‹ Le roi des gabiersChapitre 30 sur 103 · LA FONDA DE SAN-PÉDRO · texte numérisé non relu

LA FONDA DE SAN-PÉDRO

Après le départ de lord Ellen de sa frégate, le grand canot, mis à la mer, fut envahi par les matelots qui avaient la permission d'aller à terre. 11 ne restait à bord que ceux du quart.

Gervais, que lord Ellen continuait à garder sur son navire, descendit avec les matelots dans le grand canot.

Pressé, serré, étourdi par les cris d'allégresse, Gervais, assis sur un banc, se disait :

— Ab ! Saint-Gervais ! mon patron ! Protégez-moi et ayez pitié de moi!

— Chien de Français ! hurla le matelot, as-tu fini de croasser dans ta vilaine langue ? Tu nous porteras malheur!

— Mil dear...

— As-tu de quoi nous payer un punch, seulement? dit un autre matelot en venant s'asseoir sur le banc oii était Gervais.

— Dix punchs, excellents gentlemen, dix punchs, si cela peut vous être agréable...

Et il reprit en français, mais à voix basse ;

— Oh! ma pauvre rue Saint-Honoré ! ne te reverrai-je donc jauiais? Et mon épouse qui m'attend depuis quinze mois, moi qui étais parti pour trois-jours...

— Pousse! cria le matelot qui tenait le gouvernail.

Le canot, chargé à sombrer, s'éloigna de la frégate, et lestement enlevé, il glissa sur les eaux unies du port. Les Anglais fii'cnt entendre un hourra joyeux.

— Eh! James! est-ce vrai que le rascal paye un punch?

— Aussi vrai que le l'^rançais n'est qu'un chien !

— Certainement, estimables messieurs, je... commença Gervais.

— Faut qu'il paye pour le brigand que nous n'avons pu crocher! ajouta James.

— Ça nous manque ! dit un canotier. Hein ? si on avait croche le gueux qui nous a tilouté la Tamise!

— Oh ! les chiens de Français ! Quel plaisir on aurait eu à les couler !

— Mes bons amis... dit Gervais, qui blêmissait... ne m'en veuillez pas...

— Eh ! pourquoi es-tu venu ? interrompit James.

— Ce n'est pas ma faute... C'est un habit brodé qui... Tenez, figurez-vous qu'un soir j'étais dans mon arrièreboutique avec ma femme, en train d'examiner les beaux habits brodés qui nous restaient encore, et dont la République une et indivisible paralysait la vente, lorsque tout à coup...

Le canot abordant le quai, tous les matelots se levèrent pour s'élancer.

— A la fonda ! cria James en entraînant Gervais ! et vous autres, préparez vos gosiers ! Le rascal doit être riche comme Crésus. Nous boirons ses doublons!

— A la fonda! ré[)éta la bande.

La fonda de San-Pcdro était un des cabarets favoris des marins.

Dans une grande salle, garnie de tables, de bancs et de tabourets en bois, il y avait, au fond, un comptoir derrière lequel trônait une mulâtresse à toilette voyante.

Avant l'arrivée des matelots, cette salle était déjà envahie par une quantité de buveurs, espagnols, mulâtres, métis, nègres, chantant, criant et hurlant.

Mahurec fumant sa pipe, et s'étalant devant une table

cliai'gce de rhum et de lafia, où venaient trinquer tous ceux qu'il appelait, luisail sonner les piastres et les douros dans sa eointuro.

Lï'quipai,'c de la frégate faisant invasion dans la fonda, James poussa devant lui Gervais :

— Holié 1 de la cambuse! hurla- le colossal matelot, du rhum, du tafia, du punch! Tout le tremblement de l'établissement ; c'est un chien de Français qui paye !

Et, poussant viulemment Gervais, il l'envoya s'asseoir sur un banc.

— Du talia, du punch ! vociférèrent les Anglais en tapant sur les tables cl sur les bancs.

