‹ Le roi des gabiersChapitre 27 sur 103 · L'APPAREILLAGE · texte numérisé non relu

L'APPAREILLAGE

Minuit sonnait, et la Perle, orientant ses voiles avec tons ses feux éteints, pourne pas éveiller l'attention de l'ennemi, s'aventurait dans la pas.sc du youlcl, poussée par la brise de terre.

Les IrouiK's de débarquement s'i'taient établies, i.mt bien (|ue mal, dans la baiiciie basse; le pont était eniombré par les matelots, larguant li-s voile.s et les oricnlant; les oITiciers étaient à leur poste.

Le moment était iiiti(|u«'; ,'i peine allait-on avoir franrlii le goulet (|ue l'on allait entrer dans la ligne de blocus, el il fallait passer au milieu des navires anglais sans être a]>erçu d'eux.

F..C plus profond silence avait été recommandé à bord ;

les commandements se transmettaient à.voix basse, et les maîtres d'équipage laissaient pendre inactif, à leur boutonnière, le sifflet d'argent dont le son aigu eût frappé au loin les oreilles emiemies.

La Perle filait rapidement. Déjà l'on pouvait distinguer, se dessinant sur le ciel noir, la silhouette des batteries redoutables du Portzic qui dominait la passe.

A l'avant du navire, penché au-dessus de la poulaine, un matelot se tenait accroché d'une main au beaupré, interrogeant les flots sombres d'un regard anxieux.

Derrière lui, dans une attitude tout aussi attentive, étaient trois hommes : deux matelots et un artilleur de marine.

— Eh bien! maucot, tu ne relèves rien/ demanda un des matelots.

— Rien que les moutons des vagues, la Rochelle! répondit le marin, toujours pencbé au-dessus des flots écumants.

— Pas une embarcation? dit l'artilleur.

— Rien, que je te dis, Petit-Pierre; rien, que! Caramba! c'est pourtant à la hauteur de la Roclie M^)iga)it que Bonchemin devait accoster avec ses hommes. Et voilà la roche là, à tribord, qui montre son nez pointu. El rien... rien!... Pas seulement un bout de mousse sur un espar!

— Tonnerre ! fit Petit-Pierre, il lui sera arrivé malheur en ville, pour sûr! Et moi je n'étais pas là, moi dont il a sauvé le vieux père!

— Et moi, donc, qu'il a été repêcher sous la coque du Sam-Pareil. Troun de Dieu! j'ai envie de m'affaler à la mer et de nager un coup jusqu'à Brest!

— Pas de bêlise, vieux, dit la Rochelle. Peut-être que Bonchemin nous accostera en mer !

- — Je ne crois pas, répondit l'artilleur. Ah.! j'ai eu le cœur chaviré quand j'ai vu que je ne voyais pas l'autre demoiselle venir à bord avec le colonel. Je nie suis dit : Le vent refuse là-bas, bien sûr! Bonchemin est en ralingue... et qu'il y est... tonnerre, el nous sommes là comme un tas de propres à rien.

— As-tu revu les citoyennes qui sont dans le faux pont ? demanda la Rochelle.

— Non, j'ai pas osé. Depuis rappareiUage, je ne m'ai pas affalé en bas, quoiqu'elles me lorgnaient. Leur espérance doit être à boul de bordée. Elles m'auraient demandé un tas de choses... Enfin j'ai pas osé, que je dis!

— Pauvre Mahurec, heureusement qu'il a filé sa dernière écoute ! murmura le troisième matelot, qui n'avait encore rien dit.

— Que que tu marmottes, vieux Normand? demanda Petit-Pierre.

— Je dis, répondit le matelot à la chevelure argentée, que si le pauvre Mahurec n'avait pas avalé sa gatî'e, à cette heure, il aurait l'âme en panlenne!

— El pourquoi, ([ué? demanda le maucot. Mahurec n'a rien à débrouiller là-deilans !

— Oh! (juc si, matelot!

— Comment ça. Normand?

Le vieux nuitelot se rapprocha du groupe formé par l'artilleur, la Rochelle el le Provençal.

