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XXIX. — LE CHANTIER DE CONSTRUCTION

Le chantier de construction des navires avait pour travailleurs les forçats, et, la nuit venue, le chantier était désert.

Un matelot de grande taille était appuyé sur un de ces canons enfoncés dans la terre et qui servent à l'attache des bâtiments en rade qui sont près du quai.

Eh bien! lu me connais mainlenant. (Page 83.)

Un sifllement retentit, et le matelot, lançant un regard autour de lui, se dirigea vers la clôture du chantier ; se baissant, il passa par un trou pratiqué vers la porte d'entrée, et, se relevant, il se dirigea vers ces hautes piles île bois qui avaient, entre bas, des arcades formant des galeries aérées pour le sèchement.

Le matelot, s'engageant dans une de ces galeries, souleva un planche qui recouvrait une ouverture de cave, et il descendit l'escalier en laissant retomber la fermeture en bois.

Une torche de résine éclairait ce souterrain, qui servait d'asile à Renneville, à Jacquet, accompagnés de Cormoran, de Dent-de-loup et de la Balehie.

Blanche était assise sur une pierre.

En voyant descendre Papillon, Henri lui dit :

— Le colonel ?

— Pas encore venu ! répondit Papillon.

— Alors, dit Jacquet, 11 ne viendra pas. Il devait être ici à huit heures, et il en est neuf.

- - Mais qui conduira Blanche à bord ? Avec l'un de nous elle n'est pas en sûreté ! Le colonel devait la prendre et l'embarquer lui-même!... Brune, en emmenant Léonore et Berthe, nous avait assuré qu'une demi-heure après Augereau serait ici !...

— 11 n'est pas venu ! répéta Papillon.

Henri frappa le sol avec colère.

— Pourquoi le colonel ne tient-il pas saparole ! s'écria-t-il.

— Ne l'accusez pas, dit Jacquet. Peut-être y a-t-il IJt quelque machination de nos ennemis. Brune est bien venu; Augercau serait venu également s'il n'avait pas rencontré quelque obstacle sur sa route ! «

— Mais que faire ? que faire ? répéta Henri avec une auxiélé profonde. L'heure de l'appareillage approche, et celle que nous avons fixée pour la délivrance du docteur va sonner !

— Ne vous occupez pas de moi! dit vivement Blanche; laissez-moi! Délivrez le bon docteur... et rejoignez Léonore. Oh ! ma sœur est sauvée, elle, car le commandant ne l'a pas abandonnée...

— Brune devrait être revenu cependant ! dit Jacquet.

— Cela est vrai ! ajouta Henri avec un regard sombre.

— Mon Dieu ! s'écria Blanche, craignez-vous donc pour elle?

— Non! non!... dit vivement Henri. Et cependant Brune devrait être icil... Que penser?...

— Voyons, dit Jacquet d'un ton ferme, l'heure s'avance. Ne perdons pas un temps inutile. Le colonel ne viendra pas; agissons sans lui. Récapitulons. Voici quel était notre plan primitif. Brune devait se charger de l'embarquement de mademoiselle Léonore et de Berthe. Il a tenu sa promesse. Le

colonel devait, lui, partir avec mademoiselle Blanche... De cette façon, il ne restait plus que nous ici, et, avant de nous embarquer nous-mêmes, nous n'a\ ions ([u'à tenter la délivrance du docteur. Pour y parvenir, uolie moyen est siniple et infaillible. Roquefort, le prisonnier que j'ai fait à Gouesnou et que j'ai livré au commandant Brune, a été envoyé par Augereau dans les prisons de la ville. Roquefort s'est réclamé immédiatement du citoyen Sommes, et celui-ci a obtenu un ordre d'élargissement signé de Prieur de la Marne. Cet ordre, confié heureusement à Cormoran, qui a eu l'adresse de capter la confiance des sans-culottes dont il s'est fait l'ami, cet ordre, le voici !

Jacquet montra un papier qu'il tenait à la main.

