‹ Le roi des gabiersChapitre 28 sur 103 · XXXI. — BLANCHE · texte numérisé non relu

XXXI. — BLANCHE

Blanche avait été conduite à la prison, et écronée.

Mais, à peine était-elle dans son cachot, que Bamboula entra en apportant un flambeau lumineux.

Blanche détourna ses regards avec une expression de tel mépris, que Bamboula tressaillit, en pensant que Blanche ne consentirait jamais à s'allier avec lui.

Mais cet ancien forçat, qui ne reculait jamais devant un crime à accomplir, se posa carrément devant la sainte fille :

— Eh bien ! Tu me connais maintenant, mais tu es en ma puissance et je peux faire, de toi, c« que je voudrai !

Blanche s'agenouilla, et joignant les mains, elle fit ses prières à voix haute, sans écouter, un mot prononcé par le bandit du bagne.

— Depuis ta fuite de Gouesnou, reprit Bamboula, avec ta sœur, le vicomte de Renneville et celle qui a passé jusqu'ici pour la fille du marquis d'Horbigny, tu as pu croire, toi et tes amis, que voiis aviez échappé à mes recherches... H n'en était rien cependant ! Vous ne rentriez pas tous à Brest que je savais votre arrivée dans la ville; vous ne vous réfugiiez pas dans la grotte du Portzic, que j'étais instruit du lieu de votre cachette. Je savais qu'Augereau et Brune voulaient vous sauver ; je savais que Victor Hugues avait consenti à votre embarquement ; je savais que le vicomte voulait rendre la liberté au docteur; je savais enfin que l'ordre d'élargisse-

ment avait été métamorphosé par .lacquct : je savais tout cela!... La preuve, c'est que mou plan a été dressé en conséquence et que rien n'en a entravé l'exéculion. La présence de la sœur près de toi gênait mes projets d'avenir ; j'ai aidé moi-même à l'embarquement de Léonore sur la Perle! L'existence de la. jolie mignonne m'importait peu, puisque la mort de la véritable Bertbe a été couslatée par madame de Saint-Gcrvais et qu'elle a agi en conséquence. J'ai laissé cette fille suivre Léonore. Le colonel Augcreau, qui devait et qui pouvait te sauver, lui, carunefois à bord tu m'échappais et son uniforme et son grade devaient te servir de sauvegarde, le colonel a été rappelé au lort à temps et par mes soins. Brune, sa mission remplie (celle au nioius que je lui permettais d'accomplir), a été aussitôt privé de sa liberté. Mes espions veillaient autoui- du chantier de construction. Grâce à l'ordre d'élargissement que j'avais laissé surprendre et dont je savais bien que Jacquet ferait usage, vous deviez vous diriger vea's la prison. Vois jusqu'où peut atteindre la profondeur de mes vues, Blanche ! (Continua Bamboula avec une infernale expression d'orgueil. Sache enhn quel homme je suis ! Coinprends-tu pourquoi j'ai fait tomber aux mïins de tes amis cet ordre de mise en liberté de l'un des mieus, alors même que celui-là n'était plus déjà prisonnier? C'est que si j'avais agi autrement, le vicoiiite de Pienneville, dont je connaissais l'intention formelle de délivrer le-vieux docteur, le vicomte, sous son nom de Bonchemin, aurait pu se mettre à la ttte des forçats qu'il a convertis et tenter une lutte dont l'issue, pour moi, était douteuse. Ce moyen si simple que je lui présentai l'a fasciné... Il a éloigné les siens qu'il devait rejoindre ensuite, et il est venu se jeter dans les filets que j'avais tendus sur sa route 1 Tu pouvais toi-même être placée la première dans le canot et m'échapper tandis que je me fusse saisi du vicomte. Rappelle-toi les ruines de la maison incendiée et les paroles prononcées à ton oreille par une vois inconnue ! Elles te recommandaient de ne pas quitter le vicomte, et tu as suivi le conseil. Blanche ! Comprends-tu maintenant toute l'étendue de ma puissance!.., A cette heure ta sœur est en mer, et elle ne reviendra jamais en France ! A cette heure Augcreau et Brune, tes seuls défenseui's, ont quitté Brest pour n'y plus rentrer. A cette heure, Jacquet est noyé dans les eaux vaseuses du port. A celte heure, enfin, tu es prisonnière, ta liberté dépend de moi, et le vicomte de Renneville est là, enfermé au fond d'un cachot dont il ne sortira que pour monter sur l'échafaud !...

Blanche se redressa après ses prières et leva les yeux au ciel :

— Dieu me bénira, et celui-là .sera maudit !

Bamboula sortit et referma violemment les verrous.

XXXil. — LE COUVENT DES ANNONCIADES.

A quarante lieues marines au-dessous de Saint- Vincent, après avoir longé CCS myriades de ix'lils îlols, en même ligni', entourés d'une succession de canaux étroits et aboutissani à la Grenada, on contourne Tahaçjo, et, en traversant un bras de mer, on cnti'c dans la rade de l'uerto-Espnna.

Celte ville, capitale de la l'rmilml, était située à l'entrée du golfe d(! l'aria, dont la première embouchure, à l'oucsl, était le détroit du ])ra(jon, et la seconde, au sud, la Bouche (lu serpent.

l'oint de départ de la chaîne des Antilles, la Trinidud, devenue la Trinité, et la plus rapprochée du continent de l'Amérique méridionale, était la plus féconde do toutes ces îles (le l'équaleur.

I)(!s montagnes à pic, se dressant sur les crttés du luird, pnilégcaient, du veut ot des ouragans, le ecnirc et le niiili roincrls (le |>l;iines et de collines, dont la végélatinn élail luxuriante cl |iiltores(|ue. Les forêts de pnl[ui<'rs, de cèdres, de cocotiers, d'oraiiyers, de citronniers, (mlournienl ces champs de cannes à siiere, de mais, (U: cacaos, de calieis, de tabacs, de cotonniers, de gingembres et d'indigniiers.