Au mol chien de Français, Mahurec avait fait un mouvement comme pour se lever. Mais se contenant :

— Oh! oh! les négros, cria-t-il, une piastre à celui qui dansera le mieux la bamboula.

Et il fit sauter dans sa large main la pièce d'or promise.

— Bamboula ! bamboula ! répétèrent les nègres en sautant de leur banc sur le plancher de la salle.

— • Eh! tas de canailles, fit James en repoussant les'nègres qui s'apprêtaient à danser, faut que les matelots boivent, et vous danserez après s'ils le veulent bien!

Mahurec se leva-et vint, en se dandinant sur les hanches, se placer au milieu des nègres repoussés :

— Dansez, néfjros! dit-il d'une voix impérative.

— Oh hé ! du punch! hurla James. Un baril défoncé pour bol, en deux temps 1

Et tapant rudement sur l'épaule de Gervais, qu'il secoua comme on secoue un arlire dont on fait tomber les fruits :

— Allons ! rascal, amène tes doublons et gloire à l'Angleterre !

— Le punch ! criaient les Anglais, qni lous avaient pris place autour des tables et continuaient leur épouvantable sabbat.

Mahurec, debout au milieu de ses nègres, regardait alternat!, ement Gervais et James. Retirant du coin de ses lèvres SI courte pipe noircie par l'âge, il en secoua les cendres, la bourra de nouveau, l'alluma, et mettant les. mains dans ses poches, il fil mine de retourner vers !a place qu'il avait quittée, en entonnant à tuc-tète cette chanson, si 6\idemnieut Irançaise.

y avait nn corsairien Qu'était ri)i des Anlillss, Il avait trois bi-lles filles A qui il ilonn.ail son lion! ..

Un niati.'lut bel et bravo Qu'avait sod sac pleiul...

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit Gervais, très-ému. 11 se leva pour aller voir celui qui parlait finançais.

— Eh bien, quoi, l'ancien? dit Mahurec, voilà que tu te pâmes comme une carpe !

— Ah ! mon Dieu ! disait Gervais en ouvrant des yeux énormes, vous parlez français?

— Comme père cl mère, l'ancien !

— Quoi ! vous seriez?...

— Né natif de liospordcn, Breton bretonnant, matelot fini, gabier ])remier choix, propre à se i)aliner aussi proprement stir une vergue que dans le premier bastringue des hidalgos du pays, cl pour le quail d'heure libre de son temps!... Congé illimilé, des douros plein les poches, avec ça une chance de rencontrer un pajs ! Tôpe là, \ieux ! '

— Ah ! mon Dieu ! bonne sainte Vierge ! un Français ! répétait Ger\ais, qui ne pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles.

— Un Français!... où cela? dit une voix avec un accent méprisant.

Mahurec se retourna d'un bnnd ; James, ic colossal Anglais, était en face de lui.

— Tu es Français, toi? reprit James en re^jardanl Mahurec sous le nez.

— Un peu, qu'on s'en Halle I répondit le gubicr sans reculer d'uiK! semelle.

— El où donc (ju'esl la cotiiiillc qui l'a amené?

— Elle est où je l'ai amarri'cl

— El tu viens comme ça?...

— De (^arracas, l'Anglais!

— Il y a (loue des chiens de Ion pays !i Carracasl

— Non, répondit Mahurec en .se mordaiil les lèvres ; il n'y a que moi.

— T'as donc déserté ton bord?

— Oui.

— Pourquoi cela?

— Parce que je n'ai pas voulu servir la République.

— Ah ! fit James en regardant ses camarades avec un désappointement manifeste, ah ! lu as refusé de servir la République... tu as bien fait; mais qu'est-ce que tn faisais alors à Carracas ?

— Je lestais mes poches de doublons chez un planteur, et comme le planteur a largué sa dernière écoute, j'ai mis le cap sm- la Ti'inidad avec mon lest pour venir y courir pas mal de bordées d'agrément.