— Grâce à moi, continu;i-l-il, le nom de Roquefort a disparu du papier, et celui du docteur Harmant a pris sa place. Cet ordre d'élargissement est daté de ce matin... Le faux est trop habilement fait pour être reconnu, surtout par des geôliers stupides... Ce faux-là, si la justice humaine peut me le reprocher, la justice divine me le pardonne, et il ne charge guère ma conscience. Donc, nous n'avons qu'à nous diriger vers la prison. Cormoran présentera l'ordre, réclamera la mise en liberté du docteur, qui nous rejoindra aussitôt... La Baleine nous affirme que le canot nous attend. Tous ceux qui doivent nous accompagner seront prêts... Nous nous embarquerons et nous irons attendre la frégate à-l' entrée du goulet, ainsi que cela est convenu avec Victor Hugues. C'est bien cela? Je n'ai rien omis, rien oublié?

— Rien ! répondit Henri.

— Donc, le seul obstacle à la réussite de notre plan est l'absence du colonel. La seule difficulté existante est l'embarquement de mademoiselle Blanche...

— Encore une fois, laissez-moi I s'écria mademoiselle de Niorres.

— Vous abandonner, vous, ma sœur! dit Henri d'une voix Irémissanle. Nous mourrons tous plutôt que de ne pas assurer votre fuite. Il faut partir, il le faut !... Mais ni Jacquet, ni moi ne pouvons vous conduire ù bord... Nos ennemis peuvent nous reconnaître... notre perte entraînerait la vôtre!... Oh! pourquoi le colonel n'est-ii pas ici!... Pourquoi Brune n'est-il pas revenu?...

Jacquet ne répondit pas. Son esprit actif travaillait sans relâche. En présence des obstacles, des difficultés, des dangers, l'ex-agent de police sentait renaître ses inspiratiyus d'autrefois.

— La difficulté la plus grande, dit-il, c'est d'accoster la Perle. Augereau levait tous les obstacles, car aucuu de nos ennemis n'eût pu s'opposer à sa venue à bord ; tandis que pour nous... Bamboula doit avoir là ses meilleurs espions. L'embarquement dans le goulet est impossible pour une feuinie : il faudra se hisser k bord à l'aide d'une corde tandis que le navire roulera, balancé par les vagues.

— Mais que faire? que faire?... répétait Henri avec désespoir.

L'œil de Jacquet lança un jet lumineux.

— J'ai trouvé! dil-il. Notre pri'oecupation la plus vive est la sécurité de mademoiselle Bhimhe. Or, il est bien convenu que vous, citoyen Bonchemiu, ou moi, nous compromettrions cette sécurité, car de, Sommes, qui jus(]u'ici n'a pu retrouver nos traces, dont nous n'avons pas entendu parler drpuis notre départ de Gouesnou, doit veiller ce|)etidant et mettre tout en œuvre pour nous poursuivre et nous ai-rêter. Nous allons quitter le chantier, à l'instant même, nous éloigiiant chacun par une route différente. .Mademoiselle de Niorrres parliia avec l'apillon et Denl-ile-Loup. Dans une demi-heure, nous serons tous réunis dans les décombres des maisons incendiées, entre la prison et le (|u;li du port. Cormoran, avec cet ordre d'élargissement, se rendra immédialeiiienl à lu grôle : il fera ineitre en liberté le doili'ur, ainsi que cela était coincnii. Pi'iKlant ce temps, la lialeine ne. sera procuré un eanot ; m.'Kh-riioi.selle lîlanclic .se blottira sous un banc. Cormoran ciuidnir.-i Ir dorleur dans l'embarcation, puis, comme il a eu riiili'Iligenee de se mettre bien avec les sans-euloltes, il ncruicra dmx on trois de ses nouveaux amis, il les grisera dans un c<d».irel voisin, ce qui sera facile, il leur proposera ensuite d'alh'r dire nii dernier adieu aux patriotes qui parlent pour les Antilles. Tu choisiras parmi les sans-culoltcs, Coimoran, les |dus connus «le la ville. Papillon avec sa veste de matelot .sera le patron de la chaloupe : il ne voudra pas d'abord embarquer les sans-culoUcii ; lul'y cniirtiairai, Ojrinoiaa: il faut jouer

habilement cette comédie pour mieux tromper nos enueiiùs. Tu auras une torche allumée afin de bien éclairej' le canot et que l'on puisse voir, de loin, les vêtements des sansculottes. Grâce à cette précaution, le canot passera devant le poste de garde sans éveiller la moindre attention, et il trompera les espions de Bamboula. A bord de la Perle, mademoiselle Blanche et le docteur seront en'siireté.

