‹ Le roi des gabiersChapitre 25 sur 103 · LA GROTTE · texte numérisé non relu

LA GROTTE

Une lun.rc après, Brune allait réveiller le colonel Augercau et lui taisait part de la rencoiUi'o miraculeuse qui venait d'a\oii' lieu au pied de la falaise du fort.

.•\ugei'eau était un enfant du peuple, souvent trivial dans ses expressions, mais son cœui' était bon, son esprit droit et juste et sa générosité était ù la liauteui' de sou étourdissante bravoure.

Le récit de Brune lui remit en ménioii-e tous les événements accouiplis jadis et auxquels il avait pris une part si active.

— La. jolie mignonne! s'écrra-t-il. Mais moi aussi, je me suis engagé à la protéger et à l'arracher aux mains qui s'étaient emparées d'elle! Pauvre petite! la voilà orplicline maintenant. Eb bon! ce sera notre fille à tous! Eh "mais! fit-il après un monjout de réflexion, si Fouché nous a dit vrai autrefois, le ci-devant comte de Sommes était pour beaucoup dans cet enlèvement d'enfant.

— D'après ce que Jacquet m'a encore répété tout à l'heure, je ne doute pas qu'il n'en ailété le principal auteur, répondit Brune.

— Eh bien, dis donc, le loup n'était pas loin de la bergerie, la nuit dernière, à Gouesnou.

— C'est une remarque que j'ai déjà faite.

— El ce pauvre citoyen Uenne\ille ! ces deux malheureuses religieuses ! tous ces gens-là m'intéressent aussi.

— Alors, colonel, lu n'as pas l'intention de les livrer à Prijur lie la Marne î

— Hein? fit Augereau avec colère. Livrer quelqu'un, moi! Tonnei'i'e! La guerre et la guillolino, cola fait deux! ,1e suis soldat, moi, el tous ceux que je pourrai arracher aux griffes des bourreaux, je les arracherai sans me faire prier. Mais voyons! pourquoi sont-ils venus au Portzir ?

— Pour se cacher. Un matelot qui est tout dévoué au ci;oyen Konneville leur a indiqué la grotte de la falaise comme un moyen certain d'échapper moiiieiitanéiiicut aux poursuites... Us ne pouvaient ni rester à Gouesnou, ni demeurer à Brest

— Il faudrait leui' faire porter des vivres

— Li capitaine Lanues s'en est chargé 1

— Bravo ! maintenant, qu'est-ce que nous pouvons encore pour eux '/

— Empêcher qu'il ne soient pris.

— C'est facile.. le commande au Por/:/c, et j'aimerais assez à \oir (pic les sans-culottes vinssent ici faire une visite domiciliaire ! Cependant, cette protection-là nei>éut pas durer longtemps! Si Jean-Bon Siinl-André a dos doutes, il peut nous faire changer do garnison, et alors...

— Dans deux jours il seront en sûreté.

— Où cela';'

— A b(U'd de la flotte expéditionnaire de Victor Hugues. Tout est cfMiveiiu. Le citoyen Renneville s'embarqui^ avec, les deux femmes et la jeune fi^lo. Ils reviendront eu France |iliis tard, l'ji attendant, il veut aller se battre conli'c les Anglais!

— Très-bien! c'est un hra\c.

— Je connais Victor Hugues, poursuivit nrunc. Je vais envoyer co matin à Brest pour obtenir les ordres d'embar- (|ii('iiicnt nécessaires. Les femiiies et l'cnraiit se dégnisoroni en mousses. Donc, il s'agit de les piéscrNcr dur.inl quarantc- Iniit briires au plus.

— Convenu ! dit Aiigcrcau.

Los deux officiers si- séparèrent, l'as d'.iiilrcs du l'oit ne connaissaicnl la présunco des fugitifs dans l.i grotte des falaises.

I<c malin i|iii suivit celte nuit, un l'aiiUssin s'avaii<;a vei's le chef d'éial-iii.ijur lîriiiie :

— .'^il^n coiiimandaiil, un citoven dcmiuiile .H te parler!

