‹ Le roi des gabiersChapitre 33 sur 103 · LE PROCONSUL · texte numérisé non relu

LE PROCONSUL

Prieur, ce même soir, ne parais.îait pas s'occuper, comme il le faisait journellement, de la rédaction d'un programma de fête.

Assis devant son bureau, le front appuyé sur ses mains croisées, il semblait en proie à une préoccupation des plus vives.

Devant lui étaient ouvertes et dépliées cinq ou six lettres dont le papier froissé attestait qu'elles avaient toutes subi déjà d'attentives- lectures.

— Robespierre! disait-il en fronçant les sourcils, Robespierre un traitre!... Est-ce bien vrai cela?... C'est 'Vadier qui l'accuse !... et Tallieu, Barras, Fouché, prétendent qu'il veut inaugurer une royauté théocratique, parce qu'il a été le héros de la fête de l'Être Suprême!... Belle fête, par

ma foi'.... beau programme!... bien (ait. El cependant, ce n'était pas encore complet! Ali ! si j'avais été là !...

Et le romancier de la République, se laissant entraîner par sa passion favorite, reconstruisit dans sa pensée, selon ses vues, la fête célèbre donnée à Paris quelque temps auparavant.

Mais une des lettres, qu'il prit sur son bureau et qu'il parcourut des yeux, le ramena à la situation.

— Le rapport de Vadier sur la conspiration de Catherine Théo, reprit-il en froissant le papier, est très-violent. Comment Robespierre le supporte-t-il? Ces paroles sont terribles !...

Et il lut à haute voix :

i <i Verbe divin de cette mère de Dieu, oint du Seigneur, vengeur céleste appelé à renverser les idoles de pierre et de bois et à lancer la foudre vengeresse sur les Titans orgueilleux !... »

— Robespierre serait-il réellement un traître ? poursuivit Prieur. Ne nous pousserait -il tous en avant sur la route que nous suivons que pour nous désavouer ensuite ? N'exciterait-il pas sourdement l'action à dessein d'avoir le suprême mérite, aux yeux de la nation, d'être un jour le dieu libérateur? Si cela était... Mais cela est-il? continua Prieur après un mon)ent de réflexion. En attendant, aujourd'hui 'S thermidor, si nous sommes à la veille d'une lutte, connue cela est évident, Robespierre est toujours le grand honnne de la République. Rompre avec lui est impossible !... Non ! non ! Fouché et Tallien ont tort, et je ne répondrai pas !... La loi du 22 prairial est là, et je tiens à ma tête ! Que Fouché et Tallien risquent la leur, s'ils le veulent. Quant à moi, je suis membre du Comité du nalut public de Paris et je soutiendrai mes amis!... Robespierre, Couthon et Sainl-Just peuvent compter sur moi !... C'est dit!...

Et Prieur, attirant à lui une feuille de papier blanc, se disposa à écrire.

En cet instant, un coup fut Irappé à la porte du cabinet.

— Entrez! s'écria le proconsul.

La |>orte s'ouvrit, et un personnage, vêtu en muscadin, îÉuétra dans la pièce.

— Ah ! c'est loi, citoyen Sommes! dit Pi'ieui' en adressant Un geste amical au nouveau venu. Qui t'amène?

— Les signatures des ordres d'exécution pour demain ! répondil Bamboula en s'avançant vers Prieur.

Celui-ci, en voyant s'approcher son interloculeui', jeta vivement sur les lettres qu'il venait de lire, et qui étaient éparscs sur son bureau, un énorme cahier de papier blanc destiné à les dérober aux l'cgards cui'ieux.

Bamboula vit le geste et souril koniquenient.

Sans mol dire, il plaça une liasse de feuilles recouvertes d'écrilure devant Prieur de la Marne.

Chacune de ces feuilles conslatait les condanmations du tribunal révolutionnaire, et le nom de celui qui devait être guillotiné le lendemain. Seulement l'exéculion ne i)Ouvait avoir lieu qu'après que chaque dossier eût été revêtu de la signature du représentant en mission dans le département, et qui légalisait ainsi l'acte des jurés.

Ces pièces, visées, étaient envoyées au greffier en chef de la prison, lequ(d faisait le matin l'rqipel des condanmés et les envoyait au bourreau ilans la fatale charrette.

Chaque jour, dei)uis qu'il était à Brest, Prieur de la Marne signait ces espèces d'actes mortuaires.

Trempant dans l'cicrier la plume qu'il tenait de la miiin droite cl attirant à lui les papiers à l'aide de sa main gauche, il se mil à signer sans se donnci' la peine de lire autre chose i)ue les noms et prénoms des condamnés.

— As-tu des nouvelles de i'aris ? (leniamla-t-il en jetant i.ur la première feuille si;.'née une |)ineée de poudre et en lançant de coté nwc insouciance ce papier ipii v<Miail un tnulhcureux innoceiil au su[i|(lice.