Toutes ces plantes ont toujours été les richesses de celte tie.

l'iterto-Eupana, s'élnlnnt à In base do sa dernière mmitagin;, avait son port défendu par une grosse tour dominante cl une batterie basse.

Une succession de rochers ni d'Unis, servant de hrisclamvB, prolégcaienl la rade.

Cette ville, séjour favorisé du gouverneur, avait le cachet des cités mauresques de l'Andalousie. Les maisons, de forme carrée, garnies de quatre gros murs, percées d'ouvertures étroites à l'extérieur, avaient, pour entrée, une porte épaisse précédée d'une grille protectrice.

En franchissant le seuil, ou passait sous une colonnade bordant la cour, an centre de laquelle il y a un bassin d'eau rafraîchissante. Un tendido, attaché aux angles des terrasses du toit, s'opposait à la chaleur.

Les murs, élevés et rapprochés, projetaient une ombre dans ces rues où se promenait la société aristocratique espagnole, et à laquelle élaient mêlés les nobles colons des îles françaises que les Anglais avaient chassés.

Ces promeneurs et ces promeneuses, surtout les types d'hidahjo et de scnora, avaient, pour suite, des. corlV-^-es d'Indiens, de nègres abritant avec de gigantesques ombrelles et caressant d'un air frais en mettant en mouvement ces éventails en plumes étalées en haut d'un bâton doré.

A l'extrémité de la ville, du côté des plaines riches, se dressaient les bâtiments merveilleusement ornés du couvent des Bénédictines de l'Annonciade, entourésd'un jardin luxuriant et d'un parc où les bananiers dominaient.

La réputalion de ce couveut s'étendait d'île en île, et les pensionnaires n'y étaient reçues que des grandes familles. On était dans les premiers jours de juillet de cette année 1794.

Le soleil se couchait, en rayonnant sur la mer des Antilles, et un vent du sud brûlait l'air.

Ce vent cessa tout à coup, mais la chaleur était, encore accablante et les vapeurs nuageuses voilaient le ciel d'un bleu lapis. Pas un souflle n'agitait les feuilles.

Les religieuses, les novices et les pensionnaires sortaient de la chapelle où on venait de chanter V Angélus.

Traversant les cours, la procession se dirigea vers le salon de travail.

Derrière l'abbcsso marchaient les religieuses vêtues de blanc, avec des voiles noirs qui descendaient jusqu'à terre et les enveloppaient de leurs plis gracieux.

Puis s'avançaient les novices et les pensionnaires en toilette de ville, rivalisant de luxe, d'élégance et de coquetterie. Le salon dans lequel on entrait était décoré avec un grand goût, orné des tableaux de maîtres, et ayant, à ses exlrémilés, deux fontaines avec des vasques superposées où relorabaient, en cascades, des eaux dont la source était sur la pente élevée de la montagne.

Une fraîcheur délicieuse régnait dans ce salon. Une collation, composée de mille friandises, était dressée sur une vaste table.

La vie du cloître se partageait entre l'église et le salon : les prières et les plaisirs avaient leurs heures et se succédaient sans interruption.

Les visites élaient reçues le soir, et elles étaient nombreuses, car cet essaim de jeunes et fraîches beautés attirait la foule des adorateurs.

Les parents venaient visiter les pensionnaires, etlesMofi^s (fiancés^ soupiraient avec îles regards langoureux enveloppant les jolies norias, et au dépit des novices.

C'était après la collation que les portes du cloître s'ouvraient devant les visiteurs.

Or, ce soir-là, une même préoccupation semblait assaillir tous les esprits, et les groupes de causeurs, loin de s,'isolor, paraissaient disposés àse rapprocher pour échanger les nouvelles.

— Est-ce vrai, don José? demanda l'abbesse en s'adrcssant à un cavalier de b(mne mine (pii venait de la saluer.

— Oui, sainte mère ! répondit ilon José.

— Ainsi le navire est encore d.ins la baie de Maynro?

— Il y a jeté l'ani're anjourd'lml à deux heures.

— El sou équipau'e n'a pas l'air effiMvi' ''

- Il a l'air d'être aussi traui|uille (|u'il le paraissait déjà les fois préeéilentcs.

— N'est-ce pas la sixième fois qu'il vient mouiller dans la baie fatale de|Hiis une année '?

- Oui, sainte nu''re.

— Oli ! Jésus, mou sauveur! quels peuvent donc être les honiines qui osenl ainsi venir nxmiller près de rentrée do l'enfi'r !

— Ce sont des dénmus ! dit une voix.

Toutes les religleUMis l'rissoniièrenl et se signèrent.

— Ce qu'il v a de eerlaiu. reprit don Jnsé, c'esl que pcrsoinie, pas mêu)e le gouverneur, ne peut dire à quelle nation

appartient ce navire, ni quelle langue parlent ceux qui le montent. Et ccpemlant, depuis un an, c'est la sixième fois que ce navire mouille dans colle baie dangereuse, pi es du goulïre! Ce qu'il y a, à coup sûr, de plus étrange, c'est qu'on ne le voit jamais arriver... ou ne le voit que quand il est an mouillage', et il disi>arait un beau matin sans qu'on sache oii il va !

C'est un navire-fantôme ! murmura une religieuse.

G'e"si à se croire revenu au temps des Frères de la

côte! dit en frissomiant une vieille religieuse.

