‹ Le roi des gabiersChapitre 29 sur 103 · MAN · texte numérisé non relu

MAN

Lord Ellen, qui était entré tout d'une pitce dans le salon du couvent, salua, avec une politesse anglaise, l'abbesse. Puis, quand il eut adressé son compliment, il se dirigea vers miss Mary.

Se courbant devant la jeune fille, qui fit un petit mouvement de tête :

— Pardonnez-moi, miss, de ne pas m'être présenté plus tôt. Le devoir m'a retenu à bord, pour donner mes ordres à rétat-major de ma frégate.

— Aôh! fit Mary. Est-ce que vous auriez livré quelque combat et que votre frégate aurait des avaries?

— • Non ! miss : l'ennemi nous a fui, et nous n'avons pas tiré un coup de canon, mais ce soir, en mouillant, j'ai remarqué que le ciel n'était pas parfaitement pur, et j'ai dû prendre, pour la sûreté de mon navire, les précautions nécessaires.

— Oh ! maintenant que votre frégate est à l'ancre dans le port, elle a échappé à tous les dangers.

— Sans doute, miss. Aussi suis-je parfaitement tranquille.

Le vieux docteur s'était approché de l'officier anglais : — • Avez-vous donc réellement remarqué quelque fâcheux pronostic dans l'atmosphère, milord ? lui demànda-t-il.

— Les plus fâcheux, senor docteur, et l'un de mes vieux matelots, qui est fort expert en pareille matière, m'a prédit quelque horrible tempête pour la fin de la unit.

— Alors tout votre équipage est demeuré à bord ?

— Nullement. Les trois quarts de mes hommes sont à terre. Les pauvres diables n'ont pas quitté la mer depuis deux mois. D'ailleurs, leur présence à bord serait inutile. 11 n'y a pas aux Antilles un port plus sûr que le havre du Carénage, et ma frégate est parfaitement à l'abri de tour ce qui peut arriver.

Le docteur poussa un soupir de satisfaction.

— Le l'ait est, dit-il en souriant, que, par les plus violentes'tempêtes, il n'est pas d'exemple d'une avarie arrivée dans notre port.

— Gela s'explique, docteur, il est abrité de tous côtés : des vents du nord par l'île elle-même, des vents du sud par le continent voisin. Ah ! Puerto-Espana est une station maritime des plus importantes...

— Oui, dit le docteur. Il est fâcheux pour l'Angleterre qu'elle appartienne à l'Espagne.

— C'est mon avis ! dit froidement lord Ellen, sans se préoccuper de ce que cette réflexion avait de peu poli, faite devant les autorités espagnoles de la TrinUlad.

— Alors, reprit une des religieuses, nous sommes menacés d'une tempête ?

— Je le crains ! l'épondit l'Anglais.

— Heureusement que la Trinité est à l'abri des ouragans!

— C'est ce qui fait la sécurité de son port, senora.

— Mes filles, dit l'abbesse de sa voix douce, si une tempête menace, nous passerons la nuit en prières !

— Alors, sainte mère, dit le commajidant du port, commencez par prier pour le vaisseau-fantôme, car tout fantôme qu'il soit, je doute qu'il résiste aux fureurs réunies du mascaret et du gouffre.

— Heureusement pour le vaisseau-fantôme, dit le docteur, que le vent est complètement tombé.

— Uh! fit lord Ellen, il se lèvera. Il y avait au midi des lueurs phosphorescentes qui indiquaient la tempête.

— Eli ! eli ! lord Ellen ! s'il y a tempête et que le fameux corsaire soit en mer, l'Angleterre pourrait être vengée sans que vous brûliez une once de poudre ! Qu'en dites-vous?

Lord Ellen répondit par un sourire for •.'. En ce moment une autre préoccupation que celle que pouvaient causer les paroles du docteur absorbait son esprit.

Depuis son entrée dans le couvent, l'officier anglais n'avait pas cessé de prodiguer tes attentions à miss Mary. Il n'avait

pas dit quatre paroles sans que, par une inclination de tête, trois au moins fussent adressées à la tille du gouverneur de Kingstown. Ses regards, tantôt caressants, tantôt sévères, décociiaicnt à la jeune miss leurs traits les plus aigus et les plus provoquants; mais miss Mary n'avait'daigné répondre à aucune des paroles envoyées à son adresse, et ses yeux s'étaient dédaigneusement détournés à chacun des regards du lord.

