...

Et, pendant que cette scène se passait, ceux qui étaient dans la chambre attendaient avec une vive anxiété.

— Quel pai'ti prendre? dit Jacquet à voix basse. Ces misérables vont découvrir notre retraite!...

Henri ne répondit pas; mais il vit un paquet de cordages, et, le déroulant rapidement, il leva la tête pour examiner l'ouverture pratiquée au plafond. Ce vasistas était divisé en quatre par une croix de fer. Henri tourna le bout du cordage, et, le lançant, il s'enroula au centre des quatre barres.

— Matelot! dit-il au Provençal, en haut!

Le maucot s'enleva à la force des poignets, et il atteignit le toit, se glissant sur la pente inclinée. Quelques instants après, il redescendait dans la salle.

— Le plan est tiré! dit-il, la case est appuyée sur la montagne à pic. Je me ponioie et, avec un grelin je m'amarre à un tronc d'arbre, et j'envoie l'autre bout, pour hisser les deuioiselles en haut!

— Mais les sans-culottes...

— As pas peur! Pour nous rejoindre, faut qu'ils fassent le tour par les sentiers, dont le plus voisin est à une duniilieue! Par ainsi, tout va; à Di^'u le reste!

Le vicomte, saisissant la corde, grimpa lestement sur la toiture. -

— Elles peuvent être sauvées!

Henri, retombant dans la chambre, découpa son habit en larges morceaux, et se servit de ces bandes pour faire un siège qui ressemblait à ceux des balançoires et l'attacha, des deux cotés, par trois cordes.

— En haut! dit-il au Provençal. Il y a sur le toit un crochet de fer, passe dedans la ciu-de.

En deux brasses, il fut sur le toit.

— Blanche, ilit Henri, venez!

— Je ne partirai pas la première 1 dit mademoiselle do iNiorres.

— Pas un instant à perdre !

— Celle entant d'abord !

Henri, saisissant la jcinie tille, l'attacha sur la sangle, lîerthe, enlevée, atteignit l'ouverture pratiquée sur le toit. Henri se retourna vers Blanebe :

— Léonore! sauvez Léonore! dit l'Iiéro'iqne jeune fille. Henri, l'eulevaiit dans ses bras, la plaça sur la sangle, cl

Léonore fut montée après sa sœur.

— A vous! montez! dit Kenneville à Jacquet.

En cet instant, des hurlements féroces éclatèrent dans l,> jardin cl deux coups de feu retentirent... et la porte de la salle craqua sons les coups de crosse des fusils.

La porte se fendait et les fers des piques, les pointes des haïouuctles apparaissaient menaçants. Papillon s'élança d'un seul homl sur Bamboula.

— Ne tuez oas cet homme! s'écria Jacqnel.

Mais la porte, attaquée parles sans-ciiloltes el arrachée de ses gonds, s'écroula avec fracas.

— Eu haut! sauvez-les! cria Henri en poussant Jacqucl vers la corde.

PirU cl les sans-cnloltes entraient dans la salle... Renncville était seul en l'are d'eux. Papillon poiissji un cri sourd, el, làcliaiil lî imlioulà, qu'il av.iit à demi étranglé, il saiila .Tiiprès de celui pour lequel il élail si dé-vnné.

— Tii.'z^lesl Eeiil feu! cria Bamlioiilà.

— B.indii ! fil le vienmie en déeharge.vit son pisiolel. Une secousse imprimée ,'iii bras d'Henri, par Jacquet,

changea l.i direction di- la b.ille.

Puis, l'agi-nl s'i'lanraiil en haut :

— Venez! eria-l il.

Rennovillu vil tons les fusils s'abaisser vers luL

' Blanche, Lronore et Jacquet, le visage penché \tvs la salle, pouspiiicnt un cri d'étiouvantc... Le niaucot, d'un seul élan, sauta sans touclicr la corde.

Comme il toinimit près d'Henri, toutes les détonations éclatèrent, mais, dominant ce bruit, un rugissement furieux éL-lala avec des vociléralions, des exclamations de rage et des râles d'ajronie.

lîeniieville debout, sans blessure, avait, devant lui, le maucot, qui s'était placé pour le protéger, par son corps, contre les balles.

Celui qui les avait sauvés, c'était Papillon. Au moment ou les fusils s'abaissaient, le colosse avait saisi de ses mains la porte massive détachée de ses gonds, et, d'un seul élan, il avait relevé cette porte. La rapidité et la vigueur de ce redressement avaient relevé les fusils; et les sans-culottes, repoussés par une force irrésistible, avaient été rejelés dans la cellule voisine. Trois, renversés par le choc, avaient été écrasés sous le poids du battant de chêne.

— Sauve-toi, Bonchumin! je tiens bon!

' — El! haut! cria le maucot.

— Henri! Henri! appelaient Léonore et Blanche, heureuses de ne pas l'avoir vu tuer.

Hem i grimpa lestement près des deux sœurs.

— Venez! dit-il à Papillon et au maucot.

Les deux matelots soutenaient la porte que les sans-culottes attaquaient.

