‹ Le roi des gabiersChapitre 3 sur 103 · III. — LOURAGAN · texte numérisé non relu

III. — LOURAGAN

Quelques instants après que la |)irogU(! eut abordé et que les deux l'rançais se fui'cnt rclin's dans leur case, Illehiie s'était dirigé vers un piton isolé, p(Mi distant du carhet, cl tandis (|ue les Caraïbes l'enlouraienl en silence, il avait fait dresser, sous ses yeux, un bûcher de bois vert. Le chef caraïbe qui, ainsi qu'il l'avait dit (U'jà au compagnon de Mahurec, avait cru remarquer les pronostics du terrible vent du sud, voulait s'assuri'r, jiar une expérience niété(irologii|ne, / qu'il ne s'était (las trompé, et que Sainl-Vinccnt était menacé du redoutable fléau.

Le bûcher aclu;\é, il y fil nndtrc le feu : le bois \('rl, au lieu de llainirie, donna aussilût une fumée épaisse.

L'ail' était lourd, aucun siuiffle ne faisait remuer le feuillage des grands arbres cnvirounanLs, et, dans la stagnation

absolue de l'atmosphère, la fumée s'éleva verticalement sans aucune déviation. Mais quand elle eut atteint la région supérieure de l'air, cette colonne perdit son à-plomb, s'inclina brusquement vers le nord et fut chassée, dans celle direction par les courants venant du sud. '

lUehue, sans prononcer un mot, lança un regard circulaire sur ceux qui l'entouraient, et qui tous avaient suivi, avec une attention extrême, cette manière ingénieuse et cependant si simple de déterminer le lit des vents à des hauteurs inaccessibles.

L'indication d'un veut du sud s'établissant dans les couches élevées de l'atmosphère, tandis que les plus basses demeuraient stagnantes, est le présage certain de l'une de ces effrayantes tempêtes qui désolent si fréquemment l'archipel des Antilles.

A peine la fumée s'inclinait-elle vers le nord, qu'une révolution subite sembla éclater dans les habitudes des animaux habitant l'ile.

Des nuées d'oiseaux de haut vol, et qui jamais ne descendaient dans les basses régions de l'air, s'abattirent avec de grands bruits d'aile sur les cases des Caraïbes. D'énormes chauves-souris, comme on en voit seulement sous l'équaleur, des chats-huants plus gros que nos oies de basse-cour, des mouettes et des cormorans, désertant la mer, se réfugièrent sur les branches les plus touffues, les plus rapprochées de terre des tamarins, des mimosas et des bananiers aux rameaux retombants. Des iguanes, sorte de lézards inoffensifs, longs de cinq à six pieds et qui ont l'aspect effroyable du crocodile, sortaient péniblement des rochers et venaient chercher un asile dans le cachet. Des chèvres à poil fauve, comme des antilopes ou des biches, descendaient au galop des pâturages et des montagnes et s'élançaient, toutes craintives qu'elles, étaient, pour s'établir sous l'abri des cases.

Puis des hurlements féroces retentirent et des lévriers énormes, semblables à celui qui était venu saluer Étoile-du- Matin, et qui, chargés de la garde des passes des montagnes sur le territoire anglais, avaient, chassés par la crainte, déserté les postes qu'ils gardaient d'ordinaire en sentinelles hardies, vigilantes et féroces.

On ne sentait aucun souffle de vent, mais toute la nature prenait, par degrés rapides, un aspect qui justifiait l'effroi ressenti par les races animales. La mer, dont Illehiie avait fait remarquer l'élévation extraordinaire aux deux Français, se soulevait de plus en plus et bouillonnait comme l'eau d'une chaudière en ébulliiion.

Sa surface s'exhaussaiit sous une pression inconnue, ses eaux franchissaient leurs limites, débordaient dans le petit port et s'avançaient dans le lit des rivières, dont elles refoulaient le courant.

L'atinos|)lièn' devenait, d'instant en instant, de moins en moins resi)irahle. Les maringoius, les insectes de K'Ur genre, les mouches, formaient des Ilots mouvants qui encombraient l'air, et des tourbillons qui se ruaient avec un bourdonnement assourdissant sur les arbres, sur les cases et sur les rochers.

A son lever, le soleil avait paru radieux et resplendissant dans un ciel pur, lumineux et profond; puis, ainsi qu'lllcliiie l'avait encore fait remarquer, il s'était voilé de vapeurs. Bientôt ces vapeurs, se faisant plus denses, avaient entièrement changé son aspect, le privant comidétement de ses rayons et le faisant ressembler à la lune.

Sou dis(pic avait la couleur rouge obscur d'une fournaise qui s'éteint.

La clarté du jour diminuait par degrés : elle devint d'aliord blafai'de, fausse, lr<^'inlilolanle comme pendant une éclipse totale, bien (|n'il fût à peine midi; jinis un rideau de nuages sombres con\ rit le ciel, tandis qu'une brume sortant <le l.i mer des Antilles s'élevait dans la région moyenne de l'air ci enveloppait tout l'horizon.

