LE CONSEIL
Charles s'en saisit vivement et il prit les papiers, dont deux étaient sous enveloppe et cachetés. Ces deux papiers, resseaiblant à des dépêches, ne portaient aucune suscription. Sans doute ces papiers appartenaient à l'officier commandant le navire naufragé, et il avait reçu des ordres concernant ceux auxquels il devait remettre ces dépêches. Charles en examinait le cachet.
a Liberté.... égalité.... fraternité.... lut-il avec étonnemcnt. République française ! »
Ses regards stupéfaits se levèrent sur Mahurec.
— Républiq\ie française ! répéta-t-il ; qu'est-ce que cela veut dire ?...
— République française ! dit Mahurec ; connais pas ce pays-là !
Charles hésita un moment; puis il rompit les cachets d'une main frémissante et se mit à parcourir les dépêches. Tout à coup il poussa un cri de stupeur :
— Le roi est mort ! dit-il.
— Alors, vive le roi ! cria Mahurec.
— Non, interrompit Charles; le roi est mort et la rovauté est morte, avec lui, en France !... Louis XVI a péri sûr un échafaud !
Hein ? quoi ? Qu'est-ce que vous me racontez là, mon lieutenant? Qu'est-ce que chantent ces paperasses?
Charles ne répondit pas, car il prenait d'autres papiers, et il les lisait à voix basse avec une agitation extrême.
Le navire qui venait de périr' devait être un courrier envoyé par la Convention aux colonies françaises des Antilles, puiS(|u'il était chargé de dépêches importantes.
Le jeune homme qui, depuis cinq années, était absolument privé de toutes nouvelles de France, ignorait, par conséquent, tous les événements accomplis durant cette période. Quand il avait été recueilli par les Caraïbes, Louis XVI était enore sur le trône, et rien ne pouvait alors faire supposer
la catastrophe dont il était menacé. Charles se trouvait donc transporté d'un même coup, sans transition, des meilleurs jours de la royauté aux plus terribles de la Révolution.
Les dépèches et les papiers venant de France portaient la date des premiers jours de février 1793. Des journaux étaient joints à ces papiers, et tous, avec l'esprit du temps, donnaient le précis des événements.
Et Charles, oubliant tout ce qui était arrivé, lisait, avec une avidité fiévreuse, ces nouvelles étranges et terrinles auxquelles il était si loin de s'attendre, et qui venaient le trouver, lui, pauvre exilé dans un autre hémisphère, alors que, depuis cinq ans, il avait vu déçues, successivement, toutes ses tentatives pour obtenir des renseignements sur ce qui concernait sa iiatrie.
Mahurec, ne sachant pas lire, attendait, avec une grande
anxiété, que son lieutenant le renseignât. Charles lisait
toujours, mais il releva la tête avec un éclair dans ses yeux.
— Mahurec, dit- ' 'l'une voix brève, je puis retourner en
France !
Le matelot poussa une exclamation de joie. Étoile-du- Matin, qui avait confié l'enfant à ses compagnes, et qui était revenue vers Charles, détourna la tête en entendant ces paroles, et elle poussa un soupir en s'appuyaut contre le tronc élancé d'un palmier.
Dans ces régions équatoriales, le soir et l'aurore n'existant pas, on a le jour et la nuit, la nuit et le jour se succédant sans la moindre transition.
Ainsi, quand le soleil descend dans les flots, à son dernier rayonnement, s'étend une vaporeuse couche violette à l'horizon et, tout à coup, la teinte disparaît et des myriades d'étoiles s'é*''ent et se groupent sur un ciel d'azur foncé.
Les nuits sont claires, la rosée abondante, et la bise caressante, imprégnée de toutes les émanations des fleurs, provoque un somineil bienfaisant.
Cette nuit-là, qui succéda au cataclysme du jour, était dans toute sa beauté.
Les familles des Cara'ibes rouges, auxquelles s'étaient jointes celles des Caraïbes noirs, privées de leurs carbets détruits et anéantis, s'étaient réfugiées dans ces pittoresques cavernes voûteuses et taillées eu plein dans ces blocs de basalte qui s'étaient formés, jadis, par les irruptions des nombreux cratères qui avaient envahi l'ile.
