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XXXVIIL — LES CHANTEURS ET LES CRIEURS

Le soir du 3 thermidor de l'an ii de la Ilépubliqu et indivisible, la rue des Sept-Saints, de Brest, était ei par la foule de ses habitués, qui écoulaient, en se pre les chansons i)Opulaires exécutées en duo par une fein un homme.

Liitn' les deux couplets, des crieurs, se dirigeant challssé(^ aiinonvaienl :

— L'Ami (lu pi-uple! criait l'un. Qui veut lire le véi Ami (lu peuple, le jouinal du peuple lait par un bougre et saiis-tulotle qui ne se mouche pas du pied le fera bien voir.

— Le voilà le. troisième numéro du fameux Sapeur culiitle! hurlait l'autre.

Ll lis chiuiteurs reprenaiciil, en donnant encore d'étendue à leur voix :

(If Iciii» rnlé», mes lions ami», Nom iiTHissonH nos rj>iic'iiii'< ; Et f.'ii'ioMrn, (pij »'él.lit promit Un p:i«!>i'r IIiimt h l'.Trii.

Criid 1" rli'Mniii qu'il f.iut l'uiir y venir |>liiiùl llan.i'T la Carniiunoln, Vive Ir '•on Du '•iiionl

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— Bravo ! bravo ! hurla la foule enthousiaste.

— L'Amt du peuple ! glapissait le premier crieur.

— Le Sapeiirsaiin-'uhttr! ri'pélail l'autre.

— Troi'^iènie couplet ! c^ iait un cliaiileur."

De là le vacarme dont nous avons pailé, et qui se mélangeait agréablement h celui s'échappant de tous les cabarets voisins pour former un elfroyable charivari.

— La liste des condamnés qui se confesseront demain à Ance! vociféra tout à coup une voix enrouée. Oui est-ce qui veut lire les noms des scélérats qui vont mettre la têlé'à la chatière ? Ça ne se vend qu'un sol !

Les chanteurs reprirent :

Oui. la victoire, sans retour.

Est parloul à l'ordre du jour; Mons et le paVs d'alenlour.

Après Fleurus on: eu leur tonr.

L'on nous écrit aussi yu'Ostentle, Dieu merci, Danse la Carmagnole, Vive le «on Du canon !

Et la foule d'applaudir de nouveau, et les crieurs de recommencer leur sabbat, car d'autres encore venaient de se joindre aux premiers arrivés.

Au dernier rang des écouteurs, adossés à une ni-i^iou voisine, deux hommes se tçnaient debout placés l'un près de l'autre.

Tous deux étaient de taille différente : l'un mince, fluet, et l'autre taillé en grande forme corpoi'clle.

Le premier (lorlait un uniforme d'aiiilleur de marine, le second personnage était vêtu en sans-culotte.

Tous deux semblaient être là depuis longtemps, écoutant les refrains des chanteurs et les hurlements des crieurs, sans manifester qu'ils portassent grand intérêt aux uns ou aux»utres.

Mais lorsque l'annonce de la liste des victimes désignées pour être guillotinées le lendetiutin parvint à leurs oreilles, le soldat tressaillit brusquement et saisit le bras de son compagnon.

— La liste des scélérats! reprit le crieur lorsque les chanteurs eurent achevé. Un sol ! Qui veut savoir leurs noms, prénoms et qualités?... Trois ci-devant commenceront la danse !... Un sol !...

— Va l'acheter ! dit vivement le soldat au gigantesque sans-culotte.

Celui-ci s'avança vers le crieur, pendant que les chanteurs entonnaient, sur un autre air, ces couplets si fort de mode :

Descendons dans nos soulerraius, La liberté nous y convia; Elle parle, répuliliiains, El c'est la voi\ île la pa'rie.

Lavez la terre en un tonneau.

En faisant évaporer l'eau, Iticntol le niire va p.Traitre.

Pour visiter Pill en balean, 11 ne nous faut que du salpêtre.

Le sans-culolle revenu dans le cercle tcmlait un papier imprimé au sohlat. Celui-ci s'en saisit avidement et, se penchant ptuir être éclairé par la lueur s'échappaul d'une b()tili(|ue voisine, il parcouru! la liste fatale.

— Eh bien ?

— Il y esi !