— Mais, fît observer Henri, il nous faut près de deux heures pour accomplir ce plan ! Blanche, vous ou moi pouvons être reconnus avant l'embarquement dans le canot...

— Y a-t-il un autre moyen? interrompit Jacquet. Kesler ici est impossible; la prison est à l'autre bout de la ville... il nous faudrait plus de temps.

^ Si Papillon conduisait immédiatement mademoiselle de Niorres à bord de la Perle 1

— Et la garde du port qui ne doit pas laisser sortir un canot sans le visiter? Et les embarcations de tous genres qui encombrent la rade et dans lesquelles nos ennemis doivent être disséminés pour mieux agir! L'inaction du citoyen Sommes n'est pas naturelle. Il nous savait dans la grotte du Portz-ic : il n'a tenté que deux démarches pour s'emparer de nous, et depuis hier matin il n'a rien fait. S'il n'a pas essayé de forcer le colonel à nous livrer, c'est qu'il a un autre plan à suivre... Qui sait? peut-être n'ignorc-l-il pas nos projets d'embarquement ?... Augereau n'a point tenu sa prouiesse ; Brune est parti, mais il n'est pas revenu... Le colonel, en conduisant mademoiselle Blanche à bord, levait tous les obstacles que nous redoutons maintenant... A son absence, à celle de Brune, il y a une cause, et cet;" cause provient de notre ennemi, soyez-en certains ! Nous devons donc rciloubler de précautions... D'ailleurs, le temps presse ! Victor Hugues ne nous attendra pas. Avez-vous un moven meilleur que celui que je viens de vous proposer ?

— Non!...

— Allons, acceptez ce moyen et agissons I Henri se retourna vers Blanche :

— Acceptez-vous? demanda-t-il.

— Tout !

— Alors, Jacquet a raison ! En route.

— Dans une demi-heure, reprit Jacquet, à l'endroit convenu. Tiens, Cor.iioran, voici l'ordre d'élargisseuient, et choisis bien tes sans-culottes!

— Sois tranquille ! répondit Cormoran en prenant le papier.

— Papillon, tu me réponds de mademoiselle de Niorres sur ta tête! dit Henri.

— Quittons le chantier chacun par un côté différent ! reprit Jacquet.

Papillon appliqua une échelle vers l'ouverture, et tous quittèrent la cachette.

Henri et Jacquet s'élancèrent pour tourner la ville ; Cormoran et la Baleine se dirigèrent vers leiiuai; Papillon, Blanche et Dent-de-Loup lungèrenl les bâtiments du bagne.

Les trois derniers, ayant pris la roule la plus courte, arrivèrent les pi'emiers au lieu du rendez-vous. Aucune mauvaise rencontre n'avait été faite. 11 était dix heures. La partie de la ville qu'ils venaient de traverser était sombi'e et déserte, réclairagi! n'étant pas alors connu dans les villes de iirovince l't les habitants tranquilles de Brest n'osant pas s'aventurer dans les rues à pareille heure.

L'endroit où ils s'arrêtèrent était merveilleusement choisi pour échapper à toute attention. C'était ujic petite rue longue, étroite et tortueuse, dans laquelle il y avait eu, préeédeniment, un inceinlie considér.ible.

Trois maisons avaient brûlé et on avait h peine enlevé quel(|ues décombres. Un véritable monceau de ruines s'élevait sur le côté gauche et présentait des cacliellcs sùivs cl noinbrenses.

Papillon laissa Dent-dc-Loup dansia rue pour veiller au dehors, et il dirigea lîlanehe au milieu des déco. libres. ■

Lue cage d'escalier était encoir pr«lic,d)le. Le colo.ssc lit gravir à mademoiselle de Niorr.'s les marches croulantes et à demi consumées, et il la conduisit sur un pan de mur .^ la hauteur du second éingo. l'n cabinet dont lu poito avait ét('' brniée était demeuié iutael.