— T'es lesté de doublons comme un galion, dis-tu ? Mahurec frappa sur sa ceinture et sur les poches de so,i

pantalon, qui rendirent un son métallique.

James s'approcha de Gervais.

-^ Celui-là, dit-il, doit nous payer le premier punch : il faudra que toi tu payes le second.

— Celui-là payera ce qu'il voudra, et moi ce que je voudrai ! répondit Mahurec.

— Et moi aussi ! dit vivement Gervais, encouragé par la contenance fièrement impassible de son compatriole. Par conséquent, je...

— Chien de Français! s'écria James. Tu vas nous paver à boire.

Et il avança sa main pour saisir le bras du bourgeois, mais Mahurec se plaça entre eux '

— Pourquoi veux-tu crocher ce terrien qui est plus faible que toi ?

— Parce que ça me plaît, répondit James.

— Eh bien ! ça me déplaît, à moi !

L'.\nglais se mit à rire :

■^ Écoute, dit le gabier, j'ai des doublons dans ma ceinture et je veux les boire : autant avec toi et tes amis qu'avec d'autres, mais avant que je vous paye cet agrément-là, faut que je m'en paye un autre à moi-mêiiie! C'est celui de faire brasser à culer ta frimousse de gabier de poulaine !..."

— Hein ! fit James.

— Faut-il te délaper le pertuis de l'entendement pour que tu comprennes?

Les Anglais qui entouraient les trois hommes firent entendre des cris menaçants.

— Je dis que, puisqu'il te faut un puTich, je te le jouo avec cela!

Et le gabier montra son poing formidable.

Ça va! dit l'Anglais. Fais apporter le rhum cl le tafia!

Le gigantesque matelot, qui dépassait son adversaire de toute la hauteur de son buste athlétique, lança un regard ironique sur ses compagnons :

— Nous allons rire.

— Je ne donnnerais pas im punch pour la peau du Français! disait un matelot.

— Je parie un schelliiig que James lui fera jaillir l'œil droit du premier coujT.

— J'en parie deux que ce sera l'œil gauche 1

— Tenu, Jack! Je connais le coup de poing de James. Où sont tes deux schellings?

— Voilà !

— Trois schellings par chaque côte enfoncée du rascal, contre un sehelling pour nue C('ile intacte!

— Tenu! tenu ! répondirent plusieurs voix.

Et pendant ces paris, d'autres matelots s'occupaient de la boxe qui allait avoir lieu.

Le terrain soigneusement balayé, on l'arrosa, et une bonteille de lalia lui juisée, sur chaque table placée près do chacun des deux adversaires.

James et Mahurec enlevèrent leurs chemises et ils se déchaussèrent, n'ayanl pour vêtement que le pantalon.

La boxe est, pour les Aiiplais. un art cl une science.

— Anli 1 fit l'Anglais en .se redrciîsant loul à eoup «1 efregardant Mahurec. Tu as des doublons?

— Un peu I répondit le gabier,

— Et bien ! j'ai louché ma paye ! Dix guinécs pour moi ' El James, enfimçant sa main dans la poche de son pantalon, jeta dix pièces d'or sur une table.

Miliiircc mil la même somme en la plaçant à côté do l'autre.

— I,c jeu esl fait! Tout est payé I Allons-y!

V\\ frémissement pareomiit la foule : les deux lutteurs toiiilièrcnl en «anie.

James, la lêle haute, renversée on arrière, avait le corps

plié sur les jambes et assis sur la droite, les deux poings levés et rapprochés, l'œil fixe et la poitrine effacée; Maliurec, ferme comuie un roc, les bras au corps, les poin<;s à -la hauteur de la tête un peu baissée en avant, attendait la lutte.

L'Anglais, faisant des passes savantes, tourna autour du gabier comme un chat autour de la proie qu'il guette, mais Maburec lui faisait toujours face.