— Quel citoyen '/

— Il VM'îit de Brest, cl il est envoyé de la p. ni de l'neiir de lu Miirnc.

- — Envoie-le vers uioiî

— H dit qu'il vcul parler au roniinandaiil du birt.

— Eh bien ! préviens le colonel Augereau,

— Le colonel est dans sa chambre, et il a défendu qu'on ne le dérange.

Brune fit un geste d'impatience.

— Amène ici le citoyen !

Le militaire tourna sur les talons de ses souliers et partit vivement dans la direction des bâtiments du fort.

Quelques instants après, il revenait accompagné d'un homme portant le costume des élégants (Je l'époque : redingote longue couleur vorl-bouteilk', culottes de daim collantes, bottes à revers jaunes, gilet rayé à larges revers (( la nobespieire, cravate nouée très-là"che, cheveux plats en chien-canard, et chapeau à la misisc. Vne énorme cocarde resplendissait sur le tricorne. Le citoyen salua courtoisement le commandant.

— Ah! c'est encore toi, citoyen Sommes! fit Brune avec un accent dans lequel perçait le mépris le plus protoud.

— Eh oui, citoyen commandant, c'est encore moi ! répondit l'ex-comte. Je viens voir si les ordres d« Prieur sont escutés.

— Nous n'avons pas besoin des ordres de Prieur pour faire bonne veille.

— Aussi n'est-ce pas des ennemis extérieurs de la République qu'il s'agit, mais bien de ses ennemis intéiieiirs. As-tu arrêté les aristocrates que je t'ai signalés hier?

— Je n'ai pas arrêté d'aristocrates, par l'excellente raison que je n'en ai rencontré aucun !

De Soiniues frappa du pied avec colère.

— Hier, je t'ai apporté le signalement de quatre ennemis de la nation. Celui du ci-devant vicomte de Uennovillo, celui d'un nommé Jacquet, son complice, et ceux de deux ex-religiousesdéguisées en paysannes, loscitoyennes îNiorres! J'ai ajouté que ces brigands et leurs compagnes, qui avaient fait couler le sang de bons citoyens à Gouesnou, étaient des émissaires des Anglais et qu'il était de toute urgence de s'emparer d'eux.

— Pour que je m'cmiiarc d'eux, il faut d'abord que je les trouve !

— Ils ont débarqué la nuit dernière sous les batteries de ce fort !

— Qu'en sais-tu ?

— Deux bons citoyens les suivaient...

— Les espionnaient, tu veux dire.

— C'est possible, mais enfin il les ont vus...

— Pourquoi ne les ont ils pas arrêtes, alors?

— Parce qu'ils ont perdu leurs traces au moment où ils atlei^naicnt le fort.

— El d'où venaient-ils, ces aristocrates?

— De Brest, où ils s'étaient réfugiés après leur fuite de Guosnou. Jlais les ordres étaient donnés; ils étaient traqués dans la ville... Ils sont parvenus à s'embarquer. Or, depuis co moment, tous les eiivirons du fort sont gardés : aucun d'eux n'a pu fuir, ni parterre, ni par mer... Donc, ils sont ou dans le fort ou dans qiieli|uo cachette pratiquée dans la falaise, et (pie tu eusses dû déjà découvrir. Ton inaction est un manque de civisino !

— Ileinï lil Brune en tressaillant. Tu ilis?

— Je dis i|iie peut-être es-tu d'accord avec les aristocrates, mais prends garde !

l'.ruiie lit claqtier ses doigts a\ec un g.'ste de colère, et, marchaiit sur sou iiilerloculcur :

— Citoyen Marcns-Tullius Somiiies, ilil-il en abaissant sur lui un regard chargé do mépris, ci-devant comte de Soinmos, ex-ami d'une altesse r.iyalo, ex-talon rouge, il est digne de toi, renégat élionté.de le faire pourchasseiir de nial- Ikui reuses femmes el pourvoyeur de la guillolino! mais il u'appai'tient pas à un homme de guerre de l'aire un méli r d'espion ! Si c'est Prieur qui l'cnvoiQ, dis-lui que le conimamlanl Biime a trop de cœur pour desecndie au rôle ignoble des misérables de Ion espèce!