— Reste/ là, mademoiselle, dit Papillon; vou.s n'avez rien à craindre : on ne peut m 'iitcr ici (|Uf par cet escalier, et je \ais en g.irder l'accès. Ne bougez p.et jusqu'à ce que jo vienne vouk cherchtir.

Lt il redesecndil.

H.iiis eu ciliiriet lobseuriié était profonde, cl un silence

absolu régnait. Blanche éleva sou ûiue vei's Dieu eu pnaut.

Et pendaut eeiio prière, il lui sembla entra.lre nu léger craqueuieul à côié d'elle... Elle se retour.ia eu tVissouuaut de crainte... Elle interrogea les ténèbres, mais sou regard ne pouvait eu p.rcer l'épaisseur. Uu second craquement plus prononcé, plus rapprocUé que le premier, lui provoqua un tressailleuieut pénible.

S'approcliaut de l'ouverture du cabinet, elle recula devant une ombre qui surgit devant elle.

Nj, quit(^.2 pas un seul instant le vicomte de Renneville :

le plus grand danger le menace !

En entendant ces paroles prononcées à voix basse, elle poussa un cri de surprise et elle étendit les mains pour touciier celui ou celle qui dans ces ténèbres venait de lui parler si près. Mais ses doigts rencontrèrent le vide... l'ombre avait diparu sans que Blanche pût se rendre compte de quel coté elle s'était r.'liiée.

— (Ju'v a-t-il i demanda une voix forte.

C'était PapillûiPqui, au cri poussé par la jeune fille, s'était élancé sur l'escalier.

— iiieu ! répondit Blanche en se remettant; mais où conduit cet escalier?

— Cet escalier ? il ne conduit plus nulle part qu'à ce cabinet.

— Vous en êtes certain ?

— Regardez tout autour de vous, mademoiselle, il n'y a qiie le vide !

l'apl'lon disait vrai : les étages supérieurs n'existaient plus, t. l'escalier n'aboutissait abioluiueut qu'au siuil de la petite pièce.

— Et... ajouta Blanche en hésitant, vous étiez au bas de l'escalier ï

— Sur les dernières marches !

— Vous n'avez vu passer personne près de vous ?

— Personne !

Blanche leva ses beaux yeux vers la voiile sombre du ciel.

— Mou Dieu! murmura-t-elle, est-ce un rêve ? N'ai-je pas été le jouet d'une hallucination !...

Un sifflement aiiixi retentit au dehors, dans la rue.

— Ah ! fil Papillon, ce sont eux ! Venez vite!

Et ils se dirigèrent vers la prison aux bâtiments noirs, et oii Henri et Jacquet attendaient devant la jiorte.

ILnri plaça Blanche dans l'angle do cette porte, qui était sombre, et, s'adressant à Jacquet :

— Cormoran ne vient pas !

— il faut le temps que l'ordre d'élargissement soit visé par le greffier, puis que l'on transmette col ordre au geôlier, qu'il aille chercher le prisonnier, qu'il fasse lever l'écrou... l'ontes ces lonnalités deniandenl un certain temps, monsieur de Renneville...

— Chaque minute est une heure d'angoisse I

— Qu'importe l'angoisse à supporter si nous devons réussir 1 Tout marche amirablcment. La Baleine a sou canot, les sans-culottes choisis merveilleusement par Cormoran et grisés par lui sont là, dans ce cabaret, prêts à partir...

Jacquet désignait une sorte de taverne dont les fenêtres étaieut closes, les contres ents formés, mais au-dessous de la porte de laquelle on apercevait une traînée lumineuse se projetant sur les pavés de la rue.

— Il faudrait faire" embarquer dès maintenant mademoiselle Blanche! continua Jacquet.

— Elle refuse de se séparer de moi, vous le savez!

— Cependant, il le faut !

— Oui, oui, il le faut ! Elle s'embarquera:! dit Henri d'une voix frémissante.

Dans un cabaret, chantaient les sans-culottes, qui.devaient servir à l'accomplissement de son plan.

Au-dessus de la toiture de ce cabaret on apercevait les mâts élevés des navires se balançant dans le port et dans la rade, et parmi ces navires était la Perle, à bord de laquelle se lrou\ait enfermée la femme qu'il aimait plus que tout au monde, le seul être qui le rattachât encore à la vie.