— Oli ! pas tout à fait, ma sœur, répondit don José, car la corvette mystérieuse ne lait aucun mal au pays. Si elle était montée par des flibustiers, nous eussions eu déjà dans l'île les preuves de la présence des bandits, et depuis une année que cette corvette vient au mouillage dans la baie, jamais nous n'avons entendu formuler une plainte en dévastation. J'en appelle au scnor corrégidor.

Le senor corrégidor était un petit -homme sec, maigre et jaune comme une feuille d'automne.

— Cela est vrai, dit-il. Personne ne s'est plaint à moi. Cependant, si cette corvette avait de bonnes intentions, elle viendrait mouiller dhns le port.

— Mais si elle en avait de mauvaises, elle les eût mises déjà à exécution.

— Un bàliuicnl qui cache sa nationalité n'est pas un bâtiment honnête !

— Moi, dit un vieil officier de la marine espagnole qui re.iii lissait à P«ef<o-£s/w)(« les fonctions décommandant du poi I, moi, je ne m'explique pas la faroii dont le navire peut tenir au mouillage dans cette baie infernale. Il y a là quelque chose de surnaturel, car le fond de la baie est un banc de corail sur lequel l'ancre ne peut mordre, et les lames furieuses du canal et les vagues mugissantes du gouffre ont dix fois plus de force qu'il n'eij faut pour le pulvériser en le jetant à la côte. J'avoue que ce qui se passe est, pour moi, un véritable phénomène que je ne puis ex;)linuçr.

— C'est une apparition ! fit une religieuse en se signant. Un court silence suivit ces paroles.

Une des pensionnaires, dont le type et la carnation étaient opposés'à ceux de ses compagnes, portait une toilette aux couleurs vives et opposées.

— Aôb ! fit la jeune fille avec un accent anulais des plus prononcés, un vaisséau-fanlôme ; je voudrais le voir.

— Comment ! Mary, vous ne le connaissez pas ? dit une jolie brune ((ui, elle, offrait dans toute sa pureté le charmant type espagnol.

— Mais elle ne peut le connaître,' Juana, dit une autre pensionnaire ; iMary n'est à Puerto-Espana que depuis six semaines.

— C'est vrai ; il y a trois mois que l'apparition n'avait eu lieu.

— Y a-t-il véritablement une année que la corvette a mouillé, pour la première fois, dans la baie de Mayaro? demanda l'abbesse.

— Presque une année jour pour jour, répondit le corrégidor. Eh ! tenez, sainte mère, la date do l'apparition est facile à établir. La nouvelle de ce fait étrange nous est venue le soir même où le docteur César vous a présenté ce jeune homme qui venait étudier sous lui, afin de lui succéder un jour.

— Le senor Carlos !

— Précisément.

— Cela est vrai ; je me le rappelle. ..

— A propos du senor Carlos; dit don José, savcz-vous que sa conduite est des plus extraordinaires ? On reste des mois entiers sans le voir même à la promenade.

— Le docteur prétend qu'il étudie nuit et jour.

— Ce ([u'il a de singulier, sainte mère, et ce que vous n'avez peut-être jamais remarqué, c'est que les apparitions du senor Carlos dans la ville sont aussi rares que celles de la corvette dans la baie, et j'ai fait le calcul, ce soir, que les unes et les autres coïncidaient d'une façon qui mérite d'être constatée.

— Ah! mon Dieu! don José, que dites-vous là! s'écria une religreuse, tandis que tous les auditeurs regardaient le jeune homme avec surprise.

— Je dis la vérité, ma sœur. Trois fois déjà j'ai fait celte remarque sans oser la communiquer à personne.

— Mais vous supposz donc, dit l'abesse, que le senor Carlos ne serait pas étranger aux apparitions de la corvette?

— Je ne suppose rien, sainte mère ; je constate des faits,

voilà tout. Le senor Carlos, que personne ne connaissait à la Trinité, est arrivé dans l'ile, pour la première fois, le jour même où la corvette mystérieuse faisait sou apparition. Le senor corrégidor vient de le constater. Le magistrat s'inclina en signe d'assentiment.

— Nous fûmes deux mois, continua don José, sans apercevoir dans la ville le senor Carlos. Le docteur nous dit qu'il travaillait sans vouloir sortir de chez lui. Quand le revîmesnous, cependant? N'était-ce pas sur la colline, alors que nous constations la seconde apparition du vaisseaurfantôme?

— Oui, oui ! dirent plusieurs voi,\- Don José a raison.

— Cette fois encore, sa présence coïncidait avec celle du navire fantastique. Personne n'y fit attention, et ce n'est que plus lard que moi-même je me rappelai cette circonstance, quand, après la troisième et la quatrième apparition de la corvette, je remarquai que, chacun des soirs où elle avait été signalée, le senor Carlos, que l'on n'apercevait jamais, était vu dans la ville.

Tous les auditeurs se regardèrent.

— Combien y a-t-il de temps que le docteur ne nous a amené le senor Carlos ? demanda l'abbesse aux religieuses qui l'eulouraient.

— Slais, trois mois au moins ! répondit l'une d'elles.

— Et, depuis ce temps, quelqu'un l'a-t-il vu dans la ville ?

— Personne, dit don José ; n'est-il pas vrai ?

Un silence, équivalant à une réponse affirmative , suivit l'interrogation du jeune homme.

— Mais il y a trois mois, reprit l'abbesse, le vaisseau-fantôme était dans la baie.

— Oui ! dit don José.

— Ah ! sainte mère de Dieu ; si le senor Carlos allait venir ce soir !

L'abbesse n'achevait pas ces mots, qu'un nouvel arrivant faisait irruption dans la salle. C'était un petit vieillard rubicond, robuste, actif, plein de sève et de verdeur. Sa tête, recouverte d'une énorme perruque poudrée à blanc, faisait encore paraître sa taille plus exiguë.