Le citoyen Sommes éiail de>eiui livide, et son œil, au regard faux, s'ab.iissail deranl le regard net el ferme do bnine. Il lil un pas eu arrière. En ce moment, Augereau apparaissait sur le terrain île la ballerie.

— C^iloiiell lui cria Brune. \oi( i un cilnyeii qui vicnl de la pari de Priiiir nous nourmander jiarce que nou^ n accomplissons pas notre de>oir eu nous laisanl pourchasseurs de l'cmmes...

Augereau toisa le citovcn Sommes ;

— Je connai.s l'oiseau i ilit-il avec ce» accent lri\ial et jouux qui lin était ordinaire. Eli 1 grenadiers! picuc/.-iuoi

dolicatenient le citoyen ut déposez-le tendrement à la porte du l'ort. S'il se présente jamais de nouveau pour entrer, il sortii'a par la falaise ! C'est dit ! En deux temps !

Quatre grenadiers se levèrent vivement, mais le citoyen menacé n'attendit pas qu'ils exécutassent les ordres de leur colon.'l. ToLirnaiit rapidement sur lui-iuême, il s'éloigna, la face blême, la rhie dans le cœur, avec un geste de menace.

A ce mo:uent où le cilojen Sommes quittait le fort, Dlanclic, Léouore et Borthe étaient étendues sur un lit de mousse, dans lagrottc, et elles dormaient d'un profond so:umeil. La fatigue, en brisant leurs membres délicats, a\ait vaincu les tortures de l'esprit au profit du repos du coi'ps.

Henri et Jacquet causaient à voix basse. Papillon, plaeé à l'entrée de la grotte, veillait ntlciiliveiuent.

— D'après ce que nous a l'apporté Papillon, disait Jacquet, il est impossible que ce Bamboula sache d'une manière positive où nous nous sommes réfugiés. Ses espions, lances à notre poursuite, ont perdu de vue le canot à la hauteur de /a pointe de t'Armorique, grâce au détour que nous avons fait, et qui leur a laissé supposer que nous venions abordera Uoscanvel. Seulement il aaiipris qu'aucun débarquement n'avait eu lieu, et d'un autre côté il a su qu'aucune ejiibarcation n'avait gagné la haute mer; donc il a dû supposer que nous a\ ions débarqué au PoWz/c, et il a agi en conséquence; mais cela n'est qu'une supposition, et il doit avoir des doutes. Ce sont ces doutes qui, habilement exploités, pourl'ont nous sauver!

— Papillon, dit Henri, tu as vu tous ceux qui étaient dér voués à Boucheuiin?

— Tous!

— Et ils sont prêts?

— A obéir à tes moindres ordres, h s'embarquer avec toi si tu l'cinbarqucs'.

— Bien ! ces hommes, tout en sei'vaut la Friince, tout en se réliabililaiit, seront, pour nous, de merveilleux auxiliaires. Il nous aideront à \ ciller sur Blanche, sur Léonore et sur cette petite (ille^ Puis, une lois aux Antilles, nous coiumeiiceious nos recherches... Mon Dieu! Charles, ddit Être vivant! Oh ! si un pareil miracle pouvait s'accomplir... la vie sei'ait belle encore?... Que Victor Hugues accepte seulement les proposilions que je lui ai faites jadis, et que le coiuniaiidaiit Brune s'est chai'gé de lui renouveler I C'est là notre suprême espoir. La Hutte appareille demain soir... nous serions tous sauvés !

— Et le livi du luKjiie ? dit Jacquet à voix basse.