Lord EUen prit un siège voisin de celui de Mary; mais la jeune lille lui tourna le dos orusquement.

Le docteur interrogeait la porte d'un regard, puis,retouriKTiii vers lo balcon, il examina le ciel et le Tamana, dont la l'innée ne reparaissait pa's.

Son ini|uiétiide était visible.

Dûi! José, qui ne le perdait pas des yeux, s'approcha du senor César, et le prenant par le bras :

— Docteur! je vous connais depuis longtemps, et vous savez que vous pouvez avoir confiance en moi. Parlons du corsaire français.

— Du corsaire français ? Je ne le connais pas.

— Mais si !

— Vous connaissez cette existence depuis bien des mois.-

— Vous oroyez?

— Le corsaire en question est Français et vous êtes Fran çais vous-même!

— Cela est vrai, don José!

— Vous détestez les Anglais.

— On ne raisonne pas ses sympathies non plus que ses antipathies !

— Docteur, voulez-vous que je vous dise une partie de ma pensée?

— Dites, don José ! Vous savez qu'un médecin vaut un confesseur pour la discrétion.

— Eli bien ! S'il y a un an que votre corsaire existe, il y a un an que le fameux vaisseau-fantôme est venu, pour la première fois, mouiller dans la baie de Mayaro, et un rapprochement doit être fait entre ces deux dates !

— Toutes les suppositions sont possibles, senor !

— L'homme qui aurait trouvé le secret d'une passe et d'un mouillage dans cette terrible baie de Mayaro serait un marin d'une audace et d'une intelligence hors ligne. Il faut lie tels hommes pour commander un corsaire.

— Eh ! eh! fit le docteur en prenant du tabac, il y a du bon dans tout ce que vous me dites là!

— Vous voulez donc connaître ma pensée tout entière?

— J'en serais charmé.

— S'il y a un an que le corsaire existe, que le vaisseaufantôme a fait son apparition sur nos côtes, il y a un an aussi que le seflor Carlos est arrivé dans l'île...

Le médecin regarda son interlocuteur :

— Don José, aimez-vous les Anglais '!

— Je n'aime pas les ennemis de mon pays! Les Anglais nous trompent! Ils convoitent nos colonies !

— Et les Français?

— Je les aime, comme bon Espagnol d'abord et comme homme ensuite !

— Donc, si par aventure quelques Français déterminés tentaient un coup hardi pour recouvrer leurs colonies indignement volées par les Anglais...

— Je les y aiderais de tout mon pouvoir I

— Don José ! dit le docteur en saisissant les mains de son interlocuteur, vous êtes véritablement un noble hidalgo!

Don José retint, .dans les sicmnes, les mains du vieux médecin.

— Docteur, je suis malade. Je voudrais bien avoir une consultalioti de vous et do votre ami Carlos pour savoir ce qu'il faut (jne je fasse.

— A vos ordres, senor Carlos va venir, mais ici la cotisullalirin serait difficile Ji donniT... Voulez-vous venir celte nuit, dans mou jardin, à deux heures?

— J'y s('rai.

Le docteur lit un mouvement comme pour ([uiller le balcon.

— Enrorc un iiiol ! dit don José en l'aiTèlaul. Ce que le

rouiniandant du pnrl .1 dit est vrai : la b;iii' de Mavarn n'<'st

tenaille pour aucun navire, ri'cl ou l.iMlasIiijUi' , dur.inl la

tempêlc, surtout lorsque le vciil lin sud Miulllr par rafales...

— Lh biiMi ! connaissez-voMs dour 1 iiiiiill;if,T plus sûr

Cl qui offre les luênies avantages?

— Non, mais toute la côte nord de la baie, celle qui avnisine le canal, fait partie des propriétés territoriales (juc m'ont léguées mes ancêtres. Cette cote est h moi, cl nio;

seul ai le droit d'y faire établir, clandestinement, des moyens de sauvetage en cas de danger. Mes nègres sont à ma dévotion...

-7- Il faudrait qu'ils fussent à la baie !

— Ils peuvent y être dans deux heures avec tout ce qui leur est nécessaire.

— Et le gouvej'neur n'en saurait rien ? Et personne dans la ville...

— Mon honneur répond du silence, docteur ! Don César serra les mains de son interlocuteur.

— Je vous connais, José, dit-il, et je vous crois.

— Alors?...

— Alors, il faut que les nègres partent, car le ciel est sombre au midi !

— Dans dix minutes ils seront rendus à mon palais, répondit simplement José en quittant le balcon.