— Ton père et moi nous avons passé un quart de longueur ensemble, dit-il à Petit-Pierre. Le père Kervouia et moi nous sommes des vieux de la cale; nous avons été amateloltés ensemble dans les temps, et pour lors la confiance n'est pas à la serre entre nous... Eh bien I le vieux avait un secret dans la soute... Ce secret, Kervoura m'en a largué le dernier mot, quoi.... et il est là.... depuis ce malin; mais j'ai rien ilit! Tant que nous étions à Brest, la vie d'un homme était junu-lée avec.... Je ne voulais vous larguer la véritt' à mon lonr qu'une fois en mer....

— Mais quelle vérité, vieux'? demanda le maucot avec impatience,

— Vous avez tous eomiu Mahurec, bein? rejn'it le Normand.

— Mahurec, le Uni den ijabiers! dit la Rochelle.

— Qu'il n'y avait pas un patineur de toile capable de lui nouer ses souliers.... quand M en a> ail! ajouta le Provençal.

— Vous savez aussi que Maliutec était attaché romme la flannne à sa drisse à deux otiieiers du Craud Corps'/

— Oui, oui, fil le maucot; coinini'iit donc iiu'ils s'appelaient?

— Le marquis d'IIerbois et le \icomle de Rcnne\ille!

- C'est ça! je me souviens de l'histoire... nu'-me que dl. deux officiers ont couru dans le temps un mauvais bore—

— T'as mis le grappin dessus, matelot.

— Eh bien?

— EU bien! sais-tu qui que c'est qui t'a repêché de dessous la quille du Sans-Pareil, et qui a réchappé le père Kervoura de la guillotine?

— Tiens! cette bêtise; c'est Bonchemin, donc!

— Il ne s'appelle pas Bonchemin!

— Bah!

— C'est pas un terrien!

— C'est un matelot?

— Mieux que ça !

— Un officier?

— Un ci-devant du Grand Corps !

La Rochelle, le iiiaucot et l'artilleur se regardèrent avec un étonneraent adiuiratif.

En dépit de l'égalité républicaine, des lois de la Convention, des décrets de Prieur de la Jlarne, des clubs et des sans-culottes, Je titre : officier du Grand Corps, avait conservé, parmi les marins de Brest, une partie de son influence.

— C'est, reprit le Normand, après un silence, le ci-devant vicomte de Kenneville, un ancien protégé du badli de Sutïren !

— Le ci-devant vicomte de Renneville! répétèrent les auditeurs, dont l'étonnement croissait encore.

— Eh oui ! continua le vieux matelot. L'autre jour, dans la bagarre de la rue de la Chiourme, quand nous avons mis

■ .'-1 Luachemoure les sans-culottes, j'avais relevé le gabarit du citoyen Bonchemin, et il me semblait que dans les temps, j'avais dii courir plus d'un bord avec le particulier.... Et voilà ce matin le père Kervoura qui me remet au vent! Le vieux aussi avait reconnu son ancien officier.

— Mais il n'est donc pas mort alors! dit Petit-Pierre. On disait que le vicomte, le marquis et Mahurec avaient bu un même coup à la grande tasse !

— il paraîtrait voir qu'on avait fait fausse route !

— Mais si le vicomte est vivant, dit le maucot, le marquis l'est peut-être aussi... et Mahurec !...

Le Normand secoua la tête.

— J'ai navigué avec eux trois, dit-il. Pour que le vicomte soit seul, au moment du danger, faut que le marquis et Mahurec ne soient plus du monde des vivants.

Un autre silence suivit ces paroles : La Perle atteignait presque l'entrée du goulet : elle commençait à longer les falaises sur lesquelles se dressait le Portzic.

— Troun de Diou! fit le Provençal avec une colère sourde et en interrogeant encore la surface noirâtre des flots. Il ne viendra pas ! . . .

— Ah ! dit la Rochelle, je comprends pourquoi. maintenant les sans-culottes lui appuyaient si fort la chasse ! C'est un ci-devant !

— Ci-devant ou non, c'est un vrai matelot ! répondit l'artilleur. • *

— Les gueux l'auront croche ! ajouta le maucot. Mais je jure...