— Le docteur César ! s'écrièrent les pensionnaires et les novices en s'inclinant sur le passage du petit homme.

— Et votre ami, le senor Carlos, docteur'? dit l'abbesse, en répondant au salut du médecin.

— Le docteur Carlos, voulez-vous dire, sainte mère; car il a enfin achevé ses études, répondit le médecin en appuyant sur le mot docteur. Vous allez le voir dans quelques instants ; il m'a promis, pour ce soir, de faire trêve au travail et de venir me retrouver ici.

La réponse du docteur avait causé, parmi tous les assistants, une conmiotion violente ; mais ne s'apercevant pas de la sensation produite, il se promenait, en adressant, aux pensionnaires et aux novices, quelques complimeuts sur leur bonne mine, souriant et papillonnant au milieu de cette jeunesse qui aimait à le voir et à l'entendre.

Il s'arrêta devant le guéridon où était assise la jeune Anglaise.

— Eh ! miss Mary ! fit-il en souriant, ma jolie fleur du Nord, comment vous trouvez-vous à Puerto-Espana''.

— Oh! merveilleusement, docteur, répondit la jeune fille. La Trinidad est un pays charmant! c'est dommage

— Qu'il soit espagnol, interrompit en riant le docteur; mais que voulez-vous, l'Àuglcterre ne peut pas tout avoir !

— Ce n'est pas cela que je voulais dire ! fit miss Mary en rougissant.

— Non? mais c'est ce que pensent vos compatriotes. Enfin ! chacun pnursoi ! Et votre digne père, sir Henri Stephens? Il est toujours à Kingstowu?

— Toujours, docteur.

— Et que fait-il de ses Caraïbes?

— Ce qu'il peut. Mais bientôt il aura raison de cette population insoumise. ,

— Le fait est, dit le docteur en aspirant une énorme pincée de tabac, le fait est que ces Cai'aïbcs sont des gens bien singuliers ! Ils veulent conserver leur liberté, leurs usages, leur religion, leurs richesses, leur sol même ! Ils ne comprennent pas tout ce qu'il y aurait d'avantageux pour eux à aliéner tout cela au profit des Anglais...

— Aôh ! fit miss Mary avec un peu d'aigreur, je sais que vous défendez les Caraïbes...

— Dieu m'en garde, chère miss! Des peuplades sauvages, qui n'ont pas la moindre confiance dans les médecins euro-

PS

péens!... Mais ne parlons plus de cela! Ya-t-il longtemps que vous avez reçu des nouvelles de votre père , chère miss?

— Deux mois au moins, docteur.

— Eh bien ! vous en aurez ce soir !

— Ce soir! répéta miss Mary avec étonnement.

— Oui! Il est arrivé à Puerto-Espafta, ce soir'niôme, UR jeune homme charmant, un ami de votre famille.

— Lord Ellen ! dit miss Mary en devenant rouge comme une cerise.

— En personne, chère miss.

— La frégate est à l'ancre ?

— Dans le port. Elle achève en ce moment les apprêts de son mouillage.

— El, dit vivement miss Mary, lord Ellen n'avait aucune prise à sa remorque?

— Aucune, miss.

— Aôh ! fit la jeune fille avec une intonation singulière. Le vieux médecin se pencha vers elle en souriant :

— Eh ! eh ! fît-il d'un ton légèrement ironique : chercher et trouver sont deux choses différentes, mais trouver et prendre sont bien plus différents encore.

— Et qui donc faut-il trouver, et qui donc faut-il prendre, mon bon docteur? demanda Angeles en levant sur le médecin ses beaux yeux interrogateurs.

— Un mécréant qui fait le plus grand mal à nos voisins les Anglais, sefiorita.

— Un mécréant ! Ct Incarnation avec étonnement.

— Ou du moins un corsaire...

Par un hasard sans préméditation, toutes les conversations particulières venaient de cesser à la fois, et la réponse du docteur, prononcée au milieu d'un profond silence, avait frappé toutes les oreilles.

— Un corsaire ! répétèrent plusieurs voix. Mais il n'y en a pas aux Antilles, grâce à Dieu !

— Aux Antilles espagnoles, non, dit le docteur, mais aux Antilles anglaises, oui!

— Il y a des pirates dans nos mers ! fit l'abbesse avec terreur.

— Non pas des pirates attaquant tous ceux qui possèdent, sainte mère ! répondit vivement le médecin, mais des corsaires combattant seulement les ennemis de leur pays. Et quand je dis des corsaires, j'exagère considérablement, car on n'en connaît qu'un seul.

— Et à (juclle nation appartient-il?

— A la France!

— A la France ! répéta l'assemblée avec un léger frémissement.

— Mais vous n'y pensez pas, docteur, dit un homme d'extérieur distingué en s'approcliant du médecin. Pour qu'un corsaire existe, il lui faut avant tout un port de refuge, un lieu de ravitaillement, une côte amie et sûre enfin, et, deimis que les Anglais se sont emparés de Sainte-Lucie, de la Martmique et de la Guadeloupe, la France ne possède pas un seul port aux Antilles. Comment un corsaire français existerait-il dans nos mers ?

— Je n'en sais rien, répondit le docteur, mais le corsaire existe, voilà ce qui est. i^a preuve, c'est que lord Ellen, l'heureux fiancé de notre chère et charmante miss, est à sa poursuite dejiuis plusieurs mois; n'est-ce pas, miss?

Mary fit unsigneaffirmatif, maisnepronnnça pas une parole.

— Est-ce qu'il y a longtemps que ce corsaire existe ? demanda Angeles.

— Il y a près d'une année, sefiorita, que les Antilles anglaises ont a|)pris .'i le connaître.