Honi-i, comprenant l'horrible situation,- sauta, et d'un seul bond il fuf pi-ès de la porte. Se baissant, il introduisit par l'ouverture en bas sa poire à poudre, dont il dévissa le bout de cuivre; puis étendant ses pieds, le dos appuyé contre la boiserie servant de barricade, il prit un morceau d'amadou et l'approcha de la batterie d'un pistolet qu'il tenait de l'autre main.

— Eu haut! dit-il aux deux hommes; fuyez, et vivement! Papillon ni le niaucot ne bougèrent.

— En haut! Je l'ordonne ! Obéissez!

Il y avait dans sa voix un tel accent de commandement que Papillon et le Provençal n'hésitèrent plus.

I^e niaucot regagna son poste, et Papillon le suivit.

Henri, versant, dans sa main gauche, la poudre contenue dans le bassinet de son pistolet, la plaça sur le plancher à côté de la poire ouverte. 11 résistait par un effort supréaic aux secousses de la porte, et, secouant la mèche allumée, il la laissa tomber sur le petit tas de poudre. Puis, d'un même élan, il saisit la corde, oii quatre mains vigoureuses l'étrtignirent à la fois.

La porte roulait ; un éclat retentit ; et un nuage de fumée encombra la salle; les sans-culoi!es, tués ou renversés, tombèrent en poussant des hurlements horribles.

Le maucot attira la corde à lui, et les trois hommes, les deux femmes et la jeune tille se couchèrent sur le toit, pour é\iter l'atteinte des balles envoyées du jardin et de la cour.

— Tous les pistolets à Papillon! dit Henri, il va défeuilre cette ouverture. Et toi, maucot, es'calade la montagne.

— En deux temps! répondit le matelot.

Piampant avec agilité sur le pignon, sa corde enroulée autour du bras, il avançait avec rapidité. Atteignant le pan de rocher qui se dre-sait à pic, il jeta un regard sur ses compagnons. Ceux-ci avançaient plus lentement. Jacquet se glissait en tète, et Blanche, courageuse, le suivait.

Léonore était soutenue parHenriqiii, d'une main conservait son équilibre, et de l'autre portait Berthe, que ses forces auraient trahie.

Le maucot avait atteint l'extrémité du toit; mais se redressant pour examiner le rocher... il reconnut que ce qu'il croyait praticable était impossible à accomplir, et des balles s'aplatirent autour de lui.

lleuri comprenait ce qui se passait dans le matelot; il allait s'élancer, quand deux coups de pistolet éclatèrent derrière lui. Papillon saisissait les deux montants d'une échelle et la rejetait dans la salle... mais une autre échelle se dressa et une tète de sans-culotle apparut.

Papillon écrasa celte tête d'un coup de son poing, mais un autre lui succéda, l'échelon supérieur de la première échelle surgit de nouveau. Papillon reprit ses pistolets, et les déchargea...

Henri s'élançait vers lui, mais tout à coup. Blanche poussa un cri en sentant le toit trembler sous elle.

— Henri 1 nous sommes perdus!

Les sans-iHilotles, dans les cellules, attaquaient la toiture. . — Ue la poudre! dit Henri.

— En voici! répondit Jacquet.

Henri se saisit d'un sac de cnir.

— Matelot! Le feu! mets le feu au toit!...

l'A bravant la grêle de balles qui était dirigée sur lui, il revint près de Papillon.

— Cours aux femmes! dit-il en arrachant les tuiles... Les sans-culottes atteignaient le toit.

Henri en assomma un d'un coup de crosse de son pistolet déchargé, et l'autre roula sur le toit renversé par un second coup : vidant une partie du sac de poudre sur la charpente de la toiture, il l'alluma avec l'amadou. Un tourbillon de flammes s'élança.

Cette charpente sèche offrait à l'incendie un aliment qu'augmentait aussi la couche de chaume.

— En avant! cria Henri, en jetant le reste du sac à Papillon : mets le feu ici!

— Ne tirez plus! cria le citoyen Sommes, effrayé de cet incendie, qui pouvait faire mourir Blanche. De l'eau! de l'eau! Eteignez le feu!

Il était trop tard : l'incendie, allumé sur trois endroits différents du toit, faisait des progrès tels sous le vent, que les flammes, poussées vers la montagne, rendaient l'escalade impossible.

Les deux sœurs, retrouvant les forces que leur rendait la religion, s'étaient agenouillées et priaient avec ferveur.

Les flammes les entouraient de toutes parts, et Henri parcourant ce toit, cherchait une issue.

En descendant sur une pente, il aperçut une lucarne qui ét;iit fermée. Evidemment les sans-culottes n'étaient pas entrés dans cette pièce élevée.

Atlcigiiant la lucarne, il étendit le bras pour l'ouvrir avec ses doigis, et le châssis se souleva.

Henri leva la main pour frapper, mais ce fut une tête de femme pâle, qui apparut :

— Venez! venez! je vous sauverai! dit-elle d'une voix émue.

— Mariic! dit Blanche. Et ton maître?

— H est prisonnier! et il a pu, au milieu du tumulte, m'envoyer pour vous arracher à la mort!

Les flammes, activées par la brise, se rejoignaient et roulaient, en tourbillons, sur la montagne dont elles suivaient la pente abrupte.

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