Illehiie elles Caraïbes, certains du péril imminent qui s'amoncelait sur leurs tètes, s'empressaii-nt de piendrc, avec intelligence, touti-s les mesures qui pouvaient dinonuer le désastre qui allait éclater. A l'aiile de fortes branches, de cordes d'aloès et de quartiers de rochers roulés à forcfl de bras, les sauvages consolidaient les murailles en treillis et les tniliMTS m feuilles de leurs frêles liabilatious. Le signal d'alarme, donné par le .son retentissant tiré de celle énorme (iiquillc univalve (|ni |)rend, aux Antilles, le nom de liimhis, fl rr|(élé de carhet en carliel, de montagne en niiuitagnc, a\/iil inlurmé chaque famille caraïbe de l'apiMoche du danger.

Tandis que les liommcs s'efforçaient d'étayer les cases, les femmes s'ocL-iipaient activement d'autres soins. Les vivres et les jeunes enfants étaient mis en sûreté, du moins autant que possible, dans des i,>rottes ou dans des cases construites dans des lieux ahrités, sorte de terriers enfoncés dans quelque recès des nioi'nes, mais qui ne donnaient aucune prise au ventde la teniiiète.. , , ,

Les dispositions particulières de précautions achevées, la foule entière se porta au bord de la mer, sur un plateau escarpé de toutes parts, dominant les flots et recouvert' d'arbrisseaux qui, en se courbant sous les rafales des lempêtes, échappaient à la destruction.

De ce promontoire on pouvait facilement juger, le moment une fois venu, de rimminence du péril. Parmi ces sauvaf,'es, comme parmi les hommes d'une autre race, on retrouvait aussi la curiosité, l'impatience que manifestent les peuples civilisés de l'Europe, lorsque quelque événement menaçant est suspendu sur eux.

Les Caraïbes noirs, habitant l'intérieur de l'île, loin de la côte, étaient demeurés dans leurs carbets.

Depuis quelques moments il régnait dans l'atmosphère un calme profond, absolu, que rien ne troublait, un calme exti'aordinaire enfin et presque inconnu au climat des îles. Les feuilles des arbres pendaient le long des branches sans le moindre mouvement. Les grandes herbes se tenaient droites sans que leur cime légère s'inclinât. Les fleurs niagniliques des amaryllis semblaient moins éclatantes, et leur tige, flétrie, paraissait manquer de force pour les soutenir. L'herbe, foulée aux pieds, ne se redressait pas.

Les oiseaux, les chats-huanls, les chauves-souris, se tenant tapis dans le feuillage épais, ou sous les toitures des cases, se collaient contre les plus fortes branches, écartant leur plumage, sans faire entendre un cri d'appel, sans causer le plus léger bruit. Les serpents monstrueux mais inoffensifs qui peuplent les prairies de Saint-Vincent s'étendaient, déroulant leurs anneaux, afin de trouver, dans la végétation

Tout à coup Mahurec poussa un cri joyeux. (Page 11.)

du sol, un abri qui les recouvrît tout entiers. Les iguanes, au ventre rampant, aux écailles verdàtres, les chèvres sauvages, les lévriers, se tenaient immobiles dans les refuges qu'ils avaient choisis.

Les hommes eux-mêmes, accablés par la chaleur étouffante et par la raréfaction de l'oxygène, étaient incapables de se mouvoir, et la population, amoncelée sur le rivage, attendait l'événement avec une sorte de stupeur, sans qu'aucune parole fût échangée.

On eût dit que la vie se retirait à la fois des végétaux, des animaux et des créatures humaines, et que les plantes, comme les bêtes, comme les hommes, subissaient, par l'effet de cette atmosphère suffocante, une sorte d'asphyxie mortelle.

Un calme effrayant, un silence désolant, absolu, régnait dans l'air, sur la terre et sur la mer, car les flots s'étaient subitement calmés depuis un moment et la mer ressemblait à un (ac d'Iiuile, suivant l'expression marseillaise.

Saint-Mnccnt, à cet instant suprême, précurseur d'une grande crise, était dans cette espèce de repos que prend la nature ayant de céder à une de ses convulsions.

Tout à coup un long mugissement sous-marin mit un terme à cette torpeur alarmante. C'était ce mugissement qu avaient entendu Charles et Mahurec, c'était l'annonce de

l'approche du péril, et la population cara'ibc répondit au cri de l'Océan par une clameur d'épouvante.

Aussi loin que la vue pouvait s'étendre sur la mer, un sublime et effrayant spectacle s'offrit à tous les regards. Un flot impétueux, formidable , embrassant toute la largeur de l'horizon, dominant la mer d'une hauteur de plusieurs mètres, un ras de marée enfin, venant de l'ouest, s'avançait sur un point immense, à travers les détroits se succédant entre les Antilles. Lancé par une force mystérieuse, le ras de marée surmontait leurs eaux, les couvrait par une autre mer bouillante et formait, à leur surface, un courant furieux dont la direction était contraire au mouvemeii» des vagues. Derrière ce grand mascaret océanique, rugissait le vent de la tempête.

Illehiie, les Caraïbes, Charles, Mahurec, qui étaient accourus en présence du danger, se couchèrent sur la terre, en s'accrocbant aux plantes pour ne pas être enlevés et roulés comme des feuilles sèches jusque dans la mer.