— Une année ' lu nous n'en avons jamais entendu parler à la Trmulad.

— D'abord la Trinulad n'avait pas à s'occuper d'un corsaire qui ne s'occupait pas d'elle. Puis, (ju'est-cc (ju'un hâtitiienl corsaire au milieu des mers des Antilles ï Une inouclie dans le désert. Il n'y a que ceux qn'(^llc pi(|ue qui s'aperçoivent de son exisience. D'ailleurs, nous n'avons ici de communication qu'avec le continent, et les lies anglaises sont à plus de quarante lieues de nous.

— F^nsuite, «lit dcm Joséc'n souriant, les Anglais sont trop blessés sans doute dans leur amour-propre national par 1 existence de ce corsaire qu'ils ne peuvent atteindre, cl qui doit frapper des coups si rudes sur leur cnnimcrce maritime,

fiour se plaindre haiilcmenl de leur impuissance h prendre eur ennemi.

— C'est très-juste, ce que vous dites là, don José, fit le ^^eux médecin en secouant la tête. Est-ce que vous saviez que ce corsaire existât ?

— Nullement, docteur. C'est la première fois que j'en entends parler : mais, vous-même, paraissez ne pas ignorer, depuis longtemps, sa présence dans la mer des Antilles ?

— Cela est \Tai, je l'avoue. J'ai reçu de nombreuses lettres de la Dominique et de la Guadeloupe, qui me racontaient ses hauts faits.

— Et vous ne nous en aviez jamais parlé ?

— Bah ! fit le docteur avec une insouciance trop affectée pour qu'elle fût réelle, je n'y avais pas pensé jusqu'ici et c est le mouillage de lord Ellen, après sa vaine campagne, qui m'a remis la chose en mémoire.

— Un corsaire ! dit l'abbesse, mais on n''avait pas entendu parler de flibustiers à la Trinidad depuis des années !

— Moi, ajouta une religieuse, je crois que le docteur veut se moquer de nous avec son histoire de corsaire.

— Pas plus, dit vivement le médecin, que vous ne vous moquez de moi avec le vaisseau-fantôme.

— Mais le vaisseau-fantôme existe, lui ! dit don José. Du moins on le voit !

— Eh bien ! le corsaire en question existe aussi. Don José, il y a ici quelqu'un qui l'a vu !

— Qui a vu le corsaire dont vous parlez ?

— Oui.

— Qui donc?

— Sliss Mary !

Tous les regards se portèrent curieusement sur la jeune Anglaise.

— Est-ce vrai ? lui demanda le docteur.

Miss Mary avait tour à tour rougi et pâli et sa physionomie exprimait un dépit des plus prononcés.

— Comment savez-vous cela, docteur? dit-elle.

— Là n'est pas la question, chère miss, répondit le vieux médecin. Dis-je vrai ?

— Je l'avoue.

— Vous avez vu le corsaire ? s'écria l'abbesse en levant les mains au ciel.

— Miss Mary a été sa prisonnière ! ajouta le docteur en riant.

Un frisson parcourut la partie féminine de l'assemblée.

— Prisonnière d'uu corsaii-c ! dit l'abbesse avec une expression de commisération profonde. Pauvre enfant!

— Oh ! dit vivement le docteur, si ce que l'on m'a rapporté est vrai, miss -Mary n'a nullenn^U à se plaindre de mon compatriote, car ce corsaire est Français, vous le savez. D'ailleurs miss Mary n'était pas seule entre ses mains. Ce maître baiulit avait pris, d'uu coup de filet, toute une corvette anglaise... Eh ! parbleu ! c'était la Tamise, que commandait lord Ellen I

— Mais comment savez-vous tout cela ? dit miss Mary avec impatience.

— Figurez-vous, continua le docteur sans répondre à l'interpellation de la jeune Anglaise, que ce corsaire s'est conduit comme un genlilhomme de pure race ! Une fois maître de la corvette, il a témoigné les plus grands égards à ses prisonniers. Il n'a pas voulu qu'aucun de leurs effets particuliers devînt la proie de ses hommes, ne conservant pour eux et pour lui que le navire qu'ils venaient de conquérir, son aménagement, sa cargaison de poudre et de boulets, enfin ce qui appartenait seulement au gouvernement des Trois-Hdvaumes.

— Mais les prisonniers? que lein- a-t-il fait ? demanda Angeles.

— Il les a comblés de politesses, scDorita, il les a déposés à terre en passant en vue d'une possession anglaise. N'estce- pas, miss ?

Mary, (pii n'avait pris aucune part active à la conversation, répomlit encore par un signe. Il était évident que le sujet traité par le vieux docteur était désagié.ibli' à la jeune Anglaise, mais elle paraissait plus gênée, plus embarrassée, plus troul)lée, (|u'in(|uièle ou que peinée.

— Va c'est dernièrement que ces événements ont eu lieu î demanda l'ahliesse.

— Il y a près d'une année, sainte mère : quelques mois avant (lue les .Vnglais s'emparassent de la Guadeloupe et ûe la .Marlinii|up ! répondit le docteur.

— Mais quel est ce corsaire ? comment se nomme-t-il ?

— On l'i^'nore.

— II est Français cependant, on le sait?

— Du moins on le dit.

— Qui cela ?

— Mes amis de la Dominique et mes correspondants des autres îles.

— Et son navire se nomme ?

— Rédemption!

— Oh ! oh ! fit don José, voilà un nom qui pourrait faire croire que le patron du navire a quelque terrible rachat à faire !

— Je le pense comme vous 1 répondit le docteur en se bourrant le nez de tabac doré. -

— Mais, Mary, donnez-nous donc des détails ! dit Angeles avec impatience.