Les deux hommes respirant fortement, les poings tournant l'nn sur l'autre, les yeux dans les yeux, demeurèrent l'espace d'uire demi-minute sans se porter un coup.

Les spectateurs étaient haletants.

Tout à coup .lames se ramassa avec une fausse attaque du poing gauche, un double appel du pied, et détaclia sa main droilc, qui s'abattit sur son adversaire.

Le coup porta sur l'avant-bras... Mahurcc arait paré.

Puis, ripostant, il se rua en atteignant sous le menton James qui t(miba, en arrière...

Un cri de rage s'échappa des lèvres de tous les assistants : l'Anglais s'était levé avec deux dents cassées.

— " xVùh ! chien ! fit-il en retombant en garde.

La lutte recommença.

Jaines, rendu plus prudent, multiplia les fausses attaques et il se jeta de coté.en envoyant à son adversaire un coup de poing eu pleine poitrine, mais Maburec ne vacilla pas même sur ses jambes.

— Aàh ! beau boxeur ! dit un Anglais, électrisé par cette lutte qu'il contemplait.

A la troisième passe, James fut une seconde fois renversé.

La colère commençait à troubler la tête do James, tandis que Mahurec, toujours calme, conservait l'avantage de son sang-froid.

Les spectateurs l'ronçaient les sourcils et laissaient paraître un peu d'inquiétude.

La lutte recommença avec une grande précaution de James, qui se baissa ; et faisant un pas en avant avec un mouvement rapide et brusque, il fit une attaque que Mahurec para.

Mais envoyant immédiaternent une riposte, le poing se dirigea vers les yeux, et Mahurec, obéissant à un mouvement instinctif, porta la tête en arrière... Le coup ariiva en plein sur le côté de l'oreille.

Le gabier chancela sans tomber.

D'après les règles de la boxe, on doit s'arrêter et dégager son adversaire, mais, emporté par la fureur, James envoya un second coup qui fit perdi'e l'équilibre à iMahurec.

— Hourra ! crièrent les Anglais.

Le gabier s'était redressé d'un seul bond : et revenant sur James au moment où il l'ctombait en garde, il s'élança la tête en avant et James, atleint en pleine poitrine, fut enlevé de terre et lancé en arrière : ses pieds décrivirent une ligne courbe en l'air, et son corps vint s'abattre sur le corps des matelots, dont trois furent entraînés dans la eiiule.

Un rugissement de colère et de rage jaillit de tous les points do la salle.

LE PAVILLO*).

La maison du docteur César était située sur la plaza Major, au centre de Pueilo-Espafia.

A l'extrémité du jardin, où croissait la flore des Antilles, s'élevait un pavillon élevé qui dominait une vaste étendue.

Celait un véritable observatoire.

Ce soir-là, le docteur, don José et Charles étaient assis sur la plate-forme. Ils regardaient les cimes aiguës et escarpées des anciens volcans.

Parmi ces cratères le plus saillant était Tamana. -

La fumée n'avait pas reparu, mais depuis quelques luliants le pic resplendissait, dans la nuit, d'unie vapeur lumileuse qui se dégageait de son cratère et l'euveloppait de luages étincelants.

— Ahl fit le docteur, voici un nouvel indice de révolution du sol !

— Mais, dit don José, si vous préVovez un danger, il faudrait prévenir les autorités.

— Sans doute, je prévois un danger, don José, et un danger terrible même. Mais de quelle nnture sera ce danger ? je l'ignore. Quand je préviendrais le gouverneur et les autorités de l'île, quelles précautions pourrait-on prendre?

Charles, s'appuypiil sur la balustrade de bois de ba

plongeait ses regards dans la baie de Mayaro.

bambou.

Le ciel était sombre, la nuit obscure, et cependant on distinguait dans une anfractuosité de la baie, disparaissant à demi dans les ténèbres, la silhouette d'un petit bâliiucnt se balançant sur les vagues.

— Je ne vois pas le signal !

— Mes nègres ne peuvent être encore arrivés ! répondit don José.