En un clin d'œil, un effroyable désastre s'était accompli.

Les carbets, en dépit des précautions prises, avaient été renversés, détruits, anéantis, les moissons de maïs dispersées, arrachées, lacérées, les maniocs déracinés, les bananiers, les palmiers tordus, brisés, couchés et emportés au loin. L'air était obscurci par les débris qui le remplissaient

et qui claii'iil cliassus, impétucuscmciil, par iiiic force dont le moteur élait invisible. Les pauvres Caraïbes voyaient ib'truites eu l'espace d'une seconde leurs cases, leurs plantatiiuis, leui'S récoltes, et l'oura.iran, en désolant l'ile, laissait encore derrière lui la soiiilire perspective de la faniino!

l'nis, comme si ce n'eût pas été assez du fléau du vent réuni à celui d'une mer furieuse, d'un ras de mnrcc formidable, les nues orageuses, qui s'étaient abaissées jusqu'à la réyion des mornes et s'étendaient par tout l'borizon, crevè- . rciità la fois sur l'île et laissèrent tomber iine cataracte diluviale qui obscurcit l'air.

C'était une de ces pluies équatoriales que l'on ne connaît pas en Europe, et qui, tombant en larges gouttes, iiionda le' sol, au moment où le tonnerre éclata simuUanéuicnt sur tous les points du compas et illumina de ses sillons anguleux les nuages qui descendaient jusqu'à terre. Des étmrelles électriques se mouvaient en tous sens, se croisant dans l'air, se choquant aux rocliers, et le volcan de la Soufrière, situé au centre de Saint-Vincent, répondit aux détonalions de ta foudre par ses mugissements souterrains. L'ile enlière frissonna sur sa base...

Une secousse effroyable de tremblement de terre acheva de détruire ce que n'avaient pu alteindi-e le vent et la mer. Celait un cataclysme inou'i, incroyable, impossible à décrire.

L'île continuait à trenildiT, à croire qu'elle allait s'abîmer dans K'S gouffres de l'Océan, ci les Cara'ibcs demeuraient frappés de stupeur et dans la plus borriblc attente.

La mer iuontait lapidement, dégageant une chaleur qui raréliait l'air. Ses vagues, hautes, couraient comme des rochers mobiles poussés par la rafale et se ruaient sur les blocs des coraux, avec un bruissement qne ne dominaient pas les éclats de la fotrdre et ceux du volcan réunis.

Les secousses violentes se succédant plus rapprochées, la terre se lézardait connue si elle allait se fendre dans toute sa profondeur.

Les torrcnls, formés par la pluie, mugissant au loin et s'élanranl du sonnnet des montagnes, se précipitaient dans la plaine, se creusant un lit là où, ipielques instants avant, se dressaient de belles moissons riches de promesses pour un avenir procliain.

Puis tout à coup la foule, assemblée sui' le plateau, cramponnée aux herbes et implorant la niiséricorile divine, poussa un cri d'horreur.

C'est que le vent, redoublant de fureur, déchirant suintement la nue (|ui voilait la haute mer, découvrit, par une percée de vue, une (régate de guerre, portant à sa corne le pavillon tricolore et qui, naviguant au plus près sons ses liuniers, cherchait à fuir devant la tempêle et à doubler le pronionloire de la Soufrière pour échai)per au double péril de l'ouivigan et de Ses éeueils basaltiques.

— Tonnerre! s'éci'ia Mahurec, accroché en se relenant d'une main au l'ocher, tandis que de l'autre il essuyait ses veux qu'aveuglait le pulvérin des vagues. Tonnerre ! s'il jjcut tenir contr- le vent, le navire est sauvé!

Une exclamation gutturale de Charles et un nouveau cri de la fonli! répomlirent à l'observation du nnitelot.

La frégate avail sa mâture coiffi'c aVec ses voiles, et nue l'al'ale, plus iri'ésislible (jne les précédentes, rasa le pont du navire, enqKn'tanl à la mer mâts <\[ voiles, dont le poids, pesant lin seul ('oté o|)[)osé an veut et à la vague, engagea le naviiT, qui élait perdu.

Deux encablures le séparant à peine de la céic fatale, les vagn-s le sonlrvi-rent, le loulèrent, rein|ii)rlèrent et le jelèr'ent sur les i-ochers aigus bordant le rivage, presque an pied du plateau sur lequel étaient groupés le Cara'ïbcs éjiouvaiUés; niais le bonillonninnent des (lois élevant, il leur surface, une masse de vapeur humides et agiti'cs, empêchait de dislingner les détails de cette horrible calaslroplio. On ne voyait qih' la masse de la frégate prise entre les récil's, et sur laqiujlle venaient ac précipiter les lames i|u r«.s de mari'e.

Les \ti0tn monslru(!Uses, défcrliint en plein sur le pont, le parconrnietil dafis leur course furieuse, et lialiiyiinl tout sur h'iir passage, elles enl rainaient, en se retirant, des débris de bois, de gréçnient, ansipuils s'accrochaient eu vain des grappes d'Iionmies, enirainés ilaiis l'abinie. Tuii passant sous la carène, sonicvani le bàlinienl, le bHJan(,'atil un moment dans les airs, le laissant idoinUer sur les etirnux, les nacjnes d'eau iléuioiiBsaicnl le» boiUago», faihaionl

craquer les flancs, entr'ouvraient la coque avec un hrnit sinistre et déchirant; mais la frégate ne coula pas, accrochée qu'elle était aux pointes des récifs qui la retenaient suspendue.