— Quoi ! fit Incarnation de son côté, il vous est arrivé d'être prisonnière d'un corsaire et vous ne nous avez jamais

fait le récit de vos aventures! Cela doit être aussi terrible, pourtant, que les légendes du vaisseau-fantôme.

— Cent fois plus terrible même, dit le docteur en souriant, car le vaisseau-fantôme, lui, ne fait qu'effrayer les yeux et les esprits, et que pas un habitant de la Trinidad ne peut se plaindre que depuis sa première apparition, il lui ait causé préjudice, tandis que les négociants anglais ne tarissent pas en malédictions contre ce corsaire endiablé qui attaque les biktiments du commerce avec une audace et un acharnement incroyables, qui bat souvent les navires de guerre ou qui leur échappe par ses ruses, ainsi qu'il vient d'échapper à la poursuite de lord tlUcn !

En ce moment une mulâtresse, quittant le salon d'attente, pénétra dans la salle et vint parler bas à lady Harriet, qui se leva, et traversant la pièce d'un pas cadencé, elle s'approcha de miss Mary, à laquelle elle parla bas.

— Sainte mère, dit presque aussitôt miss Mary en se tournant vers l'abbesse, qui était assise à quelques pas de

Arrachant un poignard. (Page 93..

la jeune Anglaise, sainte mère, lord Ellen, qui'est en ce moment chez le gouverueui', vous fait demander la permission de venir vous saluerau sortir du palais de don Guzman.

— Nous serons enchantée de recevoir celui qui doit un jour être votre mari, chère fille !

Miss Mary fit une petite moue dédaigneuse, mais elle parla bas immédiatement à lady Harriet, laquelle alla transmettre à la mulâtresse la réponse obligeante de l'abbesse.

— Voilà une visite qui pourrait bien annoncer votre prochain départ, Mary ! dit Angeles en s'adressant à la jolie Anglaise.

— Pourquoi ? demanda Mary.

— Parce que lord Ellen vient, sans doute, vous proposer de vous ramener près de votre père.

— Oh! je ne veux pas retourner à Saint- Vincent !

— N'aimez-vous plus Kingstown ?

— Je m'y ennuie à mourir.

— Cependant, dit l'abbesse, et quel que soit notre désir de vous garder parmi nous, mon enfant, si votre père exige que vous partiez pour le rejoindre...

— Oh! fit miss Mary, mon père me laisse libre. J'ai désiré quitter Saint-Vincent pour venir à la Trinidad, et mon père ne s'y est pas opposé. Si je désire prolonger ici mon séjour, il ne s'y opposera pas davantage.

— Et, dit le docteur en souriant, peut-on vous demander, miss, la cause qui vous a déterminée à désirer venir à la Trinidad, car enfin, vous ne conuaissicz personne ici, tandis que toute votre famille est dans les Antilles anglaises?

Miss Mary rougit légèrement.

— Un caprice! dit-elle.

— Un caprice qui se transforme en volonté arrêtée, si vous prolongez ici votre séjour, ce qui ne saurait que nous être fort agréable...

— Je me trouve heureuse à la Trinidad...

— Nous en sommes enchantés ; mais que dira lord Ellen si vous refusez de retourner à Saint-Vincent ?

— Oh ! fit Mary avec un mouvement dédaigneux, il dira ce qu'il voudra !

— Cependant, votre mariage...

— N'est pas fait, docteur.

— Il se fera ; vous l'avez promis...

— Oh ! interrompit Mary avec une vivacité extraordinaire, lord Ellen avait bien promis, lui, de ne retourner à Kingstown

qu'après s'être emparé du corsaire! Vous voyez bien,

docteur, que l'on n'est pas forcé de tenir toutes ses promesses.

Chacun regarda la jeune Anglaise avec étonnement : elle avait mis un tel feu dans sa réponse que, pour ceux qui ne

connaissaient pas sa nature si étrangement j-omanesque , cette i\'poiise (''tait peu compn'hciisible.

— Votre niaria;;e, Mar\ , étail-il Jonc subordonné au trioniplie do lurd Ellen ? dit Anyclès eu regardant sa compagne.

— Peut-être ! murmura Mary , dont les regards se détournèrent.

Le docteur était debout, la main droite appuyée sur le dossier du siège de la jeune miss. Il se pencha vers elle, et, tandis que la conversation reprenait de tous côtés :

— Mais, lui dit-il à voix basse, portez-vous donc réellement cette haine implacable à celui qui ne vous a personnellement fait aucun mal? SirEwes...

Une sourde exclamation coupa la parole au docteur. Miss Mary s'était retournée à demi, et son visage, ordinairement calnie et impassible, était devenu éblouissant d'animation et de colère.

— Docteur, dit-elle, ce nom n'appartient à personne.

— Vous savez bien qui il dv-' no cependant ! répondit le docteur sans manifester la moinarc émotion.

— 11 désigne un homme incapable de tous sentiments honorables !

— Oh ! miss, en êtes-vous bien sûre !

— Cet homme m'a trompée; il...

Miss Mary s'arrêta.

— Je le hais ! ajouta-t-elle d'une voix brève, après un moment de silence.

. — Et il faut que, pour son cadeau de noce, lord Ellen vous apporte la tèle du coupable ? dit le vieux médecin d'un ton légèrement ironique.

— Il faut, ri^pondit Mary, que l'Anj^leterre soit vengée de l'insulte faite à son pavillon et que lord Ellen soit un héros!

Le docteur, faisant un mouvement d'épaules, ouvrit sa tabatière et il absorba une succession innombrable de prises ; puis, se penchant de nouveau vers miss Mary :

— Ecoutez-moi bien, miss, dit-il d'une voix grave, car ce que je vais vous dire est sérieux : vous n'aimez pas lord Ellen, et cependant vous lui avez promis solennellement votre main s'il parvenait à s'emparer de cet intrépide Français qui, depuis huit mois que la France ne possède plus lien aux Antilles, a maintenu seul l'honneur de son pays, et a lutté seul avec succès contre la marine anglaise des colonies. Vous, qui aimez les héros cependant, miss, vous devriez aimer cet lionnne !