— Craignez-vous quelque chose pour votre corvette, commandant ? demanda le docteur.

— Piien jusqu'ici, uKiis j'ai cent hommes à bord, et si une tempête éclatait, lajjaie deviendrait leur tombeau. Or vous savez si, dans ce pays, les tempêtes éclatent subitement.

— Tenez ! regardez ! ait don José en saisissant le bras de son compagnon.

Charles vit un point lumineux qui venait de briller sur la côle sud de la baie. Un jet de llamnic jaillit, et éclaira de sa lueur rouge le rivage sombre et hérissé de brisants.

— Mes nègres sont arrivés, dit don José. Maintenant voire corvette est à portée de secours, et votre équipage peut abandonner le navire en le laissant à la garde de Rodriguez, le vieux marin qui commande mes esclaves.

Charles interrogea le cadran de sa montre à la clarté d'un rayon de lune qui se glissait entre deux nuages.

— Le temps qu'on transmette mes ordres à bord, iiùe Fleur-des-Bois fasse préparer les embarcations, que les Caraïbes débarquent... il faut une heure au moins.

Puis, se retournant vers don José ;

— Votre habitation est contiguë h celle-ci ?

— Oui, et mes plantations s'étendent depuis la baie jusqu'aux murs de mon jardin.

— Alors mes hommes peuvent franchir la distance qui les sépare de la ville, sans passer sur d'autres terres que sur les vôtres ?

— Sur aucune autre. Peblo les conduira jusqu'au jardin, et de ce jardin, il passeront facilement dans eelui-ci.

— Et d'ici j'atteindrai à mon tour le port, sans traverser la ville ni le quartier de la marine.

César regarda Charles avec étonnement.

— Voulez-vous donc attaquer h. frégate dans le havre même '.'

— Mais cela est insensé !...

^ — Pourquoi donc, docteur?

— La frégate a ses houmies de quart, dont vous ignorez le nombre ; ses officiers, dont plîisieurs sans doute sont restés à bord; elle ne laissera pas accoster deux canots sans vérifier à quelle nation appartiennent ceux qu'ils portent, et en reconnaissant des Cara'ibes...

— Dans un quart d'heure, .Mahurec sera ici, et il me donnera tous les renseignements sur Je nombre des hommes qui sont à bord de la frégate. Il m'apprendra le mot d'ordre, et ce sera dans le canot major que nous accosterons le navire.

— Charles ! prenez garde ! dit vivement le docteur. L'entreprise ainsi exécutée est d'une téuiérité folle! Lci secours peuvent arriver de terre en un clin d'oeil !

— Ils arriveront trop tard.

— Cependant, réfléchissez !

— Mon plan est fait, et il réussira ! Mes Caraïbes ont encore les uniformes des soldats anglais qu'ils avaient tués à Kingstown, ces uniformes qui nous ont déjà si merveilleusement servi pour nous emparer de la Tamise.

— Mais vous n'avez pas assez d'uniformes pour tons vos hommes! dit don José.

— Non sans doute. Mais que dix d'entre eux seulement soient sur le pont...

— Cependant, interrompit le docteur, vons n'avez pas réfléchi que ces uniformes sont ceux de soldats d'infanterie et que la frégate n'a pas un seul honmie de troupe à son bord.

— Je sais cela, docteur, mais que mes Cara'ibes accostent la frégate sans qu'il soit tiré nn coup de canon sur eux, et je réponds du succès. Jamais commandant n'a eu sous ses oitlres un équi|i;ige tel que le mien. Vous verrez mes corsaires à l'œuvre ! Grâce aux munitions que don José Veut bien me fournir, mes bonunes seront en mesure de battre les Anglais, lors même qu'une partie de ceux qui sont à terre serait rentrée à bord, ce qui n'est pas supposable. A l'aube du jour, docteur, le drapeau tricolore flottera là, à cette drisse où se balance le yacht anglais! Les premiers rayons du soleil éclaireront la frégate, devenue corsaire

français ! Demain, à Saint- Vincent, Illeliiie me complétera cinq cents (,'ucrriei's à mon bord, et sous trois jours, le premier boulet qui sera envoyé au\ troupes anglaises maîtresses de la Pointe-à-Pitre, ce sera uue caronadc de mon nouveau navire ! .le veux que nos cris de victoire retentissent jusqu'à la Trinidad, docteur!