Le sans-culotte serra ses poings avccune telle violence, que les os des doi;;ls craiptcreiit.

Il y est? répéta-t-il à voix basse, les dénis serrées et

la physionomie décomposée par une émolion subite.

Li'Mddat leva la liste et posa smi doigl sur la lignedc tête.

Celle ligue ciuileiiail cette simple (léiio.iiiiialion :

« Henri, ei-ilevaiil vicomte de Ki-iiiiev ille. »

Jt; ne sais pas lire! dil le saiis-euloite en saisis.sant le

papier, qu'il froissa ronvulsivemeut.

Le s<ildat lui posa la miin sur l'épaule.

— l'reiids garde, lit-il à voi\ irès-bassc, nous somim-s entourés d'espions.

Chaiileurs et crieurs repreiiaieiit alors leurs chanls et leurs eris, et le tiiiniille était tel que los ileuK hommes poiiMiient causer sans crainte <rclre eiileiidus.

Le soldat s'était ;.'lissé derrière son compagnon, cl il di»parai.^sail sous celle \,\ty,e currnre.

— Ne le rcloui lie pas. Papillon ! dil-il en se drc^nt »ar

LE nul DES GABIERS

la pointe des pieds comme pour mieux voir les chanteurs, position qui lui permettait d'atteindre à l'oreille du séide de Bonclieinin. Ne te retourne pas et écoute! Tu vois le danger; il laut agir cette nuit même. Préviens tout ton monde, et, dans une heure, toi, Cormoran, la Baleine, Dent-de-Loup et Pâquerette, rendez- vous au cabaret de la rue de la Cliiourme. Maintenant, va vite!

Papillon lit un pas en avant; mais le soldat, qui venait de jeter autour de lui un regard rapide, l'arrêta en le retenant par sa carmagnole.

— Tu seras suivi, continua-t-il; on nous épie. ~ J'assommerai le... murmura Papillon.

— Tu te laisseras suivre, interrompit le soldat. On ne l'attaquera pas, parce que tu serais le plus fort, mais on rlierchoraà te faire parler. Tu auras l'air de céder...

— Hein? lit Papillon.

— Fais-toi payer cher tes aveux pour donner plus de confiance...

— Que dirai-je ?

— Oue tu veux sauver mademoiselle de Niorres, et, retiens liicn cela, que tu obéis au Roi du bagne.

Papillon tressaillit.

— Tuas entendu? reprit le soldat d'un ton impérieux. Tu ajouteras que Jacquet est aussi aux ordres du Roi du bagne.

— El Bonchemin ?

— Tu n'en diras pas un mot.

— Ensuite ?

^ Quand on aura obtenu de toi ces renseignements, tu promettras d'en donner d'autres, et alors on te laissera. Tu feras ce que j'ai dit.

— Mais si on ne me laisse pas?

— Tu assommeras l'homme!

— Bon!

— Maintenant si, p;ir hasard, on te suivait sans t'accoster et seulement pour te suivre, tu irais au chantier, et, en passant sur le quai, tu jetterais l'hounne à la nu'r. Tu comprends?

— Très-bien !

— Va donc! et dans une heure, rue de la Chiourme ! Papilfon s'élança et fit une brusque trouée dans le cercle,

se diiigeant vers le bas de la rue des Siqit-Saints.

Les chanteurs et les crieurs coutiiiuaieut leur vacarme, et la foule entonnait, avec les Carats ambulants, ce dei'uier couplet de la chanson patriotique faite contre les ennemis de la France :

On

v/.i verra le l'eu des Français FonJre la glace germanique; Tout doit répondre à ses succès I Viie à jamais la République [ Précurseurs de la lilierté, Des- lois f^t de l'égulité.

Tels partout on doit nous connniîre, Vainqueurs des bons par la bonté El des méchants par le salpêtre.

l'apillon disparaissait au milieu de la foule qui encombrait la rue; Jacquet s'était penché pour le suivre des yeux et avait remai-qué un personnage, long et mince de corps, (jui, tout en paraissant se promener, s'était détaché, depuis peu, d'un groupe de sans-culottes attablés devant un cabaret voisin, et suivait ta même direction.

— Bon ! murmura Jacquet, Scœvola est sur la piste de Papillon : Léonidas devra dès lors s'élancer sur la mienne! Parlait! Ah ! monsieur Pick, je crois que je vais enfin prendre ma revanche!