— Pâquerette, m'a dit Pa|)illoii, s'est chargé de savoir la vérité : à notre retour en France, dans un temps meilleur, nous pourrons agir... Mais le matelot ne nous f.iit pas le signal CDiiveiui, continua Hemi'avec impatience. H a dû voir Victor Hugues ce malin, il devrait être dans le (joiik't maintenant!...

— il est sans doute retenu par l'exécution des autres ordres que vous lui avez donnés. Pourquoi l'avoir envojé à la prison ?

— Pourquoi? reprit le vicomte. El le docteur Harmant, prisonnier jiour nous, celui qui a protégé si longtemps Blaiiche et Léonore, celui qui nous a sauvés en nous envoyant Manie... faut-il donc rabandonner? Non ! Non ! S'il est dans les prisons de Brest, je le délivrerai avant de fuir... La luiit mêiiie de notre embarquement il sera libre, et il pourra pai'tir avec nous !

- Mais commenl le délivrer, s'il est incarcéré?

— Je ne sais encore, mais, au besoin, j'emploierai la force ! Une surprise est possible, et j'ai à Brest bien des bras (irêts à frapper pour servir ma cause !

- — Cepeniant. ..

— Écoutez! dit vivement Henri.

En ce moment, un chant monotone et cadencé, un véritable cliaut de matelot halaut sur une manœuvre, monta jusqu'à la grotte.

— Le maucot! dit Papilhm.

Henri et Jacquet se baissèrent pour prêter une oreille plus aiiciuive. ,

La voix qui parvenait jusqu'à eux devint progressivement plus claire, et les deux hommes purent entendre les parole suivantes, modulées sur un air impossible :

Le ptu.-> for! de.s nœuils e-.t un amarrage

Fait sans é|>issoir, gouJron, ni liliii ;

Eq temps de combat, en temps de naufragu,

Ce nneud-là lient bon et jasqu'à lalii»! Le plus fort des nœuds s'appelle courage! Le bon Dieu le fit au cœur au marin !

La voix se tut, et le bruit d'avirons, frappant régulièrement la mer, lui succéda. Au même moment un coup de pistolet retentit sur la falaise, dans les batteries du Poiizic.

Blanche, Léonore et Bertbc furent éveillées subitement.

— Nous sommes sauvés ! s'écria Henri avec une joie délirante. Le matelot et Bru ne nous font le double signal ! Victor Hugues accepte! Demain soir, noUs voguerons vers les Antilles !

— Oii ! tirent les deux sœurs en s'agcnouillant, le bon Dieu nous bénit !...

En ce moment où le canot, monté par le maucot, longeait le pied de la falaise, à ([uelques brasses au-dessous de la grotte, Henri se pencha doucement pour le voir, mais il rentra précipitamment la têle.

Dans une embarcation, tîlanf dans la piste du canot du Provençal, il vit Bamboula.

XXVIM

L'EMBAnoUEMENT.

Vnc frégate, un brick et deux corvettes, enibai'quant huit cents hommes armés dans le port de Brest, devaienl se diriger vers la mer des Aniillds, pour débarquer dans nos îles dont les Anglais s'étaient emparés.

Cette escadrille, sous le comniandeaicnt de Victor Hugues, avait le pavillon sur la frégate la l'erle.

A huit heures du soir l'appareillage était préparé, et les fanaux n'avaient pas été allumés. Ln grand silence régnait dans cette préparation du départ, qui devait attendre la pleine mer et l'instant de la nuit le plus téuébieux pour passer, sans être vue, entre les navires de la Hotte anglaise qui bloquaient l'cnt-rée du goulet.

Victor Hugues et Brune échangeaient une conversation confidentielle dans la chambre du comiuaudant.

— L'homme que tu me recommandes, disait Victor Hugues, n'a pas tramé contre la nation?

— Non ! et la preuve de sa nationalité, c'est qu'il a refusé de se mettre sous la proteelion de la (lotte anglaise, qu'on lui avait pi'oposée pour le sauver 1

— Ah ! alors c'est un bon Français.

— C'est un ancien olTiiier de marine, brave et déterminé, et que Suffren appréciait à sa juste valeur !