Au moment où ils se retournaient totis deux vers le salon, les eaux jaillissantes dans les fontaines s'arrêtèrent subitement dans leurs cours.

Un bruit sourd retentit dans les tuyaux, et ce bruit augmentant, un ronflement s'échappa des orifices avec des sifflements aigus.

Toute l'assemblée qui était dans le salon, terrifiée, affolée, poussant des cris plaintifs, hésitait et ne savait que faire, quand tout à coup une vapeur sulfureuse s'échappa des tuyaux, en éteignant subitement les lumières.

Tous les assistants et toutes les assistantes se précipitèrent vers la porte, mais ils furent rrfoulés par un flot de mulâtresses et de nègres qui se ru? ... dans le salon, avec des cris déchirants.

Les porteurs de torches, qui attendaient leurs maîtres, se précipitèrent à la suite des domestiques, en éclairant subitement le salon.

L'entrée était libre... il y eut un moment de poignant silence... puis une tête de ca'iman se glissa sur le seuil de la porte.

S'arrêtant, il promena ses regards, et il fouetta le parquet avec sa queue, en ouvrant largement une gueule garnie d'une rangée de dents aiguës, et la langue s'allongea.

Une terrifiante terreur stupéfiait tous ceux qui envahissaient le salon.

Le caïman fit quelques pas en avant, et miss Mary, s'élançant résolument vers lord Ellen, qui était au côté opposé :

— Milord ! s'écria-t-elle d'une voix vibrante, nous laisserez-vous déchirer par ce monstre ? Tuez-le, et je vous pardonnerai de n'avoir pas pris le corsaire français, et je consentirai à partir, dès demain, avec vous pour retourner près de mon père.

Lord Ellen, tenant son épée nue, fit un pas vers le caïman, dont les dents ci'aquèrent.

S'avançant lentement, il déchirait le tapis lacéré par les griffes des pieds de devant et il traînait ceux de derrière, qui étaient palmés pour la nage.

A l'entrée du salon, il s'arrêta avec un regard de ses gros yeux qui se promenait sur tous les assistants.

La présence subite de ce vorace reptile causa une immobilité complète, et on était fasciné sans pousser un cri.

Miss Maiy étant la plus proche, le ca'iman se dirigea vers elle en ouvrant sa gueule menaçante...

Un râleuu'Ut d'horreur s'échappa des bouches cl les mains se joignirent... Mais don José enleva la jeune fille avec un geste ra|)i(le et si violent, que la gueule en se refermant ne mordit que la jupe, qu'elle déchira.

Loi'd Ellen enfonçant son épée dans la gorge, la lame fui brisée |)ar les dents, et, se sentant menacé, il fil ijuelques pas en arrière, en se jetant de eùlé.

Ce mouveinent découvrit miss Mary, .sur laquelle la gueule se rouvrit encore. La jeune miss, en reculant, s'embarrassa dans les plis iléehirés de s,i jupe et elle tomba...

La slupéfaction c.iusée par celle ehutc paralysa tous ceux (|ui étaient suspendus eoninie au-dessus d'un abîme.

Le caïman baissa la lêle, eu écartant ses mâchoires, et miss Mary senlit cette bnïlante haleine sortant entre ces dents aif,MH's qui la menaçaient...

Celte siluatu)!! piiigii nile l'(\Uilroyail tous ceux qui éUiienl lA.. Le caïman faisait nu pas en avant vers sa victime, qu'il allail clévorcr.

Mais soudain, à ce inomeul terrible, apparut, dans l'encadrenienl de la porte, ce docteur don (Carlos, au grave riistuine.

Ses regards s'arrêlanl sur cette horrible scène, un cri

rauque sortit de ses lèvres et, d'un seul élan, il bondit sur le cou du caïman.

Arrachant un poignard qu'il tenait dans sa main droite, il creva, avec un geste rapide, les deux yeux, et une secousse violente, causée par la douleur, ne désarçonna pas celui qui l'attaquait, mais son chapeau et sa perruque tombèrent.

Saisissant un fer qui avait un tranchant, il le passa dans la gueule ouverte, et le tirant de ses deux mains, il déchira l'extrémité des mâchoires.

Le caïman rugit d'un cri rauque et il enfonça ses dents dans la barre.

Ce brave attaqueur détacha de sa ceinture une hache et, la levant, il abattit la patte droite à la jointure.