Des crevasses successives, des interstices assez larges, des ouvertures fendues, offraient des débouchés aux courants opposés de cet air embaumé et rafraîchissant de la nuit. La lune éclairait aussi, de ses rayons tremblants et argentés, l'intérieur de la caverne où les malheureux habitants de l'île s'abritaient, confiants dans leurs chefs et espérant qu'ils ne souffriraient pas de la famine menaçante.
C'est qu'effectivement tout était perdu ; car Saint- Vincent était si dévasté, qu'il ne restait pas un fruit pendant à une branche.
Les racines féculaires, le manioc et l'igname avaient échappé dans la terre à la destruction, quoique leurs tiges eussent été coupées au ras du sol. On les retrouvait sous les alluvions apportées des montagnes par les torrents ; . mais cette subsistance insuffisante, si elle pouvait permettre à la population d'attendre quelques jours, ne devait pas suffire pour la conduire jusqu'à une prochaine moisson. Illehiie, le chef des Caraïbes noirs qui était venu se joindre à lui, et les principaux vieillards des deux races avaient épuisé tous les avis. Un seul était bon ; iiiallieureusement les circonstances le rendaient impraticable.
A une époque éloignée, que ne pouvaient exprimer les chiffres de la langue caraïbe, un galion espagnol était venu, à son retour du Mexique, se briser sur les rochers de Saint- Vincent. Il en avait été retiré, avec des objets utiles, des barils remplis d'or monnayé. Les Caraïbes, n'ayant que faire de ce trésor, l'avaient enfoui dans une caverne des mornes, et le secret de cet endroit n'était connu que par la traditionqu'en conservait le grand chef.
H avait donc été proposé, dans la situation critique où l'ouragan avait mis les Caraïbes, de prendre sur ce trésor une somme nécessaire pour aller à la Trinité, et acheter dans cette île espagnole toutes les sortes de vivres dont Saint- Vincent avait le plus pressant besoin.
Mais les tentatives récemment faites à l'inftigation de Charles avaient prouvé que la mer n'était pas libre, et eu
voulant atteindre la Trinité, la pirogue de yuerre qui s'y rendrait avait toutes les cliances contraires pour être capturée ou coulée, soit à son aller, soit à son retour. D'ailleurs, une voix ainvée et toujours écoutée manquait au conseil : c'était la voix de Fleur-des-Bois, dont l'absence encore inexpliquée jetait dans tous les esprits la plus douloureuse inquiétude.
Cliarles, contre ses habitudes, n'avait pas assisté les chefs de sa présence. Emportant dans une caverne tous les papiers trouvés dans la boîte, rien n'avait pu l'arracher au besoin impérieux qu'il éprouvait d'en prendre connaissance.
Mahurec, assuré qu'Etoiie-du-3Iiitin s'était occupée de son petit protégé, était revenu près de son lieutenant. Tous deux, assis sur la mousse au fond de la grotte naturelle éclairée par une torche de goniniier, avaient, épars devant eux, les journaux froissés et dépliés.
Charles avait mis le matelot au courant des événements qui s'étaientaceomplis en France, et tous deux, lefront chargé de pensées qu'avaient fait naître ces sinistres nouvelles, réfléchissaient aux conséquences de celte révolution qui avait déjà causé la mort de tant d'iimocentes victimes. Mais, au milieu de ces réflexions qui se pressaient en foule dans l'esprit de Charles, une surtout revenait incessamment à sa pensée : c'était que la forme du gouvernement étant changée de fond en comble, que toutes les anciennes institutions étant anéanties, que toutes les lois qui régissaient le royaume ét.uit abrogées et méconnues par la Répulilique, l'entrée de la patrie redevenait libre pour tous ceux devant lesquels elle était jadis fermée.
— Je puis rentrer en France, répétait Charles avec une voixconvulsive, je puis retourner dans ma patrie, revoir mes amis, chercher les ennemis qui m'ont fait tant de mal, et me venger enfin de tout ce que j'ai souffert ! Je puis les revoir, elles, -si elles existent encore, si la ressemblance étrange de cet enfant est bien réellemeutun capi'ice du. hasard !... Compiends-tu, Malmrec?... Oh ! pourquoi Henri n'est-il pas près de nous?
Et Charles, se levant brusquement, parcourut à grands pas la caverne.