— Il pourra me servir, et les soixante forbans qu'il m'a proposé d'emmener avec lui m'aideront à battre les .Vnglais! Quant aux trois femmes, elles ne s'habilleront pas en mousses, elles ne monteront pas sur le pont, et, en prenant la mer, je les mettrai sous ma proteelion !

— Merci ! dit simplement Brune, en tendant la main au nouveau général.

Victor Hugues répondit à ce geste amical, et le jeune commandant, s'élançant hors de la cabine, monta vivement sur le pont. Se frayant un chemin au milieu <les embarras de tous genres ipii menaçaient, à chaque pas, d'arrêter sa marche, il atteignit le mât de misaine.

Un matelot se tenait là, accroupi dans l'ombre : c'était le maucot. En apercevant Brune, il se leva vivement et s'avança vers lui ;

— Eh bien? dcmanda-t-il.

— Elles peuvent demeurer à bord ! répondit le commandant.

— Le citoyen l'a permis ?

— Oui. Où sont-elles?

— Près de la soute aux poudres ; c'est Petit-Pierre qui les a conduites là, comme si c'étaient deux moussaillons attachés à l'artillerie.

— Puis-je les voir encore une fois ?

— Facilement. Pclit-Picrre a les clefs de la soute.

Et le maucot fit signe à l'artilleur, qui se trouvait à peu de distance, de venir vers lui. Il lui parla bas à l'oreille eu désignant le commandant.

Petit-Pierre regarda Brune, fit le salut militaire et se dirigea vers la grande écoutille : Brune le suivit. Tous deux descendirent ; l'artilleur prit une lanterne dans la batterie et continua à s'enfoncer dans l'intérieur de la frég ite. Ils atteignirent le faux pont, alors complétenieut désert : toute la cargaison était embarquée depuis la veille, tous les ma-

LK nul DES GABIKKS

gasins avaient été remplis, et, au moment de l'appareillage, tout réquipa,i;c était sur le pont.

Le pi-olond silence qui régnait là contrastait avec le tumulte qui avait lieu aux étages supérieui's du navire. Petit- Pierre et Brune traversèrent la soute aux voiles et le magasin à cordages.

— Où donc sont-elles? demanda Brune à voix basse.

— Là, répondit Petit-Pierre en désignant une porte cadenassée, dans le magasin aux grenades : c'était l'endroit le plus sûr de la frégate, et moi seul ai la clef de ce cadenas.

Brune entra.

— Blanche 1 ma sœur! s'écria Léonore en se précipitant . vers Brune, n'est-elle donc pas avec vous'?

— Elle va venir, mademoiselle, répondit le commandant. Je ne suis pas letourné à terre depuis que je vous ai conduites toutes deux à bord de la frégate; mais, ne craignez rien, votre sœur ne peut tarder à arriver... J'ai vu Victor Hugues; il sait que toutes trois vous allez être à son bord. Il a dans son équipage des hommes entièrement dévoués au citoyen Renneville. En cas d'événements graves et imprévus, vous auriez, pour vous proléger, pour vous défendre, le matelot provençal dont vous connaissez le di'voucment et le courage, et que j'ai réussi, ce malin même, à faire inscrire sur les rôles de la Perle, et cet artilleur qui est là, et dont le père a été sauvé, par votre ami, de l'échafaud sur lequel il allait monter... D'autres hommes encore dont le maucot répond...

— Mais Blanche l mais Henri! dit Léonore.

— Ils vont venir, je vous le répète. Le plan arrêté sera, suivi ligne pour ligne. La prudence n'exigeait-elle pas qu'un temps relativement assez long séparât votre embarquement du leur ? Mais le colonel va amener lui-mêms votre sœur à bord; M. de Reimeville viendi'a ensuite. Ils sont dans la cachette du chantier des constructions... Je vais retourner près d'eux ; le colonel et mademoiselle Blanche arriveront pendant ce temps. Je dirai à votre ami que je vous ai laissée à bord, et que Victor Hugues ferinera les yeux sur votre présence à toutes trois. Demeurez ici sans vous faire voir de personne. Une fois en mer, tout danger sera passé, et Victor Hugues vous donnera une cabine...