Le caïman tomba sur le côté et l'homme sautant sur le plancher, saisit des deux mains le bout de fer, et retourna le reptile sur sond'Ti.

Reprenant sa'fiache, il l'enfonça dans le ventre, qu'aucune, écaille ne protégeait.

De l'ejUrée de don Carlos à la mort du caïman, un temps si court s'était écoulé qu'aucun de ceux qui étaient présents n'avait pu l'aider à agir.

Miss Mary, relevée par don José, avait assisté à cette terrible lutte :

— Sir Ewes 1 dit-elle avec élan du cœur. Ah ! C'est un héros .'

Un soupir de satisi^action s'échappait des lèvres de tous ceux qui étaient dans le salon,et ils entourèrent ce sauveur avec des exclamations de reconnaissance.

— Carlos! Carlos! di.sait le docteur. Ah! que tu es brave! Et je suis lier de loi .,,

L'ahbesseviiit remercier celui qui avait risqué sa vie pour délivrer le couvent de ce féroce crocodile et elle ajouta que, dans la chapelle, on allait adresser des prières pour lui.

— Ah ! répétait aussi Mary... Sir Ewes ! Ce corsaire français! Héros ! véritable héros! Quel malheur qu'il ne soit pas Anglais !

Lord Ellcn était près d'elle, mais miss Mary lui tourna encore le dos, en disant :

— C'est à sir Ewes que je dois la vie !

Tous avaient le regard fixé sur le reptile mort, et don José dit :

— Jamais un caïman ne quitte ses eaux sans y être provoqué i)ar quelque cause puissante... Il ne s'aventure, sur la teri'e ferme, que quand la faim le pousse, à chercher une proie. A quoi attribuer ce qui s'est passé?

— A quoi ? dit le docteur. A quoi attribuer la conduite des perroquets qui ont quitté cette nuit leurs perchoirs pour venir se réfugier auprès de leurs maîtresses? A quoi attri- ■ uer le tarisseuient instantané des eaux de la fontaine? A

\oi attribuer la disparition subite de la fumée que vomit 'luis des siècles le cratère du Taraana? A une même cause ! uelque elïrayaut malheur qui menace l'île entière, es hommes tirent un mouvement d'étonnement. Cela est vrai, répondit Carlos. Lors du dernier ouragan lint-Vincent, auquel j'ai assisté, il y a eu jusqu'aux its qui pressentaient l'approche du péril, e caïman a été chassé de ses marais par la cause jstérieuse qui a desséché les sources et qui remplit cette pièce de fumeroles volcaniques et de gaz délétères.

— Y a-t-il donc réellement quelque péril à redouter ? dit un des Espagnols.

— Les pronostics les plus fâcheux se sont fait remarquer sur mer depuis deux heures ! répondit Carlos.

— Que craignez-vous donc, docteur? demanda don José.

— Le moment du lever du soleil.

En achevant ces mots, il lança un regard rapide à Carlos : celui-ci répondit à ce coup d'oeil par un geste expressif.

— Carlos, reprit le docteur, voulez-vous aller m'attendre chez moi ? je vais auprès des bonnes soeurs m'assurer qu'aucune d'elles n'a besoin de mon ministère et je vous rejoins dans quelques instants.

Puis prenant la main de Carlos qu'il pressa d'une manière significative, il la plaça dans celle de don José.

— Parlez ensemble, continua-t-il, et causez tous deux ! Le docteur appuya sur les derniers mots.

— Don José est un noble Espagnol, Carlos, et tout à fait digne de vous comprendre.

Puis se penchant à l'oreille de Carlos, le docteur ajouta à voix basse :

— Il déteste les Anglais ! son aide est de la dernière importance. Par lui vous aurez les munitions qui vous man-

quent et des secours dans la baie ! Allez ! faites vite, car j'ignore quel est le péril qui nous menace tous, mais il est extrême et peut-être n'avons-nous que quelques heures pour agir !

Et don César, quittant les deux jeunes gens avec sa vivacité ordinaire, entraîna du geste à sa suite les autres Espagnols avec lesquels il causait :

— Venez, senores, dit-il, ces dames ont peut-être besoin de nous.

Don José et Carlos, demeurés seuls, quittèrent le couvent, se dirigeant vers la plaza Mayor, où était situé le palais du docteur.

L'air chargé et lourd devenait de moins en moins respirable. Le Tamana ne dégageait aucune fumée. Le ciel était sombre et noir. Des lueurs phosphorescentes apparaissaient au sud.

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