— Dieu vous entende, mon enfant ! dit vivement le médecin, car j'aime la France !

— Maintenant, reprit Cliarles, que Fleur-des-Bois soit ici avant trois heures du matin et que Mahurec m'apporte les renseignements, tout le succès sera assuré.

En ce moment un coup de sifflet, accompagné d'une série de modulations semblables à celles que prodiguent les contre-maîtres de marine, retentit.

— C'est lui ! dit vivement Charles.

Mahurec apparaissait à la plate-forme.

— Présent, mon commandant ! dit-il en portant la main à son chapeau.

— Eh bien? fit Charles.

— As pas peur ! C'est dans le sac !

— Tu as les renseignements nécessaires? Tu sais l'heure à laquelle doivent venir les canots, le nombre d'hommes de quart, le mot d'ordre...

— Tout le tremblement, et bien d'autres choses encore '

— C'est Gervais qui t'a donné ces détails ?

— Lui? Il ne savait rien de rien, mon commandant! Bête comme terrien ! quoi ?

— Alors comment as-tu su ?

— J'ai jouéle grandjeu avec les Eiuilish donc ! Et i'aigagné' Le docteur et José s'étaient rapprochés. . ■> ^"^ ■

— Pour lors et d'une, commença Mahurec en se posant sur les hanchet suivant son habitude, vous n'aviez pas plutôt débarqué, mon commandant, qu'une idée numéro un est venue s'amarrer d'elle-même dans ma boule. « Minute ' aue je fais. ^

« La brise adonne, faut pincer le vent ! » Faut vous dire

James, la lùlr haute, renversée en arriére, (l'âge 94.)

c( ne ça, qu'il y avait de la iiiiiriigancc arrangée pour cro-

chcr la frégate, queifiuc cho.sc qui me déraliiiguait le tempérament : c'était la manière d'accoster, quoi ! Ces gucus.irds d'ntiifoniies rouges, c'était bon dans le temps, mais pour le (juarl d'Iieui'c; ça devait tirer l'o'il. Puis pas de cabillot à bord, et on a beau être En(]Ush, quand ou est matelot, on est matelot, c'est-à-dire pas bête ; pour lors, les hommes de quart devaient relever une fausse manœuvre en nous voyant aborder avec des iiabits rou{;es. I,e docteur regarda Charles.

— Pour lors donc, mon idée me pousse, j'accoste le quai a\aiil les Aii;.dais et je pince un temjis de trot jus(|u'ii la l<nidii de Siiii-i'(ulrn, <\m est la plus rcMiuiimi'e et oii les ICn- (llish de\aictil aborder eu grand. La vieilli' cambusièrc a Mahurec sur les rôles de sou ereur depuis des Igmps, i|iii>i ! A loi, z'a iiioi ' Ijiliii, elb; relève; son gabier !

— Eh ! la mère ! que je lui fais, j'ai des doublons à f.'"f-'o cl des amis à régaler. Je veux un punch à mettre le IVii à la eassine. Mais j'ai mon plan ! Faut que je fasse ma cuisine moi-même. Voilà des daiinin, conduis-moi dans la soute niix lii|iiiiles.

— Ça va' (|iir dit la vieille, et elle me met à même sa camb use.