Et l'heure avançait... la frégate allait appareiller... le docteur n'était pas encore" sauvé... et il fallait attendre !

Attcndr(

([uand le. sang bouillait dans -les artères du

vicomte, quand sa tête était en feu, quand son cervcal^ recevait les chocs effrayants de ses pcireées tumultueuse...

Jacquet, cet homme de fuse, de fiivesse, de malice, d'intrigue et de patience, Jacquet, toujours maître de lui. Jacquet comprenait ce qui se passait dans l'âme de son com-

pagnon et lui serrait les mains pour l'inviter à se contenir.

Enfin la porte de la prison tourna sur ses gonds et s'ouvrit... Uu Ilot de lumière inonda la petite place sur laquelle était bâti le terrible éditice...

L'àmc d'Henri était passée dans ses regards... Étrcignant la main de Jacquet, il la pressa avec une telle force que l'ex-ageut tte police retint un cri de douleur. Jlenri, lui, venait d'étouffer un rugiss^'incut de joie prêt à jaillir de sa poitrine.

— Sauvé ! murmura-t-il.

La porte de la prison venait de se refermer : la petite place était de nouveau replongée dans les ténèbres, mais deux ombres noires, deux ombres d'hommes se détachaient au milieu de l'obscurité.

Licapablc de se contraindre plus longtemps, Henri s'élança vers ceux que la prison venait de rendre à la vie sociale.

— Pas un instant k perdre ! dit-il rapidement à l'un des deux hommes. La Baleine, Papillon et Dent-de-Loup sont sur le quai, le canot est prêt, nous y serons avant loi... Cours à tes sans-culottes et entraîne-les vivement !

Cormoran s'élança vers le cabaret. Henri avait pris le bras du docteur ; Jacquet et Blanche étaient près d'eux.

— Venez ! dit Henri.

— Je ne vous quitte pas ! s'écria Blanche.

— Il faudra l'embarquer de force ! murmura Jacquet... Henri lit uu signe affinnatif, et retirant le bras que

Blanche avait passé sous le sien, saisissant de l'autre main l'une de celles du docteur, il les entraîna tous deux ; Jacquet les suivit.

Cormoran atteignit le seuil du cabaret. En ce moment même la porte s'ouvrit toute grande, et la lumière, inondant intérieurement la taverne, se répandit sur la place, qu'elle éclaira subitement, comme venait de l'éclairer la porte de la prison en tournant sur ses gonds.

Henri, Jacquet, Blanche et le docteur se trouvèrent un moment au centre de cette zone lumineuse. Les sans-culottes ivres que renfermait le cabaret se ruaient sur la place en '; chantant.. j

Cormoran se jeta au-devant d'eux ; Henri et ses corn- 1 pagnons venaient de rentrer dans les ténèbres en s'engageant dans. une ruelle étroite conduisant au quai. Cormoran était entouré par les nouveaux amis qu'il s'était faits, mais dont le nombre lui paraissait triplé.

— Embarquons ! embarquons ! hurlaient les sans-culottes ; allons faire nos adieux aux amis... aux purs patriotes!... Un canot!... un canot!...

Deux d'entre eux saisiront Cormoran pat les deux bras ; deux autres le poussèrent par derrière, et la troupe entière se nul à courir dans la direction du port.

Soit hasard, soit préméditation, les sans-culottes s'cngouffièrent tous dans la ruelle que venaient de prendre les fugitifs.

Henri, Blanche, le docteur et Jacquet couraient rapidement. En entendant derrière eux les cris tumultueux des sans-culottes, ils redoublèrent de vitesse. La ruelle n'était pas longue... Déjà ils apercevaient le port, déjà le quai dessinait, en face d'eux, sa ligne correcte, déjà ils pouvaient voir l'embarcation, que Papillon, Dent-de-Loup et la Baleine tenaient prête... Encore deux secondes peut-être, et ils allaient atteindre le but, lorsque l'extrémité de la rue qu'ils allaient franchir, et qui était noire et déserte, s'illumina soudain d'une clarté rougeàtre, et de deux maisons qui formaient l'angle avec le quai, s'élancèrent deux troupes d'hommes revêtus du sanglant uniforme bien connu dans toute la France.