— En haut les gabiers! interrompit une voix rude. Largué le clin-foc, les huniers et la brigantine ! Alerte, garçons ! Patine-toi vivement!

— Et les petites de la soute? dit la Rochelle en s'élançant sur les bouts-dehors des focs.

— Celles-là deviennent les filles de la Perle! répondit le maucot, et elles naviguent sous le pavillon de la reconnaissance!

Et le gabier en deux bonds fut sur le bordage, puis sur les enfléchures.

— Tout de même, murmura le vieux Normand, en halant éncrgiquement sur une manœuvre, le vicomte est bien vivant!..-, si Mahurec l'élait aussi, lui !... Ah I Notre-Dame d'Aura'y aurait un fier cierge, quoique la République ait décrété la démolition de sa chapelle !...

La Perle, sortant du (joulet, entrait en pleine' mer.

Deux officiers, l'un debout et l'autre assis sur l'affût d'un canon, dans la batterie du nord du Portzic, suivaient des yeux la marche aventureuse de la frégate.

— C'est la Perle qui sort de la passe !

— Oui, colonel ! Et Dieu veuille que les pauvres gens soient tous à bord!

— Oh! ils ont dû m'accuser, car j'ai manqué de parole ! Malheureuse jeune fille qui comptait sur moi ! Mille tonnerres! S'il lui était arrivé malheur. Prieur de la Marne m'en répondrait !

— Prieur n'a été qu'un stupide instrument en nous faisant clouer ici aux arrêts par le général. Celui qui a agi, celui qui est la cause du malheur, si le malheur a eu lieu, c'est cet infâme de Sommes...

— Demain, commandant Brune, nous saurons tout, -car à dix heures nos arrêts cessent et j'irai moi-même en ville. Corbleu ! je veux apprendre à tous ces gens-là ce qu'il en coiite à se frotter au colonel Âugereau I...

— Et si le vicomte et mademoiselle de Niorres avaient été arrêtés cette nuit ?

— Nous arriverions encore à temps, car...

Un roulement de tambour interrompit la phrase commencée.

— Qu'est-ce que cela? fit Augereau en tressaillant.

— Colonel ! cria une voix sonore, et le capitaine Lannes accourut près de ses deux chefs.

— Quoi? dit Augereau en s' avançant.

— Deux bataillons de la 19^ arrivent au Portzic! répondit le capitaine.

— Deux bataillons ! répéta Augereau avec un étonnement profond, et où les loger ?

— A notre place, colonel. Nous avons ordre de quitter le fort à l'heure même et de nous diriger sur 'Vannes sans traverser Brest ! L'aide de camp du général est là, et il m'a chargé de te prévenir...

Augereau regarda Brune :

— Tout a été prévu ! dit celui-ci. Nous ne pouvons même pas savoir à temps ce qui s'est passé. Ah ! la trame est bien ourdie !

Le colonel tenait à la main une baguette de coudrier : il en donna un coup tellement violent sur l'affût d'un canon, que la baguette vola en éclats.

— Allons ! dit-il d'une voix sourde. Obéissons ! Brune lui saisit le bras :

— Une fois à Vannes, dit-il, fais-moi accorder un congé de quinze jours !

— Pourquoi faire?

— Pour aller à Paris...

Augereau regarda Brune sans comprendre :

— Fouehé est à Paris, poursuivit vivement le commandant. Fouché est l'un de ces hommes qui n'oublient jamais et qui ne pardonnent pas à leur ennemi, même quaiul le temps écoulé a amoindri l'offense. Je le verrai, je lui dirai tout : il s'intéressait jadis à cette affaire de la jolie mignonne. Ce faux comte de Sommes a lutté contre lui et l'a vaincu à cette époque : aujourd'hui Fouché est en position de prendre une éclatante revanche, et je le connais assez pour être certain qu'il n'y manquera pas.

Le colonel réfléchit quelques instants :

— C'est une idée ! Arrivés à Vannes, je te ferai obtenir un congé!... Si toutefois il en est temps encore!

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