— f)ui ! répondit Baridioulà.

— Eh bien?

— Salut-Just a été mandé d(' l'amn'e du Noiil.

— Ah ! il est arrivé ?

— Non ! il ne si'ra h Paris (pu; le 7.

— Qui l'a m.iiidéï

— Kobespierrel

Prieur s'arrêta an moment de sigiun- une Mccondc. feuille et regarda livemenl le riloyen Sommes.

— Sai.s-Ui piiuripioiï demanda-t-il.

— Oui! répondit simplement Bamlioulà. Et In le sais aussi bien que moi.

Prieur se redressa, et ses regards devinrent significativemenl interrogatifs.

— N'as-tu pas reçu ce matin des lettres de Fouché, de Barras, de Vadier et de Tallien ? poursuivit Bamboula d'une voix incisive et avec un accent ironique.

Prieur se mordit les lèvres, et, reprenant la plume qu'il avait déposée sur le bureau, il se remit à signer les feuilles fatales.

Il en rejeta successivement quatre, après avoir griffonné au bas sa signature illisible, sans prononcer une parole.

Un profond silence régnait dans la pièce : on n'entendait que le bruit de la plume courant et grinçant sur le papier.

Tout à coup, Prieur, qui jusqu'alors avait paru accomplir une œuvre machinale, s'arrêta au moment de tracer le P majuscule formant la première lettre de son nom.

Il apiH'ocha de la lampe, placée près de lui, le papier qu'il tenait et il lut la foi'inulc de tête : formule contenant, suivant l'usage, le nom, les prénoms et les qualités du condamné.

Bamboula n'avait pas fait un mouvement, mais son œil perçant ne quittait pas le proconsul.

Prieur se tourna vers lui :

— Encore? dit-il d'un air mécontent.

— Il faut que ce brigand soit exécuté demain ' répondit Bamboula en articulant très-nettement ses paroles.

— Impossible ! dit Prieur en rejetant la feuille sans la signer.

— Pourquoi ?

— Parce que tu sais bien les motifs qui me font prolonger les délais. C'est la cinquième fois que tu me présentes cette pièce, et chaque fois je t'ai expliqué que celte exécution ne pouvait pas encore avoir lieu.

— Il faut qu'elle ait lieu demain cependant! dit Bamboula d'une voix brève.

— Impossible, te dis-je ! Fouille dans les prisons, prendsen un autre, qui tu voudras, et envoie-le à Ance, j'y consens, mais celui-ci doit vivre encore I

— Il faut que cet homme meure demain! dit encore ({«mboulà avec un accent décidé; il le faut. Il a été jugé, il est condamné : les délais dont tu parles sont expirés depuis longtemps, et son nom est en tête de la liste des condamnés que l'on vend à cette heure dans la ville?

— Son nom est en tête de la liste! s'écria Prieur. Bamboula prit dans sa poche nu papim- qu'il plaça sous

les yeux du proconsul : c'était un exeiii|.laire de la liste des victimes, semblable à celui qu'avaient In .lacquet et Papillon.

— Tiens, dit-il, lis toi-même! Henri, ci-devant vicomte de Renneville.

— Tonnerre ! s'écria Ih'ieur. Qui a fait imprimer cela!

— Moi! répondit Bamboula.

— Toi?...

— Moi-même !

Les deux hommes étant en face l'un de l'autre, leurs regards se croisèrent coiiime les lames de deuxépées.

— Citoyen Sommes ! ilit Prieur en se levant brusquement, sais-ln que je suis le seul représentant de la Convention à Brest ?

— Bah! lit Bamboula. Tu oublies Jean-Bon Saint-André! Il compte aussi! N'est-ce pas ton collègue?

— Jean-Bon Saint-André s'occupe de la flotte et non des affaires civiles.

— C'est ce qui le trompe, car c'est lui (|ui m'a donné l'ordre, ce soir même, de faire porter le ci-devant vicomte sur la liste des condamnés qui doivent demain aller saluer

Ance.

— Jean-Bon Saint-André n'avaitpas le droit de te donner

cet ordre!

— Pourquoi donc? Il a comme toi de pleins pouvoirs, n'ailleuis il sert la pairie en faisant exécuter un brigand d'aiisliiiialc, tandis que toi, In elieirlies .'i le protéger!^

— Tu sais bien que Fouelié, an nom du Comité de sûreté générale, m'a envoyé l'ordre .le sur.senir à l'exéculion du ei-devanl vicomte. i- i t

— Oui, je sais que depuis rini| semaines, loi cl roiiclit, vous vous êtes entendus pour sauver uii enneinl de la Republi(pie. D'aillenr.s, si le Comité de sûreté générale. l'a fail délendie de passer outre, le Comité de sailli publie a envo\é .•inioiinnnii ronlre ri.nlraire, el ret or.lre était adressé à Jean-limi Saint-André. L'ordre du Comité du sûreté g<^-

I nérale élnil signé : « Vadier; » relui du Comilé de salul

public est signé : « Robespierre. » Auquel aimes-tu mieux désobéir ?