Henri, abandonnant le docteur, enleva Blanche pour s'élancer avec elle, dans l'espoir de franchir la ligue des sans-culottes, mais il n'en eut pas le temps.

Un homme venait d'arrêter le vicomte en lui présentant au visage une torche enflammée.

— Me reconnais-tu ? hurla cet homme avec un ricanement féroce.

C'était Ancc, le bourreau de Brest.

— Sauve-la ! cria Henri en jetant Blanche aux bras de Jacquet.

Et, saisissant son poignard, il s'élança sur Ance... Mais les sans-culottes, qui entraînaient Cormoran, arrivaient alors comme un flot furieux.

Les deux troupes, ense joignant, enclavèrent les malheureux fugitifs.

Henri, assailli de tous côtés, terrassé, écrasé sous le nombre, devint incapable de tenter aucun mouvement.

Le docteur voulut faire un effort pour le proté^jer : le pauvre vieillard roula sur le pavé, frappé par Ance.

Les yeux du bourreau lançaient des éclairs de joie sauvage ; il tenait entre ses mains l'homme qui l'avait si cruellement et si justement châtié de ses infamies... Il allait pouvoir le faire souffrir !

Jacquet, avec sa rapidité et sa sûreté de coup d'œil ordinaire, avait vu tout perdu, toute chance de salut détruite.

Saisissant Blanche, il voulut l'entraîner en se glissant le long de la muraille ; mais les sairs-culoltes obstruaient la rue, et deux d'entre eux, en apercevant Jacquet, sautèrent sur lui d'un seul bond.

Jacquet évita le choc par une brusque retraite, mais la main de Blanche lui échappa. Et elle fut saisie et enlevée de terre par l'un des deux sans-culottes.

Trois torches illuminaient la rue de leurs reflets sanglants, et Blanche vit le visage de celui qui la retenait captive.

— Misérable et lâche ! s'écria-t-elle en se roidissant. Jacquet poussa un cri rauque.

— Roquefort ! dit-il en frémissant de rage et en reconnaissant, dans celui qui lui barrait la route, l'homme dont il s'était emparé l'avant-veiUe à Gouesnou, celui qu'il avait confié à Brune, et qu'il croyait encore dans la prison de Brest

Jacquet comprit subitement tout ce qui \enait de s'accomplir : c'était l'exécution d'un plan habile dont lui et ses amis étaient les victimes. Tout avait été combiné : l'ordre d'élargissement surpris par Cormoran avait lui-même servi de leurre.

Roquefort sauta sur son adversaire ; mais une détonation retentit, et le misérable retomba en arrière une jambe déchirée. Jacquet avait saisi un pistolet et avait eu le temps de tirer.

Au même instant un mouvement se tit parmi les saus- ( uloltes : des cris furieux retentirent. C'étaient Papillon, D -iil-de-Loup et la Baleine qui, s'élançant du quai, s'efforçaient de venir au secours de ceux auquels ils s'étaient dévoués.

Mais que pouvaient trois hommes, quels que fussent leur force et leur courage, contre plus de cinquante ?

Cependant la diversion opérée jeta un instant d'hésitation pai'uii les sans-culottes. Jacquet en prgfita habilement. 'Renversant, par un effort désespéré, ceux qui s'opposaient encore à son passage, il bondit jusque sur le quai...

Papillon était |à, tenant un aviron de ses maiiis formidadubles, et faisant tète aux sans-culottes. Dcnt-de-Loup et la Baleine, écrasés par le nombre, se rejetaient dans le canot, dans lequel leurs ennemis les poursuivaient encore.

Papillon, lui-même, ne pouvait résister longtemps : .son aviron venait de se bi'iser... 11 jeta les débris de la rame, et de SCS doigts de fer il étreignit à la gorge deux de ceux qui la serraient de plus près.

— Feu 1 cria Ance. Tirez ! tirez !...

Les fusils s'abaissèrent... Papillon était sur l'extrême bord du <iuai.

(acquêt, s'élançant, s'accrocha à ses vêtements, et l'entraina avec lui dans l'eau du poi't.

Trois coups de feu retentirent... mais les balles ne rencontrèrent (|ue le vide.

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