Les Ilots, se ruant, se dressaient en mugissant, .se tordaient, et s'enlaçaient sous les rafales du vent, faisant tourbillonner l'écume de la cime des vagues et chassant cette poussière d'eau fine et serrée, qui fouettait, jusqu'au samr, le visage des Caraïbes penchés au-dessus de l'abîme, et ne pouvant secourir le navire naufragé; car cette nuit, en plein jour, provoquée par les vapeurs, la pluie et les nuages, ne per:nettait que d'entendre les craquements du navire et les cris des naufragés.

Tout à coup Mahurec, qui, par son agilité de matelot, son > intrépidité à toute é|)reuve et son sang-froid mallérable au milieu du danger, s'était accroché le long du rocher et ét:;ii. descendu jusqu'à mi-côte du promontoire, Mahurec poussi un juron formidable.

— Ce sont des enfants de la France ! cria-t-il ; c'est une frégate française!

En entendant prononcer ces paroles, Charles, qn is'était glissé en avant en se tenant ibujoui's cramponné aux arbrisseaux pour ne pas être emport!- par le veut, Charles s'aiaéta brusquement et se rejeia en- arrière.

- Son visage, i)âli par l'émotion, était devertu livide.

Mais ce monu^it d'hésitation fut court. Le sentiment de l'humanité domina tous les autres, et le jeune homme cria à lUehi'ie de lui faire donner des cordes.

' — Des cordes! répéta le chef cara'ibe avec surprise.

— Oui ! des cordes! dit Charles dont les yeux étincelaient. Il ne sei'a pas dit que j'aurai vu périr Ions ces malheureux sans au moins risquer ma vie pour en sauver quelques-uns !

— Le vent et le ressac vous briseront contre les rochers avant d'avoir atteint le navire, dit Illehiie en' secouant- la tête.

— Des cordes ! des cordes ! cria Charles, sans répondre à l'observation du chef.

En ce monu'nl, une secousse, plus violente que les précédentes, fit osciller l'île, et le plateau sur lequel se tenait la pupulation cara'ibe vacilla à faire croire qu'il allait s'écrouler dans la mer.

L'instant lapide pendant lequel la secousse eut lien fut un siècle d'angoisses pour ceux qu'il menaçait. La pluie, redoublant d'intensité, s'était ti'aiisformée en véritable cataracte, et la fondre, éclatant avec un fracas horril)le, imnida l'île entière d'une longue traînée de feu. Celle crise teri'lble parut annoncer la (in de la tempête.

L'ean, tombhnt du ciel avec une alnmdnnce indicible, eut l'heureuse puissance d'apaiser presque soudainement Ivs Ilots, d'épuiser et de dissiper les plus gros nuages, et de purifier l'air des vapeurs qui le surchargeaient.

Le jour ref)arut, et un l'ayon de soleil, perçant les nues, vint se briser -sur la surface de la mer.

Tous les regards se jtortèrent sur le lieu du sinistre. La frégate était toujours ent;agée dans les rochers, et, quoi(|ne la tempête diminuât sensiblement de fureur, la situation du navire n'en élait pas moins lei'riblc.

Li's vagues du large, se brisant avec furie, sur sa coque, s'<d'forçant de la <lénianteler cl de la submerger, la menaçaient d'une desirnclion complèle. Presque tout l'équipage avait dû périr, enlevé par le vent. Ti'ois hommes s'étaient attachés au conroniunnent cpii s'idevail au-dessus des (lots. Près d'eux, un jeune enfant de sept ;t bail ans, qui avail jus(|u'alors jniracnleuvenieiit échappé an désastre, ent(nii'ail, de ses petits bras, l'habitacle de la boussole placé près de la barre du gouvernail.

\,i' pauvre petit, demi-iin et le corps trein|ié d'eau, n'avait même plus la force de crier, tandis qne ses compagnons p(mssaient des hurlemenls d'effroi, chaque fois qu'une lame du large, liaule comme une montagne, s'élançait inipi''liieii-' sèment sur eux pour les ai-racber et les eniraincr à la mtirt.

Sans doute le, corps de l'eiifnnt, offrant moins de pi'ise nu veid, cl au Ilot, avait été hallollé par eux sans être on- Irainé, c(Mnmo c( s uniii'es énaves qne respecte la tottlpét-", laiiilis (|n'(qie arrache des m.llures entières.

— Des cordes! des cordes! criait tmijoiirs Obarles, tandis qne Malinree faisait le même ip,»'l.

Unch|nrs Caraïbi's, émns de pitié et crtini'Ci n.ini la généreuse intention des dmix Kranenis, («nln-nr • il à la pirier on »'éle\ait (ont à l'iienre le cirlicl, «f II l'onillanl les décombres, roiiiuaiit la terre UvmptJQ d'eau, ils llnn-eiil pnr dé"

couvrir quelques brasses de ces solides filins, avec les(itiels ils lornient les lazzos.