— Je hais la France et les Français ! répondit sèchement Mary.

— Je le sais, bien que cette haine ait lieu dem'étonnerdans un cœur aussi jeune que le vôtre; mais, malheureusement, vous n'êtes pas la seule parmi vos compatriotes qui pensiez ainsi. Prenez garde, miss! vous avez un caractère extraordinairement romanesque qui vous entraîne à ne jamais rien voir à un juste point, et qui vous fait exagérer les moindres sentiments que vous ressentez.

Miss Mary regarda le docteur avec une expression d'orgueil froissé et en pinçant ses lèvres.

— Laissez aux hommes politiques ces sentiments haineux de nation à nation, poursuivit-il. J'ai le droit de vous parler comme je le fais, car je pourrais être voti'C grand-père. Cessez de poMrsuivr(î avec achai-nement un homme bi'ave qu'en votre qualité de femme romanesque vous devriez ad- Miirer. Il «st Français et vous êtes (lelite-eousine de Pitt, il est vrai; esl-ce bi(Mi le rôle de la femme de haïr'.'

— Une véritablo Anglaise, répondit Mary, no pardonne jamais aux ennemis di' son pa\s. D'ailleurs, ponrf|uoi sans cesse rabaisser la femme? i'',lle est capable de grandes choses, et dans votre l''raiire même, n'avez-vous pas eu une femme, une hér.iïne que vous admirez encore 7...

— Jeanne (r.\rc'/dil en souriiml le docleur. Il l'St naturel que «ou nom vieinn; sur vos lèvres. I'!h! sans doute, c'est un béroïne ! Eh ! sans doute, je l'Hilmire... Mais voulez-vous (|uc je vous parle franchement? Vj\\ bien! si j'avais vécu de (•<! temps, je n(( l'eusse certes pas épousée ; ce qui prouve, après tout, (pi'elle n'éiait pas (lanS son rôle <le fcmuiB, car la fennne est iii'e pour inspirer l'aninuiM'l non pas la erninle! Oli! je connais la passion (pie vous professez pour ces héros de tous les sexes, mais cela ne vmis excnso pas! IlédéchisHcz : vous porlcir. une lelln haine ?i ce Français, qui n'a d'autre lorl (|ne relui de s'être emparé du navire que vous monliez...

L'dil lie miss Mary lança un éclair: elle fil un mouvement romme poni' parler, niais elle s'arrêta.

— Puis, a|)prcnanl par les espions de votre père, continua

le docteur, que le corsaire avait sans doute un port de refuge sur la côte ferme, vous êtes venue à la Tiinulad pour être à même de connaître plus promptemenl le triomphe de lord Ellen, que vous croyiez certain...

— Pourquoi me dites-vous tout cela ? interrompit Mary.

— Pour vous rappeler au rôle qui doit £tre le vôtre, miss; pour vous avertir...

— Je n'ai besoin d'aucun conseil ! dit miss Mary en se levant brusquement. Je vous rends grâce de vos bonnes intentions, docteur !

Le vieux médecin ouvrit sa tabatière et se mit à pétrir son tabac à l'aide du pouce et de l'index de sa main droite, en faisant jouer ainsi les feux d'un magnifique solitaire qui étincclait à son petit doigt.

Il demeura quelques secondes absorbé, en apparence, par cette occupation, laquelle décelait toujours en lui une méditation sérieuse.

— Elle hait la France ! Elle hait les Français ! murmura-t-il. C'est très-bien... mais il faudra que je sache pourquoi elle le hait ainsi, lui !...

— Docteur, venez donc goûter aux fruits de notre jardin! dit une religieuse en s'avançant vers le vieux médecin.

Le docteur allait se diriger vers la collation préparée, lorsqu'une rumeur soudaine mit toute la compagnie en émoi.

C'étaient tous les oiseaux de la volière qui, réveillés subitement, poussaient des cris aigus, et volant, ils se heui-taient contre le grillage.

Puis, au même moment, les perroquets, les perruches, les aras, les kakatoès croassèrent, avec une expression de terreur, et se précipitant de leurs perchoirs, ils arrivèrent, en branlant sur leurs pattes, dans le salon, où ils se blottirent tous sous les jupes de leurs maîtresses, en se mettant sous leur protection.

— Mais qu'ont-ils donc ? se disait-on.

— Ils auront été attaqués par les vautours ! répondit l'abbesse.

Le docteur était près de la fenêtre et, passant sur le balcon, il examina le ciel. La nuit était belle, les étoiles brillaient, mais l'air était empreint d'une grande pesanteur.

Le docteur, inquiA cl interrogeant le ciel, suivait du regard la fumée qui s'échappait régulièrement de l'ouverture d'un volcan, dans la montagne la plus haute, et qui était le ïalmana.

Tout à coup, la fumée cessa de monter.

Le docleur tressaillit.

— Oh ! fit-il. Que va-t-il se passer avec une telle température ? c'est sans doute l'approche d'un cataclysme qui a réveillé les oiseaux.

En ce moment de silence, lord Ellen fut annoncé.

XXXlll. — LA PIROGUE.

A l'heure même où les religieuses', les novices et les pensionnaires étaient sorties 4le la chapelle, une frégate anglaise, franchissant la passe au dernier rayon du soleil, mouilla en rade.

Lord Ellen, commandant de ce navire, s'embarqua rapidement pour atteindre le quai. Et h ce moment, où la nuit suceêilail an jour sans crépuscule, la yole liluil avec vitesse, une pirogue passa sur la barre de la baie de Mayaro cl elle se diri;,'<'a vers le port.