Léonore saisit les mains du connnandant.

— Oh ! vous êtes bon! dit-elle. C'est Dieu qui vous a envoyé vers nous... vous et le colonel !

— Ne nous remerciez pas, répondit Brune. Le hasard seul nous a permis de vous être utiles; mais la cause |)remière du dévduement dont je suis prêt à faire preuve pour vous, la voici!...

El il désigna du geste Berthe, qui n'avait jiris aucune part à cet entretien rapide.

— C'est celte petite tille, coiiliiuia-l-il, siii- laqiii'lle j'ai juré de veiller! A vntre tour, promettez-moi de devenir, pour elle, une sœur aînée...

— Je vous le jure! dit vivement Léonore en prenant Berihe dans ses bras.

— Adieu, mademoiselle! lit Brune en s'inelinanl et en n'employant pas la fonmilc républicaine, alors dans toutes les bouches.

Léonore le comprit, et lui sut gré de cette lunivelle et délicate attention.

Brune, adressant aux jeunes tilles un dernier geste, sortit de la soute aux grenades. Petit -Pierre referma la porte.

— Ceux qui doivent veni r seront ici dans un quart d'heure! (lit Brune à l'arlilleiir.

— Sois tranr|iiille, commandant, répondit Petit-Pierre; j'ai fie quoi |ia\er ma dette !

Brune, monta sur le pont.

— Nous appareillons à minuit! lui ^dissa le ninucol à l'oreille, au moment oi'i il passait devant lui. (Qu'ils s(' baient !

Le ro andanl lui l'ép Ml pai' un re:.Mrd d'intelligence,

cl, gagnaiil la lêie de l'escalier de tribord, il sauta dans une einliarcalion amarrée à la frégate. Deux matelots du port tenaient les avirons.

— Au <|uai! dit Bruim en s'asseyanl à l'arrière.

L'un (les marins poussa au large : au' moment oii le eanot se déiarliail dir lu lré(;aic, un aulrc canot arrivait enmnie une (lèche droit sur In l'erle.

Quatre viiioureux rameurs rcnicv.'iieni ei un ofliejcnl'élalniajor se tenait delnuit à l'arrière.

En apercevant l'emban'ation dans laiinelle Brune élail 'assis, il lit un geste impérieux h ses rameurs.

— Eh! commandant, cria-t-il.

Brune se retourna. Quelques brasses à peine séparaient les canots.

— Ordre du général ! cria l'officier d'étal-major.

Les matelots, obéissant à un même commandement, rapprochèrent les canots bord à bord.

— Qu'(>st-ce donc ? demanda Brune.

— 11 y a une heure que je cours après toi, commandant, repartit l'oflicier, quand j'ai appris par le plus grand hasarcl que tu devais être à bord de, la Perle.

— Qu'y a-t-il, capitaine'?

— Ordre du général de te rendre immédiatement, commandant, au Portzic.

— Bien ! Je vais toucher au quai, et je me rends immédiatement au fort.

— Tu ne peux pas retourner à Brest, commandant; nous devons nous rendre au Portzic.

— Mais. . . dit Brune, j'arriverai au Portzic en même temps que loi !

— J'ai ordre de ne pas te quitter, commandant!

— Ordre du général?

— Oui, commandant. Le général m'a donné l'ordre do te rejoindre le plus promptement possible, et de te transmettre cet ordre de retourner au fort sans tarder d'une minute.

— Mais où est le général?

— .\u fort avec Prieur de la Marne.

— Depuis quand ?