Los cordes, par boiiUnir, se trouvant être assez longues, Charles s'euipara do la première et se l'attaelia sous les bras; les Caraïbes se saisirent du l'autre bout.

La descente était périlleuse. Le rocher, très-escarpé, était garni de pointes saillantes et hérissé de blocs ai^lis, dont rapproche était rendue plus dangereuse par la violence des vagues. Pour atteindre le pont du navire naufragé, il fallait parcourir verticalement un espace de plus de soixante pieds.

- Les malheureux, échappés jusqu'alors à la mort, apercevant un (!spoir de salut, ten laieiit les bras vers les C:ir;iïl)es et demandaient du secours d'une voix déchirante, ilahurcc ne s'était pas trompé : c'étaient des Français. , Charles, sans hésiter, franchit l'escarpement du rocher et commença sa pénible descente, s'accrochant aux obstacles, pi'olitanl des fentes et soutenu par la corde que maintenaient les Caraïbes, sous la direction d'IUchiie.

Mahurec, grâce à la vigueur de ses poignets, avait essayé, et sans aucun secours, de parvenir à descendre jusqu'au navire, pour accompagner son lieutenant dans sa dangereuse entreprise; mais, aucun lien ne le soutenant, les vagues menaçai Mil, à chaque mom 'Ut, de rentraîner dans l'abime.

Les Cai'aïbes lui jetèrent une corde à laquelle il s'aïu-irra, et les deux. Français continuèrent enseiùble leur œuvre de sauvetage.

Les trois hommes demeurés sur la frégate fixaient sur eux leurs regards avides, bénissant les efforts tentés pour les arracher à une perte certaine.

Charles, glissant plus rapidement, atteignit un débris de bas mât demeuré encore debout.

Se servant de ce secours comme d'un pont pour arriver au couronnement, il ail lit s'élancer. Mahurec le suivait, lorsque les Caraïbes poussèrent un même cri d'effroi.

Une vague, plus grosse, plus violente que les précédentes, et telle que la tempête en se calmant en fait surgir encore comme un adieu suprême adressé, par l'élément destructeur, à la proie qu'il n'a pu compléteuient détruire, atteignant pres'que à la hauteur du rocher, se roulait avec un mugisseuient lugubre. Les naufragés lancèrent dans les airs nu gémissement déchirant et tombèrent à genoux. Charles bondit sur le pont et saisit reniant cramponné à l'habitacle de la boussole ; la vagiie se ruait sur le navire. Tout disparut.

En voyant son lieutenant se précipiter tête baissée audevant du péril, Mahurec avait voulu s'élancer à son tour; mais la lame, bondissant sur le récif, l'avait violemment lancé contre le paroi du rocher. Se sentant entraîné par le ressac, le matelot, obéissant au sentiment instinctif de la conservation, s'était cramponné à un bloc de basalte.

Les Caraïbes, terriliés, avaient retiré précipitamment à eux la corde à laquelle était attaché Charles; mais, soit que la corde eût été brisée par la violence du choc, ou coupée sur les angles aigus de réc.ueil, elle était remontée b'gère et liiire:

La vague se. retirant en mugissant, la pluie d'écume qui obscurcissait l'air se dispersa au loin, et un court instant de calme succéda à cette dernière convulsion de l'ouragan.

L'avant du navire, engagé entre les.récifs, restait seul.

L'arrière avait disparu, entraînant dans sa ruine les trois hommes, l'enfant et le généreux sauveur qui s'était élancé vers eux.

Les d'bris du couronnement flottaient en s'entre-choquaiit sur la cime des vagues. Les Caraïbes, le corps penché sur l'abîme, interrogeaient les flots d'un regard anxieux. Mahurec, les bras et les mains déchirés par les roclrers aigus, plongeait ses yeux hagards sur cette mer furieuse, qiii avait emporté Charles dans son ressac effrayant. Rien ne paraissait, et lesJébris seuls du navire se détachaient sur les flots écumants...

Ce tut, durant l'espace de deux ou trois secondes, une anxiété tellement poignante, tellement vive, que le cœur de tous ces hommes, suspendant ses fonctions, ne battait plus dans leur poitrine, 'l'ous étaient baletants... courbés sous la pression d'une horrible angoisse... tous attendaient...

. 'l'ont à coup Mahurec poussa un cri joveux, une sorte de rugissement de trioui.die. Un frémisseineiit parcourut la foule , comme si elle eût été frappée par le fluide électrique.

Sur le dos écuuieox U'uiiu lame, on apercevait un homme

lultant énergiquenient contre la mort, nageant d'une main et soutenant dé l'autie un corps, qu'il s'efforçait de dérober aux vagues. Cet homme, c'était Charles.

3Ialuirec lâcha les parois auxquelles il se tenait suspendu, s'élança avec un élan furieux et disparut dans la mer. Le ressac le porta vers celui au secours duquel il venait de bondir.