« Pour lors, cl de deux, je croche quelques chaudrons, je

défonce un baril de rhum, un autre de tafia, un autre d'alcool de France. Et des piments, du poivre de Cayenne, tout le tremhleuuMil des tremblements, quoi ! El je te barbote tout ça ensemble, et je t'en fais un punch (lu'il fallait une M-,\\ mâclioire de gabier, snivée et gondroiniée pour l'avaler I C'est paré ! (juc je ilis, et je prends mon quart dans la salle |)(Mir veiller, et je m'amuse à boire avec un tas de Ilibustiers de rien du tout. Pour lors, et de trois, j'avais toujours mon idée. Les lùnilish aeeostent I F.illait être malin pour qu'ils ne puissent pas relever mon point et se douter de mes manoMivres. Pour entrer en connaissance, vous savez, il n'y a rien de tel que les coups de poing : ça vous amatclote deux hommes...

— Tu t'es battu? interrompit Charles.

— Histoire de rire, mon eomiM.iud.inl, et de boxer un grand eseogrifle qui me doim.iil de Ir.ivers dans l'œil. J'ai drossé V l'.iujIif^lK et qu.ind il .1 (''lé siiflisiimment avarié : Faut boire! que j'ai dit. et je |iay' uu punch et, a|)rès ça, mim reconimeuçims.

— Ca \a ! que disent les antres et mon Eiiiiliah, i|ui espérait biiMi me repinrer après a\iiir bu iries doublons.

— Nous lie somiiirs pas assez! que je dis. Je veux payer un puiicli numéro uu. Faut aller chercher le l'esle de l'équipage.

— Ça va toujours ! que disent les Anglais, et on court des bordées pom- ramener les traînards.

Pendant ce temps-là je fais monter mes chaudi'ons. C'était un peu manigancé, hein ?

— Ensuite ? ensuite? demanda Charles.

— Eh bien! mon commandant : à cette heure, il y a dans la fonda quatre-vingts matelots, ivres comme des culots de ^•argousse, pas tant seulement capables de lever une patte ni de dire yes. J'ai payé la cambusière pour qu'elle aille se promener : j'ai fermé les portes de la fonda, coffré les Anglais, et voilà les clefs. Le jardin de la fonda donne sur une rue déserte: les camarades venus, nous allons dépouiller les Anglais ; les Caraïbes désarment les matelots et attendent... A quatre heures, les grands canots accosteut : le jour n'est pas venu encore... nous nous embarquons en deux temps : ou jette à la mer les canotiers... nous filons sur la frégate. Vingt-cinq horaïues seulement sont de quart... le mot d'ordre est: King and London. En deux temps nous sommes

maîtres du pont.. . on coupe les câbles des ancres, et la brise de terre qui se love avec le soleil nous pousse en mer avant qu'à terre personne se doute de la chose. Le commandant et les officiers, excepté le second, sont tous à Puerto-Espai'ia et ne doivent embarquer qu'à huit heures, après le quart du lavage. C'est-il un plan tiré ça, mon commandant?

Et le matelot, dans l'enchantement que lui causait la réussite de son œuvre, battit dans l'air un bruyant entrechat.

Charles lui tendit la main.

— • Et Gervais ? demanda-t-il.

— Je l'ai amené avec moi, mon commandant. Il pouvait faire quelque bêtise, ce terrien. Je l'ai traîné à ma remorque. Seulement, il ne comprend rien de rien à ce qui se passe.

— Mais où est-il ?

— Dans la maison du docteur; il attend.

— Qu'importe cet homme'? dit le vieux médecin qui avait écouté avec la plus vive sensation le récit de Mahurec,.

— Il importe beaucoup, répondit Charles. La France a

«s-^~vi

Klles buvaient à plein verre. (Page 101.)

encore des amis à la Guadeloupe. Gervais y est connu des Anglais, il ne saurait inspirer la moindre déliance , et je compte sur lui pour le débarquer la nuit au P'irt du Moule et faire prévenir nos compatriotes, afin que l'escadre trouve, en arrivant, un point de débarquement préparé.

Un sifflement aigu retentit.

— C'est Fleur-des-Bois et les Caraïbes ! dit Charles.

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