Prieur rejxarcla Bimboulà sans répondre.

— Écoute, citoyen, nous avons été déjà trois fois sur le point (le nous tacher sérieusement; il est inutile d'arriver entre nous à une extrémité regreltabic. En ce luoment, il est vrai, tu es plus fort que moi, tu es représentant de la nation à Brest, tu jouis d'un pouvoir véritablement proconsulaire, tu es, en un mot, le premier de la ville. Cependant, si tu es l'ami de Robespierre, je L'ai montré souvent des lettres et des ordres qui t'ont prouvé suflisamment que lui et moi n'étions pas étrangers l'un à l'autre. Une révolution se prépare à Paris, je le sais aussi bien que toi; mais rien ne nous dit que Robespierre succombera, et il a, au contraire, toutes les chances pour triompher. Donc, notre ami commun est encore tout-puissant à cette heure, et nous nous devons mutuellement une sorte de considération, l'appui même, par rapport à celte puissance qui, en somme, fait la nôtre, et notamment la tienne. Ne t'emporte pas ! continua Bamboula en voyant le geste de son interlocuteur. Je te répète que je suis en ce moment le plus faible. Tu peux, à la rigueur, me briser... Tu vois que je suis franc. Mais, outre que tu n'as aucnn motif pour agir contre moi, tu pourrais, ce faisant, te créer des ennemis daiigereux. Donc, crois-moi et demeurons bons amis. Qu'est-ce que je te demande, après tout? La mort d'un homme que tu ne connais pas I Est-ce donc une grande affaire"? Cet homme est un cidevant, un aristocrate, un ennemi de la Répnl)liqiie :il a été arrêté les armes à la main, sa culpabilité est prononcée. Il a été condamné... Eh bien! laisse-le exécuter! Fouché t'a écrit pour faire surseoir à l'exécution. De|)uis plus d'un mois tu tiens parole à Fouché; tu exécutes sa volonté, et tu t'opposes à ce que la patrie soit vengée. Depuis plus d'un mois, chaque fois que je t'ai présenté cette feuille à signer, tu t'es refusé à le faire, et tu m'as éconduit sous une foule de prétextes. Aujourd'hui il faut cependant une solution sérieuse. J'ai attendu, j'ai patienté pensant que tes sentiments de bon citoyen prendraient enfin le dessus ; mais il paraît que tu veux encore te mettre entre un aiistocrate et la vengeance de la nation. Prends garde. Prieur ! Ta conduite peut seml)ler étrange aux vrais patriotes. Maintenant, veux-tu connaître le fond des choses ? Fouché a intérêt à' ce que cet homme vive, et moi, j'ai intérêt à ce qu'il meure. Tu vois que je dessine nettement la situation. Réfléchis ! En ce moment Fouché se ligue avec les emiemis de Robespierre ; en le servant, lui, tu deviens l'ennemi du grand homme. Si Robespierre tombe, ce que tu auras l'ait pour Fouché ne te ' servira pas, car tu es regardé comme un partisan dis triumvirs, comme une de leurs créatures, et tu tomberas avec eux. Si, au contraire, Robespierre demeure au pouvoir, tu auras paru, en servant Fouché, devenir l'ennemi du dictateur à l'heure du danger, et Robespierre, lui, ne te pardonnera pas !

Bamboula s'arrêta, Prieur de la Marne l'avait écouté avec une attention extrême et sans prononcer une parole.

Il réfléchissait profondément. Un assez long silence suivit ce petit* discours, et Bamboula, avec sa finesse ordinaire, ne jugea pas à propos d'y ajouter un mot pour décider plus vite le proconsul.

Tournant doucement derrière le fauteuil de Prieur, il s'approcha du bureau et prit la feuille qu'avait rejetée le représentant sans la signer, et sur laquelle était l'ordre d'exécution du vicomte de Renneville.

Revenant prendre ensuite sa place première, c'est-à-dire celle qu'il occupait à la droite du proconsul, il glissa devant lui la feuille.

Prieur ne la repoussa pas cette fois... Bamboula rapprocha l'encrier. Prieur tenait la plume dans sa main droite...

La porte du cabinet s'ouvrit brusquement et un sans-culotte entra dans la pièce.

— Le citoyen greffier, dit-il à Prieur, demande s'il faut transmettre les ordres à Ance pour l'exécution des brigands de demain.

— Je porterai moi-même les actes à Ance! répondit-vivement Bamboula en s' avançant vers le sans-culotte.

Celui-ci sortit aussitôt. Bamboula se retourna vers Prieur... Le proconsul avait signé.

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