La chanteuse faisait, en ce moment, sa ronde, et, sa sébile à la main, elle s'adressait à la générosité de ras«ii>tance dont elle et son compagnon venaient de charmer les oreilles et les cœurs par leurs mélodies patriotiques.

Les gros sous pleuvaient dans la sébile. Jacquet se glissa prestement au pre'mier rang, opération accoiuplie avec d'autant plus de facilité que la vue de la quêteuse avait fait éclaircir le nombre des écouteurs.

La quêteuse avança sa sébile vers Jacquet; celui-ci fouillait dans la poche de sa culotte.

11 tendit le bras et laissa tomber deux sous dans Fâ sébile : la chanteuse lui sourit; au même instant Jaciiuet rejeta dans la sébile trois autres sous : la chanteuse le regarda vivement et passa.

Bientôt elle eut terminé sa ronde.

Revenant vers rbomiue qui l'atlcndait, elle lui fit un* signe, et tous deux s'éclipsèrent dans la foule.

Jacquet, méconnaissable sous son uniforme, remontait alors la rue en se dandinant sur les hanches.

Un autre sans-culotte ,- qui fumait sa pipe près de la table que venait de quitter celui qui avait suivi Papillon, se mit en marche à son tour dans la direction que prenait Jacquet. -

Celui-ci ne tourna pas même la tête : il paraissait absorbé dans ses réilexions.

— Demain! murmurait-il, demain!... Il a été jugé et condamné il y a trois semaines, mais son exécution devait être remise indéfiniment. Fouché avait écrit à Prieur cependant ! Brune me l'a affirmé!... Demain!... douze heures à peine pour terminer ces préparatifs qui ne devaient être achevés que dans trois jours !... Le pourrons-nous?...

Jacquet atteignit une rue coupant à angle droit celle des Sept-Saiiits. Cette nouvelle voie, un peu moins animée que l'autre, était cependant suffisamment parsemée de cabarets pour qu'elle filt loin d'être déserte.

— Tout était si bien combiné ! reprit-il mentalement. Mes nouvelles de Paris sont exactes ! La chute de Uobespierre se prépare... il y aura une réaction avant huit jours... Rien alors n'était plus facile que de les sauver tous deux! Bamboula et Pick auront compris les événements qui se préparent... ils veulent les devancer !... Allons, il faut agir!...

Jacquet passait alors devant une maison de mesquine apparence, dont la porte bâtarde était entr'ouverte. Jacquet tourna vivement la tête, lança derrière lui un regard perçant et pénétra d'un seul bond dans la maison.

Le sans-culotte à la pipe, qui marchait à distance, fit rapidement quelques pas en avant, comme .s'il eût craint que celui qui venait de disparaître ne lui eiit échappé ; mais au même instant, le soldat qui était entré ressortit et continua sa route sans se retourner.

C'était la môme taille, le même habit, la même allure : il n'y avait pas à s'y tromper; le sans-culotte, lui aussi, reprit sa marche, et les deux homnics disparurent bientôt dans les ténèbres, car la ligne des cabarets se terminait à peu de distance, et les lumières jaillissant des tavernes ne se projetaient pas plus loin.

Et la porle que le soldat avait refermée sur lui en sortaiU se rouvrit doucement, et la figure de fouine de Jacquet apparut par l'entre-bàillement.

— Léonidas a donné sur la fausse piste ! murmura-t-il en haussant les épaules.

Et il s'élança dans la rue, qu'il remonta rapidement en sens opposé. Il avait quitté son uniforme et était vêtu en bourgeois.

Avant d'atteindre la rue des Sept-Saints, il prit une autre rue à droite, conduisant dans la haute ville.

Ce quartier était désert : Jacquet marchait en rasant les murailles et en glissant sur le pavé ; aucun bruit nn décelait son passage.

Tout à coup il s'arrêta dans sa course et porta la main à la pocbe de son habit, comme pour y chercher une arme.

— Je suis suivi ! dit-il entre ses dents. Serait-ce Pick ?... alors...

Un pâle sourire, éclairant la face blême de l'ex-agent de M. Lenoir, répondit à la pensée intérieure qu'il n'acheva pas de formuler. .

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