— Depuis une heure et demie environ. Nous sonnnes arrivés au Portzic à sept heures et demie, l'rieur était venu prendre le général pour l'accompagner dans sa tournée. Arrivés au Portzic, il n'y avait que le capitaine Lannes. Le colonel et loi, a-t-il dit au général, étiez tous deux à la ville. Le général et Prieur sont entrés dans une fureur épouvantable : Lallemand a été expédié vers le colonel, et moi vers loi, avec ordre de ne pas retourner au fort sans vous avoii- rencontrés... Il paraît, ajouta l'oflicier à voix basse, que Prieur a été prévi'uu ([ue les Anglais pourraient tenter, cette nuit, un nouveau débarquement.

— Les Anglais! dit Urune en tressaillant.

Et il tit un mouveiuent comme pour enjamber par-dessus les deux bordages el sauter dans le canot de l'otticier (Tétal-major, mais s'arrêtant brusquement, comme si une réflexion subite lui eût traversé l'esprit :

— André, repril-il, quand Prieur est venu ehei'cher le généi-al, celui-ci avait-il manifesté déjà l'intention d'alleiau Portzic?

— Non ! répondit l'oflicier.

— La pensée ne lui en est donc venue qu'après avoir vu Prieur?

-- Oui.

— N'est-ce pas Prieur qui aurait l'ail naître ce désir de visiter le fort ?

— Je le crois, comiiiandant.

— El Prieur était-il seul quand il est arrivé chez le général ? '

— Non , il avait deux liommes avec lui.

— Quelle heure était-il?

— Sept heures.

• — Ils sont jiarlis iuimédiatemcnl alors?

— Oui.

— i^nn de ces hommes n'est-il pas une espèce île luuse.idin au teint blême, aux lèvres pincées, au nez crochu, aux yeux verdàtres et au regard incisif?...

— Oui!... oui! dit l'oflicier, connue quelqu'un (|ui se souvient.

— Bedingotc verte, gilet blanc à la Bobcspierre, bulles à revers, culotte de daim...

■ — (;',.sl cela ! c'est bien cela

— El il a accomiiagné Prieur et !<• géiu'ral ? Kl il est au fort avec eux ?

— Il a accmnpagné au Porl'Jc Prieur el le général ; mais à |)eine ceiix-ei enlraient-ils en fureur en cousiatant que m toi ni lendonel n étiez au fnrl.ipi'il s'est éclipsé vivemeiil...

Bruni- se frappa le fnml du plat de sa inaiii.

— André, reprit-il vlveiiienl el en baissant In voix, il faut

•:md service! Je

le lionne ma parole oi

(pie lu nie rendes ini

(riimineiir que je serai an Porli-ir en nièiiie temps que

laissiMiioi aller jusqu'au eli.inller de eonslriicliim.

André .sccmia IrislemenI l.i lèie.

— Impossible, en laudanl, dit-il; mes ordres

précis !

sont

— Laisse-moi remonter à bord de la Perle.

— Impossible encore!

— Capilaine !... s'écria Brune avec colère.

— Commandant ! reprit l'officier d'une voix ferme, mon général m'a donné un ordre formel, précis : celui de me mettre à ta recherche, de te trouver en quelque lieu que tu sois, et, dès l'instant même où je t'aurais rencontré, de me mettre en route, avec toi, pour le Port-Jc sans perdre une seule minute, sans te laisser t'arrêter en chemin, fût-ce l'espace d'une seconde. Il faut que j'obéisse aux ordres de mon général!... Maintenant, continua-t-il en changeant de ton, je suis ton inférieur en grade. Si tu refuses d'obéir aux ordres que je te transmets, je céderai ; mais par le temps qui court, commandant, tu joues en faisant cela la tête d'un pauvre diable qui t'aime et t'estime , car si je n'obéis pas, moi, Prieur m'a menacé de me faire jeter en prison et de m'envoyer à la guillotine ! Maintenant, que décides-tu ? Je

retourne au Portiic ; m'acconipagnes-tu, commandant, ou me laisses-tu partir seul?...

Brune hésita un moment. Il jeta un regard désolé dans la direction de la ville, un autre sur la Perle qui se balançait au mouillage, et sautant dans le canot de l'officier d'étatmajor :

— XnPortz-ic! dit-il d'ime voix sombre.

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