— Nous partirons, Mahurec ! reprit-il d'une voix ferme. Nous partirons I ne l'ai-je pas dit déjà qu'il fallait quitter Saint- Vincent'.' que l'honneur nous contraignait à abandonner cette île ! iNous partiions 1 mais écoute, Mahurec! écoute, mou vieux matelot, mon seul ami ! Celui qui a quitté la France, il y a huit ans bientôt, se nommait le marquis d'Herliois ! Il éiâit dégradé de sa noblesse, privé de son'rang dans l'armée, déi:laré infâme par tous, comiamné par la cour criminelle comme assassin et incendiaire; le roi, par pitié pouf lui, a\ait daigné commuer sa peine en une di'porlation perpétuclle... kli bien ! le marquis d'Herliois est mort, innocente victime de l'erreur des juges et de l'Iiorrible infamie des accusateurs 1... Son nom, ra\é du livre d'or de la mdjlesse française, n'existe |)lus! Qu'il ne soit jamaisprononcé 1 Celui qui rentrera en Fiance se sera fait, avant de loucher le sol de la patrie, un nom illustre dont la réputation l'aura précédé... Celui-là ne sera plus noble par ses ancêtres, mais par ses propres actions! Pour chercher ses ennemis, Icsdécoiiu'ir, les punir, il faut de l'or et de la puissamc! Celui-là .inr.\ la richesse et la force! Mahurec! l'horizon qui s'ouvre devant moi est siljoiim'' de ilan;,'ers, niais il peut être encore resplendissant de bonheur, de glojre et d'espérance ! Non ! lilanelie ne m'a pas oublié; non, RIaiiclie ne m'a pas cru coupalile ! Cela ne saurait être! Je la rclrOH\erai, Maliiiree! Je lui rendrai hî bonheur et je la vengerai de loiit ce (|u'elle aura souffert, l'.lanclie sera ma femnn; et Léonore deviendra ma sœur... Je les venKenii toutes deux, je venL;erai Iliin'i ! La France est en .'"i.irc avec l'Angletenc, Mahurec; a\anl d'élr(! n(d)le, je suis l'iançais... Eli bien ! loiil ce (|ue je viens de. le dire, je l'aecompliiiii, j'en fiiis le seriiienl, si quelque boulet «ii;.'lais ne m'iirrètt! pas dans ma roule! Me coinpremls-lu '.'
Maliur(!C s'élait levé lentement et sVl.iil r.ipproilié du jeune homme, comme si les paroles prononcées j'eiisscnl attiré peu à peu. Sa mille et rude physionomie rellétail une émotion profonde : ses yeux brillaient comme des charbons incandescents.
Au dernier mol de Charles, il lui saisit les mains : — Hier, lui dii-il, d'nm^ voix vibraiile, en essayant de forcer la li^;ne, des eioiseurs, j'ai relevé nu vent nue corvelle anglais propi'emeiil (.'réée, (aillée |Miur la course comme une unguill Uo mer, passant dans la lame comme un marsouin,
montrant le'nez de ses caronades par douze saboi'ds peints en rouge sur une ceinture noire, un bijou, quoi ! Elle tenait le cap sur Kingstown, j'en jurerais. Ah ! c'est ça qui ferait un crâne corsairien ! Pas vrai, mon lieutenant'?
Charlesouvnt les bras et serra Mahurec contre sa poitrine :
— Tu m'as deviné! murmura-t-il.
Mahurec fit un bond en arrière et battit dans l'air un entrechat digne d'un danseur émérite.
— ■ Tonnerre de Brest ! s'écria-t-il en retombant à terre. A toi z'à moi la paille de fer! Eu avant les abordages ! Lais'^e arriver tout en plein ! Croche l'Anglais ! Feu partout. De l'agrément d'un bord à l'autre ! Je m'embêtais liaiis ce pays de terriens comme un culot de gargousseau fond d'un parc aux boulets ! C'est dit, mon lieutenant ! Que la drisse du pavillon déploie au vent le drapeau blanc ou la flamme aux trois couleurs, c'est le drapeau do la France, et nous le clouerons sur la mâture au-dessus du yacht anglais renversé ! A nous les jiarts de prise ! A nous les coups de la bombance ! Ah ! tonnerre de Brest ! Mahurec se souvient encore de son serment ! En haut tout le monde ! 'Voilà le Boi des gabiers!