Alors eut lieu l'un de ces combats sublimes, durant lequel riiomnie, en dépit de sa faiblesse, accepte la lutte avec les éléments furieux. Les deux marins , passant sous les lames, revenaient à la surface, nageant avec vigueur, écartant ou évitant les débris de la frégate, dont le choc les menaçait à tout instant.

Un moment, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, s'encourager, se concerter... et ou put croii'e qu'à bout de forces, ils allaient couler, mais ils reprirent la lutte acharnée qu'ils livraient à la mer.

Il était impossible d'aborder au point d'où ils s'étaient élancés tous deux. Les récifs se dressant de toutes parts, ils eussent été iufailiibleiuenl brisés sur les rochers.

il fallait, pour atieindre le rivage accessible, doubler la pointe de 4)romontoire que formait le plateau sur lequel était la population des Caraïbes rouges.

Après des efforts inouïs, cette pointe fut enfin doublée.

De l'autre côté, le Uot était moins impétueux et s'abaissait sensiblement : le danger était moindre, mais d'énormes blocs de basalte, qui surgissaient dans la mer, rendaient encore l'abordage dilTicile.

Les Caraïbes avaient quitté le plateau et s'étaient élancés vers le rivage. Dix homnies se jetèrent résolument à l'eau, se tenant par la main et formant une chaîne vivante qui s'allongea dans la mer, tandis que le premier, faisant maillon, se retenait à un rocher. Les deux nageurs étaient sauvés!...

Les Caraïbes, les couvrant de leurs corps pour éviter le choc des lames, les entraînaient vers le rivage. La population, demeurée spectatrice, les salua en poussant des cris d'allégi'esse.

Charles tenait entre ses bras l'enfant qu'il avait si miraculeusement arraché à une mort certaine, en bra\ant, pour le sauver, le plus horrible trépas. Le pauvre petit être était évanoui et ne donnait aucun signe d'existence.

Charles, harassé par la lutte, brisé par les efforts qu'il avait faits, le corps déchiré par leséeueils, eut à peine la force de remettre son précieux lardeau aux mains d'illeliûe qui s'avançait vers lui, car aux premiers pas qu'il fit sur le sible fia de la plage, il s'affaissa sur lui-jnènie et il tomb i épuisé aux [lieds de ses sauveurs.

Rien alors, dans l'atmosphère, ne décelait plus l'effrayant passage du terrible phénomène qui venait de se produire. Ce qu'il y a\ait d'étrange, c'était que, l'ouragan gardant ses suprêmes fureurs pour anéantir les derniers débris du navire sur lequel il s'était rué avec tant de rage, le désastre aecunpli, la nature entière entra dans le calme et la sérénité, et la tempête n'existait plus.

La mer, câline tout à coup et comme par jnchantenient, ne subissait aucun souflle du sud, et la brise rafraichissanto des \ents alizés baignait l'île de son baleine parfumée. Le soleil resplendissait dans un ciel sans nuages, et en regardant l'Ueéan tranquille et l'horizon éthéré, en sungeant à l'our.igan, on eût été tenté de croire à quelque mauvais rève accompli.

Mais le spectacle de la terre détr'cmpée et inondée ramenait a la triste réalité. L'ile, tout à l'heure si belle, si riche, si verdoyante, n'ofirait plus qu'un horrible chaos ! Les traces des cultures, celles des habitations, avaient disparu. Les arbres étaient déracinés, les feuilles, hachées, jonchaieni le sol, les rivières, débordées, inondaient la plaine. .

La malheureuse population carail)e avait tout perdu en moins d'une heure, et le fléau laissait derrière lui l'affreuse perspective de la famine et de la misère.

Laissant Charles aux soins de Mahurec, et l'enfant dorloté par Étoil(-<lii-Matin, qui accourait des mornes avec les femmes, lllehiie, rassemblant autour de lui les chefs et les vieillards, tint conseil pour les mesures les plus urgentes à prendre.

Cliarles reprenait ses forces et revenait à la vie.

Cet enfant, charmant petit garçon, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, à la bouche mignonne et auxfofmes délicates, promenait sur les femmes ses regards étonnés et inquiets. Le pauvre petit êlie, l'esprit troublé par la catastrophe dont il avait failli être la victime, et à laquelle il avait

soiil échappé, paraissait chercher à comprendre où il se trouvait et ce qu'étaient ces gens qui l'entouraient et lui prodiguaient leurs soins.

Etoile-du-ftktiil, après lui avoir fait rejeter l'eau de mer qu'il avait bu, après avoir enlevé, avec des ablutions d'eau de pluie, l'eau salée qui s'était attachée à sa peau etqui l'aurait corrodée, l'avait enveloppé de nattes imperméables en fils de paluiiers. Ainsi vêtu, elle le prit par la main et le conduisit vers son sauveur.

Charles était assis sur un morceau de rocher. Remerciant la jeune flUe d'un regard éloquent, il attira à lui l'enfant, qui baissait sa petite tête blonde, et, se penchant pour mieux voir son visage, il le contempla avec une alteution profonde... Mais, à peine eut-il fait ce premier examen, que Charles poussa un cri rauque. Enlevant brusquement l'enfant dans ses bras, il lui tourna la face vers le soleil pour être mieux à même d'inspecter ses traits.