Deux Imliens iiagayaient sans bruit, et. à l'arrière, deux hommes élaicnl assis.

L'un, élégant el élnneé dans son ensemble, portait un co>»tnnie de nankin el élait coiffé d'un eh ipeaii lie paille de Panama, dont les bords larges et (lexibles pliaient sur le visage et sur le deri-ière de la lêle.

L'autre, carré dans ses formes, .'ncrgii|ue dans sa pose el nniscnlenx dans ses gestes, avait ini large pantalon rayé rouge el bleu, une chemise blanche ouverte avec unecravale noire enroulée .s(Uis le col el une veste bleiu? ?» courl(>s nninches. Un chapeau de paille rond était posé sur le crâne.

V.» passant h l'arrière de la frégate, l'honnne habillé en nankin dit à son ciunpa;.'non :

— Tu n'as pas oublié le que je t'ai dit de fain-'

— Non ! mon eonimandanl I

Happelle-ldi que lu es nn ancien nialelol a\anl relusô

le service de la Uépubliqne en déscrlanl Ion bord I

— Tonnerre! s't'cria le matelot en étreignànt le bord de la pirogue avec une main qui fit craquer le bois.

Puis, secouant la tête :

— Entin n'empêche ! continuez ! Larguez la chose en grand ! je fais un nœud plat sur ma langue.

— Tu t'es rélugié à Carracas et tu es entré au service d'un rictie planteur.

— Où je m'ai lesté les poches de doublons, ni plus ni moins qu'un nabab...

— Ton maître vient de mourir, tu as eu rt<^s discussions avec ses liéritiers et tu. t'es sauvé avec ton argent...

— Oui ! déserteur d'abord, lascar ensuite, tout le trem- -Itlement! un failli chien comi)Iet, quoi! Et ces las de terriens vont me faire des salutations parce que j(î navigue sur fond d'or! C'est pourtant du propre ce que je vais avoir lair d'être !

— Écoute-moi donc !

— J'écoute, mon commandant. D'ailleurs et d'une, allez-y toujours ! Vous savez bien que Mahurec se fera déralinguer la carcasse pour Thistoire tant seulement que vous lui largueriez un merci du bon Dieu !

— Tu vas à Puerto Espcu'ia pour manger tes doublons! Donc, ta présence et ta qualité de Français sont suflîsammcnt expliquées... Maintenant il s'agit de mettre la main sur l'Uonune en question.

— As pas peur ! Il est à bord de la frégate, pas vrai ?

— Il doit y être !

— Eh bien ! je le crocherai !

— Agis adroitement !

— As pas peur, que je dis !

— Tu sais ce que tu as à faire?

— C'est amarré là, à quatre amari'es, dans ma boussole et le diable ne le déhalcrail pas !

— Je compte sur toi, maintenant ! Une antre nouvelle. Fleur-des-Bois vient de m'apprendre qu'une flatte française était en vue.

— Une Hotte française! cria Mahurec. Et c'est cette brave fille des Caraïbes...

— Qui a relevé les navires. Elle a accosté, avec sa pirogue, une frégate d'avant-garde et elle a donné an commandant tous les renseignements possibles en lui déclarant que les Caraïbes étaient prêts à combattre les Anglais avec les Français.

— Tonnerre ! Nous allons donc nous battre avec les goddcm ! Noire corvette en coulera des navires 1

— Notre corvette, je la donnerai à la flotte ! Ce que je veux, c'est m'emparer de celle frégate, sur laquelle j'embarquerai les six cents Caraïbes qu'lllehue à mis à ma disposition.

— Et à qui qu'elle est, c'te frégate?

— A lord Ellen !

— Ah ! Tonnerre ! Celui à qui on a astiqué la corvette ! Ah ! ah !... ça m'engante proprement I Le point est relevé ! As pas peur, Mahurec ne fera pas fausse route .

La pirogue traversait la rade, se dirigeant vers le port.

— Mais, fit le matelot, pour crocher la frég.ite, faudra brûler de la poudre, et nos soutes sont vides!

— Cette nuit elles seront remplies !

La pirogue touchait le quai. Le commandant s'élança sur les dalles en envoyant un signe à Mahurec,

La pirogue se dirigea vers le fond du port.

Le commandant, traversant le quai, s'engagea dans une ruelle étroite et sombre.

Marchant vivement et sans hésiter dans ce labyrinthe inextricable, il atteignit une petite maison située en haut de la ville.

La porte était entr'ouverte : il la poussa et pénétra dans l'intérieur du logis.

Une demi-heure s'écoula, puis la porte se rouvrit pour faire passage iï un docteur plein de dignité, vêtu de noir et coiffé d'une perruque poudrée. S'appuyant sur une longue canne de jonc à pomme d'or, il franchit le seuil d'un pas grave et il se dirigea vers l'intérieur de la ville.

Laissant à gauche le quartier de la marine, il atteignit la Plaza-Mayor, centre aristocratique de Puerto- Espana.

Un magnifique hôtel, bâti dans un style à demi oriental, à demi européen, se dressait sur l'un des' côtés.

Il traversa la place et il alla heurter énergiquement à la porte, qu'un nègre, en livrée fastueuse, s'empressa de venir cuNTir.

— Ah 1 senor Carlos, dit le nègre en s'inclinant, rillustre

docteur vient de sortir. Il a dit que si Votre Seigneurie se présentait, on la conduisît au couvent de l'Annouciade, où l'illustre docteur doit passer la soirée. Votre Seigneurie désire-t-elle que je fasse éclairer sa route? Le grave personnage fît un signe affirmatif.

Page 1