En achevant ces mots, que le matelotavait prononcés dans l'élan de sa joie et tout d'une haleine, il bondit vers le sommet de la caverne, s'accrocha à une liane rampante qu'il saisit au vol, s'enleva à la force des poignets avec une agilité et une vigueur merveilleuses, et ressautantsur le sol rocailleux :
— As pas peur, mon lieutenant ! ajouta-t-il en se frappant successivement les deux bras. On a encore de ça, quoiqu'il y ait longtemps qu'on soit rouillé !
— Alors, dit Charles, tu es prêt ? Tu m'accompagnes?
— Au bout du monde ! Au fond de la mer ! Partout ! Charles lit signe au matelot de le suivre :
— Viens ! dit-il.
Le jeune homme quitta la caverne. Sur sa physionomie énergique on pouvait lire à la clarté rc:splendissante des étoiles, qui font des nuits des troi>iques le plus doux et le plus charmant des jours, une détermination ardennnent [irise. Les deux Français se dirigèrent rapidement vers le lieu où Illehiie tenait conseil.
Les Cara'ibes étaient toujours dans la même incertitude, dans la même anxiété sur les moyens à prendre, moyens que les circonstances rendaient urgent d'ado, iter. Au nionienl où Charles et Mahurec s'approchaient, Illeliiie, parlant encore du trésor enfoui, en revenait au dessein proposé déjà par lui, et qui était de tenter d'utiliser ce trésor en se renda.nt à la Trinité. Mais les objections concernant les Anglais .s'élevaient de toutes parts.
Charles avait pu entendre et comprendre parfaitement ce dont il était question. Tout à coup il s'élança au milieu du groupe des chefs et des vieillards.
— Mes amis, dit -il en s'adressant à tout l'auditoire, il y a cinq ans, vous m'avez sauvé la-vie. Depuis ce moment vous m'avez prodigué vos soins, votre amitié; vous avez partagé avec moi vos fatigues et vos dangers, vos joies el vos plaisirs. .I^ai vécu parmi vous en frère, et j'ai trouvé en vous une famille nombreuse et dévouée. Aujourd'hui, le destin vous frappe, le malheui' vous accable, j.^ veux pau.'r-mes dettes ! Les ennemis de la France sontencoreles \ùtres! Les Anglais nous font à tous une guerre acharnée. C'est entre leurs mains qu'est tombée, je le crains, j'en suis sûr, la liUe de votre grand chef. Ce sont eux encore qui se montrent entre vous el les secours que vous espérez pour eombatlre la famine. Ce sont (-ux enlin qui, voulant proliler de votre étal de détresse, dont ils seront promplemenl instruits, tcnleront do forcer les jiasscs et de s'emparer de la Cahaslerrepour vous réduire en esclavage! Eh bien! donnez-moi sur ce trésor dont vous jiarlez, cinquante piastres ; donnez-moi, parmi \os guerriers, les plus braves, les plus alertes, les plus rusés, vingt hommes sachant aussi liien goUNcnicr une piiMgue que manier leurs armes! Laissez-moi agir sans me il.nian li'r d'a\anee compte de mes actions ! .\ccordez-iii(ii imil jours, et au bout de ce temps, je te ramènerai 1 1 (ille, llleliùe; je retrouverai Fleur-des-Bois, si elle est encore vixaulSf Jeté meltrai à mémo d'assouvir la douleur par une vengeance terrible, si elle cM morlc. Je ramènerai danseelle île l'alioildance des vivres frais; je vous sauvi'iai de riiorrilde situation oii vous a jetés l'ouragan, el pour cliaque piastre que vous aurez prêtée, vos hommes vous rappm l'ionl une elie- >elure anglaise, Oui, je ferai cela, j»; vous le jure, et je prends à léiiH.iii de mon serment mon Dieu à moi, le Dieu .leselnclicns 1
Charles s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine, attendant une répousL'.
Illeliiie consulta du regard tous ceux qui reuviroiniaient, et se levant ensuite :
— Mon lils, dit-il d'une voix grave et solennelle, l'Esprit Supérieur des blancs t'inspire! Nous t'avons vu combattre parjui nous, et aucun de nos guerriers ne peut te refuser le titre d'un grand cbef. Tu auras les cinquante piastres que tu deniandes. Tu choisiras, parmi nous, ceux que tu voudras ennnener avec toi. i^ous attendrons le temps que^ tu nous marques. Sauve les Caraïbes des uialhcurs qui les menacent. Ramène Fleur-des-Bois à son père! Que ton Dieu, le Dieu des chrétiens, se joigne au nôtre, et que tons deux te protègent!