Charles était devenu d'une pâleur livide : puis, par l'effet d'une réaction violente, à cette pâleur succéda une rougeur ardente. Ses yeux, fixes, fiévreux, étincelants, semblaient dévorer l'enfant, qui tremblait sous ce regard étrange. Sa bouche, crispée, s'entr'ouvrit deux fois comme pour formuler une pensée, et un second cri s'échappa de sa gorge. Enlin ses mains frémissantes laissèrent glisser à terre le corps qu'elles retenaient, et Charles, se l'cnversant en arrière, éclata en sanglots convulsifs. L'enfant, étonné, se recula avec crainte.

Mahurec, Étoile-du-Matin, les Cara'ibes, qui entouraient le jeune homme, regardaient Charles avec une stupéfaction profonde. Personne ne comprenait la cause de cette émotion extraordinaire et si forte.

Tout à coup Charles, faisant un violent effort sur luimême, parut se calmer brusquement. Revenant à l'enfant, qu'il saisit d'une main agitée, il l'attira à lui :

— Le nom de ton père? demanda-t-il d'une voix stridente.

— Je ne sais pas... balbutia l'enfant, effrayé.

— Celui de ta mère?

— Je ne sais pas...

— Quoi! n'étaient-ils pas avec loi sur le navire?

— Non... non !... oh! vous me faites peur!

Ll l'enfant, s'arrachant des mains qui le retenaient, se jeta dans h;s bras d'Etoile-du-Matin. Charles attacha sur lui un regard sombre.

Il ne se lassait pas d'examiner, avec une attention que rien ne pouvait distraire, chai|uc ligne de ce gracieux visage, et de temps en tem|)s un soupir s'échappait de sa poitrine, ses traits se contractaient et une sueur abondante couvi'ait son front.

— C'est impossible!... impossible!... murmura-l-il en s'cfforçant de détourner ses regards.

Mais l'étrange fascination dont il subissait l'effet dominait sa volonté; ses yeux demeuraient fixes sans pouvoir se détacher de celui qu'ils contcuiplaient.

— C'est elle, pourtant! c'est elle! répétait-il alors; ce sont là ses traits charmants! c'est bien là sa vivante image !

Enfin, s'arrachant à celle muette extase, il se leva, marcha vers renfaMt, et, se niellant à genoux dev:int lui, jiour placer son visage à la hauteur de celui de la inigiioune créaiiii'e :

— Ta mère? lui demanda-t-il d'une voix douce, ta mère, où donc !'as-tn laissée?

— Maman ? dit l'i^nfanl, je ne sais pas...

— l/aimes-tu'.'

— Je ne sais pas...

— Onnnient! tu ne sais pas si tu aimes ta mère? L'i'Mfanl, qui se rassurait peu à peu, regarda Cliarhjs avec

(iv «ratids yeux éinnnés, puis, loiirnant la tête vers l'^loiledu-Miifui et la désignant du (loi;,'t ".

— Maman, dil-il, est-ce que c'est celle dame-là? Charles lit un geste de surprise.

— Quoi! dil-il ne cnnnais-lu pas ta mère?

— Non, fil l'enfaiil en secouant ses binnils cheveux, je ne l'ai jamais vue... t)n m'a dit qu'elle était là-haul, auprès du hriM Dieu, dans raiilrr iimiKhr... l'^t, ((111111111:1 l'eiiliiiil, hier, iiii matelot me disait, eu me monliaul une graiich' lâche loiit là-bas, là-lias... sur la mer : « Voilà l'aiilre ukiikU' ! » Alors j'ai dit : « Ah! je vais voir maman! » Dis, monsieur, cM-ec que c'est celle (l,ime-làî car j'v suis niaiiilcnaiil dans l'aiilre miiiiile, n'e^l-c(! pas?

Charles, Mahurec et Etoile-du-Matin ôclmngèrcnl un huig

regard miséricordieux qui se reporta ensuite sur le pauvre orphelin. Illehiie contemplait cette scène sans chercher à l'interrompre.

Charles reprit l'enfant dans ses bras, puis une pensée subite et douloureuse "traversa sans doute son esprit, car, repoussant presque le pauvre petit, il lui dit d'une voix rude :

— Et ton père, où est-il, lui?

— Papa?... il est avec maman... là-haut!...

— Mort aussi ?

L'enfant ne répondit pas; il s'était rapproclié d'Etoile-du- Matin et jouait avec le collier de fleurs qu'elle portait sur les épaules.

— Mort! répéta Charles. Ainsi, si elle m'a oublié, si elle en a aimé un autre, si cet enfant est son fils, je ne puis même plus venger mon amour outragé! Oh! les hommes! les hommes! que n'aurai-je pas souffert pour eux!

Mahurec, qui cherchait en vain à comprendre le- sentiment auquel obéissait son lieutenant, se rapprocha à son tour de l'enfant.

— Eh! petit! fit-il en se baissant vers lui, sais-tu d'ous que venait le navire qui t'a apporté?

— Le navire? répéta l'enfant.

— Oui.

— Eh bien! il venait de chez nous, donc!

— Et ous que c'est, chez vous?

— Tiens! c'est^chez nous, tu sais bien? où il y a de beaux pommiers... et puis une belle maison... et puis les vaches à la mère Anne, là-bas!...

— De l'autre côté de la mer?

— Oui.

— Et qu'es-lu faisais chez toi?

— Tiens! je m'amusais, dtmc... je jouais, et puis je chantais la belle chanson au père Taille-Lame, tu sais bien? celle qui dit comme (ja...

Et l'enfant se mit à chanter, sur un refrain traînant, ces vers de la vieille chanson bretonne :

Kanolerien, sonet ho son,

Ma imp d'ei, nie lia ma itron (1).

En écoutant, Mahurec avait tressailli si violemment que, son pied rencontrant une pierre, il avait failli tomber à la renverse.

La mâle figure du matelot était devenue subitement cramoisie, ses mains s'étaient unies avec un claquement sonore, et un formidable juron s'élança de ses lèvres.

— En Breton! s'écria-l-il avec une joie délirante, un Breton! T'es Breton, mon iietil gars! lîreton!... l'^iiteinlezvous, mon lieutenant? c'est un Breton! c'est un pays! Ah! oui, que je la sais ta romance, et d'autres encore! Tiens! la ronde de Brest!

Et Jlahurcc, transporté par la vue d'un enfant de sa vieille terre bretonne, se mit à chanter d'une voix tonnante :

A bord d'un trois-ponls Z'y a qnalre pouls Sans compler Ifaux ponl ! el d'une I

— Je la sais! je la sais aussi! interrompit l'enfant en sautant de joie.

Et eoutiiuiant, de sa voix claire, sur l'air commencé par

Mahurec :

A bord d'iin Iroiii-mdts Z'y a qnrilr(? iinils S.ihs compler K's mils do biino'

— Il sait des cliaiisoiis de matelots I s'écria Mahurec, dont les yeux se moiiillèreiil de larmes. Il eoniiaîl les rel'iains du gai'.lard d'aviinl ! Tonnerre de Biesl ! mon lieiilen.iMi, vous avez eiânemenl bien fait de ris(|uer voire peau pour cet amour-là ! »

Mahurec saisi! l'curant, l'enleva de ses mains pui.s.innles el l'emlirassa sur ses joues, encore pâlies, avec une effusion alleiidrissante.

Puis, campant l'enfant sur son bras gaucho replié, cl se lonrnaiil vers les Caraïbes :

— C'est un Breton ! dil-il d'une voix émue, c'est un

(1) ('.(inoniiirrt, joiioi votro »ir,

Quo nom d-ue-ioirs, moi d mn d.imd

(Clianvon da combat do la Aiuri>«illanl«.)

Breton, entendez-vous ? V'ià un Breton ! Regardez-moi ça, hc'iii ? ça n'a pas votre peau de caronadc mal astiquée ! »

Et le matelot, dont la joie débordait dans chaque geste, dans chaque parole prononcée, faisait sauter le petit bonhomme, qui criait de plaisir.

Mais celte scc'-nc sin,\'ulière, et que la joie naïve de Maliurec rendait éiuoiivaiUe, fut brusquement interrompue par un incident iuatti'udu.

Mahurec s'était rapproché de Charles, et lui présentait l'onl'ant. Le jeune homme se releva d'un boud.

— Emporte cet enfant! dit-il d'une voix rude. Emporte-le, cmmèue-le 1 je ne veux pas le voir.

Le matelot s'arrêta stupéfait.

— Hein ? fit-il comme s'il pensait avoir mal entendu.

— Emmène-le! répéta Charles avec une sorte de rage, emmène-le ! sa vue' me fait mal.

11 y avait, dans l'accent avec lequel furent prononcées ces paroles quelque chose de tellement impératif et de tellement douloureux, que Mahurec se retourna vivement, et il remit le petit être à Etoile-du-Matin.

— Emportez-le, mademoiselle, dit-il d'un air triste ; mais ayez-en bien soin ; c'est un Breton, voyez-vous ! Mon lieutenant ne l'aime pas aujourd'hui, mais vous savez? c'est pas par mauvais cœur... Demain, il l'embi'assera!... Emmenez-le, soignez-le bien!... Pauvre petit chérubin !

La jeune fille prit l'enfant et l'entraina derrière le groupe des Caraïbes. Mahurec revint vers Charles, qui, en ne voyant plus l'enfant, semblait s'être calmé subitement.

Pendant ce temps, un Caraïbe, qui, avec quelques-uns de ses compagnons, s'occupait à recueillir sur le rivage les épaves du naufrage et les débris provenant de la frégate, que la mer rejetait sur la côte, s'avança dans l'eau vers un récif, et, se penchant, il pax«t ramasser un objet précieux.

Regagnant la plage, il rourut vers le chef et lui remit sa trouvaille. C'était une boite en fer-blanc, hermétiquement fermée et semblable à celles dans lesquelles les officiers de marine, à l'heure du danger, déposent les papiers qu'ils veulent soustraire à un naufrage.

Ilk'hiie prit la boîte, l'ouvrit et ne tira plusieurs papiers plies en forme de dépêches. Se levant alors, il quitta le cercle des vieillards et se dirigea vers Charles.

Illehiie lui remit la boîte ouverte.

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